La Trilogie Georges Cardel en Open Source. Par Bénédicte Caracci-Bocquet et Jean-François Caracci :

 

 

 Chère Lectrice, cher Lecteur,

 

les personnages et les situations de ce roman sont purement fictifs. Les dires et les pensées des personnages appartiennent à ces mêmes personnages uniquement et sont justifiés uniquement par l'intrigue de ce roman. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

 

Nous vous souhaitons une agréable lecture.

 

Bénédicte et Jean-François CARACCI

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

GEORGES

 

 

1

 

 

Je n’irai pas plus loin. La vie me lâche. Lentement. Fort heureusement pour moi, j’ai le droit de décider du moment de ma mort. C’est assez facile depuis trois jours. Depuis trois jours, je suis libéré de toute obligation de rester parmi vous.

J’ai reçu ordre de vivre dans la chair, sur Terre pour une durée déterminée. Très courte. Sur le coup, cela m’a paru supportable, mais une fois au pied du mur, ce fut une autre histoire. Je suis heureux de partir. C’est ma faute. J’ai voulu faire le malin : en plein Conseil Divin, il a fallu que j’ouvre ma grande gueule. Dieu voulait prendre une décision ferme et définitive quant au sort de l’humanité, d’une partie tout au moins. Dieu avait envoyé l'un de ses fils, le Christos, pour recadrer cette humanité en voie de dislocation. Le mal œuvrait et tous suivaient comme des moutons.

La Terre n'est pas un monde évolué. Nos interventions sont souvent nécessaires. Jésus a accepté cette mission délicate à savoir : recadrer les comportements et replacer l'Homme à sa juste position. Il a fait le job puis s'en est allé. Son départ naturel a été transformé et relaté telle une mort épouvantable survenue trop tôt. Les Hommes, armés de leur libre arbitre, avaient encore une fois fait leur vie à leur façon. Bref : deux-mille ans plus tard, Dieu en avait ras le bol.

Le Conseil Divin, dont je fais partie, attendait le signal pour lancer les hostilités sur Terre. Un sarcophage noir venait d’être déterré en Egypte. Après de longues palabres, des inconscients avaient décidé de l’ouvrir. Nous avons assisté à cette scène sans voix. Tous les signes des emmerdements étaient là et ils l’ont ouvert. Ils ont libéré le démon très ancien, dont les Hommes ont oublié le nom, qu’il contenait. Bon sang ! Si un sarcophage noir est enterré aussi profondément dans le sol, c'est qu'il y a une raison ! Si des êtres sensibles doués d’une certaine intelligence ont cru bon faire ainsi, ce n’est pas pour rien ! Ils ont risqué leur vie pour enfermer ce démon dans ce tombeau avec les trois sorcières qui le faisaient vivre. 

Ils l’ont libéré et bu le liquide présent à l'intérieur. Ils ont bu la semence du monstre. Que dire ? Dieu a assisté à la scène, impassible, puis il a convoqué son Conseil, le fameux Conseil Divin au cours duquel j’ai merdé.

- Vous savez tous comme moi ce que cette trouvaille signifie ?

- Oui… C’est le signal…

- Évidemment ! J’ai espéré le contraire jusqu’à la dernière seconde. Ils auraient pu avoir la jugeote de replacer ce sarcophage et l’oublier, mais non ! Ils ont voulu faire la une des journaux, des sites internet. J’ai envie de les laisser assumer la suite. La maladie arrive déjà sur le continent. Elle incube.

- On pourrait neutraliser le démon ?

Dieu a marqué une pause avant de poursuivre. Son agacement était palpable.

- Nous passons notre temps à bosser pour eux. Les Hommes nous donnent plus de travail que n’importe lequel des peuples de la Création. Ils ont besoin de connaître le mal pour choisir le bien. Je me demande si cela fonctionne encore. Il nous faut décider d’un autre système mais d’abord le ménage. J’attends votre avis. Depuis l’incarnation de mon fils, avez-vous constaté un sursaut d’intelligence chez eux?

- Ça fait des années qu’on les observe. Les émissaires envoyés en reconnaissance, l’ensemble des sentinelles en viennent tous aux mêmes conclusions : le pourrissement a atteint un niveau critique.

- Développez.

Au moment de développer, échange de regards gênés. Dieu s’était déjà fait une idée précise de la situation. Il aime consulter ses ministres avant de prendre ses décisions. Il a toujours laissé les libres arbitres s’exprimer. Cette règle s’applique aux membres de son conseil aussi bien qu’au pire des trous-du-cul terrestres. C’est une bonne chose le libre arbitre. Ça se gâte en cas de tentative de faire le malin comme moi. J’aurais dû museler mon libre arbitre ce jour-là.

 Vous l’ignorez certainement : nous avons, nous aussi, un corps physique. Sa densité est faible, mais il a le mérite d’exister. Nous aimons cela. Les membres du Conseil Divin ressemblent à Dieu. Je ressemble physiquement à Dieu. Je ne suis pas autorisé ici à divulguer la description précise de notre apparence lorsque nous sommes dans l’intimité de notre réflexion. Nous avons la possibilité d’échanger des regards et des pensées, de manger une pomme également. Nous ne ressemblons pas aux Hommes. C’est tout ce que je peux dire, je vais me faire engueuler si je parle trop. De même nous avons un nom. Dieu a un nom. Un nom dont la consonance ne ressemble à rien de ce qui ne vous a jamais été et ne sera jamais donné d’entendre. Seuls ses fils et ses filles, les membres de son Conseil et les chefs de certaines races d’êtres vivants le connaissent. Connaître le nom d’un être divin, ou maléfique d’ailleurs, c’est avoir la possibilité de l’appeler, d’agir sur lui. Dieu veut qu’on le laisse en paix. Son nom n’est perceptible de personne. Je pourrais vous le hurler, vous ne le percevriez même pas. C'est bien ainsi.

Votre nom aussi est soumis aux mêmes lois. Il apparaît dans les pensées, les discours, les écrits d'autres personnes. Subtilement, ces mentions de vous vous atteignent et agissent sur vous à votre insu. Certains le savent et usent de ce stratagème pour affaiblir leurs ennemis. À chacun de découvrir comment se prémunir de cela. Il ne m'est pas autorisé ici à dévoiler des secrets issus du savoir divin lui-même dans un minimum de précautions impossibles à prendre de façon anonyme. Je reviens à mon histoire…

L’un de ses ministres a pris la parole pour décrire une situation terrestre dramatique. Son pessimisme ne faisait aucun doute :

- Les ressources terrestres s’épuisent. Les races vouées au mal ont investi les catégories économiques responsables de la catastrophe. Les guides des pensées ont jeté l’éponge il y a vingt ans avec l’arrivée des nouvelles technologies créatrices de virtualité. Les Hommes ont plongé. La pensée unique s’est durablement installée et le nombre des faux prophètes a explosé en moins de dix ans.

- Ceux-là, je les attends de pied ferme.

Depuis l’incarnation de son fils aîné, Dieu ne supportait plus ces idiots capables de se recommander de lui pour manipuler les autres. Au nom du Père et du Fils et du Saint-je-vous-emmerde-je-fais-ce-que-je-veux-de-vous-bande-de-cons. Dieu les a souvent rappelés à lui. Ils ont passé un sale quart d’heure pour ensuite se voir renvoyés sur Terre dans une vie de misère et de souffrances. Avec Dieu, faut pas rigoler avec les lois. Tu les appliques ou alors tu le sens passer. On n’agit pas au nom de Dieu sans son accord. Vous laisseriez des gens qui ne valent rien agir en votre nom et vous faire passer pour un sanguinaire ou un escroc ? Dieu c’est pareil. Lorsqu’il souhaite une action en son nom, il est assez grand pour le faire savoir à l’intéressé. Vous ne pouvez pas savoir ce que cela fait, à lui tout comme à nous, ses ministres, de voir des dingues agir de la sorte. En général ils font n’importe quoi et Dieu passe pour un âne. Il n’est pas dupe. Dieu convoque. Dieu demande des explications. Si les explications ne conviennent pas, hop ! au trou ou, pire, retour sur Terre pour apprendre la vie, si toutefois sa patience n’est pas arrivée à bout. C’est une autre histoire.

Nous ne passons pas notre temps à gérer des imbéciles centrés sur eux-mêmes et leurs affaires de sexe, de pouvoir et d’argent. Font-ils les malins en galvaudant le nom de Dieu qu’ils ne connaissent même pas ? Allez ! Une petite explication et retour case départ s’ils ont assez de bol pour ne pas être détruits une fois de l’autre côté.

Je n’avais pas placé le curseur au bon endroit. Ce jour-là, je comprenais tout de travers, persuadé qu’un miracle de dernière minute pouvait sauver la condition humaine. À force de m’occuper d’eux, je m’étais attaché à certains individus. J’avais envie de lâcher du leste. Mon argumentaire n'était pas idiot : le mal jouait sa partie. Il influençait les Hommes. Leurs souffrances étaient réelles. C'était facile pour Dieu de les soulager du joug de leurs existences. Non… ça ne fonctionne pas comme ça là-haut.

La réunion du Conseil se poursuivait sereinement. Nous formions un cercle. Au centre, chacun avait apporté les preuves de ses arguments. Celui que vous appelez Jésus assistait aux échanges et approuvait de temps en temps d’un hochement de tête. Ce fils avait été corrompu par le cœur noir de l’Homme. Mais Dieu avait compris et pardonné. Pour lui, l’Homme est un cancer, un arbre qui pousse de travers dès le départ. Dieu semblait déterminé :

- Depuis plus de deux mille ans les Hommes dénigrent ce que mon fils a fait pour eux. Je lui avais conseillé de dispenser l’essentiel de l’enseignement avant ses trente ans. Mais l’Homme a corrompu le message et le messager.

 - J’ai transmis à la lettre, Père !

- Oui. Je n’ai rien à redire là-dessus. Ce n’était pas simple. Je déplore le résultat. Tu n’y es pour rien. Ils ont commencé par écarter les femmes, soit tout un pan de l’humanité. Il n’a jamais été question de créer une religion et pourtant ils n’ont pas pu résister à la tentation de manipuler les autres. J’en ai entendu des conneries ! D’autres peuples ont trouvé eux aussi leur messie personnel et hop ! Concurrence. Guerres. Terreurs. Prosélytisme et j’en passe. EN MON NOM ALORS QU’ILS IGNORENT MON NOM ! QUELS CONS !

Nous savions quelle avait été l’épreuve terrestre de ce fils. Je me souviens encore du jour où il a accepté son incarnation. Il savait comment cela pouvait finir. Dieu décide avec l’accord de son Conseil d’un plan dans les grandes lignes. Les rois, les dieux, les vrais prophètes enfin, tous ceux qui ont un destin, sont suivis de près. La façon dont le plan est accompli est ajustée au jour le jour en fonction de l’expression des libres arbitres. Une jeune âme humaine n’aura pas la même importance qu’une âme divine. Tout ça pour dire que Jésus a accepté de s’incarner pour enseigner aux Hommes comment accéder à Dieu. Il a dispensé son savoir, mais il n’est pas responsable de la façon dont les Hommes ont interprété son enseignement.

Nous, ministres, savions comment agir une fois le fils de Dieu dans la chair. Nous n’en étions pas à notre premier essai. La Terre avait connu maints épisodes du même type. D’autres peuples étrangers, fidèles au Divin, avaient déjà tenté d’éduquer les Hommes, mais à chaque fois leur ego et leur orgueil avaient pris le dessus provoquant la fin des civilisations pour le plus grand plaisir des peuples voués au mal. La lutte du bien contre le mal désuète ? Non. Les Hommes ont tendance à prendre pour des idiots ceux qui évoquent ce combat à l’ère d’internet et des apéros dînatoires barbecue avec les potes. Ils parlent d’escroquerie, d’attentats, d’abandon de chiens avant les vacances, d’arrestations de terroristes. Si vous évoquez la lutte entre le bien et le mal, vous passez pour un débile mental ou un guru de secte apocalyptique. Nous avons beaucoup ri de l'absurdité de ces conversations.

Une âme a le choix de qui elle veut être. Pas la peine de chercher les contours d’une réalité inexistante une fois passée de l’autre côté. Il y a la lutte du bien contre le mal. Au final, Dieu a le dernier mot, mais … là encore c’est une affaire complexe. Libérez une âme du mal, encore faut-il qu’elle veuille bien tenir sur la longueur. Lors des évaluations des situations, la ténacité et la persévérance sont toujours prises en compte. Les compteurs « mauvaises actions » ne sont pas remis à zéro après chaque confession. Vous n’imaginez pas à quel point cela peut nous agacer là-haut. Vous le sauriez, vous cesseriez tout de suite de vous comporter comme des consommateurs irrespectueux des bonnes intentions de Dieu. Dieu n’aime pas tout le monde. Un con terrestre est un con céleste. Il reste un con. Un con a encore une chance de s’améliorer, encore faut-il qu’il le veuille.

Bref. Le Conseil Divin, afin de déterminer le devenir de l’humanité, se déroulait sereinement. Jésus était convié pour donner son avis. L'invention de sa crucifixion avait laissé en lui une trace indélébile, car elle n’avait pas eu lieu ! Invention cruelle.

- La cruauté humaine a été telle la crasse incrustée au fond de l’âme. Le combat pour m’en débarrasser fut terrible, dira-t-il en rentrant soulagé d’avoir quitté la Terre. Ils mentent, volent, salissent. Pire que la crucifixion ! L’Homme est une crasse incrustée par nature !

Nous savions tous à quel point il avait souffert, nous avons passé notre temps à le secourir. Les Hommes ont en eux le terrifiant désir de l’arrivée d’un être suprême. Ils espèrent ce guide pendant des siècles et le vénèrent avec une déférence sirupeuse et dégoulinante de suppliques absurdes. Une fois face à lui, ils ne le reconnaissent pas et lui crachent à la gueule. En l'occurrence, il ne s'agit pas de Jésus, mais de l'un de ses frères dont nous parlerons plus tard. Néanmoins ce qui se dégage de lui est similaire, facile à reconnaître. Allez comprendre. Dieu a donc demandé à son fils de nous donner son impression quant à l’évolution de l’humanité depuis son départ.

- J’ai mon avis sur la question, mais j’aimerais connaître le tien.

- Tout est à refaire, père.

- Développe.

- Tout est à refaire. J’ai dispensé mon enseignement. Tu as raison. Comme tu l’as dit tout à l’heure je le confirme : ils m’ont pris pour un faiseur de miracles. Pour un fantaisiste. Ils ont ensuite vendu une histoire sordide : moi, cloué sur une croix pour la rémission de leurs péchés. Dévotion et adoration. D’autres ont vu l’intérêt de cet alibi et ont créé leurs propres prophètes.

- Je n’ai pas inspiré tous les prophètes ! Les prophètes parlaient bien, mais certains parlaient faux. Ils cernaient avec finesse intelligente les besoins profonds des âmes en manque de réponses. Ils ne pouvaient se résoudre à suivre cet homme de lignée royale, fils de Dieu, mais né dans une contrée ennemie. Ils voulaient un roi en son château

J’étais content de ne m’être jamais incarné pour aider les Hommes. Certains ministres le font. C'est un choix personnel en accord avec Dieu. Ils ne laissent aucune trace de leur passage et supportent difficilement les projections malsaines qu’ils nous envoient avec leurs prières dites n’importe comment. Jésus supporte cela depuis son départ. Il est toujours en charge de ce monde improbable. Impossible de le laisser à son propre sort.

Son frère cadet lui est d'une aide précieuse. Personne ne le connaît sur Terre comme étant le fils de Dieu. Il s'incarne régulièrement depuis cinq-cents ans environ. Il est roi, parfois, pour apprendre de la fonction. La Terre est un lieu particulier où plusieurs réalités parallèles se déroulent simultanément. Les lieux ont une mémoire. Parfois ces réalités interagissent et se croisent. Cela nous demande beaucoup de travail parce que la majorité des Hommes ignorent cela et vivent comme des bêtes animées par le seul souci de la satisfaction de leurs besoins primaires. C’est épuisant. Les habitants des réalités parallèles à la vie humaine ont leurs règles et leurs exigences. Ils ont conscience les uns des autres. Ils ont conscience de la réalité matérielle humaine, de la bêtise humaine surtout. Ces réalités parallèles subissent les conséquences des agissements irresponsables humains. La colère grandit et donc le mal.

L’humanité est manipulée par des forces obscures.  Des êtres maléfiques n’ont pas intérêt à voir l’harmonie régner entre ces réalités. Des peuples extraterrestres voient la nécessité d’agir dans la réalité tangible terrestre, c’est ainsi, ils se voient contraints d’attendre en des lieux hostiles le bon vouloir des Hommes à regarder vers le Ciel. Insupportable. J’ai voulu, l’espace d’une micro seconde, croire en un miracle de dernière minute, mais, je le répète, la souffrance de notre frère, crucifié selon les Hommes, perdure encore aujourd’hui, plus de deux mille ans après son départ. Les représentations de son corps cloué sur la croix, les lamentations, les prières maudissant son nom volontairement ou par bêtise, attisent sa souffrance. La bêtise humaine y est pour beaucoup. La pensée est le véhicule de tout.

Je suis cruel et sévère ? Injuste ? Je vous entends d’ici. Certes. Lorsque vous serez parvenu à ma place, vous comprendrez. Je m’explique : chaque pensée crée une forme qui agit dans l’invisible sur la personne à qui vous destinez cette pensée. Imaginez tout un pan de l’Humanité qui prie de travers un être qui n’aspire qu’à la tranquillité. Le Ciel, Dieu et nous autres ne voulons qu’une chose : la tranquillité. Nous tolérons les Hommes et ensuite ils se débrouillent avec les lois divines et leur libre arbitre. Pas question d’aimer tout le monde d’office comme ça sans retour d’amour ou tout au moins de confiance. Il ne s’agit pas de penser à Dieu quand on en a besoin. Encore une fois, il n’est pas un distributeur de miracles pour vous tout seul sous prétexte qu’il aime tout le monde. Ah ! Les Hommes nous font bien rigoler.

Nous ne voulons pas du mal chez nous. Nous accueillons des âmes humaines de temps en temps, lorsqu’elles se sont débarrassées définitivement de leurs scories. Ça ne se fait pas à coup de messes et d’actes de contrition. Il en faut un peu plus que ça.

Au cours de ce fameux Conseil avant l’Apocalypse, j’ai osé croire que le « plus que ça » avait été atteint.  Je me suis dit qu’il y avait forcément quelque chose à sauver en l’être humain. Certains individus étaient sincères. Il suffisait de les encourager et cette impulsion gagnerait les autres. ERREUR ! Je me suis lancé. Peur de rien.

- On pourrait leur laisser encore du temps, non ? J’ai constaté pas mal de bonnes volontés.

Dieu m’a regardé de travers. Je venais de merder avec mon libre arbitre. J'ai essayé de m'expliquer. Il n'était vraiment pas content.

- Ils servent tant le mal qu’Enki, en mission sur Terre, a été obligé de se réfugier dans le corps d’un homme suffisamment solide pour ne pas en mourir. C’est une mesure exceptionnelle pour une situation exceptionnelle. On a eu un mal de chien à le récupérer, t’es au courant ?

Je connaissais cette histoire.

- Enki va régler ses comptes ! Il ne pensait pas en créant l’Homme avoir créé un tel monstre ! Tel un scientifique sa découverte lui a pété à la gueule !

Dieu n'était toujours pas convaincu.

- Oui, difficile de l’en empêcher. Il a besoin de régler ses comptes, mais ça ne suffit pas. Un dieu créateur a failli ne pas en revenir. 

- Enki est fort. Aucun de nous ne s'est jamais réfugié dans le corps d'un homme. L'un et l'autre se supportent pour la première fois, alors j'ai espoir.

- Espoir de quoi ? a insisté Dieu.

- Que l'Homme puisse être sauvé. Pouvons-nous demander à Enki, un fois totalement séparé de son hôte temporaire, de régler ses comptes sans tout détruire ?

- C'est une plaisanterie ?

Dieu s’est penché vers moi comme s’il ne me reconnaissait pas. Je n’ai pas trop aimé. Il a toujours raison et lorsqu’il veut nous démontrer comment il a raison, on en bave. Il était persuadé que l’humanité avait manqué le coche avec Jésus. J’ai essayé de justifier ma remarque en mettant en avant les efforts de certains pour sauver la Nature, une stabilité plus importante des familles, mais, au fond de moi, je prenais conscience de l’énorme connerie que je venais de sortir en plein Conseil Divin. C’était trop tard. Trop tard pour me rattraper. J’étais bon pour un tour de manège pour apprendre la vie. J’ai présenté mes excuses, démenti, objecté. Rien à faire. Dieu avait décelé en moi un doute. Il voulait prendre sa décision avec notre accord unanime. Les temps devaient changer. L’humanité n’avait rien fait pour avancer dans la bonne direction. Il allait faire le ménage.

- Qui t’a parlé de tout détruire ? dit-il.

- Enki est furieux. Je le connais, ai-je murmuré penaud. Il ne fait pas dans le détail.

- Et moi donc. Il est temps d’éliminer les cafards. J’ai été suffisamment patient. Évidemment je souhaite accueillir des Hommes dans notre sphère, mais je veux surtout avoir enfin la paix. Ils ne comprennent pas les messages et n’appliquent pas la Loi. La règle est la même pour tous : seules les âmes pures pourront survivre. Mais la nature de l’Homme est noire. Il est de ces vins âpres, capiteux, qui donnent la chiasse immédiatement après qu’on l’ait bu.

- Il ne restera pas grand-monde.

- Ne t'occupe pas de cette question.

Il a marqué une pause, m’a transpercé de son regard.

- Je souhaite l’unanimité de mon Conseil pour prendre une décision d’une telle gravité. Y a-t-il d’autres réfractaires à une solution radicale ? Qui souhaite exposer ses arguments ?

Silence. Grand moment de solitude. Les autres ministres étaient convaincus de la nécessité de lancer l’Apocalypse.

- Rappelez-vous qu' un autre de mes fils est actuellement sur Terre. Nul ne connaît son identité, pas même vous, lui non plus d'ailleurs. Je pense à l'activer. D’ici peu, il sera prêt à dispenser son enseignement. Je n’ai pas envie que cela tourne au fiasco. La catastrophe serait bien pire que la suppression de la moitié de l’humanité. Les Hommes me fatiguent, je n'aurai aucun scrupule à les éliminer.

Il s'est adressé à moi. J'aurais préféré éviter ça.

- Tu vas faire comme Enki.

- Pardon ?

- Une petite incarnation.

- Pitié, non ! Enki est d'une force exceptionnelle pour supporter son sort ! Pas moi !

- Mais si, mais si. J'ai un hôte pour toi.

- Je ne peux pas me fabriquer un corps comme je veux ? Choisir mon plan spatio-temporel terrestre comme on fait d'habitude ?

- Non.

- S'il te plaît ! ai-je protesté.

- Quelques années in situ et in vivo. Je ne suis plus à ça près.

- Pitié !

- Non.

Dieu ne démordait pas.

- Tu me dresseras un rapport circonstancié, m’a-t-il dit avant de partir. Ainsi je prendrai ma décision en toute connaissance de cause. On ne sait jamais, j’ai peut-être loupé un truc. L’Homme est peut-être d’une sainteté qui m’aurait échappé… !

Dieu, ne loupe pas de trucs. Il sait exactement ce qu’il fait et comment il le fait. Alors quand il m’a dit ça, j’ai compris. J’allais recevoir ma leçon. À mon âge, à mon niveau…Je n’ai pas été déçu.

- Je t'ai trouvé un bon gars pour ton séjour dans la chair. Son âme me plaît. Il est tranquille. Tu te sentiras un peu à l'étroit dans son corps avec lui, cependant je ne suis pas inquiet de cela. Tu auras la possibilité d'en sortir pour voyager dans ses souvenirs ou alors pour regarder ce qu'il se passe autour de lui.

- Tu vas me laisser tout seul en bas ? Je ne pourrai même pas causer avec lui. Sérieusement tu fais tout ce que tu veux des Hommes, ce sera parfait, comme toujours. Ne m'oblige pas à y aller !

- Tu réagis déjà comme eux, ministre. Je ne serai pas loin. Tu pourras me dresser ton bilan au jour le jour. Je ne souhaite pas ta perte en te laissant seul dans ce milieu hostile. Tu vas même aller au séminaire pour voir comment est traitée ma fameuse « parole ».

Moi, ministre de Dieu, né au début du Tout, parce que j’ai dérapé en Conseil Divin, je me suis retrouvé propédeute, dans le corps d’un mec qui fuyait sa vie. Vous ne vous attendez pas à ce qui va suivre.


 

 

 

 

 

 

2

 

 

Lundi 1er septembre. 5H45. Un bruit strident bondit à me fendre le crâne. Ses pulsations répétées griffèrent mon cerveau. D’un mouvement circulaire et lourd, l'homme heurta l’appareil en grognant. Il savait comment l’atteindre les yeux fermés. À l’oreille, simple triangulation. Le bruit cessa. Un calme apparent envahit l’espace. Une pluie dense battait les vitres. « L'homme » c’était Georges Cardel. Mon hôte. 33 ans. Visage taillé à la serpe. Cheveux bruns. Épaules larges, torse puissant. Son allure trahissait l’expérience. Il connaissait la vie. Trop à son goût d’ailleurs.

La douleur vive fit place à une douleur plus douce. Sourde. Profonde. Une douleur tentaculaire accrochée à chaque atome de son corps. Une douleur si large qu’elle dépassait les contours de son être pour se nicher dans les moindres interstices de la chambre. Elle me happa tout entier, épouvantable. Il se réveillait lentement. Lentement passer de sommeil à éveil. Retrouver la réalité de la vie. La nuit n’en avait pas eu raison. À chaque blessure trouver son remède à coup d’espoir et de foi.

Mon hôte souffrait et je souffrais avec lui. Il ignorait ma présence. Il devrait en être ainsi jusqu’à mon départ. J’allais observer, impuissant, et supporter cette douleur jusqu’alors inconnue.

Il se plaça sur le dos, enfouit son visage dans le creux de son coude. La nuit avait été blanche et longue. Le sommeil avait eu raison de lui au petit jour. Il rassembla les morceaux de son être éparpillés dans le néant. Aujourd’hui était différent.

Il se dressa sur ses coudes. Rapide coup d’œil circulaire. Son appartement, spacieux, blanc meublé crème en surplomb du golf, baignait dans un calme inhabituel. Une lumière spectrale nimbait l’espace. Des orchidées parme apportaient la seule touche de couleur dans ce lieu absolument propre. La question résonnait inlassablement dans son esprit : faisait-il le bon choix ?

Il se leva et se dirigea d’un pas lourd vers la salle de bains. Il se pencha vers le miroir, les mains vissées sur le rebord du lavabo. Il dépeça une nouvelle fois la vérité en lui. Désespoir chaud. Il fila sous la douche, se sécha, ordonna sa chevelure vers l’arrière. Veste, tee-shirt, jeans sombres. La générosité de son sourire, ses dents blanches parfaites, son regard franc, les perles d’eau sur son front hâlé lui conféraient un charme télégénique. Loin de me déplaire. Tant qu’à s’incarner, autant que ce fut agréable.

Il déverrouilla la porte-fenêtre du salon, d’un mouvement lent et lisse, la fit glisser sur son rail. L’air frais de septembre s’engouffra. La pluie s'était tue. Il prendrait son petit-déjeuner sur la terrasse. Il suffoquait à l’intérieur.

Il prépara un bol de céréales arrosées de lait frais, un verre de coca, puis déposa le tout sur la table, vue sur le golf. Lieu élégant et tranquille. Les premiers joueurs gagnaient le green suivis de leurs caddies. Il envia leur apparente quiétude. Il mastiqua, absent à cette paix dont ils étaient les heureux bénéficiaires. D’heureux bénéficiaires comme les joueurs d’une improbable loterie. La terre gluante du terrain semblait la seule contrariété de leur journée. Le plus gros des quatre entama une marche en crabe, une main posée en visière, comme si le ridicule l’aiderait à mieux évaluer la portée de son tir. Georges émit un rire désabusé avant de replonger dans son bol. Un soleil délicieux caressa son visage. Le goût du sucre, la chaleur, apaisèrent un temps sa douleur. Un visage apparut soudain à fleur de mémoire. Il se souvint.

 

Un mois plus tôt. Évêché, 2 août. L’évêque Robert Mouyet ouvrit la porte de son office d’un geste sec.

- Entrez ! ordonna-t-il en tendant mollement une main gauche ornée d’une imposante chevalière épiscopale.

Docile, Georges se pencha vers le petit homme au visage oblong et fermé. Il se plait avec répugnance au rituel du baiser déposé sur le bijou béni. Ses lèvres ne touchèrent toutefois pas l’anneau soi-disant divin. L’homme, en retour, couina de mépris pour cette marque de respect que seul le protocole imposait. Il ausculta son visiteur avant de s’effacer pour le laisser entrer. Il le trouva gauche. Perdu. Sa jeunesse insolente. Un quelque chose indéfinissable dont la puissance le dérangeait pour une raison inexpliquée. Le regard triste et franc du jeune homme résonna en lui comme le glas de l’illusion de sa grandeur et de son pouvoir. Robert Mouyet, en dépit des officiels enseignements de Dieu, ne supportait pas la gentillesse. C'était, selon lui, de la faiblesse idiote. Incapable de l’éprouver, il se sentait en danger face à elle. Il devrait jouer serré. Si Georges Cardel cachait un secret, lui, évêque, seul maître à bord, le découvrirait et s’en servirait pour mettre au pas ce jeune fou.

Il contourna son bureau et se laissa tomber dans le creux d'un fauteuil à bras sculptés très austère et sombre, comme le reste du mobilier. Chêne foncé. Les meubles de cet ancien hôtel particulier avaient été offerts à l’évêché après une succession sans héritiers. Les âmes de leurs anciens propriétaires hantaient encore les lieux malgré les années, dans l’attente du paradis que ce don était susceptible de leur accorder. Ils peuvent toujours attendre, me dis-je. Il planait une odeur âcre de transpiration mêlée à la cire d’abeille. Une immense croix imposait, docte, le ton de la conversation.

- Mettez-vous à l’aise, dit-il d’une voix blanche en désignant l’une des chaises devant le bureau.

Georges hésita. Les assises en plastique rouge se fendaient par endroit. Elles appartenaient à un autre temps. Leur allure fragile et peu fiable jurait avec le faste des sculptures du fauteuil de l’évêque. Amusant. Sur le bureau, une statuette représentait le Christ. Rivetée sur le socle une petite plaque en  laiton. L’adage de l’évêque gravé en lettres élégantes et droites : « N’ayez pas peur ! »

- Tout évêque a son credo personnel, précisa-t-il en adressant un regard oblique à la statuette. Qu’en pensez-vous ?

- Choix judicieux, répondit Georges pour chercher une contenance face à cet homme très distant.

- Lisez à voix haute, ordonna Roger Mouyet d’une voix basse, monocorde, à peine audible.

- N'ayez pas peur !

Georges frissonna. Des mots faussement rassurants en totale dichotomie avec la froideur qui se dégageait de l’homme d’église. Je n’étais pas à l’aise moi non plus sans pour autant me l’expliquer. Une impression collante et malsaine.

Monseigneur Mouyet croisa ses doigts devant lui, se dressa pour paraître plus grand et plus imposant. Gêné par son mètre soixante, il voulait que son allure cadrât avec sa fonction à défaut de sa réelle valeur.

- Merci Monseigneur de me recevoir aussi rapidement en ce début de mois d’août, dit Georges candidement. 

Silence. Roger Mouyet claqua de la langue. La politesse du jeune homme l’agaçait. Au fait, directement au fait, pensa-t-il.

- Je suis profondément croyant, poursuivit Georges. J’ai entendu l’Appel.

- L’Appel ?

L’homme se laissa basculer lourdement dans le fond de son fauteuil. Il cligna lentement des yeux et souligna son impatience d’un sourire froid. Ben voyons ! Il ajusta le port de ses lunettes et fixa le jeune homme. La chair halée de son cou se soulevait légèrement à chaque pulsation de son sang.

- Oui, j’étais dans la cathédrale Saint-Firmin. Je me recueillais et j’ai senti la présence du Christ à mes côtés. J’ai compris que je devais le suivre. Mon cœur a été chamboulé. J’en ai même parlé à tout le monde !

- Mmm… fit l’évêque d’une moue dubitative.

Il me fatigue déjà. On en envoie en psychiatrie pour moins que ça. Encore un exalté.

- Dès mes 18 ans, je voulais faire des retraites en monastère. J’en ai déjà une bonne dizaine à mon actif. J’ai 33 ans. Je suis sûr de moi.

V’là autre chose. 33 ans. Bientôt il va se prendre pour le Christ en personne. Allez Dugland, que je rigole…

- Allons bon. Expliquez-moi tout ça, ordonna Mouyet faussement intéressé.

- Je travaille dans l’art.

Une tapette ! C’est une tapette !

- L’art ? Vraiment ?

- Je suis marchand d’art, Expert en Art sacré, plus exactement. Je recherche la présence de Dieu dans les créations des artistes. J’ai refondé l’Académie des Carrache.

Eh merde. Un vrai hétéro.

- Mmm …

- Ma vie… ma vie m’a profondément blessé.

La voix de Georges tremblait.

- Ah oui ?

Avec un peu de bol, il est riche. On pourrait le récupérer.

- J’ai été adopté par des fous. Je viens de gagner un énième procès contre mon père adoptif qui veut ma peau et je viens de perdre ma famille.

- Vous avez divorcé ?

- Non. Ma fiancée et notre fils à naître sont morts.

- Ah.

Silence. Lourd.

- Monseigneur, je vous sais de bon conseil. Vous êtes évêque. Accepteriez-vous de m’aider à découvrir le Christ ?

Oh ! Comme il y va celui-là. Comme s’il allait trouver le Christ en trois prières alors que d’autres se font chier à consacrer leur vie à essayer de le voir. Pouh ! Pouh ! Pouh ! Je vais te recadrer tout ça vite fait !

- Nous allons voir ! Cela ne se fait pas comme ça ! objecta Robert Mouyet, les mains en avant comme pour se protéger d’un danger immédiat. Il faut passer par une longue période de discernement ! Je vous invite à vous rendre chez les Jésuites dans quelques jours. Je connais très bien le supérieur du monastère. Il a une grande expérience des vocations tardives. Il me dira ce qu’il pense de vous. Etes-vous d’accord ?

- Oui… Merci Monseigneur.

C’est ce qu’on va voir.

- Bon ! Voilà tout pour aujourd’hui. Je vous appelle ce soir pour vous dire s’il y a une place chez les jésuites. Demain, vous pouvez y être ?

- Heu… oui…

- Personne ne vous attend, vu tout ce que vous me dites. Ce sera facile de vous libérer ! Je dois vous préciser que cette retraite a un coût. J’espère que vous pourrez l’assumer.

- Combien ?

- 800 euros, en espèces si possible. Bon, je vous raccompagne.

Tu vas aller chercher Jésus chez les jésuites. On verra si t'es toujours partant ensuite. Ça me laissera le temps de me renseigner sur ton compte.

L’évêque se leva, un bras tendu vers Georges il l’invita à prendre congé. Le jeune homme tremblait, transpirait abondamment. La statue du Christ, « N’ayez pas peur », disparut de son champ de vision tandis qu’il regagnait la sortie. D’une main moite, il saisit à nouveau celle de l’Evêque et se pencha. La scène du baiser laissa un goût amer dans sa bouche.  Une vague d'air froid ondulait dans l'espace. Son cœur lançait des bourrades dans sa poitrine. Nausée. Le corps entier investi par une peur inexpliquée, Georges quitta l'évêque comme l’on quitte le diable en personne.

J’ignore si Georges perçut les pensées de l’évêque, moi si. Je décidai d’assister à la conversation, pénible mais utile, entre Roger Mouyet et le père jésuite administrateur du monastère voisin. Par l'esprit, cette prouesse de la navigation dans l'espace et le temps était possible pour moi, ministre divin en mission d'observation.

L’évêque poussa la porte sans prendre la peine de s’assurer que son jeune visiteur se dirigeait dans la bonne direction. Il plissa les yeux très fort comme si cet entretien avait épuisé sa capacité de concentration. Rencontre avec Jésus ! Quel imbécile ! Il saisit le combiné du téléphone et s’éclaircit la voix.

- Bernard ? s’écria-t-il en faisant mine de mettre en ordre les plis de sa chasuble.

- Oui… Roger ? Comment vas-tu ?

- Bien, je te remercie. Dis-moi, je viens de recevoir le fils Cardel.

- Je ne vois pas qui c’est.

- Le fils de Joseph Cardel, le mafieux. Tu saisis ?

- Il a un fils ?

- Apparemment.

La respiration de son interlocuteur s’approfondit soudain.

- Qu’est-ce qu’il voulait ?

- Entrer au séminaire.

- Le fils du milliardaire au séminaire ? Tu plaisantes ?

- Il est complètement à l’ouest, mais ça peut être une recrue intéressante.

- Pour toi oui. Qu’est-ce que tu veux ?

- Que tu le testes d’abord.

- J’ai passé l’âge. Notre confrérie n’est pas là pour tester la foi. S’il n’est pas sûr, il passe son chemin.

- Tu veux que je te rappelle le montant de l’héritage ? Non. Pas question de le laisser passer celui-là. Je veux que tu casses sa personnalité, comme tu sais le faire. Je deviens ainsi son seul recours. Je veux que tu t’assures qu’il ne sera pas un problème pour nous. Tu auras ta part, ne t'inquiète pas.

- Oui, je sais que tu ne seras pas ingrat. Un problème ? J’ai déjà la réponse. Son père est un bandit.

- Justement. Les bandits sont très croyants. Je veux que tu t’assures qu’il va tenir la route. Quand il faudra signer, pas question de le perdre. Il est certain d’avoir rencontré Jésus !

- Tu plaisantes !

Roger Mouyet prit place sur le plateau de son bureau, se tortilla pour neutraliser son inconfort et poursuivit tout en tripotant la tête de la statuette du Christ du bout des doigts de sa main restée libre.

- Pas le moins du monde. Il me l’a dit droit dans les yeux comme s’il s’adressait à Dieu lui-même.

- Il est bien installé en effet !

- Je veux savoir s’il bluffe. Il m’a fait le cirque de la vie de merde. Tu sais, le gars qui a souffert et se réfugie dans la religion.

- Je vois. Un verre de whisky ferait la même chose pour ces gars-là. Il doit avoir une idée derrière la tête.

- Nous sommes d’accord. Je te laisse une semaine pour savoir s’il peut faire le cursus en entier et passer à la caisse. À nous les millions et on partage.

- Il arrive quand ?

- Lundi si tu es disponible.  

- Tarif habituel ?

- 800. Je respecte tes exigences.

- D’accord. C’est dans ton intérêt.

- Je l’appelle ce soir.

Il raccrocha et se signa devant la croix avant de se remettre au travail. Stylo et calepin, il avait une homélie à préparer pour évoquer l’Amour Inconditionnel. 

Le même jour, vers 21 heures, la voix froide et monocorde de l’évêque :

- Monsieur Cardel ?

- Bonsoir Monseigneur.

- Vous êtes attendu demain matin à 14 heures chez les compagnons de Jésus. Ne me remerciez pas.

- C’est noté Monseigneur.

Georges parla dans le vide. Roger Mouyet venait de raccrocher.

Étrange souvenir. Il se resservit une portion de céréales, les dégusta avec gourmandise. Les joueurs de golf pressaient le pas sous le ciel à nouveau menaçant. Il mit en ordre son appartement, comme l’on range les affaires d’un mort. La certitude au ventre de ne jamais en revenir. Chaque geste le dernier. Il vida le réfrigérateur, sortit les poubelles. Pendant ce temps, je voulus en savoir plus. Je remontai donc le fil de sa mémoire : lundi 4 août, entrée chez les jésuites.


 

 

 

 

 

 

3

 

 

Lundi 4 août. 13H35. Centre ville quelque part dans le Sud de la France. Une grande bâtisse blanche du 18ème entre une clinique et les carmes, face au lycée jésuite. Dans le jardin, des pins centenaires. Résidence Notre Dame. Georges entra par une lourde porte grise. Il emprunta un couloir sombre et austère. Il suivit les flèches jusqu’au bureau de l’accueil. Aussi accueillant qu’une prison !

Il frappa à la porte ornée d’une vitre brouillée. Pas de réponse. Il consulta sa montre, 13H45, s’installa sur l’un des fauteuils paillés de la salle d’attente privée d’éclairage. Une minuscule fenêtre en hauteur laissait passer un timide rai de lumière. Murs blancs. Sol dallé moucheté. Dans un coin, un caoutchouc aux feuilles tombantes semblait pleurer de misère dans un pot trop petit pour lui. Sur une table basse, des revues religieuses et un présentoir chargé de dépliants à la gloire de l’institut.

Une photo des sept pères en charge de l’établissement retint son attention. Il ausculta les visages fermés, mais néanmoins souriants, des vieillards bedonnants. Ils posaient en bons camarades dans un jardin verdoyant baigné de soleil. Sans qu’il ne put se l’expliquer, la prise de vue légèrement en contre-plongée, leur conférait un air menaçant. Il lut la rubrique « nos missions » : « aider les âmes à se structurer spirituellement et goûter à la parole de Dieu » « vivre la rencontre avec Dieu ». Une présentation de leurs moyens d’action en Europe illustrée d’articles sur les événements de la vie diocésaine jésuite. Formation des jeunes en difficulté, lutte contre la pauvreté, leur programme était riche.

Une rubrique piqua sa curiosité : exercices spirituels. Quelques lignes sur la vie de Saint Ignace, comment il a affiné sa prière au fil des années. Il murmura comme pour un autre :

- «  Les exercices spirituels consistent en une méditation appliquée à la découverte du message de Dieu selon un cheminement transmis par Saint Ignace. Ils aident le retraitant à accueillir Dieu en lui, à se familiariser avec le Christ. Contempler, mettre des mots sur ce qui lui arrive, méditer, trente jours pour vivre une expérience. » Pas mal, j’espère qu’ils ont prévu un programme de ce genre pour moi cette semaine. « Les exercices spirituels sont un don à l’esprit ». D’accord.

14H05. Il survola le reste de la documentation exhaustive et sourcilla d’étonnement à la rubrique « lutter contre la pédophilie ». Il se leva sans effort pour la remettre à sa place et remarqua une sonnette à côté du portail vitré barrant le long couloir. « Sonnez en cas d’absence ». Il sonna. Quelques minutes plus tard, cliquetis de clés. Un colosse de quatre-vingt-cinq ans se présenta dans l’entrebâillement de la porte. Georges reconnut l’un des sept hommes de la photo dans la brochure et sourit au père Bernard Choque.

- Vous êtes Georges ? demanda ce dernier en quittant la pénombre.

Le vieillard le détaillait, menton bas, regard par-dessus ses lunettes. Une vague odeur de viande trop cuite mêlée de sueur s’exhalait, à chacun de ses mouvements, de ses vêtements en maille polyester. Il arborait un visage carré aux mandibules fortes. 

- Oui. Bonjour mon père, répondit Georges confiant, une main tendue dans l’attente d’une poignée fraternelle.

L’homme y répondit mollement, puis l’invita à le suivre.

- Bonjour. Je vous conduis jusqu’à votre chambre. Vous vous y recueillerez et nous nous verrons dans une heure pour un entretien personnalisé.

Il n’attendit pas sa réponse. Les deux hommes s’engagèrent dans le couloir qui conduisait vers les appartements des retraitants.

- Vous résiderez en un lieu à part, vous le savez ?

- Oui.

- Il n’y a pas grand monde chez nous en août. Par ici, c’est au premier étage. Nous n’avons pas d’ascenseur.

Le père Bernard le précédait d’un pas lent. Il parlait d’une voix neutre. Des pellicules parsemaient ses épaules sombres. Le couinement de ses sandales rythmait leur progression dans l'enfilade de couloirs sombres ponctués de portes brunes. Le monde du dehors semblait céder peu à peu la place à un monde d'un intérieur jusqu’alors inconnu. Dernière porte coupe-feu. La cinquième. Forte odeur de peinture fraîche. De la glycéro. Plus personne n’utilise de la glycéro. Bonjour migraine…pensa Georges.  

Une pièce était ouverte. La seule. Dans cet espace exigu, à droite, un crucifix trônait sur une table de camping recouverte d’une nappe en dentelle blanche de grossière facture. Face à cet autel de fortune, on avait disposé en u une vingtaine de chaises rudimentaires. À l’opposé de l’entrée, derrière son voilage vaporeux, une porte fenêtre coulissante donnait sur le jardin. Derrière le garde-corps, une énorme branche de pin barrait la vue. Aération visiblement impossible.

- C’est notre chapelle. On vient de la refaire. La messe, c’est demain et tous les jours à 10H30. Soyez à l’heure. 

- Bien, mon père.

- Votre chambre est à côté.

Vieux carrelage fatigué. Murs blancs. Lit militaire aux draps d’un orange improbable. Bureau en laminé clair avec sa chaise pliante. Photo de Saint Ignace de Loyola. Petite bibliothèque privative. Une salle de bains attenante. Douche. Lavabo. Savon. Serviette. Blanc. Nimbé d'une incontestable autorité sous un néon vibrionnant, l'homme annonça la couleur.

- C’est quatre-vingt euros la nuit. Si vous utilisez le savon, il vous sera facturé. C’est entendu comme ça n’est-ce pas ?

- Heu… oui mon père.

- À la bonne heure. Recueillez-vous. Votre entretien personnalisé aura lieu dernière porte à gauche en sortant d’ici, mur opposé. Quarante euros la séance.

Sans attendre de réponse. Il sortit. La pénombre du couloir le happa.

 

Naviguer dans les souvenirs des Hommes est aisé pour nous. Leurs structures mentales sont archaïques, tout comme leurs pensées et leurs préoccupations. Je ne comptais pas, pour cette mission, m'attarder dans les souvenirs de Georges à la résidence Notre-Dame. À mon humble avis, l’essentiel de mon analyse devait se concentrer sur son passage au séminaire. Cependant mon instinct me poussait à y faire un détour prolongé. Arrêt du temps. Georges contemple le golf de son balcon. Il ignorait tout de mon incartade dans les méandres de sa mémoire. Nous arrêtons parfois votre temps pour agir. J’avais mon idée derrière la tête : Dieu revêt un corps humain lorsqu’il veut tester quelqu’un avant de prendre une décision ferme et définitive le concernant. Parlez pour Dieu, agissez pour Dieu, prêchez pour Dieu, faites lui dire tout ce que vous voulez. Ne jurez pas qu’il ne se présentera jamais devant vous… J’avais donc une idée derrière la tête. Dieu allait me suivre sur ce coup-là. Nous bossons bien ensemble en général. Allez j’arrête le temps, flashback… Institut Notre Dame, la suite.  


 

 

 

 

 

 

4

 

 

Le temps flottait. L’eau bouillante emportait les pensées douloureuses dans le néant du siphon après un dernier tourbillon. Les douleurs passées, intarissables comploteuses, lui vrillaient le ventre, lui transperçaient le cœur telle la vengeance du succube éconduit. Le parfum du savon, la vapeur suave, la caresse ruisselante sur son corps meurtri, le lavaient des menaces, des coups, des abandons. Georges ne pensait à rien. Le chant chatoyant de l’eau emplissait son esprit. Il était l’eau et courait avec elle. La tuyauterie vrombit tel un moteur enroué. Rappel à l’ordre de recueillement. À regret il sortit de la cabine et saisit la serviette à peine assez large pour couvrir ses épaules.

Quelques minutes plus tard, il sélectionna dans la bibliothèque privative une biographie de Saint Ignace de Loyola. Il en lut une dizaine de pages et referma le livre. Le mec est blessé par un obus en Espagne. Il est mal opéré. Il reste invalide. Il s’ampute lui-même et replace la jambe comme il faut grâce à la prière… Bof… Il fourragea dans la poche intérieure de sa veste et en sortit un pendule. Il le suspendit au-dessus du livre. Merde… c’est faux tout ça. Et je vais devoir passer une semaine avec ces connards. Je remballe et je me casse ! Cette idée sonnait faux. Certes, les signes annonciateurs d'un séjour à venir compliqué étaient bien présents, mais c'était trop tard : il obéissait aux ordres. Les ordres étaient les ordres.

14H50. La perspective de son entretien personnalisé avec le père Bernard l’inquiétait. La froideur des lieux, la solitude abyssale qui lui était imposée, la biographie du saint fondateur de la confrérie des jésuites venaient de semer en lui un doute dont il aurait du mal à se départir.

15H15. Bernard Choque emprunta un air surpris.

- Ah Georges ! Vous êtes là depuis un moment ?

- Je suis arrivé à l’heure.

- Hum… Bien. Entrez.

Dans la salle de rendez-vous, un mur tapissé de livres jésuites retraçant essentiellement la vie de Saint Ignace. Une table ronde en bois clair et quelques chaises. Sur la gauche, une large fenêtre donnait sur le lycée Jésuite. Ils prirent place l’un en face de l’autre. Le vieillard transpirait et respirait bruyamment.

- Bon. Pourquoi êtes-vous ici Georges, demanda-t-il en fuyant son regard. 

- Je suis ici sur demande de Monseigneur Mouyet. Il vous a appelé d’ailleurs.

D’un geste lourd, le père Bernard s’épongea le front.

- Oui, mais à l’âge que vous avez, vous pensez que vous aurez votre place au séminaire ?

- Ça fait longtemps que je me sens appelé, et je ne savais pas comment faire. J’ai ressenti la présence du Christ. C’était à la cathédrale Saint-Firmin, je…

Le religieux se laissa basculer en arrière et tendit les bras, mains ostensiblement ouvertes à plat sur la table.

- Oui, mais ça ne suffit pas pour devenir prêtre, dit-il doctement comme on sonne le glas d’une sentence implacable.

- Je crois que si. Je ressens le besoin de me trouver moi-même et d’aider les autres. J’ai vécu des choses terribles dans ma vie. Ma famille est mo…

- Hum… soit. Qui vous connaît ?

- Comment ça ?

- Qui peut se porter garant de votre foi ?

Georges marqua une courte pause avant de répondre. Il ne s’attendait pas à la tournure que venait de prendre cet entretien loin de la fraternité espérée.

- J’ai fait une retraite chez les Trappistes il y a sept ans. J’y ai laissé un bon souvenir.

Le père Bernard se tortilla de satisfaction et se fendit d’un demi-sourire.

- Oui, c’est bien joli, mais les Trappistes ne nous concernent pas, dit-il. Ils ont la bière.

- Les retraites en monastères se sont toujours bien passées. Je suis très croyant.

- Oui, mais à votre âge, recevoir la vocation est toujours compliqué à appréhender.

Le sens de ces mots échappa à mon hôte visiblement déstabilisé.

- Pardon ? Je sais ce que je ressens et je sais pourquoi je suis ici.

- Bon. On se voit demain. Soyez prêt à 9H30 et après la messe. Le goûter, c’est en bas dans le jardin.

- Merci mon père. C’est tout ? Mon entretien personnalisé est terminé ? Vous ne voulez pas en savoir plus ?

- Passez cette soirée et cette nuit à sonder votre cœur pour la journée de demain. C’est nécessaire à ce que je vois. Lisez bien attentivement les écrits qui se trouvent dans votre chambre.

Fin du débat. Bernard Choque conduisit Georges vers la sortie, verrouilla la porte et l'abandonna dans la pénombre. Retour à la chambre. Impression d’avoir été sondé. L’image de bonhommie du religieux venait de voler en éclats. Sans lui avoir adressé le moindre regard, il était parvenu à fouiller son âme d’une main griffue, à soulever un couvercle que huit jours de solitude ne suffiraient pas à refermer. Sensation biscornue et visqueuse. La semaine, à n'en point douter, allait être très longue. Georges considéra les livres disposés sur la petite étagère fixée au mur. Il les lirait tous, pour tromper l’ennui, mais aussi pour se faire une idée de la nature de ce qui l’attendait ici.

Il descendit au jardin. On avait disposé sur la table du pain, du raisin blanc, des yaourts. Personne. Georges s’assit sur les marches en béton, le cœur trouble. Il mangea et se rendit au réfectoire pour déposer son  assiette. En hauteur, dominant l’espace, un portrait de Saint-Ignace posant fièrement en dandy de la cour d’Espagne. Une voix éraillée tira mon hôte de son abîme de perplexité. Un autre frère jésuite venait de faire irruption sans prendre la peine de se présenter, se contenta de lui annoncer l’heure du dîner avant de disparaître aussitôt.

- Le repas est servi à 19H30 !

Georges retourna à sa chambre. Il lut et passa deux ou trois coups de fil. Regarda par la fenêtre. Reprit une autre douche. Relut. Regarda par la fenêtre. 19H30. Repas. Seul sous le regard sévère et hautain du portrait. Jambon coquillettes crème dessert étaient déjà servis. Il mangea. Il prit le reste du pain, une réserve pour la nuit. Retourna à sa chambre. Lut. Fenêtre. Douche. Lut. Fenêtre. Personne. Silence. Dans le ciel le soleil évanescent, les étoiles nitides.

À l’instar de mon hôte, moi, ministre de Dieu descendu sur Terre dans un corps en cohabitation avec l'âme de Georges Cardel, je me demandais ce que je faisais là. J’avais quitté la sphère paradisiaque pour ça… Dieu sait toujours où il veut en venir. Je le sais, mais, là, ce n’était pas d’une grande évidence. Fort heureusement, il avait choisi pour moi un véhicule sain. S’incarner, même pour une courte période, dans un être méchant, veule, retors et j’en passe, est une expérience abominable pour nous, ministres divins. Les anges et leur hiérarchie divine ne peuvent aider des Hommes voués au mal. C’est logique. Et pourtant, ils ne cessent de les appeler. Nous disons toujours à ces anges, s'il leur prenait l'envie de leur répondre, de cesser de se fatiguer à défendre une cause perdue d'avance. Encore une fois : Dieu n’est pas un distributeur de bonnes actions et de bienfaits pour tous. Les anges retiennent leur souffle lorsqu'un être humain se repent et prie. Ça ne dure jamais longtemps, le repentir des Hommes. Ils espèrent le Ciel pour se donner bonne conscience et, compteurs remis à zéro, ils recommencent leurs conneries. Je me demande encore comment j'ai pu suggérer en plein Conseil Divin de regarder l'humanité de la Terre avec bienveillance. En toute sincérité, je voulais lui laisser une chance.

Georges ne connaissait pas la méchanceté. C’était heureux pour moi car l’environnement dans lequel il avait décidé d’évoluer était … comment dire… compliqué. J'allais oublier de préciser un détail important pour la suite de mon récit : Dieu pourrait intervenir facilement dans vos vies. Réguler les flux migratoires, stopper les tempêtes, offrir un job, rendre l’amour perdu, il sait faire. Facile. Cependant, souvenez-vous, Dieu et son Conseil veulent avoir la paix. De ce fait, Dieu intervient très peu sur Terre. Il s’arrange toujours pour que ses rares interventions soient ignorées des Hommes. S’ils savaient, ils auraient toujours quelque chose à redire. Dieu ne veut pas les avoir sur le dos ! Ils sont terriblement bêtes et orgueilleux. Ils n’ont même pas idée des lois divines. Ils ne savent pas comment le Ciel fonctionne. Le mot d’ordre chez nous : qu’ils se débrouillent. Interventions limitées au strict nécessaire. Les populations extraterrestres, tristes spectatrices impuissantes de cette bêtise, n’osent même pas se manifester tant cette bêtise des Hommes est devenue dangereuse pour elles également. La stupidité humaine est considérée comme dangereuse pour l’ensemble de la Création. À présent revenons aux souvenirs de Georges en retraite chez les jésuites avant son entrée au séminaire.

Menton sur les genoux, il regardait ses orteils. L’inconfort avait envahi son esprit dès la fermeture des portes de l’ancien couvent. Il sursauta. D’un geste vif, il claqua vivement sa cuisse pour chasser la désagréable perception d’un vague frottement mou contre lui. Il se coucha. Ses draps d’une couleur indéfinissable avec la nuit, feulèrent sur sa peau. Son esprit zigzaguait entre le passé et le présent. Les visages aimés disparus, les visages ennemis de son père adoptif, de son propre avocat qui venait de le trahir, l’accident, la mort, le visage du jésuite Bernard Choque. Le silence. On venait de le toucher à nouveau ! Courant d’air glacial. Ombre sur le mur. Odeur de soufre. Panique ! Insomnie. Georges ne pouvait fermer l’œil. Impossibilité de sortir de la chambre. Il n’avait nulle part où aller. Personne ne l’attendait ailleurs… Cela aurait mis un terme à la semaine de retraite s’il était sorti pour dormir à l’hôtel. Il devait se recueillir. Se recueillir et rien d’autre. Il n’avait cependant pas rêvé cette ombre noire glissant sur les murs, cette sensation répugnante d’être caressé. Un index invisible tambourinant sur ses cuisses, le plat d’une main dans son dos, le passage de doigts dans ses cheveux.

La forme spectrale revint, traversa son corps. Terreur épouvantable. Les muscles gourds, il s’arracha de son lit et scruta l’endroit. Rien. Et cette odeur de soufre ! Elle s’intensifiait au point de provoquer une irrépressible nausée. Des sons inconnus grésillaient et se heurtaient aux parois de son crâne. Sa poitrine se contractait. Son cœur cognait. Il y avait l’obscurité. Il se souvenait de la lumière. Je dois me purger de quelque chose ? On lui caressa l’échine. Pâle comme un cierge, il se précipita dans le couloir ponctué par la clarté jaunâtre des veilleuses. La chapelle était vide, nimbée du bleu de l’éclairage public. Pas d’odeur de suspecte. Immensité profonde de vide sidéral. Personne. Dans sa chambre, c’était une autre affaire… Il ouvrit la fenêtre. L’effluve maudit persistait, jouant avec son estomac.

Convaincu d’un péril physique imminent, Georges voulait fuir. Il reconnaissait ces signes. Les ombres, les bruits, l’odeur. J’espère que je ne vais pas finir collé au plafond. Son ex-compagne, Annabelle, le soir de la Saint-Jean, après une tenue au temple franc-maçon, avait terminé sa soirée possédée, à ramper au plafond, au défi des lois de la gravité. Il n’oublierait jamais le visage démoniaque de la jeune femme, comme il se tordait, crachait les hideurs de l’enfer. Par chance, il connaissait un exorciste. L’homme était parvenu à chasser la bête. Une fois libérée, Annabelle ne s’était souvenue de rien. Georges avait mis aussitôt un terme à leur relation. Cette image demeurait lovée dans les tréfonds de sa mémoire. Il guettait en lui les signes d’aliénation, mais la menace demeurait extérieure. L’ombre jouait avec lui, jouait avec ses nerfs.

Georges n’appellerait pas à l’aide. Il irait jusqu’au bout de ce chemin, envers et contre tout. En posture fœtale sur son lit. Prières inutiles. Chanter. Fredonner. Peu importait l’air. Fixer son esprit sur autre chose. Eros Ramazzotti… Quantique improbable. Les mots et les sons se succédèrent, saccadés, meurtris, en une pâle et pathétique ritournelle.  Se bastasse una bella canzone, A far piovere amore, Si potrebbe cantarla un milione, Un milione di volte, Bastasse già, Bastasse già...

« Les exercices spirituels que nous conseillons provoquent l’âme du retraitant […] Il en percevra rapidement les effets positifs. Après une profonde remise en question, une longue réflexion face à soi-même, il saura ce qu’il vaut vraiment. Il apprendra à se concentrer sur lui-même, à se révéler. […] se recueillir à part avec des lectures qui provoquent et déstabilisent l’âme. Il faut trier le grain de l’ivraie. […]  bousculer l’âme du retraitant pour voir ce qui s’en dégage.[…] par des prières, séparer le corps de l’esprit.[…] Au terme des 30 jours, il rencontre Dieu ou alors sa véritable nature.  »  Non ci vorrebbe poi tanto a imparare ad amare di più. Se bastasse una vera canzone.

 L’ombre noire, ses caresses, ses murmures durèrent toute la nuit. Georges s’endormit au petit jour, d’épuisement, comme une bête traquée. Ni Dieu, ni moi n’intervînmes. Nous maîtrisions le danger. Dieu a jugé, à ce moment-là, préférable de laisser Georges face à l’entité qui le malmenait. Je devais observer son comportement dans une situation désagréable afin d'étayer mon rapport. Sans qu’il en fût blessé, Georges devait comprendre à quel point le mal était réellement présent physiquement autour de lui. Les ordres étaient les ordres.

Sur Terre, les Hommes ne voient pas ce qui existe réellement autour d'eux. Ils ne perçoivent qu'une infime partie de ce qui existe réellement, à peine un pour cent. Il existe plusieurs dimensions, plusieurs plans, donc plusieurs mondes en mouvement rattachés à votre planète. Une action survenue sur un plan donné, dans une dimension donnée a une conséquence dans votre vie. Vous recherchez alors un alibi rationnel, c'est à dire relatif à votre capacité mentale. C'est inutile, même si cela vous rassure.

Pour en revenir à Georges, il ne courait aucun danger de blessure, nous y veillions. La présence du mal en ces lieux présentés comme « saints » ne me surprenait pas. Nous disposons là-haut, avec une facilité déconcertante pour vous, d'une vue d'ensemble sur l'action des Hommes et de leurs desseins. En outre, nous connaissons les grandes lignes du plan divin. Parfois, nous sommes surpris de constater à quel point certains peuvent se surpasser en bêtise. Bref. Disposant pour un temps, Dieu merci très court, d'une perspective réduite de par ma présence sur cette Terre, nonobstant plus large que celle des Hommes et beaucoup plus étroite que celle des Cieux, je voulus comprendre d’où venait cette attaque du mal en un lieu si saint.

Dieu se présenta à moi. Il arborait son apparence préférée, celle que nous lui connaissons au Paradis. Il m'est finalement autorisé ici d'en faire sa description tant que je ne divulgue pas son nom. Un corps filiforme, la peau bleutée tirant sur le vert de laquelle irradie une clarté chaleureuse. De grands yeux en amande infiniment profonds. Chauve, boîte crânienne proéminente, bas du visage étroit, petite bouche, absence de nez, deux orifices en guise de narines. Appareil génital existant, la question sera fatalement posée, alors je le précise. J'en fais ici une description clinique. Dieu n'aime pas les tralalas pour le décrire.

Dieu était en colère. Il accusait le vieil homme d’avoir provoqué le mal sans le dire à Georges.

- Un homme de Dieu ? Mon cul ! Ministre, va dans sa cellule te rendre compte par toi même !

À son conseil, je me rendis en secret dans la cellule du père Bernard. Il était agenouillé devant un autel dressé sur son bureau sur lequel était disposée la représentation d’un soleil noir. La lumière glabre de cierges éclairait l’espace. Les yeux révulsés, il psalmodiait des quantiques inaudibles dans un balancement d’avant en arrière. Soudain, son visage se figea. Regard noir démoniaque. Il s'échappa du fond de sa gorge un gémissement chargé de hurlements. Des dizaines de voix s'affrontaient sur fond de rumeur funèbre. Son corps, secoué de convulsions s'éleva dans les airs à mi-chemin entre le sol et un plafond chargé de milliers d'insectes noirs. Les voix s'unirent en une litanie bouillante d'ivresse. Dans la langue du mal, transmise d'initié à initié, une langue qu'il m'est strictement interdit d'évoquer ici dans son détail, il annonça la liste des actions de grâce dédiées à Satan. Pour la première fois depuis cette incarnation, Dieu m’ordonna de quitter cette chambre sur-le-champ.

- Retourne auprès de Georges ! Tu en as assez vu. Ces prières ne me sont pas destinées. Observe.

- Il est en danger !

- Oui, mais je veille…

Le père Bernard se moquait de la possible colère de Dieu à son égard. Le jésuite avait choisi un autre maître. Il n’imaginait même pas cela possible. L’entité sollicitée était, à ses yeux, supérieure. Je l’abandonnai à ses simagrées. Georges souffrait. Sa souffrance me transperçait.


 

 

 

 

 

 

5

 

 

Certaines magies, connaissances ou traditions permettent à certains, hommes et femmes mal intentionnés, aux obscurs desseins, de cacher au Ciel la réalité de l’état de leurs âmes. Ils mentent à Dieu et le trompent. C’est pourquoi toute âme doit donner la preuve de qui elle est vraiment. Dieu ne laisse rien passer car il ne peut se permettre de courir le risque d’accueillir une âme impure. Le risque de la présence d’une âme noire dans les sphères paradisiaques ne peut être couru.

Le principe divin est celui-ci : un homme ou une femme agit au nom de Dieu, se recommande de Dieu ? Nous lui réservons automatiquement un programme particulier. Le temps, au régime que nous imposons, a toujours raison de l’imposture. Dieu n’est pas naïf. Il n’aime pas tout le monde. Il demande à voir. Sa curiosité est infinie. Il aime apprendre des Hommes les stratagèmes qu’ils sont capables de mettre en place pour le tromper.

À la lumière de cela, je poursuis ma narration.

Georges avait pris sa douche, choisi ses vêtements, palpé sa chemise lavée la veille. Elle était encore un peu humide. L’aube avait chassé les fantômes de la nuit. Étrange sensation de survivance.

7H30. Couloirs déserts. Il passa devant la salle à manger des religieux, les salua. Les hommes mangeaient. Chagriné par leur manque de politesse, il s’effaça en direction du réfectoire.

La table était mise. Pain, beurre, confiture, raisin, café. Il fit craquer ses phalanges avant d’attaquer le repas. Au moment d’enfourner la première bouchée, il stoppa net, le regard happé par le portrait. Saint-Ignace de Loyola, dandy, le fixait. Georges se leva. Il traversa la salle vers la gauche, puis vers la droite avant de regagner sa place. Les yeux du portrait le suivaient, inquisiteurs. Il pensa à s’installer face à lui. Manger avec un regard dans le dos… bof…

- Salut, lança-t-il.

Saint-Ignace de Loyola, démasqué, fixa l’avenir comme le peintre en avait décidé à l’origine. Silence de mort interrompu par les bruits de mastication. Le tableau était vivant. Eh merde… Georges regarda autour de lui. Avec grande concentration, il déplaça la nourriture d'un endroit à un autre dans l'assiette, ouvrit les mains, les referma, enfouit son nez dans le creux entre ses vêtements et sa peau. Je ne suis pas dingue. Il décida de le provoquer.

- Ils auraient pu mettre un peu de musique, dit-il. C'est plus intime.

Le portrait bouda. Putain ! C'est pas vrai ! Nuit de merde et ça continue ce matin !

- Ton peintre t'a fait un sourire de faux cul je trouve, déclara-t-il sur un ton volontairement provocateur. J’espère que tes exercices spirituels sont efficaces. 800 balles pour une semaine. Même pas fichus de dire bonjour. Et puis tu as vu ton allure ?

Les traits de Saint Ignace se durcirent soudain et son regard transperça Georges de sa lueur troublante.

- Ça ne te plaît pas ce que je dis hein ? Je n’aime pas qu’on vienne me chatouiller la nuit. T’aurais pu faire quelque chose !

Dans le jardin, un bruit de tronçonneuse le rongea jusqu’à la pulpe de ses dents. Élagage matinal avant les heures chaudes. Le portrait sembla se fendre d’un sourire de satisfaction.

- Hum. Je t’agace. Message reçu.

Le portrait s’ombra de détermination.

- Je vais apprendre tes exercices. On verra. Je te dirai ce que j’en pense. Comme tu vois. Il y a foule. Tu auras la primeur de mes réflexions.

Georges avala le reste de son petit-déjeuner et retourna à sa chambre. Affres de l’ennui jusqu’à 9H30. Ce portrait de merde va me faire chier tout au long de mon séjour. Si seulement c'était la première fois ! C'est l'histoire de ma vie ! Je voulus savoir. Souvenirs.

Georges avait 7 ans. La nuit venait de tomber. Sa mère adoptive l'avait consigné dans sa chambre. 20h. Volets clos. L'enfant était invité à trouver le sommeil dans l'obscurité totale et la solitude. La porte s'était refermée derrière elle et le cauchemar allait recommencer. Encore. Il avait allumé la lampe de chevet. C'était interdit, mais les coups de balais n'étaient rien face à l'obscurité de sa chambre. Il respirait péniblement. Il savait. Ça recommencerait. Fatalement. La porte du placard sur sa gauche venait de s'ouvrir brusquement. Il avait retenu un hurlement de terreur. On repoussait ses draps. Il les avait retenus, les avait verrouillés contre lui à l'aide de ses jambes. Des palpations glaciales couraient le long de son corps de ses pieds à sa nuque. Il avait ouvert la bouche sans pouvoir n'émettre aucun son. L'ombre noire s'était précipitée vers son visage. Il avait plaqué ses deux mains sur ses orifices. L'ombre s'était dès lors éloignée pour revenir à l'assaut de son esprit.

Peur atavique. Épouvantable. Il avait hurlé. Sa mère avait fait irruption dans sa chambre, hors d'elle. Elle l'avait disputé, lui reprochant de vouloir attirer son attention plus que de raison, avait éteint la lumière puis l'avait à nouveau laissé seul, dans l'obscurité. L'enfant, tremblant, avait tenté de maîtriser les secousses de son pauvre petit corps, torturé par la terreur. Il avait tendu les bras à nouveau, saisi l'interrupteur. L'ampoule, soumise à  une surchauffe électrique, avait grillé. Gémissant, il avait palpé le chevet, avait trouvé le tiroir. Il l'avait entrouvert et fouillé pour en extraire une petite lampe-torche qu'il avait volée à sa mère. Elle s'en servait pour contrôler la fermeture du portail chaque soir. Il l'avait tenue fermement contre son cœur et, de façon inexplicablement innée, avait supplié le Ciel. La porte de la salle de bains s'était ouverte brusquement elle aussi, dans le prolongement de son lit. Il pouvait deviner le grand miroir devant la vasque. Il avait changé d'aspect. Plus ténébreux que les ténèbres elles-mêmes. Une onde le parcourait lentement. Calme apparent.

Georges avait cherché tous les stratagèmes pour cacher ses yeux sous ses couvertures, mais le fond lugubre et noir appelait son regard. Râle lent et rythmique. Odeur puissante sulfurée. Il n'avait pas appelé sa mère une seconde fois. À quoi bon ? Il avait allumé la petite lampe et, le souffle court, avait balayé l'espace du rai de lumière jaune. La chambre respirait. Il s'était assis genoux verrouillés sous le menton. Comment fermer la porte de la salle de bains ? Le miroir. Rapide calcul : sortir du lit et courir vers la porte, 10 secondes. Fermer la porte : 5 secondes. Retourner au lit : 10 autres secondes.

- Aidez moi ! avait-il supplié. Je vais juste fermer la porte !

Le placard s'était refermé brusquement. Du miroir s'était extraite une créature infernale. Elle avait fondu sur lui et l'avait mordu, griffé, malmené jusqu'au petit jour. Sa mère, le lendemain matin l'avait puni pour ses pleurs inutiles et cette énième ampoule encore une fois grillée. Et cette nuit-là s'était déroulée comme tant d'autres.

Retour chez les jésuites. Ce n’était que le premier jour… Il en restait encore six. Georges chassa cette perspective de son esprit et décida de se concentrer sur l’entretien avec le père Bernard.

Le père Bernard se présenta avec quinze minutes de retard.

- Tiens ? Vous êtes arrivé ? s’étonna-t-il en insérant la clé dans la serrure.

Georges n’avait pas envie de revivre la même scène que la veille. Il s’abstint.

- Bonjour mon père.

- Installez-vous !

Décidément… Personne ne me saluera aujourd’hui…

- Assis, mains croisées sur la table, le père Bernard afficha un air emprunté.

- Alors ? Comment s’est passé cette première nuit chez nous ?

L’œil limpide, il attendait une réponse sans ambages.

- Pas très bien, avoua Georges.

- Ah bon ?

Les minutes commençaient à se dilater. Bernard Choque caressait du regard la bouche de Georges tandis qu’elle se pinçait dans l’hésitation à poursuivre.

- La literie n’était pas à votre goût ?

Silence gêné.

- J’ai mal dormi. J’ai eu chaud.

- Comment ça ? Précisez ! Vous êtes habitué au climat du Sud. Vous pouvez me faire confiance. Si quoi que ce soit d’autre a troublé votre sommeil, dites-le moi. Je trouverai les prières adéquates pour soulager votre conscience.

- J’ai simplement eu trop chaud. Si vous aviez un ventilateur, répondit Georges en éludant la question.

Il rit. Ses taches de vieillesse parsemée sur son vieux crâne semblèrent en danser d’amusement. Que sait-il de ma nuit ? Pourquoi insiste-t-il ? 

- Un ventilateur ? Il vous faudra vous contenter du souffle divin ! Si toutefois vous en êtes digne. C’est ce que nous verrons.

Le père Bernard marqua une pause, les yeux levés vers le ciel en signe de recherche d’inspiration.

- Parlons d’art, voulez-vous ? Vous êtes passionné. Il paraît que vous voulez devenir expert en art sacré. Dites m’en un peu plus.

Bernard Choque voulait le faire parler, cerner la personnalité de Georges. Comment percevait-il Dieu ? Georges avait souffert dans sa vie, certes, mais il était encore un peu trop sur ses gardes à son goût. Je perçus chez le vieil homme une étrange volonté de le griffer, trouver la faille, tel le prédateur joue avec sa proie avant sa mise à mort. Il avait une idée en tête…

- Comme je vous l’ai dit mon père : l’art me passionne.

- Pourquoi ? Vous peignez ?

- Mal. Je veux me spécialiser dans l’art sacré. Un peintre au travail est comme Dieu à sa création. Il devient créateur comme Dieu, c’est merveilleux. Je découvre le Divin dans l’art.

- Vous pensez que l’Homme est l’égal de Dieu ?

- Non ! Bien entendu que non.

Le prêtre adopta une posture d’attente. L’homme venait de repérer une faille. Si Georges dérapait, il le tenait ! Pensait-il que l’Homme était un dieu ? Pouvait-il être créateur comme Dieu ? Les courants de Franc-maçonnerie le croient. Georges refusa de se départir de son raisonnement : l’artiste reproduit l’acte créateur de Dieu.

- Vous êtes franc-maçon, dit le père Bernard sur un ton docte. Vous pouvez me faire confiance, ces pensées-là, je sais qu’elles existent. Je n’en ferai pas état.

Merde. Il joue au pote avec moi. Il veut me faire glisser vers l’ésotérisme. Il veut me taxer d’hérétique. Georges se souvint : le pape Jules venait de prendre ses fonctions au Vatican. Un Jésuite. Il venait de faire des déclarations de non existence du Paradis ni de l’enfer. Dieu était selon lui une notion humaine. Il veut que je défende l’hérésie ! Georges se redressa sur sa chaise et rechercha une posture plus confortable. Il ne pouvait envisager cette vérité. Il se trompait. Il en était persuadé. Et la conversation glissa lentement vers l’ésotérisme pur.

- Georges, j’ai une question importante à vous poser. J’adapterai vos exercices spirituels à votre réponse. Vous êtes chez nous huit jours. Huit jours c’est très court en comparaison avec les trente requis pour aller au bout de soi et découvrir Dieu. Ceci dit, je m’adapte. Que pensez-vous de ces connaissances cachées  que seuls certains hommes auraient le mérite de percevoir ?

- La seule mission de l’Homme est de faire le bien et d’être juste, répondit Georges le regard clair.

- Le secret ! Le secret n’est-il pas essentiel ? Ne faut-il pas se montrer digne de recevoir un enseignement secret qui ouvre les portes vers la vie éternelle ?

- Aucune connaissance cachée n’est nécessaire pour faire cela. Il suffit d’être juste et de faire le bien. Le reste suit.

- Vous êtes en train de me dire que les années d’études qu’il m’a fallu pour parvenir à mon niveau de connaissance de Dieu, ma vie vouée à sa cause, n’ont en fait servi à rien car n’importe qui en faisant simplement le bien et en étant juste, aboutit, selon vous, au même résultat ? C’est un non sens ! Pourquoi le séminaire alors ?

- Mon père, vous me demandez mon avis… Vous avez certainement raison.

- Je veux ! J’espère que vous serez dans de meilleures dispositions cet après-midi pour le prochain entretien.

Il consulta sa montre.

- Vous m’excuserez : j’ai une messe à préparer. Soyez présent !

 

Dieu observe les Hommes sans les prévenir. Il nous, invite, nous ses humbles ministres, souvent, à en faire de même, car l’Homme est un excellent curseur d’évaluation de la folie. Il est l’une des créatures les moins évoluées de la Création, de l’Univers entier. Il n’a pas dépassé le stade du têtard pour nous, et pourtant, il est le seul à croire qu’il peut devenir un dieu et se prendre pour Dieu lui-même. C’est assez amusant. J’entendais Dieu rigoler au souvenir des paroles du père Bernard. Quand Dieu rigole de vous, ce n’est pas bon signe.

Je décidai de laisser Georges seul dans sa chambre. Le comportement inattendu de Bernard Choque m’intriguait…La géographie de son visage venait de changer. Il verrouilla la salle de travail et considéra d’un œil morne la silhouette de Georges s’éloigner. Le jeune homme débordait de cette énergie agaçante qu’il aurait tant voulu posséder. La vitalité juvénile de Georges malgré ses 33 ans habitait ses gestes et ses paroles. Les épreuves de la vie n’avaient pas eu raison de ce miracle. Bernard Choque avait capté cela. Cette pureté l’indisposait. Le blesser, l’humilier serait la juste rétribution de ses sacrifices à la cause jésuite. 

- N’interviens pas, m’ordonna Dieu de son éternité. Laisse Georges vivre sa semaine comme il l’a prévu. Il n’est pas en danger. De plus je te rappelle que ce ne sont que des souvenirs. Tu as la possibilité de modifier le passé. N’en fais rien…

- Comme tu voudras.

- Absolument !

Le sang du père Bernard lui brûlait la figure. 800 euros. 800 euros dans sa poche pour la semaine. Il fournirait le service minimum. Emballé, c’était pesé. Le sort de mon hôte lui importait peu finalement. Quoi que… Petit frisson d’aile. Voix des mers folles. Tandis que de ses doigts boulus il allumait de pâles cierges sur la table de camping, il décida de lui réserver un programme spécialement concocté pour ce genre de petit merdeux.

Les chaises rachitiques craquaient sous le poids des vieux bedonnants. Pas de soutanes. Pas d’encens. Pas de musique. Georges le savait, leurs messes n’étaient jamais publiques, mais cette austérité poussée à son comble le perturbait.

À la fin de l’office, les hommes sortirent sans regard ni sourire.

- Mon père, il y a autre chose dans la journée ?

- Votre entretien.

- Je veux dire, dans la communauté…

- Non. La messe n’est pas obligatoire. Il n’y en a pas d’autre. Vous pouvez rester dans votre chambre.

Pas d’autre office religieux. Pas de jardinage. Pas de vie communautaire. Que faisaient-ils durant ces longues heures ? Et les longues heures passèrent. Georges s’ennuyait. Le regret enflait en lui inexorablement. Rationaliser les forces, les répartir sur le solde des jours. Elles ne devaient pas lui faire défaut. Le second entretien fut … compliqué.

- Georges Cardel. Vous êtes roumain.

- D’origine.

- Non vous êtes roumain car adopté.

Pensée diffractée. Séparer l’inné de l’acquis.

- Parents naturels ? poursuit-il.

- Je les recherche.

Moue de mépris. Roumain. Orphelinat. Abandonné. Qu’avait fait ce gars pour être abandonné ?

- Ça vous servirait à quoi de les retrouver ?

- Savoir d’où je viens… ressembler à quelqu’un. Là, je ne ressemble à personne, ma descendance n’est plus. Cela fait partie de ma construction personnelle.

Solide sur ses pieds, le vieux se leva et se dirigea vers la fenêtre. Il l’entrouvrit puis retourna à sa place. Les arbres frissonnaient dans le jardin.

- Non, Georges, un être se construit par lui-même. Qu’aimeriez-vous devenir ?

- J’adorerais être archevêque de Bucarest.

Le père Bernard rit. Des larmes en coulèrent sur ses joues. Il se moucha bruyamment. Le blesser. Il fallait le blesser ce jeune con.

- Vous ne croyez pas cela possible ? s’inquiéta Georges.

- Les enfants abandonnés n’ont pas de destin. Vous n’êtes personne.

- Pourquoi vous me dites ça ?

- Il vous faut mieux vous connaître d’abord. Vous voulez devenir prêtre ?

- Ma vie est en lambeaux, alors oui. Si le séminaire me plaît je serai prêtre.

- En aucun cas vous ne serez prêtre ! L’Église a toujours du mal avec ces gens-là.

- Qui ?

- Les roumains !

J’aurais voulu intervenir au risque de modifier le souvenir de Georges. Modifier son parcours. Il avait un destin. Je le percevais nettement. Il se dégageait de lui une force tranquille, celle des hommes à la destinée hors norme. J’ignorais lequel. Dieu ne me répondait pas sur ce point.

Je m’attarde ici sur le destin tel que nous le concevons au Ciel. Seuls les destins d’hommes et de femmes élevés sont écrits à l’avance. Dieu définit les destins des âmes primordiales. Il laisse beaucoup de monde sans trajectoire précise. Les élus de Dieu voient leur parcours sans cesse protégé. Les réajustements de trajectoire se font au jour le jour en fonction des attaques du mal. Pour ce qui est de la nuée, le reste de la hiérarchie céleste œuvre à l’équilibre des mondes. Je vous le disais : l’Homme est un idiot à peine parvenu au premier stade de l’évolution et se prend pour un dieu, voire l’égal de Dieu. Je me suis retenu et j’ai laissé se poursuivre cet entretien abscons…

- Le pape…

- Quoi le pape ? Jules est jésuite ! Notre patron est un général. Il y a des pays qui sont plus faciles que d’autres. Votre origine n’est pas un avantage.

- Pourquoi ?

- Je me comprends… Où en êtes-vous de vos lectures ?

- Quand Saint-Ignace se blesse à Pampelune.

- Vous pourrez voir l’homme exceptionnel qu’était Saint Ignace !

- Il s’est découpé la jambe…

Georges se sentait forcé de lui dire ce qu’il voulait entendre sans savoir ce qu’il voulait entendre. Ce tour de force mental obligatoire me laissait perplexe.

- Vu que vous ne comprenez pas vraiment le sens de cet entretien, je vais vous donner des indications, ce que je ne suis jamais obligé de faire, je dois admettre. En général, les retraitants perçoivent mieux la parole de Dieu et plus rapidement que vous. Votre origine et votre parcours ne sont réellement pas des atouts pour vous. Je vais vous demander de faire de l’introspection personnelle. Comment serait votre vie vous n’aviez pas été abandonné ? Comment auriez-vous construit votre vie ?

Le visage de Georges se contracta. Une ombre de tristesse voila son regard. La douleur de son existence l’enserrait dans son carcan hideux. Le père Bernard singeait une complicité consentie. Il lui fallait tout savoir du jeune homme afin de mieux le déconstruire et voir enfin ses côtés obscurs. Pourquoi ?  L’exercice était humainement pénible à réaliser dans un contexte aussi cruel que celui de l’abandon d’un enfant. Il lui demandait de tisonner son cœur et d’en éparpiller les braises. Le tout et son contraire dans la même demande.

- Je ne peux pas me projeter dans une vie qui n’est pas la mienne.

- Imaginez ! Ce n’est pas si compliqué pour le passionné d’art que vous êtes ! Vous aimez découvrir la présence du Créateur, c’est le moment de créer ! Cela ne mange pas de pain.

- Ce n’est pas si simple.

- Mais si, au contraire ! Auriez-vous été un fils fidèle ? Quelles relations auriez-vous eues avec vos parents naturels ?

- Vous me demandez de construire un faux moi-même. Je ne peux me fantasmer comme ça en direct devant vous. Ni en direct, ni autrement.

- Et pourquoi donc ? Vous êtes réfractaire au mode de transformation personnelle pour découvrir la présence de Dieu ?

- Je n’arrive pas à me projeter c’est tout. Je n’y peux rien. C’est simplement impossible.

- Quelle mauvaise volonté !

Il tapota sur le plateau de la table, agacé.

- Sauf votre respect, mon père, je ne vois pas l’intérêt d’inventer une personne que je ne suis pas. Dieu m’a demandé de vivre ce que je vis. Je suis la personne en réponse à ce qu’il me fait vivre dans cette existence. Pourquoi inventer une réalité inutile ?

- Soit ! C’est vous qui voyez. Il faut un certain niveau pour réussir ces exercices…

Roumain de merde ! Qu’est-ce qu’il fiche ici ? Je perds mon temps. Il y a des gens plus intelligents qui se prêtent au jeu.

- J’ai un quotient intellectuel extrêmement élevé, précisa Georges.

- Vous m’en direz tant !

- Deux cents.

- Deux cents de Q.I. ! Vous savez que Dieu n’aime pas le mensonge.

- Vous ne me croyez pas…Quand j’ai fait mes classes d’officier de réserve à l’armée, ils ont fait les tests, par trois fois. J’ai atteint le maximum.

- Hum. Je ne crois pas trop en ces trucs-là. Classer les gens par catégories, c’est malsain.

- Alors les roumains ne doivent pas vous poser problème.

- Je vois bien là d’où vous venez pour me parler ainsi. Vous noterez que vous choisissez en toute connaissance de cause de ne pas effectuer l’exercice spirituel demandé. Je ne pourrai être tenu pour responsable de l’échec évident de votre retraite chez nous. Je vais voir comment neutraliser cela et vous recommander d’autres exercices un peu plus simples. Si vous étiez un génie, cela se verrait et vous n’auriez pas vécu tous les malheurs que vous dites avoir vécus. Dieu est juste. Demandez-vous pourquoi il vous a fait tant souffrir.

Ces derniers mots venaient de sonner le glas de la conversation. Bernard Choque se dressa aussi vite que ses articulations douloureuses le lui permettaient. Il s’approcha de Georges déjà debout devant la porte. Les effluves de l’haleine épaisse et chaude du vieil homme lui chatouillèrent les narines. Sourire gras. Il s’effraya soudain de ces lèvres chargées de squames. La courbe de ses épaules s’était accentuée. Bernard le regardait avec irritation. Georges n’avait pas été à la hauteur. Georges se sentait coupable. Georges, outre son extrême gentillesse, sa sincérité et son courage, était un véritable con de se laisser faire par ce vieux chnoque. J’en étais désolé pour lui sans pour autant lui en vouloir.

Plus tard au téléphone :  

- Monseigneur Mouyet ?

- Lui-même.

- Georges Cardel.

- Que voulez-vous ?

- Vous remercier. La retraite que vous m’avez conseillée chez les pères jésuites est très positive. Les exercices spirituels ont déclenché un travail en profondeur. C’est un mal nécessaire.

- Si vous le dites. Pourquoi m’appelez-vous pour me dire ça ? Que les retraitants se consacrent à leur discernement n’est pas un exploit en soi. Cela me semble une évidence.

- Je pensais que…

- C’est très bien. Bonsoir Georges.

Il raccrocha. Un petit bip annonça la fin de la connexion. Georges déposa son téléphone sur le chevet, plaqua ses mains sur ses cuisses. Les bords rougis de ses yeux débordaient de larmes. Le corps secoué de sanglots involontaires, il se précipita sous la douche. L’eau. Apaisante.

Georges avait appris à se déconnecter d’une réalité douloureuse. Un réflexe de survie développé très tôt dans sa vie. Il se déconnecta. Ejection. Mode veille. Il vivrait les jours à venir dans un demi-sommeil, en semi conscience. Il ménagerait le silence, hocherait la tête avec gratitude à chaque parole du père Bernard balancée avec fausse commisération, ignorerait le regard lourd de reproches du portrait rivé sur lui au moment des repas. Les vieux religieux devinrent ombres glissantes sous la lueur malade des veilleuses. Georges avait trouvé refuge au fond de lui-même, dans un endroit bien caché entre son cœur et son estomac. Il pouvait voir pulser son sang dans ses veines,  entendre ses ongles et ses cheveux pousser. Il était en lui, dans son église.

Les entrevues suivantes indolores. Le montant de la facture dansait devant les yeux de Georges. 800 euros. 800 euros pour ces murmures au loin dans le brouillard. Les exercices se succédèrent. Consentement mécanique. La chaleur du jeune homme avait disparu tout comme sa sincérité brutale. Le père Bernard prit cela pour de la soumission et s’en félicita.

Un soir qu’il flânait dans le jardin, Georges laissait son esprit vagabonder au gré du mistral. Ce vent habituellement l’indisposait, mais, à cet instant, il lui fit grand bien. Il s’arrêta devant la croix du Christ et la contempla comme un homme perclus d’ennui et de peine regarde les détails d’un élément du paysage pour occuper son esprit. Le Christ lui sourit. Il s’approcha pour mieux voir. La crucifixion n’avait jamais fait rire personne et pourtant Jésus sourit.

- Content de te revoir mon frère ! soupira-t-il.

Georges bondit de joie. Il hésita entre le rire et les larmes. Il avait appris à prendre acte des manifestations paranormales. Il avait également appris à garder le secret pour se protéger. Il ressentit au fond de lui la réalité de ce dont il était témoin à cet instant précis. Je reconnus l'aîné des deux fils, princes du monde auquel appartient la Terre. Dieu a seize fils et quatre filles régnant sur l'ensemble de la Création. La Terre est une passerelle entre plusieurs dimensions qui sont liées à elle. La présence de deux de ses fils était nécessaire en raison de la charge de travail. Georges salua le Christ à son tour.

- Je ne suis pas ton frère, répondit-il.

- Tu ne t'en souviens pas, c'est tout.

Georges décida de regagner sa chambre de peur d'être surpris en pleine conversation avec un Christ inanimé. On ne le prendrait pas au sérieux.

- Mon frère, reprit Jésus, fais ce que tu as à faire, mais je me demande ce que tu fiches ici. Je ne suis pas mort sur la croix. Tu le sais. C'est une vaste blague. On n'en peut plus de leurs simagrées, là-haut. Je…

Dieu intervint et ordonna à Jésus de se taire. Il en avait dit assez. Pas la peine de perturber le petit.

- C'est ce qu'ils disent chez les franc-maçons, admit Georges.

- Tu vois ! Garde cette information en mémoire. Ils se trompent.

- Je te remercie. Je ne me sens pas trop en famille. Là. Je rentre.

- Salut frangin.

- Hum…Je ne suis pas ton frère. Le fils de Dieu n'a pas de frère.

Il ne ferma pas l’œil de la nuit. Elle fut aussi pénible que la précédente, mais l'écho de cette conversation surréaliste lui réchauffait le cœur. La statue s'était trompée : Jésus n'était pas son frère. Cette idée lui faisait néanmoins du bien. Une entité bienveillante prenant les traits du Christ, c'était possible. Ça partait d'une bonne intention. Il tenait là un argument pour adoucir le vieux religieux. Il lui était demandé de trouver le Christ. C'était chose faite. Il ne put attendre l’entretien du lendemain pour l’annoncer au père Bernard. Il se précipita au réfectoire des moines réunis pour le petit déjeuner. Le vieux jésuite mangeait en silence. Son voisin lui indiqua la présence impatiente de son retraitant posté à l'embrasure. Il se leva et traina les pieds jusqu’à lui.

- Que voulez-vous ?

- Bonjour mon père ! Une chose extraordinaire vient d’arriver !

- Ah.

- Le Christ dans le jardin m’a souri hier soir ! Je l’ai vu nettement ! C’est incroyable. Il m’a souri. À moi !

Il passa sous silence la conversation, histoire de voir la réaction à ce stade. Bernard Choque détailla le jeune homme d’un regard morne. Il haussa les épaules et retourna à table en secouant la tête. Il se pencha vers son voisin et répéta à voix basse ce qu’il venait d’entendre. Les deux hommes rirent avant de replonger le nez dans leur bol de café. Dépité, Georges gagna le réfectoire. Avant de s’asseoir devant son repas, il s’adressa au portrait sur le mur avant de manger :

- Toi, ta gueule.

Bernard Choque n’évoqua plus jamais le sujet avec Georges. Encore un qui se fiche de ma gueule dans l'invisible, se persuada Georges. Les fantômes et les démons adoraient se faire passer pour ce qu'ils n'étaient pas. Les lieux étaient propices à ce genre de plaisanteries. Il n'était pas en terrain ami. Une fois de plus. Il s'arma de sa plus grande circonspection et  s’appliqua à respecter le programme de la retraite à la lettre.

 

Les jours passèrent ainsi sur le fil jusqu’au sixième.


 

 

 

 

 

 

6

 

 

À ce stade de mon récit, il est nécessaire d'ouvrir une parenthèse au sujet du mal. Les Hommes le connaissent, cependant, lorsqu'il s'agit d'en parler, ils se trompent sur toute la ligne. Sur Terre, Mars, Pluton, partout, le mal est là. Il possède une hiérarchie qui lui est propre. Du fantôme au diable, de la sirène à la vierge noire, ses visages sont multiples. Ils sont similaires à la hiérarchie divine, mis à part que l’équivalent de Dieu n’existe pas. Pourquoi est-elle similaire ? Parce que le mal ne crée pas, mais détruit. Dieu, tout comme d’autres entités qui le secondent, a cette extraordinaire capacité de produire la force de vie. Le mal ne construit rien. Toute son œuvre n’est que destruction, déformation, perversion de ce qui existe déjà ou pire, possession pour se retourner contre les forces divines. Quant au mal absolu, le mal affranchi de Dieu, celui qui ne le craint pas car il ne se rend pas compte de la puissance de Dieu, il focalise ses forces sur la possession d’êtres marqués du baiser divin. Il les brandit ensuite tels des trophées. L’âme issue des nuées humaines ne l’intéresse pas. Il préfère l’ange terrestre ou la fée, le dieu de la forêt. La perversion et la possession sont ses modes opératoires. Dieu évite donc de dévoiler ses desseins à ses envoyés sur Terre afin de cacher au mal absolu le déroulé de ses plans, pour le tromper. Il invite souvent à l’action au dernier moment, comme tout est écrit, afin que ce plan ne change pas trop. La réécriture du plan demande une énergie importante. Éviter de donner au mal de quoi se nourrir est une bonne stratégie pour l’épuiser. L’ombre est partout, dans tous les univers. Elle est un feu qui cherche du combustible en permanence.

Lorsque la façon de réaliser une action bénéfique, ou un destin est clamée trop tôt, le mal absolu, par le biais de la sorcellerie, mais aussi par action directe, envoie son chuchoteur. Certaines organisations obscures le connaissent et le missionnent. Le solliciter est extrêmement dangereux. Le chuchoteur, je préfère le nommer ainsi, est un mercenaire. Il agit contre un salaire. En général, il se sert sur l’âme qu’il doit pervertir, car il lui est promis sa possession. L’âme avertie le reconnaît à son chuchotement de pensées négatives irrationnelles. Le chuchoteur est difficilement reconnaissable par l’âme si elle n’est pas sensible à la voix de Dieu. Croyez-en l'humble ministre que je suis : sa voix peut se confondre avec la parole de la victime et ses mots se mêler à sa propre réflexion. Elle peut cependant être reconnue par son champ lexical, différent du raisonnement intérieur habituel. Aussi, seule la personne attaquée peut l’éloigner par une forte prise de conscience. Seuls la vigilance et le courage sauvent. Le Ciel n’intervient jamais, car c’est à l’âme attaquée de se libérer par elle-même de son emprise.

Pourquoi ? Ce serait si facile pour Dieu de l'éloigner. Pour tromper le mal absolu. Le plan divin est immuable. Si le chuchoteur parvient à ses fins, ce ne peut être que temporairement. Dieu a toujours le dernier mot, mais laisse les libres arbitres s'exprimer tant qu'il le veut. Le mal est comme la crasse, après une suée.

 Le chuchoteur s’attaque personnellement aux causes nobles d’enjeux divins importants. Pour le tout venant, il délègue à des fantômes trop contents de se maintenir dans l’illusion qu’ils sont toujours vivants. Je le répète : le chuchoteur se paye toujours, soit en obtenant ce qu’il veut de la victime désignée, soit sur son mandant. Le chuchoteur ou son délégué n’aiment pas être démasqués. Reconnu, il prend son salaire sur la tête de celui qui l’a missionné. Le mal a trouvé en l’Homme un ambassadeur, un associé, inattendu, dans sa lutte contre Dieu.

- Ministre, tu permets que je donne mon avis ? Je suis Dieu, après tout.

- C'est toi le patron !

Rires.

- L'Homme, dans la réflexion qu'il a de lui-même, se trompe depuis toujours en pensant qu'il est une victime involontaire du mal. Je n'ai pas créé le mal pour exalter l'Homme, ni pour le choisir. Le mal physique et le mal métaphysique ne sont pas de même nature et n'ont pas les mêmes objectifs. Le mal physique, à l'exemple d'un animal viscéralement violent, va produire une action chaotique parce qu'elle est dans sa nature initiale. L'animal n'a pas fait le choix de sa nature. Le mal métaphysique, quant à lui, est de nature contre-divine et souhaite s'affranchir instinctivement d'un Créateur qui l'insupporte. L' Homme croit être de nature divine, alors que je ne l'ai ni créé, ni voulu. Il est d'une nature animale répondant au mal physique. L'infime particule divine qui lui a été transmise à sa création par l'un de mes fils, révolté contre moi, n'a pas rendu l'Homme divin. Lorsque les juifs, dans la Kabbale, abordent l'idée du golem, c'est en fait de l'Homme lui-même dont ils parlent et non pas d'un monstre qu'il peut créer. Ils parlent du monstre qu'il est lui-même. La bête de Frankenstein a bel et bien pris vie. Cela fait des siècles que je dois supporter cette erreur. Je ne dois rien à l'Homme. Je ne me suis pas sacrifié pour lui. Le Vatican a déplacé le centre d'intérêt plus par stupidité que par malice. Dans la salle d'audiences publiques du pape est représenté l'enfer ! L'Homme existe toujours, car, je le confesse, j'ai du mal, en dépit de tout, à faire sans lui. C'est une création d'Enki et d'Enlil, révoltés certes, mais de mes fils quand même. Je veux qu'ils assument leur erreur d'avoir voulu me défier. Ils ont été inspirés par le mal et ils doivent en constater les conséquences. C'est une leçon censée décourager toutes les velléités de recommencer. Je me suis habitué à la stupidité crasseuse humaine. Parfois, je l'avoue, une âme vaut le détour. C'est bon, ministre, tu peux refermer la parenthèse et poursuivre ton récit.


 

 

 

 

 

 

7

 

 

Sixième jour.

 

Comme je vous l'ai dit, les ministres de Dieu s'incarnent rarement sur Terre et pour de courtes périodes. Toute une vie entière ? Non, ça ne nous intéresse pas, ou alors le collègue ne s'en est pas vanté. En général, nous ne nous bousculons pas au portillon pour poser candidature au voyage. Personne ne veut y aller, sauf pour une bonne raison, comme un ordre du patron, et sous certaines conditions. J'avais droit à une dérogation : la cohabitation temporaire dans un corps avec une âme sympathique. J'en suis encore mort de rire. Enfin, façon de parler. Pourquoi avais-je ouvert ma grande gueule en plein Conseil Divin ? Je me serais mis des baffes. Georges avait beau être un véhicule et un hôte corrects, je pouvais observer l'état de l'humanité et en souffrir par la même occasion. Ce qu'il ressentait, je le ressentais aussi, tant qu'à faire. Je reprochai à Dieu cette semaine de douces vacances chez les jésuites.

- Arrête de geindre, ministre. Tu vas te marrer, au contraire, m'avait-il répondu.

Dieu aime plaisanter. Il a de l’humour, un humour bien à lui. Pour le coup, je ne me marrais pas du tout. Je m’étais attaché à Georges, ses colères, ses larmes, sa tristesse, sa foi, ses espoirs, ses questionnements, son intelligence. Son corps était confortable et son esprit d’excellente compagnie. Je le répète au risque de passer pour un vieux radoteur. Savez-vous que nous sommes capables de mesurer la luminosité d’une âme ? La sienne était d’une belle clarté. Sa façon d’appliquer les règles de bon sens me plaisait beaucoup.

Le grand patron n'était pas loin. Il ne m'avait pas donné le choix, mais restait à portée de voix. Alors j'ai fermé ma grande gueule, cette fois, et je me suis fait discret pour la suite de ma longue et pénible période d'observation en pleine immersion chez les dégénérés. Je suis encore en colère : quitter la perfection et la félicité du Paradis pour vivre ça, il y a de quoi. J'en reviens à mon récit.

Sixième jour…

Bernard Choque venait de se lever. Il consulta sa messagerie. Des mails annonciateurs de bonnes nouvelles venaient d’arriver. Le mois d’octobre s’annonçait fructueux. Des retraitants confirmaient leur inscription pour trente jours. Les caisses allaient se remplir. Le message de Saint-Ignace allait trouver un autre auditoire, plus docile à n’en point douter. Georges Cardel allait bientôt disparaître de son paysage. L’exercice spirituel du sixième jour allait mettre un terme définitif à son arrogance. Il mangerait dans sa main. Personne ne sortait indemne de l’épreuve du sixième jour. Selon leur Bible, Dieu s’est reposé le sixième jour. Pour les Jésuites, le sixième jour est celui de la récolte.

Bernard Choque se présenta comme d’habitude à la salle du premier étage avec un bon quart d’heure de retard. Il semblait toujours débordé, tellement occupé. Il aimait simplement être en retard, mépriser l’autre. Georges patientait, dos au mur, calmement, dans la pénombre du long couloir. Son reflet ondulait sur le revêtement plastique. Le vieil homme affichait une mine réjouie. Il brandit un document et l’agita comme un trophée.

- Je vous ai apporté de la lecture ! déclara-t-il guilleret. Tenez !

Georges lui adressa une réponse polie. Une fois installés, le vieil homme fit glisser les photocopies sur la table, sourire en coin.

- Lisez, ordonna-t-il. Je vous dirai qu’en faire ensuite.

Le jeune homme lut. Un énième passage de la biographie de Saint Ignace de Loyola. Inconnu, celui-là. Il parlait du diable. Son mode de pensée se résumait ainsi : « Le retraitant doit en permanence admettre l’existence et la présence du diable à ses côtés. Il doit être une présence familière. L’Homme doit entrer en familiarité avec le diable. Il n’est pas question de le combattre ou de s’opposer à lui, mais de l’observer et de ressentir son omniprésence. Le diable doit être considéré comme un membre de la famille, un oncle dont personne ne parle, mais dont tout le monde connaît l’existence. C’est un exercice spirituel de toute importance. Il permet de matérialiser cette présence afin de mieux l’appréhender. Le retraitant devra se concentrer et méditer afin de laisser entrer en lui non pas l’Esprit Saint mais sa part d’ombre. Il devra la laisser le pénétrer entièrement afin de pouvoir la matérialiser. Il devra en avoir parfaite conscience et connaissance. Il lui faut en quelque sorte ressentir la présence du diable. Je demande à mes successeurs de procéder comme suit. Pour ce faire, le retraitant devra se retirer seul dans une pièce dépourvue des signes christiques traditionnels à savoir Croix du Christ, Vierge Marie, cierges, Bible. Cet ouvrage, en bien des points est parfaitement inutile. Vous n’avez pas besoin de la Bible dans votre parcours sur le chemin vers la Connaissance de Dieu. Une fois seul et sans les artifices, il devra fermer les yeux et imaginer être physiquement présent en enfer. Il devra ressentir le climat de l’enfer, son ambiance ce qui s’y passe et ceux qui s’y trouvent. Le retraitant, à ce stade crucial de l’exercice, devra clairement et sincèrement se poser la question : est-il ici, en enfer, à sa place ? De façon automatique, Satan se présentera à lui. Il sera physiquement présent dans la scène infernale imaginée par le retraitant. Il sera également présent auprès du retraitant au moment où il aura produit cette pensée. Il est important dès lors de jauger la réaction de peur ou de confiance, de refus ou d’acceptation suscitée par cette présence. Cet exercice aide le retraitant à s’habituer à dompter sa part d’ombre. »

Médusé, Georges leva les yeux vers le père Bernard. Cette lecture venait de le propulser hors de sa léthargie volontaire. Tous sens en alerte, il auscultait la pièce à l’affût du moindre signe annonçant l'imminence d'un péril.

- Je ne comprends pas, balbutia-t-il.

- Il n’y a rien à comprendre, mais tout à vivre. Je vous invite à vous soumettre à cet exercice, le point d’orgue de l’enseignement de Saint Ignace.

- Je n’ai pas lu cela dans les biographies dans ma chambre.

- C’est un secret. Nous ne révélons le principe de cet exercice essentiel à la découverte de Dieu qu’au moment de sa pratique. Vous n’avez pas eu le temps de vous y préparer, c’est très bien. Vous ne devez pas avoir eu le temps de vous y préparer.

- Je fais comment ?

- Vous suivez les instructions. Vous devez vous débrouiller seul, comme les autres.

- C’est bien mais comment on en revient une fois qu’on y est ?

- De ?

- De l’enfer ? Vous m’y envoyez. Comment je fais pour en revenir sans symboles chrétiens. Pas de crucifix, pas de Bible, je fais comment ? Qui viendra à mon secours ? L’Esprit Saint ?

- Pas vraiment, pouffa le père Bernard. Vous vous débrouillez seul. C’est ça l’intérêt de l’exercice.

- Seul face à Satan ?

- Il ne va pas vous manger ! Vous voulez dompter votre part d’ombre ? C’est le seul moyen !

- Mais si l’ombre s’installe en moi ? Si elle plante un germe ? Si ce germe reste en sommeil jusqu’au moment propice pour se développer sans lutte possible contre le mal ? Si une porte s’ouvrait sur le mal et ne se refermait jamais ? Je ne suis pas certain de vouloir prendre le risque.

-Vous ne voulez pas découvrir la présence de Dieu. Cette découverte comporte un passage obligé. Ce passage, le voici. C’est maintenant.

J’avais la possibilité en tant que ministre de Dieu, d’intervenir sur un événement passé. Georges était un bon gars et, de plus Dieu semblait lui accorder plus d’attention qu’aux autres. Le jeune homme était de bonne composition. Il voulait plaire au père Bernard. Il n’avait pas envie de compromettre son entrée au séminaire. Si son référent jésuite rédigeait un rapport négatif sur le déroulé de la semaine à Notre Dame, il craignait d’être contraint de faire une croix sur son projet. Georges se dilua dans la surface des pages photocopiées. Chaleur lourde. Je consultai Dieu.

- Je les laisse faire ?

- Oui, oui. Le petit a la tête dure. Laisse-le se frotter à Satan. Je ne me mêle pas de ça.

- Pourtant c’est dangereux.

- Oui tu as raison. Il y a eu des suicides à Notre Dame suite à cet exercice débile. Ils se croient plus malins que les autres. Laisse faire. Observe. Je te le rappelle : j’attends la confirmation de ton avis ferme et définitif au sujet de l’évolution de l’humanité après le passage de Jésus.

- Je sais. Je n’oublie pas.

- Laisse le petit face à ses choix. On agira en conséquence. De toute façon cette scène a déjà eu lieu.

Dieu me renvoya chez Georges.

- J'ai confiance en vous mon père, dit-il sans conviction. 

- Excellente décision !

Pour la première fois depuis son arrivée, il perçut chez le vieux de la satisfaction. S’agissait-il de la bienveillance de celui qui envoie sa proie à une mort certaine ? Georges scruta une dernière fois le visage du père Bernard. Avait-il dompté sa part d’ombre ? Je peux assurer que non…

Georges se concentra et laissa son environnement disparaître peu à peu. Il s’imagina sur une barque. Un fleuve. Une porte. Il la franchit. Paysage de désolation. Endroit sans vie, complètement détruit. Lamentations. Râles. Il allait progresser dans la direction des voix, mais son esprit, spontanément, rejeta cette projection avec une force prodigieuse.

- Dieu ! Tu es intervenu finalement ?

- Non. Je laisse faire, je te dis.

- Pas mal le petit.

- Il se défend ! Intéressant.

Son voyage en enfer s’acheva soudainement. L’esprit de Georges en chassa définitivement les images.  Il ouvrit les yeux en grand, inspira tel le nouveau né pour la première fois. Toussa.

- Je n’ai pas ma place là-bas ! s’écria-t-il.

- Comment diable pouvez-vous le savoir ?! Avez-vous seulement aperçu Satan ?

- Non.

- Vous avez vu l’enfer ?

- Oui. J’ai suivi les indications. Je n’ai vu personne. Pas eu le temps.

- Vous ne vous prêtez pas au jeu !

- Mais si ! Je suis désolé ! Je ne sais pas ce qui s’est passé !

- Il aurait été utile que l’entretien dure plus longtemps et que vous évoluiez plus longuement dans cette sphère. Cela révèle votre peur de votre part d’ombre.

- Je ne vous comprends pas. Je n’ai pas à me familiariser ou trouver acceptable de fraterniser avec le mal ! C’est bien ce que vous me demandez non ? Je veux rencontrer Dieu et vous m’invitez à considérer Satan comme un membre de la famille ! J’avoue. Je ne comprends pas. Je vous fais confiance, mais je ne comprends pas.

Bernard Choque s’abstint de répondre. Il préféra mettre un terme à l’entretien. Il n’avait pas réussi à conduire Georges là où tous se rendaient d’une façon ou d’une autre en suivant les préceptes de Saint Ignace. Une âme se refusait au mal. C’était un problème. Il avait failli à son devoir. Avec un peu de chance, cet échec demeurerait inaperçu. Tout n’était pas perdu : la nuit était déterminante et suffisait souvent pour mater les réfractaires, même les plus coriaces.

- Fini pour aujourd’hui. Allez dans votre chambre. Déjeuner à 12H

Entretien d’une heure trente : quarante euros. Georges quitta la pièce au bout d’une demi-heure avec la désagréable sensation de s’être fait avoir. Il comptait se rattraper l’après-midi.

Sixième jour, second entretien. Le père Bernard arriva les mains vides. 

- Avez-vous repensé aux exercices de ce matin ?

- Non, je n’y pense plus, répondit Georges. Je suis allé me promener dans le jardin.

Il venait de lancer le sujet de la conversation. La nature. Le père Bernard se montra intarissable. Il évoqua en détail son enfance en Bretagne pendant une heure trente. Quarante euros.

  Au réfectoire, Georges mangea sa salade de haricots rouges du bout des dents. Deux saucisses aussi maigres que des allumettes grillées. Le portrait de Saint-Ignace le fixait.

- Sympa tes exercices, dit le jeune homme. Ça donne envie d’entrer dans les ordres.

Il déglutit et enfourna une autre bouchée.

- Je suppose que tu es allé en enfer si tu conseilles ça à tout le monde. T’as dû trouver ça sympa, toi. Je me demande si tu en es réellement revenu et si oui, avec qui. Désolé. Je n’y suis pas resté et je n’ai pas vu Satan. Tu lui diras que j’ai autre chose à foutre que de l’inviter à l’apéro et de faire comme si c’était un pote.

Appétit coupé. Les haricots, pâteux, lui soulevaient le cœur.

- Je vais me coucher. Bonne nuit mec.

Le portrait de Saint Ignace semblait avoir perdu son âme. Figé, il n’affichait plus aucune expression, comme si la présence de Georges avait soudain cessé de l’intéresser.

Georges traîna au fond du jardin, ses pas retenus par les herbes lourdes. Peut-être pourrait-il ainsi se débarrasser de la fange cérébrale emmagasinée dans la journée malgré lui ? Il voulait se fondre dans la neutralité bienveillante du jardin. En haut des marches, campé sur ses deux pieds, le père Bernard le regardait fixement. Ses yeux luisaient dans la pénombre. Bon… je vais me coucher. Ambiance, ambiance. Il se dirigea vers le bâtiment. Le vieil homme fit volte face et disparut dans le réfectoire. Pas trop envie de me voir, ça fait plaisir… 22H. La nuit commençait à tomber.

Il referma la porte de sa chambre et palpa le silence. Il jeta sa veste sur le dossier de la chaise puis ôta sa montre. Il la déposa sur le bureau, massa son poignet avec énergie. Il n’était pas seul. Une forme démoniaque venait d’apparaître et patientait au bout de son lit. Une odeur de bobinage chaud planait dans l’air. Georges héros d’une tragédie annoncée, tenta de dissiper un vertige. Impossible de fuir. Le démon, impassible semblait attendre quelque chose de lui. Plusieurs solutions se présentaient. Hurler et sauter par la fenêtre ? Non. Prier Dieu pour qu’il le chasse ? Pas tout de suite.

- Dégage d’ici, dit-Georges. Retourne d’où tu viens. Pas de place pour toi. Je ne te donnerai rien. Pour ton salaire, adresse-toi à l’envoyeur.

Le démon se dressa soudain et fondit sur lui. De silhouette, il devint visage épouvantable. Sans mots ni paroles, il injecta directement dans son esprit une image de sa vision du matin au cours de l’exercice avec le père Bernard.

- Ah ! C'est toi ? Je n’irai pas en enfer me familiariser avec tes sbires. Tu n’es pas le bienvenu.

La détresse resserrait son étau sur sa gorge. Le démon ne cillait pas. Il émanait de lui une nocivité impénétrable. Les cicatrices sur le corps de Georges s’enflammaient en réaction à sa présence, sa colère, sa tristesse, le découragement à fleur de peau. Le monstre agitait la douleur résiduelle en lui.

- Je n’irai pas. Je ne me familiariserai jamais. Pas la peine de chercher à me convaincre. Mon âme appartient à Dieu. J’ai choisi. D’ailleurs le Christ m’a souri. Il sait que j’existe. Alors n’insiste pas je ne reviendrai pas là-dessus.

Le démon, puissant, grogna puis disparut en abandonnant derrière lui une forte odeur d’hydrogène sulfuré. Malaise. Pourquoi ? Pourquoi le démon s’était-il senti le droit et la possibilité de se présenter dans sa chambre ? Georges avait pourtant été clair au cours de l’entretien du matin. Cette façon d’insister le dérangeait.

Contre toute attente, il s’endormit paisiblement, fort du sentiment du devoir accompli. Il avait fait le bon choix et se sentait en sécurité. Vers le milieu de la nuit, un fracas le réveilla soudain. Quelque chose venait de tomber dans sa chambre. L’odeur, encore. Il se leva, entrouvrit timidement la porte. Le couloir était désert. Le balcon était vide.

Il resta éveillé jusqu’au retour du soleil. Georges avait rejeté l’enfer alors l’enfer était venu. L’enfer a voulu me forcer à réfléchir à la normalité de son existence alors que je m’y refusais. Qui lui a laissé entendre que c’était possible ? Le visage du père Bernard s’imposa à sa vue. Trahison. Colère. C’est bien ça leur truc ! Comme des prédateurs ils détectent une détresse, la travaillent, l’exacerbent sous prétexte d’aider. Leur statut d’hommes de Dieu leur donne la légitimité pour refermer le piège une fois la dépendance psychique installée. Profonde amertume. Encore deux jours à tuer. Georges n’était pas content.

Le père Bernard était furieux lui aussi. Il partageait la même sensation d’avoir été trahi par sa jeune recrue. Il paraissait si malléable ! Il avait essayé de trouver quelque chose en lui qui n’existait pas. Il avait prié avant la nuit pour que cet exercice aboutisse à un résultat satisfaisant. C’était primordial. Les échecs étaient rares. Tant mieux. Il fallait à tout prix les éviter. La nuée ne pouvait comprendre cette sollicitation du mal par des représentants de Dieu dans le but de s’en familiariser sans les sacrements habituels. La rencontre avec Satan ou l’un de ses démons incitait toujours le retraitant au silence. Impossible de raconter cette expérience sans passer pour un fou. Cette épée de Damoclès, cette porte ouverte, offrait au mal un potentiel de recrues intarissable. Leur incapacité à se défendre ou pire à exorciser le démon ainsi invité protégeait des rumeurs la confrérie Notre-Dame. Le secret par la culpabilité générée par l’incapacité à gérer une part d’ombre inoculée perfidement protégeait la confrérie Notre-Dame toute entière.

Georges quitta sa chambre vers 8 heures et rafla son petit déjeuner au réfectoire sans même adresser un regard au portrait. Il s’en fichait. Il bourra ses poches et retourna dans la chambre comme un voleur. Il ne voulait croiser personne avant l’entretien matinal.

Bernard Choque était à l’heure pour la première fois depuis le début de la semaine. Il affichait un air innocent, presque candide.

- Bien dormi ? lança-t-il.

- Non. Il s’est passé quelque chose dans ma chambre hier soir. 

- Ah bon ? Que vous est-il arrivé ?

- J’ai eu une visite malveillante. Elle n’était pas naturelle. Cela ne m’a pas plu du tout. Je ne l’avais pas sollicitée. 

- Je ne suis pas surpris. Ça arrive souvent après ce genre d’exercices. Vous savez le sixième jour, il est arrivé que des retraitants se suicident, dit le père Bernard comme s’il parlait de la météo.

- Sérieux ?

- Oui, oui, par défenestration. 

- Vous vous moquez ?

- Non ! Je vous assure ! C’est comme ça les exercices ! Certains y trouvent leur compte, mais parfois ça ne se passe pas bien.

- Je suis très surpris de ne pas avoir été averti. C’est pourtant sérieux. Je n’étais pas au courant des risques.

- Mais vous étiez venu ici pour apprendre des choses sur vous. C’est notre travail. Il ne fallait pas venir si vous ne vouliez pas vivre ce genre d'épreuve.

- Personne ne m’a prévenu. Je n’aurais probablement pas accepté.

- Que souhaitez-vous faire ? Continuer les exercices ou arrêter ?

Le vieux religieux le regardait avec irritation. Rien à faire de sa décision, il devrait les 800 euros. L’indécision des autres lui était insupportable. La tension entre les deux hommes était palpable. Impossible de se défausser sous peine de production d’un rapport défavorable à l’évêché.

- Non on va jusqu’au bout, dit Georges résigné.

Il restait deux jours, il ne voulait pas déplaire à Monseigneur Mouyet. Il l’avait envoyé à Notre-Dame, il n’avait pas encore la piètre opinion de lui que le père Bernard s’était forgée en moins de deux à son sujet. Triste réalité. Limiter les dégâts.

- Bon, d’accord Georges. Je réfléchis à la suite à donner. On se voit cet après-midi. Je ne vous promets rien.

Jardin. Lecture. Réflexion. Esprit bloqué. Certain d’avoir été manipulé, il voulait avoir la paix.

Bernard Choque n’avait pas préparé l’entretien de l’après-midi. Bas les masques. Il se dispensa des formules de politesse d’usage et lança avant même d’avoir atteint la porte de la salle de travail :

- Si vous vouliez être jésuite, eh bien là ce n’est pas possible ! 

- Je suis venu sur conseil de l’évêque Mouyet. Je ne savais pas que je postulais pour devenir jésuite.

Le vieil homme le regarda médusé, une main sur la poignée de la porte. Il l’ouvrit lentement et se dirigea vers la fenêtre. Toute bienveillance avait déserté son être.

- C’est votre évêque qui décide pour vous et ce n’est certainement pas à vous à donner votre avis. Il sait mieux que vous ce qui est bon pour vous !

Georges ne prit pas la peine de s’assoir. L’ambiance n’était pas à la fête.

- Je suis bien désolé de ne pas vous satisfaire, dit-il, cependant je ne ferai pas autrement. Vous avez d’autres exercices pour moi ?

- Non, c’est bon. Journée off. Partez quand vous voulez. N’oubliez pas de passer voir notre frère économe. Il vous donnera votre facture.

Régler ce qui devait être. Contrariété de dépenser 800 euros pour avoir été pris pour une merde.


 

 

 

 

 

 

8

 

 

Vendredi 7h00. Sortie du clos Notre Dame. Georges frissonna. Il resserra le col de sa veste. Il avait accepté la proposition du père Bernard de mettre un terme à sa retraite plus tôt que prévu. Il en avait profité pour avancer son rendez-vous avec l’évêque Mouyet.

Salle d’attente.

- Monsieur Cardel. Je n’ai pas beaucoup de temps. On fait un point rapide. Votre semaine ? Compliquée m’a-t-on dit.

Le vieux a bavé. Comment je vais rattraper ça ?

- J’ai fait des exercices comme demandé.

- Ça s’est bien passé ?

- Je ne sais pas. Quand est-ce que ça se passe bien ou pas ? J'y suis allé pour mon discernement, sur votre ordre. J’ai été sincère du début à la fin. Je vous ai fait part de ma satisfaction. Les exercices malmènent l’âme.

Mouyet feignit la surprise.

- Malmènent l’âme ?

- Vous savez bien…

- Pas vraiment.

Georges crut déceler de la peur dans la voix de l’évêque. À juste titre. L’homme avait peur des jésuites. Il les considérait comme manipulateurs et violents. Bernard Choque avait monté une cabale contre l’évêque Mouyet. Une sombre histoire de sexe. La contrepartie de la garantie d’une vie tranquille à l’abri des ragots ? L’envoi systématique des futurs séminaristes au clos Notre Dame. 800 euros la semaine. Des soutiens financiers en fonction de leurs besoins. Les exercices de Saint-Ignace étaient passés dans les usages de l’Église. C’était facile de les imposer à tous les candidats. Mouyet avait souci de plaire aux jésuites. Il les pensait fervents  pratiquants de la magie noire, bien plus doués que lui. En outre, l’un de ses amis avait dû fermer son établissement religieux suite à de sombres rumeurs de pédophilie. La confrérie avait racheté les murs pour une bouchée de pain. Il ne voulait pas subir le même sort. Tout scandale l’empêcherait de devenir cardinal. Une vie monacale pour rien.

- Monseigneur… pourquoi m’avez-vous envoyé là-bas ?

- Qu’est-ce que ça peut faire ? Vous n’avez pas aimé et alors ? Vous n’en êtes pas mort !

- J’aimerais comprendre pourquoi vous vous êtes senti obligé de m’envoyer chez les jésuites. Ce que j’ai vu était…

- Il y a des règles à suivre ! De grâce n’en faites pas un plat.

- L’exercice du sixième jour n’a pas fonctionné sur moi, sachez-le.

- Lequel dites-vous ?

- Celui où l’on invite Satan à boire l’apéro.

- Ce n’est pas sujet à plaisanterie.

- Pourquoi m’avoir envoyé là-bas ? Pourquoi cette familiarité obligée avec le mal alors qu’ils sont censés prier Dieu et le servir ?

- Des reproches ?

- Non, des questionnements.

- Je ne fais que suivre la procédure, le reste ne vous concerne pas.

- Ils vous font peur…

- Qui ?

- Les jésuites de Notre Dame.

- Ne dites pas de sottises ! Bon, avant la rentrée du séminaire, vous avez encore un peu de temps ?

- Oui, mes affaires sont gérées par un cabinet extérieur. Je suis disponible.

- Très bien. Lundi, vous allez aux carmes. Je les préviens. Vous y resterez deux ou trois jours. Cela vous réconciliera avec les exercices spirituels et vous oublierez votre mauvaise expérience chez les jésuites. Vous rencontrerez leur supérieur qui doit devenir dans peu de temps mon homologue, car il doit être nommé archevêque dans quelques mois. Ça sera pour vous une rencontre prestigieuse très utile dans votre parcours, si vous restez dans l’Église.

- Ravi.

- Je l’espère pour vous.

Georges prit congé. Il rentra chez lui et dormit trois jours et trois nuits.

 

Georges gara son coupé sport italien noir sur le parking des carmes. Lundi 8 heures. Il avait choisi un costume léger, de quoi retrouver le moral avec une belle présentation. Le repos lui avait été profitable. Pas de recherches internet sur son nouveau lieu de retraite. Trois jours, ce n’était pas la mort. Gonflé à bloc, la fleur au fusil, il voulait aborder cette nouvelle étape de bonne humeur. À cinquante mètres de l’établissement jésuite, l’ambiance était toute autre. Un grand monastère de centre ville refermé sur lui-même. Un vaste cloître central. Une centaine de moines y vivaient. Georges était certain d’y trouver la bonne ambiance qui lui avait tant manqué la semaine précédente. Pas question de diable, d’enfer et de fraternisation avec Satan. Prière, contemplation, découverte de Dieu. Tout pour lui plaire.

Georges inspira profondément avant de pousser la porte de la grande bâtisse de style roman construite avant la révolution française. Un lieu consacré à l’adoration de la Vierge. Elle y était représentée partout, dans chaque recoin des trois étages, des réfectoires aux lieux d’aisance. Des vacances…J’étais triste pour Georges, même s’il ne s’agissait que d’un souvenir. Je savais. Derrière ces murs, une autre histoire allait commencer. D’autres acteurs, une autre scène, le même résultat. Voici pourquoi…

Un courant d’air accueillit Georges. Les vastes portes ouvertes sur le cloître central en accentuaient la circulation erratique. Il jouait avec les robes de bure noires, secouait les capuches. Mon jeune hôte sourit. Le contraste avec les tenues vestimentaires dépareillées et négligées des jésuites le rassurait. Pas de chemises déboutonnées, de débardeurs jaunâtres, ni de voix tonnantes. La porte du monastère se referma d’un claquement lourd et sonore sur un lieu de silence absolu. Il traversa le bâtiment vers le préau. Silence au jardin. Même les oiseaux ne s’y risquaient pas. Impression étrange apportée par une lumière terne en cette fin d’été. Coup d’œil circulaire à la recherche d’un bureau « Accueil », d’une salle d’attente. Rien. Ils déambulaient deux par deux, têtes basses. Concentrés sur leurs psaumes, l’avenir du monde dépendait de leurs prières, disait-on.

Refroidi dans son enthousiasme candide, Georges longea le long couloir extérieur. Les pilastres défilaient sur sa gauche, les portes sur sa droite.

- Ah ! Vous êtes là ! Il fallait attendre à l’entrée ! Il y a une petite sonnette. Il suffisait d’appuyer et de patienter.

Le religieux, en robe de bure, capuche pendante dans le dos et sandalettes, marchait en canard. Petit, râblais, lunettes épaisses, il affichait la quarantaine bien tassée.

- Bonjour mon père, dit Georges en présentant une main.

- Pas mon père non, non ! Frère Eric. Je suis le frère hôtelier. Monsieur Cardel, c’est ça ?

- Oui, monseigneur Mouyet vous a prévenu ?

- Oui, oui. Hier. Vous voulez entrer au séminaire c’est ça ?

C’est ça. C’est ça. Un tic de langage…Génial... Bon pour mon CV, bon pour mon CV… Tant qu’ils ne me font pas le même coup qu’à Notre Dame.

- Vous restez chez nous trois jours, c’est ça ?

- Heu…Oui.

- Et deux nuits.

- C’est ça.

- Bien. 120 euros, nourriture et bains compris.

- Bains ?

- Oui, dans une baignoire. Pour vous laver.

À cet instant précis, Georges ne sut s’il devait éclater de rire ou fondre en sanglots.

- Je vous conduis à votre cellule !

- Quand verrai-je le supérieur ?

- Je ne pense pas aujourd’hui. Il est très occupé. Aujourd’hui c’est réception des denrées de la banque alimentaire.

- Vous les redistribuez ?

- Comment-ça ?

L’homme marchait d’un pas vif et court. Il s’essoufflait. La transpiration de son visage embuait les verres de ses lunettes.

- Aux sans-abris. La banque alimentaire vous donne des denrées. Vous les redistribuez, c’est normal d’œuvrer pour les pauvres.

- Mais de quoi parlez-vous ? Nous les utilisons et revendons le surplus. Faut bien qu’on vive nous autres. On n’a pas fait vœu de privation de tout !

Ils s’engagèrent dans la cage d’escalier et avalèrent les marches jusqu’au premier étage. Georges ne pouvait quitter des yeux la nuque du frère Eric. Les contractures des petits muscles, la peau sale parsemée de comédons, le murmure de la toile à chaque balancement de ses bras conféraient au religieux un air profondément abruti dont la seule vue provoquait en Georges des bouffées d’agacement dignes d’un dingue en son hôpital psychiatrique. Il secoua la tête afin de chasser les images inspirées soudain et décida de ne plus poser son regard sur frère Eric.

- Il me fait rire le petit, me dit Dieu.

- Pourquoi ? Il a des bouffées d'agacement et tu te marres ?

- Il commence à ressentir l’âme des autres. Il ne le comprend pas encore. Ça donne des scènes amusantes.

- Si tu le dis. Le frère Eric ne me fait pas rire !

- Les Hommes sont tellement idiots parfois, il faut bien leur trouver un bon côté. Tu sembles moins catégorique qu’au dernier Conseil Divin, cher ministre. Te rangerais-tu à mon opinion finalement ? L'Homme t'agacerait-il soudainement ?

- Tu as le dernier mot pour tout. J’aimerais rester encore un peu, finalement. Il me plaît bien le petit Georges. J’aimerais savoir comment il va se sortir de tout ça.

- Il te suffit de regarder son avenir. C'est très facile.

- Je sais, mais vivre les événements avec lui est très intéressant. Tu as raison de m'obliger à rester sur Terre un moment en sa compagnie.

- Je savais que ça te ferait plaisir.

- De là à me faire plaisir, peut-être pas. Disons que je m'adapte et trouve le positif de cette situation qui m'est imposée.

Dieu rit.  

Georges fut reconnaissant d’avoir atteint l’aile des retraitants aussi vite. Son agacement ne demandait qu'à se montrer. Troublé par ce qu’il venait de ressentir en sa présence, il se précipita dans sa cellule la porte à peine ouverte. Déception. L’endroit était minuscule. À peine assez grand pour un lit de préadolescent, un bureau et une chaise en mauvais état.

- La salle de bains est au bout du couloir ainsi que les commodités. Il vous faudra faire un effort si vous en avez besoin la nuit !

L’homme ne faisait décidément rien pour apaiser l’agacement de mon protégé. La fenêtre dépourvue de barreaux donnait sur le cloître. Georges décida de mettre en route son pilotage automatique intérieur, comme chez les jésuites, jusqu’à son départ. La vue de frère Eric lui parut d’un seul coup plus supportable. La poche de la robe de bure vibra. L’homme en sortit un téléphone portable. Il gagna le couloir pour prendre l’appel, puis revint.

- C’était le secrétariat. Votre entretien avec le supérieur est prévu demain matin. Je vous laisse. Vous êtes libre d’aller et venir dans le préau et le jardin. Le repas est à 11H45 dans la salle à manger réservée aux visiteurs. Si vous avez soif, il y a un verre et une carafe dans le petit placard derrière la porte, là… Vous la remplissez à la salle de bains, il y a des robinets.

Le frère Eric se fendit d’un large sourire, comme si le bas de son visage était autonome par rapport au reste.

- Voici votre clé. Je vous laisse.

Il sortit. Ses sandales couinèrent jusqu’aux escaliers puis se turent. Georges referma la porte lentement et se laissa choir sur le lit. Le matelas affreusement dur augurait de nuits peu agréables. Il ne se sentait pas chez lui. Il ne se sentait chez lui nulle part.


 

 

 

 

 

 

9

 

 

La première demi-heure passée aux carmes eut raison de l’enthousiasme de Georges. Il troqua veste et chemise contre le tee-shirt qu’il avait réservé pour la nuit. Face à tous ces hommes en noir, le contraste était trop criant, voire indécent.

Il erra dans les couloirs du monastère. Il refusait de s’abandonner à la déception. Il ne cherchait pas Dieu par désespoir, Dieu était là, il n’avait pas à le chercher. Il ne le savait pas encore. Il ne croisa aucun laïc. Je suis encore le seul Guignol. Les moines, à l’ombre de leurs capuches, glissaient courbés sur les dalles, concentrés sur leurs prières. Ils sont tristes…Je ne comprends pas ce qu’ils ont. Le Christ était censé apporter amour et joie. Ici c’est le contraire. Étrange. Tout ceci jure avec le faste du Vatican. Pourquoi tant de différences ?

Dieu était en pétard. Quand Dieu est en pétard il se dégage de lui une énergie d’une intensité incroyable. Elle me transperce même si je n’en suis pas la cible. Il m’arrive de me sentir au bord de l’évanouissement lorsqu’il est là. Il faut être très costaud pour supporter sa présence. Bien entendu, il se cache parfois dans un corps humain pour juger d’une situation précise, dans ce cas, tout le monde peut le supporter. Mais hors ce contexte particulier, ses émotions sont toujours extrêmement puissantes.

- Pourquoi ta colère ? lui demandai-je.

- Je voulais vaquer à d’autres occupations et finalement j’ai décidé de suivre ce cas avec toi. Ce que je vois me dérange.

- Georges ?

- Non ! Ce petit me plaît beaucoup, je viens de te le dire. Il se sent seul et c’est normal. Le croyant en recherche de sa foi est souvent seul.

- Pas très accueillant ici, admis-je.

- C’est le moins qu’on puisse dire ! Il existe quelques organisations à travers ce monde chaleureuses et bienveillantes. Pour la grande majorité, elles aiment laisser le croyant dans ses tourments et voir comment il s’en sort.

- Comme c’est le cas pour Georges.

- Oui. Ils agissent ainsi plus par cynisme que par volonté de voir le croyant s’accomplir. Ces maîtres spirituels n’ont de spirituel que le nom. Maîtres de cynisme plutôt !

- Oh que oui ! C’est détestable ! Ils font tous ça je pense, non ?

- En effet. Regarde l’orthodoxie qu’elle soit grecque, roumaine, russe ou autre, ses représentants enfouissent leur absence totale de compréhension du Christ dans un déferlement de dorures et d’icônes. L'orthodoxie se définit comme la "vraie foi". Pour ma part, en étant le seul concerné, je ne vois rien de juste dans ce qui est orthodoxe. L'orthodoxie n'est qu'une régionalisation d'une pensée extrêmement subjective de moines et de prêtres à l'imagination débordante.

- Totalement juste !

- Les juifs, eux, ont eu du mal à reconnaître le fils que je leur ai envoyé. Depuis deux mille ans, ils expliquent au monde entier qu'ils n'ont fait aucune erreur puisque Jésus n'était pas Dieu. Ils ne pouvaient pas savoir, donc, ils ne se sont jamais excusés d'avoir tué un homme qui n'avait rien fait. Heureusement je n'étais pas personnellement sur cette croix. Toutes ces religions sont sincères dans leurs croyances, mais aucune ne se pose la question de savoir comment il est possible qu'il existe autant de religions qui présentent des vérités tellement opposées les unes aux autres. Je ne souffle jamais à l'oreille de qui que ce soit. Je ne suis donc représenté par personne sur Terre.

- Tu y vas un peu fort non ?

- Tu vas me dire le contraire peut-être ? Tu es l’un de mes ministres. Un petit séjour dans la chair et tu perds tout sens commun ? Allons ! Tu veux faire un stage chez un métropolite ?

Dieu était réellement en pétard. Je le laissai poursuivre sans broncher.

- Il en est de même pour l’Opus Dei ! C’est quoi cette pratique, cette obscure sanction qu’est l’auto-flagellation ? D’où ils me sortent une connerie pareille ? C’est une abomination à nos yeux ! Je n’ai JAMAIS demandé à qui que ce soit de se blesser en mon nom ! Cette habitude révèle uniquement le désordre mental du fondateur de cette organisation. Je te rappelle qu’il ne s’est jamais auto-flagellé alors qu’il a si instamment invité ses membres à le faire.

- Je me souviens ! Nous l’avons attendu de pied ferme quand il est mort !

- Son procès a été un sketch ! s’écria Dieu.

- Tu as décidé quoi pour lui au final ?

- Il est toujours en taule chez les frères du monde du milieu. Pour en revenir à Georges, j’ai choisi de suivre votre cohabitation de près et, je l’avoue, ces situations absurdes me mettent les nerfs en pelote.

Georges se voulait aimable et avenant. Il saluait les religieux en les croisant. Pas de réponse. Ils étaient certainement trop occupés à discuter avec Dieu ou étaient-ils juste des minables sans éducation ?! Ils se demandent ce qu’ils font là. Il n’avait pas jugé nécessaire de découvrir la confrérie avant son séjour, certain de vivre une belle expérience après ses déconvenues chez les jésuites. Ils faisaient vœu de silence certains jours de la semaine. Georges n’existait pas pour eux. Ils ne lui parlaient pas, car, en réalité, ils n’avaient pas le droit de parler aux gens de l’extérieur. Ils erraient ainsi sans rien faire.  Leur monastère est dans un état pitoyable. Les statues sont cassées. Le toit doit être refait. Ils ne font rien… Bizarre.

Georges déambulait dans les couloirs déserts. Les lieux ne respiraient ni l'humilité, ni la richesse. Ce décor confortable semblait étrangement inconfortable. Il passa devant les cellules des moines. Une cellule. Pourquoi ce vocabulaire carcéral ? À mon sens, parle-t-on d'une prison, une prison loin de Dieu en un lieu où les retraitants le recherchent ? Cherchez l'erreur. Certaines portes, pour une raison inexpliquée, étaient grandes ouvertes. Purée, c’est autre chose ici ! Les pièces étaient grandes, richement décorées, propres. Cette totale opposition avec l’état des parties publiques nourrissait une parfaite illusion de pauvreté apparente. Mal à l’aise, au bord du dégoût, Georges fuit le bâtiment au hasard des couloirs. Des images douloureuses du passé remontaient à fleur de mémoire. L’accident de sa compagne. Leur enfant à naître. Son père adoptif. Ses menaces de mort. Les procès. La peur au ventre. Et ce formidable besoin d’amour. Georges avait soif de vérité. Soif de sincérité. Trois jours. Ce n’était pas la mer à boire finalement. Le séminaire était sa seule option de survie. Il espérait encore y trouver un peu de paix. Il ne voulait plus vivre par procuration. En attendant, il devait composer avec les incohérences relevées dès son entrée aux carmes.

Ennui. Encore. Comme si l’immersion dans une communauté religieuse quelle qu’elle fût induisait une paralysie de l’âme. L’Église lui parut cruelle envers les croyants, comme si elle voulait garder pour elle, en secret, les richesses accumulées au nom de Dieu.

- Il a raison le petit, dit Dieu.

Il n’avait pas décoléré.

- On le laisse continuer quand même ? demandai-je empli de pitié. Il souffre.

- Oui, mais il n’est pas en danger. Il est costaud le môme. Je les connais tous, ces religieux. Je les attends de pied ferme à leur mort.

- Tu vas les recevoir personnellement ?

- Tu plaisantes. Tu t’en occuperas. Après ton immersion, mon cher ministre, tu vas connaître ton sujet par cœur. Tu seras intraitable. C’est exactement ce qu’il faut.

- Trop aimable …

- Je t’en prie.

- J’aime ton humour.

- Il est divin, je sais.

Georges se garda de contacter l’évêque Mouyet. Trois jours. De retour dans sa cellule, il feuilleta la Bible comme on feuillette un catalogue de vente par correspondance. Les mots défilaient sans laisser de trace. Le maillage dense des psaumes tissaient une cotte impénétrable entre le Ciel et lui. Enserré, il peinait à respirer. Il referma le livre en proie à une panique animale. Ça ne me parle plus. Cette façon qu’ils ont d’évoquer le Christ ! C’est un peuple, un sang qui n’est pas le mien ! Je ne comprends pas cet héritage spirituel ! Le visage effrayant de son père adoptif s’imposa à lui. Il n’avait pas d’autre solution. Il chercha en lui une flamme, même infime, un espoir. Les moines s’imposaient une discipline trop douloureuse. Le séminaire serait différent. Oui. Bien différent.

Dieu avait envie de parler. Habituellement, il se préférait discret observateur de l’évolution des Hommes de la Terre. Pour une raison que je ne pouvais encore m’expliquer, il en était presque…bavard.

- Il cherche dans la Bible le réconfort ! Allons bon !

- Il fait ce qu’il peut le pauvre.

- Manquerait plus que le Pater Noster.

- Je sais ce que tu en penses, fis-je.

- Jésus se demande encore aujourd’hui quand il a bien pu leur dicter une telle connerie. À part nous donner des ordres et nous obliger, je ne vois pas ce qu’ils font.

Je ris.

- Les Quakers par exemple, poursuivit Dieu, dans leurs prières silencieuses et pudiques ont compris que rien ne pouvait obliger le Ciel ! Je n’écoute jamais un Pater Noster. Mon règne n’est pas à venir, il est déjà là. Ma volonté est toujours faite et les Hommes sont les premiers à protester. Ils n’ont qu’à ouvrir leur bec pour avoir leur fameux pain de ce jour, or ils le bradent allègrement et affament les peuples fragiles. Pardonner leurs offenses comme ils pardonnent ? Je me marre ! Ils sont les premiers à avoir la dent dure et se foutre sur la gueule. Ne nous soumets pas à la tentation ! Ah ! Ah ! Ah ! Ils sont les premiers à vouloir faire un tour en enfer pour voir si j’y suis. Demande à Georges chez les jésuites ce qu’il en pense. Les délivrer du mal ? Hé les gars vous vous y êtes mis tous seuls ! Démerdez vous !

- Il vaudrait mieux qu’ils n’en sachent rien ici-bas. C’est LEUR prière. Celui qui oserait écrire un truc pareil risquerait de se faire lyncher !

- Je sais. Mais tu es mon ministre. Je ne dis pas ça à la Terre entière. Les pauvres…

Midi. Pommes de terre à l’eau, jambon. Tout seul. Réfectoire des retraitants. Vieux, blanc, poussiéreux, boiseries marron. Pas de lumière extérieure. Silence. Les capuches passaient et repassaient dans le couloir. Georges mastiquait. Buvait. Mastiquait. Pas le droit de parler. Quelle comédie ! Quelle mise en scène de la pauvreté ! Ils prient pour le bien du monde et ne font rien de leur temps. Il lui avait fallu une demi-journée pour comprendre cette réalité.

Après-midi : ennui. Il quitta la solitude muette de sa cellule. La chaleur de l’après-midi enflammait l’air ambiant. Il trouva la fraîcheur au jardin. Assis sur une pierre, il observa les lieux. Rien n’y avait été planté depuis des lustres. L’abandon du cloître à lui-même conforta Georges dans ses certitudes. Ils ne foutent rien. Des paresseux qui vivent sur le dos des autres alors qu’ils pourraient produire des cultures. Ils peuvent prier en travaillant. 

Dîner gargantuesque, car, le midi, anniversaire de l’un des moines. Rôti, charcuteries, profiteroles. Débauche de nourriture. Seul. Georges se sentait pris dans un atroce entonnoir. Il évoluait au milieu des saluts offerts à leur propre négation. Désespoir ahuri des consciences vouées à l’étreinte irrésistible du dégoût. Les âmes pleines de cris erraient emmurées vivantes alors qu’elles aspiraient à regarder vers le Ciel et être regardées du Ciel. 

Ce soir-là, la nuit commençait à tomber. Un moine, dans le fond du jardin, parlait fort. Il arborait une tête d’intellectuel primaire et se disputait avec lui-même.

- Je ne devrais pas dire bonjour à madame Morel. Je suis là pour la Vierge Marie et personne d’autre. Pour couronner le tout, je suis en train de lire « The Da Vino code », c’est hérétique. Il faut que j’arrête ! Il faut que j’arrête !

Il vit Georges, termina sa phrase et se tut. Georges, consterné, regagna sa cellule. Deux nuits, deux jours. Pas la mer à boire ? Il était persuadé du contraire désormais. Il se coucha. Ses pieds dépassaient du lit d’au moins dix centimètres et ses épaules étaient aussi larges que le matelas. Un doigt d’agacement, deux d’ennui, un cocktail peu recommandé pour une nuit réussie. Une vague odeur de moquette chaude planait dans l’air. Décidément… Un bruit attira son attention. Une rumeur mécanique et régulière ponctuée de grincements sonores. Légère tout d’abord puis de plus en plus intense. Elle transperçait le silence des murs. Le corps gourd, il se leva et sortit pieds nus dans le couloir dallé afin d’en déterminer l’origine. Il se dirigea vers la droite. Le bruit s’intensifiait. Il était sur la bonne voie. À dix mètres, gémissements masculins. Georges s’arrêta devant une porte. Regard à droite, regard à gauche. Personne. Il colla son oreille contre le bois vernis. Les bruits venaient bien de cette cellule. Respirations rapides et profondes. Le sang pulsait dans ses tempes. Comment cela était-ce possible ? Un rai de lumière jaune s’échappait du trou de la serrure. Il se pencha et vit l’impensable : deux moines se prenaient avec ardeur et passion. Epouvanté par la vision, il fuit en direction de sa cellule. Il la verrouilla et se réfugia dans son lit. Il pria pour que personne ne l'ait vu. Quelle honte ! Il aurait voulu résister à la tentation. Ça avait été plus fort que lui. Il pleura, comme un enfant, la peur au ventre et s’endormit. Dieu rit de bon cœur.

- Tu rigoles, dis-je, mais je te signale que Georges est en larmes.

- Il s’en remettra ! Il faut qu’il comprenne ce qui l’attend avant de s’engager dans cette voie.

- Ils ne font pas tous cela, objectai-je.

- J’ai poussé Georges dans le couloir. Je l’ai conduit jusqu’à la porte et l’ai encouragé à regarder par le trou de la serrure.

- Toi ?

- Oui. Moi. Il fallait qu’il sache à quel point les religieux catholiques souffrent des privations affectives. C’est un martyr personnel qui conduit à des relations cachées extrêmement culpabilisantes. Ce sont des adultes. Tant que cela reste entre adultes consentants…Après tout, Georges n’a pas pris plaisir à voir cette scène alors tout va bien.

- Demande à Georges. Il n’a plus de mouchoirs et il pleure toutes les larmes de son corps.

- Il pissera moins. 

 

 

 

 

 

10

 

 

Mardi 6 heures du matin. Georges se leva pour aller aux laudes. Rendez-vous à la chapelle. Vaste espace tout en longueur. Poutres en bois sombre et pierres de taille grossières. Le sol était recouvert d’un tapis marron usé dont les fils de trame commençaient à apparaître en surface. Au centre de la pièce trônait un autel sur lequel se consumait une bougie. Des bancs vermoulus en chêne étaient alignés de part et d’autre. D’un côté les moines, de l’autre les retraitants. Dans le fond de la salle, du côté des religieux, une statue de la Vierge Marie veillait sur l’assemblée, fantomatique. Putain ça ne va pas recommencer. Les frères entrèrent les uns après les autres et s’installèrent sur les bancs. Georges était seul de son côté. Capuches sur le crâne, mains jointes, épaules basses, ils priaient en silence dans un recueillement profond.

La vision de la veille hantait son esprit. Georges ne parvenait pas à se recueillir. Prier ne lui disait rien. Pour la première fois il n’en comprit ni le sens ni l’utilité. Il ne comprit pas la signification de ces laudes. Pourquoi la vierge affichait-elle cette mine affligée ? Pourquoi cette statue inspirait-elle tant de tristesse ? Et ces moines rassemblés au petit jour pour la solliciter encore et encore. Pourquoi ? Qu’avaient-ils à lui demander, eux qui ne faisaient rien pour ce monde ? Georges se tortilla pour ajuster sa posture devenue inconfortable. Ses fesses lui faisaient atrocement mal sur ces bancs durs comme du marbre. Le bois craqua. Des capuches se relevèrent en face, agacées. Il sourit.

Dieu n’était pas encore retourné au Paradis depuis ma descente sur Terre. Il vitupérait, exaspéré par ce qu’il voyait.

- Tu ne veux pas te détendre un peu ? lui proposai-je, asphyxié par la colère qui se dégageait de lui.

- Non ! Je n’avais pas prévu de te suivre, je te l’ai dit. Me replonger dans cet univers me fait sortir de mes gonds.

- Je devine pourquoi…

- Ce n’est pas aux Hommes d'exiger la présence de la Vierge. Les Hommes de foi se disent détenteurs de ce droit. Il ne leur a jamais été accordé, d’où l’absence totale de miracles provenant des monastères depuis des siècles. Si miracles il y a eu, je ne me rappelle pas en avoir été le réalisateur, mais plutôt l'autre, celui d'en bas. D'ailleurs, lorsque j'y consens, rarement il faut le dire, je ne demande jamais rien en retour. Les pseudo miracles accordés par l'inique impliquent toujours un prix à payer. Il n'est pas rare que ce bienfait en apparence soit suivi d'un malheur ou de la perte de quelque chose. C'est à cela qu'un observateur attentif reconnaîtra le miracle issu de mon œuvre ou issu de l'œuvre de l'autre connard d'en bas. Ce qui est en haut n'est pas égal à ce qui est en bas.

- Oui, nous avions déjà remarqué ce fait.

- Ils n’ont toujours pas compris. Le Ciel n’écoute pas les soi-disant prières de ces hommes et femmes, moines et sœurs. Ils se cachent d’un monde qui leur fait peur. Nul héros ne se trouve en ces lieux. Je ne suis pas au monastère. Les heures interminables d'adoration à genoux devant une croix éclairée comme dans un vieux lupanar n'a jamais attiré ma sympathie. La nature noire de l’Homme est confortablement installée dans ce lieu de mensonge et de manipulation dans lequel il faut passer des années à confier son discernement à un chargé d'évocations bien souvent incapable d' apercevoir ses pieds en bas de sa soutane. Les pères supérieurs ont la charge de déceler les signes révélateurs de mon action, dans la personnalité ou le parcours d'un postulant. Ils cherchent la Marque. Comment un esprit non éclairé peut-il éclairer le chemin d'un autre ?

- En plus, ici ils vénèrent la Vierge. Elle n’était pourtant pas le centre de l’enseignement de Jésus. Il se demande encore comment ils ont fait.

- Ils ont volontairement écarté les femmes de l’accès à l’enseignement du Christ, alors ils leur ont offert un genre de compensation. Cette divinisation exagérée de la femme est absurde.

- La Vierge est une femme humaine choisie par le Ciel pour sa discrétion et sa douceur.

- C’était une fille, une femme et une mère bienveillante, dit Dieu avec tendresse. Je ne l’ai pas choisie pour sa foi. Je l’ai choisie pour la qualité de son cœur. Car seule la qualité du cœur intéresse le Ciel. Les prières sous forme d’ordres donnés au Ciel répétées à l’ennui ne servent ni ceux qui les formulent ni ceux à qui elles sont censées être destinées. Qu’est-ce que la prière ? Quelle que soit la religion, c’est l’action d’un homme ou d’une femme à demander au Ciel une chose qui ne lui est pas donnée naturellement. Mais bien souvent, ces « croyants » ne croient qu’en eux-mêmes.

- Ça je sais ! Les actes de bienveillance de courage sont seuls à compter à tes yeux !

- En effet. Mon cher ministre, nous avons toujours déploré ces chants, ces lectures répétées à l’infini. Ils sont inutiles.

- Ils nous cassent les oreilles. C’est vrai, c’est insupportable.

- La Vierge était une femme exceptionnelle. Elle fait désormais partie de la cour céleste, mais c’est tout. Les prières sont inutiles car ce n’est pas son job.

- Georges le ressent…

- Oui. Georges est un bon petit gars. Je reste encore, tu le permets ?

- Soit ! C’est toi le chef.

 

Georges sourit. Les laudes lui paraissaient tellement grotesques, inutiles et d’un ennui ! Il sentait à nouveau des bouffées d'agressivité monter en lui. Il ne se reconnaissait pas. Je ne vois pas comment on peut prier à 6 heures du matin alors qu’on a qu’une envie c’est de dormir. À coté de lui une petite feuille de papier vert : les horaires des 6 messes et cérémonies obligatoires chaque jour et répétées inlassablement : 4h les mâtines, 6h30 les laudes, 10h messe, 14H30 adoration, 18h vêpres, 21h messe nocturne. Quel rythme infernal ! Ils organisent toutes leurs journées autour des offices religieux alors que les jésuites ne font rien. Comment deux congrégations peuvent-elles s’organiser aussi différemment alors qu’elles revendiquent toutes le même héritage spirituel ? Autant sa foi que son intellect ne parvenaient à répondre à cette question.

Grand silence. Une heure dans la pénombre. Georges luttait contre le sommeil. Il ne pensait ni à Marie ni au Christ. Qu’est ce que je fous là. Que font-ils là ? Il essaya de faire comme eux. Ave Maria, pater noster. Les mots ne venaient pas, ne venaient plus, comme si une main puissante les empêchait de sortir de sa gorge.  Que font-ils d’autre ? Il fouilla au plus profond de lui à quoi il pouvait penser pour être en présence de Dieu pour le reste de la journée. 

- Je vais intervenir si tu veux. Une pensée pourrait l'aider. Ce n'est pas grand-chose et...

- Non, je te dis! Il cherche. Pendant ce temps il pense à moi. C’est bien.

- J’ai du mal à supporter ce lieu. J’aimerais rentrer.

- Encore un effort, ministre.

- Je perds mon temps.

- Non…Eux oui, et ils me font perdre le mien. Rien dans ce qu’ils font n’intéresse le Ciel.

Je me souvins alors d’une conversation avec le Christ. Il était rentré de la sphère terrestre après un séjour de plusieurs jours. Il voulait se faire une idée de la situation humaine. Le pauvre. Je n’ai pas offert mon sang au monde et je suis ridiculisé par des organisations qui ne savent rien de moi. Aucune organisation sur Terre ne comprend aujourd’hui qu’il ne faut rien demander à Dieu qu’il ne veuille donner de lui-même.

Il aurait été là avec Georges à ce moment précis, pas certain qu’il en fusse ravi… Dieu en tout cas avait un avis bien tranché sur la question :

- Cette théâtralisation de la foi ne me plaît pas du tout. Individuellement on peut faire des demandes. Il n’est pas nécessaire de les prononcer dans un lieu précis. Je ne prête pas attention à chaque homme, à chaque femme, à chaque enfant. Je me penche sur celui ou celle qui se distingue dans la lumière afin de voir ce que je peux en faire. Les Hommes refusent cette réalité. Les catholiques et les orthodoxes par leur magnificence et leurs dorures servent un dieu que, moi, Dieu, je ne connais pas. Certains protestants entrevoient la simplicité et le sérieux que le Ciel exige des Hommes. En aucun cas il n’est nécessaire pour l’Homme, où que ce soit sur Terre, de se prêter à une comédie macabre qui n’a pour juste conséquence que désordre et désolation. Ma faute ? Le les laisse faire. Je le confesse. Il y a bien une religion qui n'existe pas encore et qui pourrait me convenir, si toutefois j'étais encore dans l'attente d'un progrès de leur part. Son fondateur devrait avoir tout vécu afin d'être digne des conseils prodigués. Elle ne demanderait pas à l'Homme de s'excuser d'exister et cesserait de faire de lui le maître d'une maison qui n'est pas la sienne. D'ailleurs, s'il faut créer cette religion, je le ferai moi-même, comme ça, je râlerai moins de leurs conneries.

- Nous sommes d’accord.

- Tu es sur la bonne voie, ministre.

- À la bonne heure !


 

 

 

 

 

 

11

 

 

Fin des laudes. Petit déjeuner. Georges était à nouveau seul dans le désert du réfectoire. Il mangea puis se prépara pour le rendez-vous avec le supérieur des carmes prévu à 9 Heures.

- Ça se passe comment ?

- Bonjour frère Eric.

Georges fut presque soulagé de le voir. Il scruta son visage. Le reconnaissait-il ? L’avait-il vu le regarder par le trou de la serrure la veille ?

- Vous avez l’air fatigué monsieur Cardel.

- Le rythme est intense.

- Vous avez vu ? La vie religieuse est riche vous verrez !

- Je vois déjà.

- C’est ça. Tout à fait, dit-il en se tordant nerveusement les mains.

- C’est bientôt mon entretien.

- Avec le père Jean Lefol.

Encore ce sourire étrange.

- Le père Jean Lefol, répéta Georges au bord du malaise.

- C’est ça, c’est ça. Vous verrez : un homme merveilleux !

- Un homme merveilleux, chassé de 5 paroisses par les croyants pour pédophilie et surprotégé par tous les évêques, précisa Dieu toujours en pétard.

- Certainement, acquiesça Georges.

- Je parle, je parle. N’oubliez pas de passer au secrétariat pour votre facture. Vous avez pris un bain ?

- Oui…

- Très bien.

Il lui indiqua la direction à suivre pour trouver les appartements du frère supérieur. Georges le remercia.

Père Jean Lefol. Il était à l’heure et patientait dans son bureau personnel, au dernier étage, isolé, face à ses appartements privés. Douche, chambre, cuisine, salon avec poste de télévision. Tout y était dans une débauche de dorures, de marbre, de tableaux de grande valeur, de tapisseries, de lustres en cristal. Les Lieux transpiraient l’argent. L’homme prenait soin de vivre très confortablement dans un style baroque et rococo.

Il ouvrit la bouche et prononça un simple « bonjour ». Tonnant, limpide, féminin, de ces « bonjours » qui enlacent, enveloppent, pénètrent. Georges répondit en se mordant les lèvres pour ne pas exploser de rire. D’un geste théâtral, l’homme désigna le siège devant lui et l’invita à s’asseoir. Il le regarda avec gourmandise. L’espace d’un instant, Georges cessa de respirer.

- Le pauvre… murmura Dieu.

- Tu l’aimes bien Georges, n’est-ce pas ?

- Il est surprenant.

- Il essaie de comprendre, fis-je.

- C’est simple, cher ministre : si les moines étaient réellement convaincus par le sens de leur engagement, les plaisirs de leur chair leur paraitraient sans intérêt. Il y a donc bien chez eux la volonté de jouir de tous les plaisirs qu’offre ce monde en prenant soin au passage de culpabiliser le croyant.

- Georges est en train de le découvrir.

- Et il commence à comprendre bien des choses ce petit. L’homme de foi ne doit pas se couper du monde pour vivre sa foi, au contraire. C’est le monde qui révèle sa foi. Nul livre, encore moins ceux qu’on me prête d’avoir inspirés comme la Bible ou le Talmud, ne sont nécessaires à l’Homme pour réussir à marcher à mes côtés. Le Ciel, comme tu le sais cher ministre, est trop vaste pour être contenu dans des livres écrits par des Hommes si soucieux d’eux-mêmes, si soucieux de leurs plaisirs, de leur puissance, de leur postérité.

- Le Ciel préfère une personne modeste dans un lieu tout aussi modeste qui s’exprime et agit avec son cœur.

- Exact ! s’écria Dieu. Je méprise ces grands dignitaires habillés très richement. Rien que des bouches desquelles ne sortent que mensonges et misère intellectuelle. Je ne rejette pas la richesse. Une vie riche est une vie bien remplie. Mais leur richesse est une crasse. L’Homme doit utiliser les richesses de ce monde pour s’améliorer lui-même et améliorer le monde. Il ne lui est pas demandé de vivre dans la misère. Il est cependant demandé aux Hommes de ne pas utiliser la richesse pour imposer la misère. Dormir à même le sol, sans eau ni électricité, juste pour dire « Je suis saint » est une folie typiquement humaine. Personne ne doit avoir faim, soif ou froid. Le communisme, par exemple, rejetait la religion. Or il était en soi une religion. Brutale et bête, elle avait néanmoins le mérite de vouloir nourrir l'Homme.

Georges fit quelques pas dans le bureau, nez en l’air. S’il posait le regard sur le frère supérieur, l’éclat de rire risquait de le prendre à la gorge. Jean Lefol arborait un front vaste, une chevelure clairsemée et une peau pâle, presque glabre. Dépecer le temps. Dépecer l’espace. L’appréhender morceau par morceau. Il n’était qu’un œil, une dent, un ongle. Une voix dans l’air sonore. Il cessait d’être le père Lafol qui fixait sa bouche avec gourmandise, mais un assemblage aux gestes mal ajustés dont les éléments pouvaient être considérés les uns sans les autres. C’est ainsi que Georges parvint à plonger son regard dans le sien et dire :

- Merci mon père pour votre accueil.

- Asseyez vous, répondit-il affable, attentif, chaleureux.

Georges sourit. Il reconnaissait ces apparences bienveillantes. Son instinct le mit en garde aussitôt.

- Georges, tu veux être prêtre ? Huhuhu !

- Il y a une possibilité. J’aimerais me spécialiser en art sacré. D’abord le séminaire.

- Tu sais la vie au séminaire ou au monastère, c’est une vie qui n’est pas comme les autres. Il te faudra renoncer à ce monde si tu veux pouvoir le servir mieux.

Assez rigolé. Georges n’avait plus envie d’accepter une complicité dans l’absurde. D’un air presque méprisant, il répondit :

- Au contraire mon père, je pense qu’il faut épouser ce monde, être à son contact permanent pour pouvoir l’améliorer. Si Dieu nous observe en permanence,  il doit certainement préférer que l’on se soucie de son prochain plutôt que de la manière de réciter son pater noster.

Explosion de rire ! Le père Lefol versait dans le suraigu à présent. Il marqua une pause, puis son visage se figea et le timbre de sa voix descendit dans les graves, comme si un autre esprit prenait la parole.

- Et bien je te souhaite bonne chance pour le séminaire. Ça ne va pas être facile pour toi ! Tu es catholique et croyant. Je veux bien l’admettre, mais tes paroles me dérangent fortement ! Je ne sais pas ce que ton évêque fera de toi, mais pour ma part, il est inutile que tu t'éternises ici. Tu peux rester bien entendu le temps prévu, ou pas. Ça te regarde.

- Qu’allez vous dire à Monseigneur Mouyet ?

- Que tu m’as fait perdre mon temps ! Après…lui a-t-il peut-être vu quelque chose en toi que je n’ai pas su voir. Je vais être nommé archevêque. Jamais je ne t’aurais envoyé au séminaire si j’avais dès le départ pris connaissance de ta haute opinion des prières.

Il se leva et demanda à Georges de sortir de son bureau.

- Ne t’inquiète pas, je ne vais pas briser ta grande carrière. Tu n’as rien à faire chez nous, c’est tout. Allez… Bonne continuation, jeune homme.

Georges était fier de lui. Il commençait à bien discerner l’acceptable de l’inacceptable. Ce discernement tant désiré par l’évêque Mouyet l’aidait à comprendre qu’il ne serait jamais évêque catholique. Il s’en amusa. Je suis certain de croire en Dieu. Il ne se mettra à croire en moi que si je démontre mon courage par rapport à mon destin.

Dieu était heureux.

- Brave petit !

 

 

 

 

 

 

12

 

 

Je décidai de laisser Georges à ses souvenirs durant quelques minutes. Je me rendis auprès de l’évêque Mouyet. Il me manquait un pan de la réalité. Je voulais me faire une idée par moi-même. Je le trouvai dans son bureau en train d’avaler la dernière gorgée d’une tasse de café, debout devant la fenêtre. Il venait d'achever le visionnage d'une série de vidéos pornographiques postées par femmes mariées en mal d'ennui sur un site dédié. Il était encore empreint de leurs gémissements langoureux et de l'émoi qu'elles avaient suscité dans son pantalon.

La rentrée s’annonçait mouvementée. Il achevait de préparer sa prochaine visite chez son cardinal. La liste de ses requêtes s’était dangereusement allongée ces dernières semaines. Il les évaluait en fonction du pouvoir de nuisance du demandeur à l’origine de chacune d’elle. La sonnerie du téléphone l’interrompit. C’était le père Jean Lefol. Il était furieux. 

Georges Cardel soupçonnait l’évêque Mouyet de vouloir le décourager d’intégrer le séminaire. À juste titre, car ce dernier en effet rechignait à recruter des âmes entières. Si elles n’étaient pas assez malléables, les problèmes étaient inévitables. Il n’aimait pas les problèmes. La presse n’était jamais loin pour colporter des ragots. L’Église avait suffisamment à faire avec les dossiers existants ; la plus grande vigilance était de mise. Il avait le dernier mot. Il y réfléchissait encore. Le jeune homme s’était montré de bonne volonté et pourtant, quelque chose en lui le dérangeait.

- Internet !

Il s’installa devant son ordinateur et saisit l’identité de Georges dans la barre de navigation. Cliqua sur « entrée ». Une série d’articles de presse. Réseaux sociaux. Blogs. Georges Cardel était connu. Un hebdomadaire évoquait son conflit avec son père adoptif. « Le jeune homme réclame vingt millions d’euros à son père en dédommagement des actifs acquis en ayant recours à des faux en écriture […] Face à la détermination de la partie adverse, Georges Cardel a rédigé son testament. »

- Pas mal, murmura l’évêque. Il a de l’argent personnel. Ça nous évitera de nous farcir le père.

Il saisit son téléphone et composa le numéro du séminaire Saint-Luc .

- Mouyet à l’appareil… Oui… pas mal je vous remercie… Dites-moi, je vous envoie un nouveau candidat à la propédeutique. Il n’est pas facile, mais en creusant un peu vous devriez y trouver votre compte…Oui…Georges Cardel. Regardez sur le net, vous verrez. Prudence et si vous le gérez bien, ça devrait en valoir la peine. Vous le saurez vite de toute façon. Oui…quelques mois et vous verrez bien. C’est ça…Tout à fait…Oui, à la rentrée. Ah, il n’a pas accepté l’exercice jésuite du sixième jour…Oui…J’ai préféré vous le dire…Et ce n’est pas tout : il aurait critiqué le pater noster…Comme vous dites…Je sais…Regardez sur le net. C’est un bon gars au fond. Il doit être dégrossi c’est tout…Très bien…Tenez-moi au courant. Si il rentre dans les rangs, vous pourrez me l’attribuer comme d’habitude lorsque je vous envoie un candidat intéressant…À bientôt…Que Dieu vous garde aussi.

Georges, à mille lieues de tout cela, avait décidé de passer une petite semaine aux Béatitudes, non loin de chez lui. Il en avait entendu grand bien. Il voulait se donner une chance de vivre de bons moments en communauté religieuse avant son entrée au séminaire. À son retour, il lui resterait trois jours pour se préparer pour le grand saut. Il voulait choisir par lui-même. Le résultat de ses recherches sur internet l’avait convaincu : « communauté charismatique », « mouvement évangéliste du renouveau », « fondateurs en 1974 chrétien catholique et protestant », « communauté très puissante et respectée », « rattachée à l’Église, mais indépendante ». Le site était agrémenté de photos représentant des familles souriantes, des enfants dans les bras de leurs parents. Des images de la vie normale. Ça me plaît. « Construit sur l'emplacement d'un couvent de Capucins (1615-1792), le monastère est doté d'une chapelle néogothique, d'un réfectoire en pierres apparentes, d'un cloître lumineux, d'un jardin ombragé agrémenté de bassins, d'une fontaine du 17e siècle et d'une petite chapelle restaurée en 2008 ». L’endroit s’appelait Le monastère de la visitation. Une petite voix lui dit : Vas-y !

- Je croyais que tu n’intervenais jamais, dis-je à Dieu. Tu penses à quoi ?

- Certes, mais là, j’avais envie, me répondit-il.

- Ah ?

- Oui ! J’ai droit à un moment de faiblesse !

- Pff ! Même pas j’y crois.

- Au travail ministre ! Tu as un rapport à produire.

Grande bâtisse sombre en mauvais état. Un portail de trois mètres de haut se dressait devant Georges. Interphone. Caméra. Il pressa l’interrupteur « Appel ». La serrure de la porte « piétons » grésilla. Il la poussa et entra. Un autre portail. Une religieuse se présenta quelques minutes plus tard fendue d’un sourire aussi large que sa mâchoire. Trente-cinq ans environ, une mèche blonde échappée de son voile trahissait sa féminité.

- Bienvenue !

- Bonjour ma sœur.

- Sœur Marielle.

- Georges Cardel.

- Je sais.

Elle saisit un code sur le boîtier et la seconde porte se déverrouilla d’un claquement sec.

- Suivez-moi, le Supérieur vous attend.

Ils s’engagèrent dans un large couloir dallé, extrêmement lumineux. Les nombreuses fenêtres en arcades offraient une vue imprenable sur un jardin luxuriant agrémenté d’une fontaine.

- C’est notre Eden !

- Je vois.

Elle s’arrêta devant une porte, toqua.

- Entrez !

- Laurent ? Georges Cardel est arrivé.

- Merci Marielle.

Bruit de chaise que l’on repousse. Laurent Motta apparut, fendu du même large sourire que la religieuse trois minutes plus tôt. Léger coup d’œil sur la gauche. Elle ne s’en était pas départie et le fixait béatement. On eut dit qu’elle venait de rencontrer le Christ, auquel elle était mariée, en chair et en os.

- Sœur Marielle, je crois que ça ira.

- Oh ! Oui ! Bien sûr ! Pardon !

Georges crut voir dans le regard de Marielle un éclat qui n’avait rien de divin…

- Et c’est reparti ! pesta Dieu. Encore une !

- C’est le sourire de Marielle qui te met dans cet état ?

- Tu l’as vu ?

- Je ne pouvais pas faire autrement. Ses yeux criaient braguette.

- Tu vois cher ministre, je ne m’explique pas pourquoi depuis des siècles l’Église fait croire que les sœurs sont les fiancées ou les mariées soit du Christ soit de moi-même. Qui leur a donné le droit de choisir à notre place ?

- C’est vrai. Jésus et toi n’avez pas vraiment votre mot à dire dans cette histoire.

- Hallucinant ! Ces sœurs, longuement formatées à croire cette énormité, sont persuadées d’être les choisies d’un dieu sacrifié qui voudrait leur passer dessus selon son bon  vouloir.

- C’est malsain.

- Oui ! Cette sorte d’offrande maléfique dans cette démarche insupporte le Ciel depuis des siècles.

- J’en suis témoin !

- Aucun évêque raisonnable, en imaginant qu’il en existe, ne peut imaginer cette escroquerie religieuse viable. Ils en sont tous complices par leur silence.

- Le Christ était marié.

- Il n’avait nul besoin de maîtresses ! Même symboliques !

- Nul besoin de déshonorer sa femme !

- Le dogme selon lequel le Christ aurait besoin de fiancées révèle bien là l’anomalie représentée par l’Église et le problème récurrent que la question sexuelle pose à ces gens déviants, perdus.

- L’Église a rendu normal une folie, ajoutai-je. Elle l'a institutionnalisée. Une femme se sacrifie pour un dieu. Ceci n’est pas logique. Très vieille religion. Un souvenir de Rome.

- Aucune « fiancée » du Christ n’est attendue au Ciel pour s’offrir au Fils de Dieu. Personne n’attend aux Cieux ces âmes damnées. Je n’attends pas en érection, ces vierges amoureuses, pour une étreinte divine ! Nombre de fois nous avons pu constater de là-haut des scènes intimes déconcertantes où ces fiancées s’offraient dans une étreinte égoïste à celui qu’elles étaient censées honorer. L’ombre a pris au piège ces âmes tellement confiantes dans cette obscure hiérarchie que l’Église sait parfaitement entretenir. Le Vatican depuis ses origines tire son pouvoir des besoins les plus intimes de croyants égarés.

- Tu veux que je prévienne Georges ?

- Non. Laisse-le. Les Hommes ne sont pas prêts à entendre cela. Ils sont trop idiots, trop orgueilleux. Ils ne réformeront pas leur fonctionnement religieux. Georges est différent, mais il a besoin d’être confronté à la réalité. Il ne risque rien. Je te laisse travailler cher ministre.

L’homme rassembla les documents éparpillés sur son bureau et les glissa dans une pochette cartonnée. Georges eut le temps d’apercevoir sur l’un deux la mention « Avis de Poursuite » à côté du logo du Ministère de la Justice. Laurent Motta s’empressa de mettre son ordinateur en veille. La page intitulée Légifrance disparut de son écran. Laurent Motta souriait encore comme s’il venait de mettre de l’ordre dans ses fiches recettes de « cuisine pour tous » en vue de la composition des menus de la semaine. Il posa une main moite sur le dossier cartonné et déglutit. Il était convoqué au parquet pour une affaire d’abus de confiance, abus de faiblesse, détournement d’héritage et, pour couronner le tout, non dénonciation de crime de pédophilie. La tartine était difficile à avaler. Il risquait gros en tant que responsable de la communauté. Il lui restait trois jours pour construire un argumentaire solide. Il avait suivi les instructions de l’évêché et ne pouvait, selon lui, être tenu pour responsable des agissements du prêtre assigné à son établissement. Il demeurait confiant dans l'issue de cette affaire : sa hiérarchie était suffisamment puissante pour étouffer ce genre d’accusations. Elle en avait l’habitude. Les conflits se réglaient souvent d’eux-mêmes avec le suicide des victimes. Ça se calculait, ça s’organisait. Il suffisait de faire traîner les dossiers judiciaires et de salir leur réputation. Elles n’y survivaient que rarement. Pas d’inquiétude. Aucune raison de cesser de sourire. Inspiration suivie d’une expiration sonore.

- Georges Cardel c’est ça ? Permettez-moi de me présenter : Laurent Motta, supérieur de notre communauté des Béatitudes. Je suis laïc pratiquant, engagé dans la vie religieuse, un genre de délégué du Christ si vous préférez !

Un rire nerveux secoua son corps tout entier. Il ajouta :

- Je suis marié, huit enfants. Ils sont grands maintenant. Ici nous vivons en famille aux côtés de religieux. Ils nous encadrent dans la pratique de notre foi. Nous diffusons la parole de Dieu grâce à notre radio FM. Parfois notre évêque Mouyet vient s’exprimer à notre micro ! Nous organisons des manifestations caritatives, spirituelles. Vous verrez notre jardin est magnifique. Chacun y travaille et nos récoltes sont partagées.

- Un grand camp scout !

- Comment ? Ah ! Oui ! Ah ! Ah ! Oui enfin, si on veut. C’est un peu plus que ça quand même.

- J’aime plaisanter, précisa Georges.

- Je vois, je vois ! Bon…Pour mieux vous connaître, une petite question : comment voyez-vous le monde ?

Georges répondit d’une traite sans réfléchir comme le super candidat d’un jeu télévisé.

- Une Création du Ciel autrefois harmonieuse que l’Homme a sauvagement perturbée. Il lui faut rétablir cette harmonie.

- Bien. Je ne juge pas. C’est votre opinion. J’ai une vision bienveillante de notre monde. Comme vous le verrez ici, cette harmonie existe déjà, dit Laurent Motta d’une voix douce. Je ne sais pas ce que Dieu veut, mais je fais au mieux pour diriger cette communauté.

Je regardai autour de moi. Lorsque Dieu se crispe, nous le ressentons, nous ses ministres. Les paroles de cet homme ne lui plaisaient pas.

- Je n’ai rien dit, murmura Dieu. Ce mec est un con, mais je n’ai rien dit. Il s’apprête à couvrir les crimes de son curé et, la main sur le cœur, parle à Georges d’harmonie retrouvée dans sa communauté. Encore un qui va nous rendre des comptes à sa mort. Je ne le louperai pas. Note bien son nom ministre. Tu délègueras un juge céleste spécialement pour son cas !

Laurent Motta saisit les accoudoirs de son fauteuil et fit mine de se lever.

- Quelque soit ton parcours personnel, tu as ta place parmi nous. Nous allons te la trouver sur-le-champ. Tu es libre de rester ou pas. Nous t’acceptons sans rien te demander.

- Ah ? Ok.

Je  commençais à ressentir des palpitation d'agonie. Pour qui se prenait-il celui-là ? Dieu ? Le Ciel est partout. L'Homme croit qu'il suffit de lever les yeux pour espérer le voir. Une même particule du vivant évolue sur plusieurs plans et plusieurs espace-temps, sous l'influence de différents rapports. La particule de Dieu, présente à l'origine dans chaque particule du vivant, évolue ou disparaît sous l'action du libre arbitre de l'individu doué d'intelligence et de conscience. Cela génère une fréquence lumineuse qui peut être mesurée. Je ne donnerai pas ici les formules pour localiser la particule de Dieu dans le vivant. Plus tard je le ferai, dans un autre récit. Même si Dieu ne prête pas personnellement attention à chaque être humain, il est partout. Alors regarder vers le ciel pour trouver Dieu, bof. Georges n'était pas au fait de cette réalité, mais instinctivement observait les tentatives désespérées de ses interlocuteurs pour la nier au risque de leur propre destruction.

L'entretien était terminé. Cet échange en mi-teinte avait plongé Georges dans une étrange tristesse. Il n'avait pas rêvé ! « Avis de Poursuite » planqué à la hâte. Il prit congé, le cœur serré.


 

 

 

 

 

 

13

 

 

- J’ai choisi votre chambre. J’espère qu’elle vous plaira.

Sœur Marielle précédait Georges. Il se dégageait de son sillage une odeur âcre sur fond de savon de Marseille. Il se décala légèrement sur la gauche.

Elle l’invita à entrer dans une chambre au deuxième étage. Vieillotte, mais propre. Lit double. Alléluia. Enfin un vrai lieu de vie baigné de soleil et des sourires de sœur Marielle. L’atmosphère y était légère, ponctuée par les cris des enfants amusés qui couraient dans les couloirs.

- Ne faites pas attention à eux, Georges. Six familles vivent ici. Elles ont chacune au moins trois enfants. On a d’anciens médecins, un ingénieur, des avocats. Ils ont tout mis en commun pour vivre ensemble. N’est-ce pas merveilleux ?

- Tout à fait.

- Vous verrez, on dirait la Sainte Famille !

- Je n’en doute pas, dit-il en la guidant lentement vers la porte.

- Oh ! Mais que je suis bête de vous parler de ça ! Pardon. Je suis vraiment confuse !

- Pourquoi pardon ?

Elle hésita avant de poursuivre :

- Vous n’avez plus votre famille.

- Comment le savez-vous ?

- On se renseigne toujours avant d’accueillir un visiteur. Même pour une semaine.

- Mmmm…

- Mais comme on dit ici dans notre communauté : Dieu fera les choses pour vous aider à comprendre votre vécu et améliorer votre futur.  Sachez que tout le monde vous comprend ici. N’en doutez pas un seul instant.

Encore ce sourire. Sœur Marielle prit congé sans cacher sa déception. Elle aurait aimé prolonger cette charmante conversation. Georges laissa tomber son sac sur le carrelage et s’étendit sur le lit. Son corps n’en dépassait pas. Tout allait pour le mieux. Laurent Motta ne l’avait pas jugé. Il ne parlait pas à la place de Dieu. Il admettait même ignorer ses volontés. Cette apparente humilité le rassura. Il était là pour passer un bon moment. Les dossiers judiciaires de la communauté ne le concernaient pas. Il décida d’oublier ce qu’il avait vu sur le bureau du Supérieur, d’oublier le sourire de sœur Marielle constellé de résidus de nourriture, pour se consacrer à la perspective de cette semaine qui s’annonçait sous les auspices les meilleurs. Cette fois, il en était certain, il serait libre de son propre discernement !

- Georges se trompe n’est-ce pas ? fis-je à Dieu.

- Il faut le laisser croire ce qu’il veut pour le moment. Pas la peine de le décourager.

- Cette communauté défend des idées intéressantes, mis à part leurs soucis judiciaires.

- Dans l’absolu oui, mais ce mélange des différents états d’existence complique la vie en communauté. Il y a toujours des problèmes avec certains membres comme c’est le cas ici.

- Les couples sexuellement actifs et les célibataires qui ont fait vœu de chasteté.

- Les mères de famille et les nones. Ces femmes qui, officiellement, n’auront jamais d’enfants vivent un calvaire devant le bonheur des autres. Cette communauté des Béatitudes dans son ensemble, expurgée de ce problème judiciaire particulier, n’est pas sainte. C’est une organisation qui, allégée de son péché originel, fonctionne correctement, sans pour autant être l’exemple à suivre pour l’humanité entière.

- Pourquoi donc ? demandai-je curieux.

- Trop de concessions de leur part ont été accordées à l’Église qui, pour assurer leur survie financière, les a bridés dans sa philosophie et son fonctionnement multiculturel.

- Strictement catholique.

- Oui. L’Église a privé de sa substance l’originalité de cette communauté. Dommage. Le croyant intègre les Béatitudes pour se retirer du monde et trouver une place approximative jusqu’à la fin de ses jours, pas pour embrasser le monde et l’améliorer. La communauté reste trop fermée sur elle-même, même si elle ne fonctionne pas comme une secte.

Georges était heureux. Sa joie nourrissait la mienne. Cohabiter dans le corps d’un être allègre est un réel bonheur. Au cours de cette première journée, il fit la connaissance d’une cinquantaine de personnes. Il se sentit accueilli au sein d’une grande famille bienveillante et douce. Un sentiment de paix montait en lui. Transporté, il caressait même l’idée de les rejoindre dans quelques temps, après le séminaire.

12H30. L’ensemble de la communauté se rassembla pour le repas. Georges laissa chacun prendre sa place habituelle. Une main se leva parmi les autres : sœur Marielle tenait absolument l’inviter à sa table. Laurent Motta n’était pas encore arrivé. Il accepta.

- Vous êtes bien installé là-haut ?

- Oui, merci.

- Tant mieux.

Ils mangeaient en un étrange tête-à-tête. Leur table peinait à se remplir.

- Laurent nous a parlé un peu de votre vie, enfin, ce que vous lui avez déjà raconté au téléphone.

- Ah ?

- Dieu éprouve ceux qu’il aime.

- Cela doit donc me rassurer.

- Oui. Je prierai pour vous ce soir.

- Avec joie.

Avec joie ? Où suis-je allé chercher une connerie pareille ? Bon sang ! Il plongea le nez dans son assiette en silence. Des bribes de conversation lui parvenaient. Les enfants, leurs exploits, Dieu, les nouvelles du quartier, la liste des signes de l’efficacité de l’action de la communauté sur les habitants de la bourgade. Positif, rien que du positif. Comme si jamais aucun souci ne venait obscurcir le ciel toujours bleu des Béatitudes. Le bonheur des autres contribuait à celui de Georges. Sa vie ne lui permettait pas de créer une source personnelle de bonheur. Observer celui des autres et s’en nourrir. Cette débauche d’optimisme, de sourires et de satisfactions lui pesaient. Pourquoi ? Pourquoi son pouls s’emballait-il ?

Une fine condensation affleura à la surface des traits de Sœur Marielle. De son index, elle porta le coin de sa serviette de table à la commissure de ses lèvres. Les places voisines étaient toujours libres. Leur tête-à-tête s’éternisait. Des sourires sans chaleur fendaient les visages tournés vers eux par intermittence.

- Ici tout le monde s’entend bien, dit-elle pour se donner contenance.

- Tant-mieux.

- Moi aussi j’ai eu une vie civile avant d’intégrer les ordres.

- C’est vrai ?

- Oui. Un chagrin amoureux m’a fait prendre conscience du véritable sens de ma vie. J’étais dingue de lui. Il a annulé notre mariage trois jours avant. On avait tout organisé ; vous vous rendez compte ? Le traiteur, la salle, la sono, le champagne, deux-cent-cinquante invités à prévenir. On a perdu beaucoup d’argent. Je me suis retrouvée seule comme une conne. Je me suis mariée quand même.

- Ah oui ?

- Oui !

- Avec qui ?

- Vous plaisantez Georges ! Je suis mariée à Jésus donc à Dieu.

Elle brandit son alliance sous le nez du jeune homme médusé.

- Le jour de mon ordination, comme mes sœurs, je me suis mariée.

- Argh…

- Quoi donc ?

- C’est étrange.

- Quoi ? Quoi ?

- Toutes ces femmes mariées à un seul homme sans son consentement. Ça a quelque chose de …

Les mots moururent dans sa gorge. Marielle le fixait, épaules basses. Sa mastication s’arrêta nette comme si elle venait de tomber en panne.

- Je suis désolée ma sœur si je suis un peu abrupte, mais Jésus ne vous a pas donné son accord. Ces mariages font de lui et malgré lui un polygame récidiviste.

Elle éclata de rire sans prendre garde à l’état de sa bouche encore pleine. Georges détourna les yeux.

- Mais enfin Georges ! C’est symbolique ! Le cardinal nous donne son accord au nom de Dieu !

- Ça a beau être symbolique, votre mari ne va pas vous retourner pour vous prendre en levrette.

- Pardon ?

- Bah je suis un peu gêné par cette idée de milliers de femmes mariées, même symboliquement à un seul homme, mort de surcroît. C’est bien parce que vous êtes catholique sinon ça me ferait presque penser à de la magie noire.

- Vous êtes immonde ! souffla-t-elle en appui sur ses deux poings.

Son regard était en opposition avec ses mots. Il était gourmand et son sourire jaune. Brrr ! Je décidai que je n’avais rien vu. Laurent Motta arriva en sauveur d’une conversation vouée au véritable fiasco.

Georges était remonté comme un coucou suisse. Il ne supportait pas le mensonge et encore moins l’hypocrisie. Il avait décidé de passer une semaine de joie, une semaine de convivialité spirituelle. Il choisit d’ignorer les signes de la présence, en cet endroit choisi, de ce qu’il détestait le plus au monde. La sœur Marielle pouvait être co-mariée à Jésus Christ dans son dos, sans son accord si elle le voulait. Elle pouvait s’infliger toutes les souffrances affectives, toutes les frustrations sexuelles du monde si elle le voulait. Les autres membres laïcs pouvaient mentir à souhait, faire croire à une existence guimauve et miel, soit ! Sa semaine serait géniale. Sa semaine serait joyeuse. Sa semaine laverait la fange récoltée chez les jésuites et les carmes. Bah… pas vraiment…

L’après-midi se déroula dans le jardin. Georges avait appris à tailler les arbres fruitiers quand il était petit. Son grand-père adoptif, un brave vieillard malmené par son épouse, l’avait initié aux secrets du jardinage. Ce soir-là, il accepta l’invitation à dîner d’un jeune couple avant de regagner sa chambre pour la nuit. Il prit une douche, se rasa. Ouvrit la Bible. La referma. Il s’étendit sur le lit dans l’attente d’un sommeil capricieux.

On frappa légèrement à la porte. Il s’approcha et murmura :

- Qui est-ce ?

- Sœur Marielle ! J’ai oublié de vous faire signer un document pour la compta.

Il ouvrit. Elle entra. Il laissa la porte ouverte. Elle la referma et déposa une enveloppe sur le bureau. Elle demeura plusieurs secondes, nuque basse, les mains en appui sur les doigts. Elle leva brusquement la tête vers le plafond en inspirant.

- Je suis vraiment bouleversée ! s’exclama-t-elle d’une voix étouffée.

- Bouleversée par quoi ?

Georges se crispa, certain d’avoir commis une erreur en la laissant entrer. Il venait à l’instant d’en commettre une seconde. Sœur Marielle ôta son voile et libéra sa longue chevelure blonde dans son dos.

- Notre conversation ce midi… Je suis une femme avant tout et vous m’avez mise à nu.

Elle se retourna et s’approcha de lui, les yeux exorbités. Il recula, effrayé. Elle se pendit à son cou et rechercha le contact de ses lèvres. Il se dégagea de son étreinte, la saisit par les poignets.

- Ma sœur…

- Quoi !

- Votre mari pourrait mal le prendre. Je n’ai pas envie d’avoir des problèmes avec lui.

- Vous vous foutez de moi ?

- Non. Je ne courtise jamais les femmes mariées.

Furieuse, elle reprit ses mains et saisit son voile.

- Votre salle de bains s’il vous plaît.

- Non.

- Je veux me recoiffer. Je ne peux sortir d’ici ainsi.

- Ce n’est pas mon problème. Vous êtes venue dans ma chambre pour vous faire sauter, vous en sortez comme celle que vous êtes vraiment.

- Vous êtes abject !

- Oui. Je défends votre mari.

- Salaud !

Sœur Marielle sortit en abandonnant son honneur derrière elle. Elle remit en place son voile et quitta le bâtiment d’un pas pressé, priant le Seigneur pour que nul ne la vît. Elle évita Georges durant tout le reste de son séjour aux Béatitudes. Mon protégé passa six jours de bonheur au jardin au milieu des pêches et des abricots.

Malgré ses déboires inopinés avec sœur Marielle, Georges reprit confiance. Il avait découvert une possibilité de vivre sa foi d’une autre façon. Il s’était réconcilié avec son projet d’intégrer le séminaire. L’évêque Mouyet avait certainement cherché à le décourager. Cela faisait certainement partie, croyait-il, d'une règle d'un jeu nécessaire en amont de la sélection des futurs propédeutes. Le meilleur restait à venir.  Il était désormais certain de surmonter son amertume et réfléchissait à l’idée de créer une communauté si le séminaire se soldait par un échec.


 

 

 

 

 

14

 

 

Georges acheva de mettre de l’ordre dans son appartement. Les souvenirs avaient défilé les uns après les autres en une ultime parade avant le grand départ. Il avait perdu l’avance salvatrice, celle dont il avait besoin pour arriver détendu au rendez-vous pour le covoiturage. Un dernier regard dans le miroir de l’entrée. Il saisit d’une main sa valise et de l’autre le sac poubelle contenant les restes du réfrigérateur. Il verrouilla la porte, se dirigea vers l’ascenseur. Traversa le hall, déposa les clés dans sa boîte aux lettres, composa le code du local à poubelles, déposa le sac, sortit, composa le code sur le boîtier sécurité, sortit de l’immeuble, quitta la résidence et marcha jusqu’à l’entrée de l’autoroute à quatre cents mètres de là. Des gouttes de pluie tombaient dans les flaques.

Georges consulta l'écran de son téléphone : 7h25.  Il était en avance de cinq minutes. Pas assez pour la sérénité, mais suffisamment pour l’honneur. L’aire de covoiturage commençait à se remplir. Des hommes en costume et cravate, des femmes en tailleur, des étudiants. On se saluait avant de reprendre la route. Un monospace se gara devant lui. À son bord, un couple gris. À l’arrière, discret, un jeune homme grand et maigre. Une médaille de Saint Christophe ornait le tableau de bord et un chapelet pendait au rétroviseur. L’homme se déplia et tendit une main molle.

- Monsieur Cardel ?

- Oui. Monsieur Figini ?

- Bonjour !

Ils échangèrent les banalités d’usage sous l’œil attentif de madame Figini. Le garçon somnolait à l’arrière.

- C’est Jacques, notre fils. Votre camarade de classe en quelque sorte !

Georges déposa ses affaires dans le coffre et s’installa à côté de Jacques. Un « salut » rapide. La voiture quitta l’aire de covoiturage et s’engagea sur l’autoroute.

- Je suis directeur informatique d’une grande banque. Je connais parfaitement votre père adoptif.

- Ah oui ?

- Oui, je l’ai croisé plusieurs fois au siège. Il est au conseil d’administration en tant qu’actionnaire minoritaire.

Georges, mal à l’aise, ne répondit rien. Le spectre malfaisant de son père adoptif le suivait partout. Il le fuyait comme la peste.

- Un homme charmant ! Il s’y connaît en affaires.

Ta gueule… Ta gueule… tu ne sais pas de quoi tu parles connard… Joseph Cardel était le démon en personne. Il connaissait son vrai visage pour l’avoir subi durant des années. Un père incapable d’amour, sournois, cruel, manipulateur. Il régnait en maître sur le milieu local. Il détruisait des vies sans laisser l’ombre d’un soupçon. Des hommes et des femmes perdaient tout sans comprendre comment cela avait pu se produire. Ils vouaient un culte à Joseph Cardel, alors qu’il leur avait tout pris. Cet homme stérile avait acheté son fils dans un orphelinat en Roumanie. Il avait contraint sa femme à porter un faux ventre pendant six mois. Anita Cardel était enceinte aux yeux du monde. Joseph était puissant aux yeux de ses adversaires. Il était impensable pour son esprit retors de mener les mafieux locaux à la baguette sans être capable de procréer. Son pouvoir était assujetti à sa puissance sexuelle.

Anita Cardel accoucha quelques mois plus tard d’un beau blondinet de quatre ans. Personne ne s'en étonna. Joseph Cardel était Joseph Cardel. Alors ta gueule connard, tu ne sais pas de quoi tu parles.

Dieu détestait Joseph Cardel. Nous en avions parlé en Conseil divin. Cet homme faisait partie d’une liste secrète. Un genre de liste noire regroupant les hommes et les femmes vouées à la cause de Satan en personne. Ils avaient vendu leurs âmes ou se vouaient tant au mal que cela revenait au même. Ferrus de messes noires, leurs pratiques constituaient un réel problème pour nous. Il nous était nécessaire de les observer afin d’anticiper certaines de leurs actions. Leur but ? Repérer les âmes pures et les détruire pour restituer à Satan son royaume perdu. Satan, avant de se parjurer, était prince de la Terre. Il fut privé de son royaume dès qu’il décida de séparer de Dieu. Il œuvre pour retrouver sa place. Chaque âme pure pervertie est une prise de guerre. Satan est, je le répète, un problème pour nous. Un problème en voie de résolution. En attendant ce jour béni, nous sommes obligés de surveiller ses actions et limiter ses effets néfastes sur les hommes et les femmes qui restent fidèles à Dieu malgré les épreuves. L’admiration du couple pour Joseph Cardel exaspéra Dieu au plus haut point.

- Le trouble que génère Joseph Cardel chez ces deux idiots est indécent, me dit-il. Ils sont censés rechercher le bien au quotidien. Leur admiration révèle clairement leur sensibilité au mal sous sa forme la plus pure. Car Joseph Cardel, avec sa puissance brutale, incarne le mal absolu. Ils n’ont aucune attirance pour le bien fragile et incompris incarné par le Christ. Cet homme et cette femme sont en réalité faussement croyants. Ils révèlent ici ce qu’ils sont en montrant un respect obscur pour un homme qui n’est pas digne d’être respecté du Ciel.

Georges fit mine de s’endormir. En vain.

- Ça doit être extraordinaire d’être le fils d’un tel homme !

- Si vous le dites…

- En tout cas, moi je suis extrêmement fier d’être le père de Jacques.

- Jacques ?

Le jeune garçon ouvrit un œil et lui adressa un léger signe de la main. Oui, il s’appelait Jacques.

- Jacques est le dernier de nos onze enfants. Bac scientifique avec mention très bien à quinze ans. Ingénieur en mécanique en juin cette année. Il vient d’avoir dix-huit ans ! Un génie. Être le père d’un génie, c’est une bénédiction, n’est-ce pas Élise ?

- Oui, c’est une bénédiction.

Élise se retourna vers son rejeton et lui adressa un regard dégoulinant d’amour maternel. Si elle le pouvait, elle lui donnerait la tétée ! Imperturbable, le rejeton au visage poupin dormait. Georges passa une main tremblante sur son crâne. Le regard d’Élise venait d'attiser les cicatrices cachées par son abondante chevelure. La douleur des coups de bâton assénés par sa mère adoptive venaient de se réveiller. Anita Cardel faisait payer à ce fils imposé la douleur de ne pas avoir été mère. Elle le tenait pour responsable du cancer contracté plusieurs années plutôt des suites de prises d’hormones à haute dose pour procréer. Elle y avait survécu, à quel prix ! Peu de temps après l’arrivée de Georges, ses parents adoptifs avaient divorcé. Joseph ne comptait plus ses maîtresses, extravagantes, hystériques, sauvages et Anita les cachets d'anxiolytiques pour étouffer sa rage. Georges avait grandi sans amour, dans leur folie. Joseph aurait souhaité faire de lui son successeur, le familiariser avec le sang et la destruction, Anita aurait voulu faire de lui son exutoire. Il avait refusé l’enseignement de la torture par son père et refusé les caresses indécentes imposées par sa mère. Il avait vu la mort donnée injustement par l’un. Il avait vu la sensualité inique prodiguée à son chien par l’autre. Face à cet enfer, Dieu était devenu son seul refuge, le seul possible. À la différence de bien des religieux, Dieu n’était pas un refuge pour fuir le monde, mais un abri pour plus tard embrasser le monde. Georges ne trouvait pas dans la possible existence d’un dieu créateur une échappatoire illusoire fabriquée de toutes pièces, mais, effectivement la raison originelle de la création de ce monde. Dans la nuit de son âme, il allait y trouver sa lumière, celle qui éclaire le chemin vers le Ciel.

Sa quête avait poussé Georges à fonder une obédience franc-maçonnique destinée uniquement à répondre à la question de la Chute, à la résolution du dilemme relatif au péché originel. Loin de vouloir se mentir à lui-même ou de mentir aux autres, il désirait répondre à la question : pourquoi ? Pourquoi la Chute ? La franc-maçonnerie, beaucoup trop imprégnée de magie et de gnose ne pouvait convenir à ce croyant sincère qui ne souhaitait en aucun cas s’affranchir du Créateur. 

- Georges a bien fait de quitter son obédience, dit Dieu avec un soupir de soulagement que je ne lui connaissais pas.

- Il est bien ce petit, décidément.

- Oui. J’ai eu peur pour lui le jour où il a pris la décision de devenir franc-maçon, mais je l’ai laissé faire. Un petit exercice pratique pour l’aider à comprendre le fonctionnement réel de ces organisations, qu’elles soient déiques ou non déiques. Les membres de ces loges s’affranchissent tous de moi. Enfin, ils le croient dur comme fer ! C’est là que je commence à rigoler !

- Et moi donc !

- Je sais ministre. Les francs-maçons se donnent les titres de Grand Maître, Grand Orateur, Grand Chancelier, Maître des Cérémonies, Gardiens de la Flamme etc… mais tous ces titres grotesques révèlent la vanité d’hommes sans conscience. Rien dans la franc-maçonnerie n’est destiné aux autres. Elle n’est destinée qu’à flatter l’ego de personnes totalement vides du « je suis ». La raison ne guide pas le travail des loges. L’ombre est la grande ordonnatrice de ces âmes sans clarté. Prométhée a été enchaîné. Les francs-maçons devraient plus souvent se souvenir que c’est le sort qui leur est à tous réservé. Il est inutile de voler le feu aux dieux si c’est pour qu’il consume le voleur.

- Georges a fait le bon choix de quitter sa loge.

- En effet. Il est jeune. Il apprend.

La pluie s’intensifiait. Figini avait programmé le contrôleur de vitesse. Cent vingt kilomètres heure.

- Nous avons onze enfants, lança-t-il fièrement. En seulement quinze ans ! Ma femme et moi avons choisi de donner la vie. Sept sont dans les ordres. Nous avons deux religieuses, deux missionnaires, et trois prêtres.

- J’ai créé moi-même leurs robes, soutanes et robes de bure. J’ai appris la couture pour servir le seigneur.

Oh ! Non ! Même celle-là ils me la font. Je suis tombé sur des cons. Georges calcula rapidement la durée de son calvaire avant son arrivée au séminaire. Une heure et quinze minutes. À peine un quart d’heure en leur présence et il avait à nouveau des envies de moquerie sarcastique. Du calme Georges. Du calme.

- Jésus est mort sur la croix en rémission de nos péchés, ajouta-t-elle. La moindre des choses était de coudre les vêtements de mes enfants engagés pour le servir et l’honorer.

Je préférais quand elle la fermait.

- Vous ne trouvez pas monsieur Cardel ?

- Si bien sûr madame.

Dans son au-delà, Dieu rigolait, amer.

- Tu vois ministre ce que je te disais tantôt. Des cons. Demande à Jésus ce qu’il pense de ça ! Il enlève les péchés du monde.

- Je sais, répondis-je. Il s’énerve à chaque Conseil Divin. Il ne supporte plus ce genre de conneries. Il ne s'est jamais sacrifié, dit-il.

- En aucun cas, cela va de fait ! Il faut mériter sa place au Ciel par ses actions tout au long de sa vie.

- Jésus est fâché.

- Oui. L’Église a vendu l’idée que les hommes et les femmes pouvaient pécher car le Christ était mort sur la croix pour eux ! Il n’est pas mort sur la croix pour eux, il n’a rien demandé. Il est juste venu enseigner une sagesse et transmettre un message afin de mieux me comprendre et comprendre le fonctionnement du Ciel. Il appartenait à une maison royale juive. À ce titre, il a pu faire le travail demandé. Il n'est jamais mort sur une croix pour laver les péchés du monde. Lorsqu'il a compris que le message dérangeait les autorités en place et qu'il serait arrêté, il a fui avec sa femme et sa mère en France. Je n'ai pas abandonné mon fils à la crucifixion.

- Ils n’ont rien compris, acquiesçai-je. 

- Il faut absolument que les Hommes cessent, quelle que soit leur religion, de parler à ma place. Ils ignorent totalement mes pensées et mes projets. C’est agaçant à la fin. Heureusement toutes les peuplades de la Création n’agissent pas comme eux.

La conversation dans la voiture mourut d’elle-même. Georges n’était pas décidé à l’alimenter. Jacques ne décollait pas les yeux de la vitre. Il ne dormait plus. Il n’avait pas envie de communiquer. Allure d’un autre temps, d’une autre époque. Il respirait l’intégrité orgueilleuse des génies adulés avec outrance. Il se dégageait de ses vêtements une étrange odeur de cire, comme s’ils avaient dit la messe entre eux avant de partir. Le jeune homme clignait des yeux au soleil.

- Tu ne mets pas tes lunettes mon lapin ?

- Non mère, je les mettrai tout à l’heure. Je vous remercie.

- Comme tu voudras.

Jacques adressa un regard oblique à son voisin.  Ça commence bien. Jacques vouvoie sa mère. J’espère qu’ils ne sont pas tous comme ça…

- Georges, que pensez-vous de Luther et Calvin ? demanda Figini sans ambages.

- Ce sont les fondateurs du protestantisme, mis à part ça…

Encore une heure. Le sujet n’augurait rien de bon.

- Comme vous ne savez rien, autant dire que vous n’en pensez rien. Dommage.

- Dis-lui Mario, il a besoin de savoir. Il est des nôtres. Tu peux parler sans crainte.

- Eh bien, Georges, sachez que Luther et Calvin sont des escrocs !

Jacques sembla s’éclairer soudain et approuva en sursautant plusieurs fois, comme un enfant de cinq ans devant une glace à la vanille.

- Le protestantisme n’a rien à voir avec le Christ. Luther et Calvin ont trahi le Vatican. Ce sont des hérétiques.

- Oui, renchérit Élise. Des hérétiques !

- Luther avait une vie dissolue, reprit Mario Figini. Il aimait les prostituées ! Calvin, pas mieux. Des ânes lubriques ! Des escrocs ! Tous les protestants iront en enfer ! C'est moi qui vous le dit !

- Oui, en enfer ! répéta Elise l’index en l’air, les yeux exorbités.

La tension dans la voiture montait lentement. Ils étaient certains d’être les détenteurs d’un savoir ancien. Élise la grande prêtresse et Mario le guru. Jacques l’enfant né du Saint-Esprit. Elle a dû le faire avec ses oreilles celui-là…

- Ils ont été virés de leurs monastères de l’époque et ont voulu se venger et casser l’Église, ajouta Figini.

- Virés ! Une vie aussi dissolue !

Jacques compatissait, une main sur le cœur, les yeux clos.

- Ne me dites pas, Georges, que vous ignorez tout cela ! s’offusqua Élise.

- Je ne m’y suis pas vraiment intéressé.

- Vous ne pouvez pas dire ça, déclara Figini sur un ton docte, l’œil vissé sur son rétroviseur. Ce sont des escrocs. Tout bon catholique sait cela ! C’est le b-a ba ! Nous avons le devoir de dénoncer les hérétiques et de vivre selon les préceptes de la Bible. C’est ce que nous faisons Élise et moi.

- Je ne sais pas… souffla Georges avec lassitude. J’ai passé du temps chez les Quakers. J’ai aimé leur philosophie. Ils m’ont accueilli sans me juger. Ils sont désarmants, car leur religion n’est pas encadrée. Il n’y a pas de hiérarchie. Ils ne se prennent pas la tête. Ils ne parlent pas à la place de Dieu. Ils ne jurent pas du matin au soir. Ils se sont dépouillés de beaucoup de choses, trop peut-être à mon goût, mais pourquoi pas ? Il leur manque un fil d’Ariane entre le Ciel et eux. Ils sont doux et bienveillants. J’ai aimé cela.

- Vous plaisantez ?

- Non, c’est vrai, Monsieur.

- Vous entrez au séminaire et vous nourrissez de telles pensées ? Je ne comprends pas.

- Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il y a de mal à ça ?

- Vos Quakers n’ont pas de hiérarchie ! Comment s’adressent-ils à Dieu ? Pour qui se prennent-ils ? Ils se sont dépouillés ? Évidemment ! Ils ne vont pas vous dire que la justice les a forcés de rendre aux catholiques ce qu’ils leur ont volé ! C’est comme ça qu’il faut penser. Le protestantisme est une insulte à Dieu ! N'est-ce pas ma chérie ?

Elle acquiesça d'une secousse de la tête.

- Je ne crois pas non, objecta Georges.

Il n’aurait pas dû dire ça. Durant le reste du trajet, les Figini père, mère et fils argumentèrent férocement pour exhorter Georges à ne pas tomber dans l’hérésie, surtout juste avant d’entrer au séminaire. Ils seraient discrets sur le sujet pour lui éviter les ennuis, mais il ne fallait pas exagérer et faire quelques efforts tout de même, merde quoi. Je cherchai Dieu du regard. Il me tournait le dos.

- Même pas je m’en mêle, grogna-t-il. Ces trois-là, c’est des cons.


 

 

 

 

 

 

15

 

 

- Père Ralf !

- Mario ! Élise ! Mes chers amis ! Oh ! Mais voici Jacques ! Comment allez-vous ?

- Bien depuis la dernière fois, s’exclama Mario, poitrine gonflée.

- Dès que j’ai reçu votre texto annonçant votre arrivée je vous ai guettés !

- Comme c’est gentil ! minauda Élise Figini, le visage déformé par la joie.

Ralf Bourbier traversa la rue et avança vers eux les bras ouverts et les embrassa vigoureusement les uns après les autres. Il était né d’une jeune allemande de seize ans et d’un père Bourguignon de soixante ans avant d’être confié à l’assistance publique. Il était entré en prêtrise pour éviter la prison, sous la protection de son prédécesseur, le père Jules Bellechasse. Il avait tout accepté de lui pourvu qu’on oubliât ses crimes. Vols par effraction, entre autres. Il n’y avait pas eu mort d’homme. Il était tout dédouané.  

- Jacques ! dit-il en tenant les bras du jeune homme fermement. C’est un grand jour pour toi ! Comme tes parents doivent être fiers !

- Oui mon père.

Bourbier se tourna vers Georges.

- Vous êtes ?

- Georges Cardel, bonjour mon père.

Ils se serrèrent la main.

- Nous avons fait la route ensemble, précisa Mario.

- Cardel ? Votre nom ne me dit rien. Attendez. Ah oui ! Monseigneur Mouyet m’a appelé pour me parler de vous tantôt.

- Jacques trépigne à l’idée de commencer son année propédeutique, piailla Elise Figini soucieuse de ne pas perdre la pleine attention du prêtre.

L’homme en civil, la cinquantaine, arborait un corps massif mal proportionné. Les épaules étroites et le bassin trop large, la graisse entre ses jambes et ses pieds plats l’obligeaient à marcher en canard. La transpiration s’amassait sous les cales de ses lunettes. Il les retirait souvent pour s’essuyer. Georges remarqua la tenue vestimentaire de madame Figini. Robe grise, col Claudine blanc, cardigan en crochet crème, sandalettes plates en cuir brut. La médaille en or parachevait la panoplie de la none. Les cheveux courts et gris, l’absence de maquillage, la privaient d’une féminité à ses yeux signe de dépravation. Elle maudissait les femmes en talons, jupes fleuries et chevelures légères. L’homme devait la considérer comme une mère, non comme une femme sexy à qui on a envie de faire l’amour. D’ailleurs si on avait pu oublier la façon dont elle avait conçu ses enfants, c’eut été un réel soulagement pour elle. Le couple offrait régulièrement une année à la Sainte Vierge, une année chaste à prier et transcender leurs pulsions en moments de plénitude spirituelle contemplative. Mario, quant à lui, transcendait ses pulsions avec sa collègue de travail, la plantureuse Josette. Elle le faisait jouir comme personne.

D’autres propédeutes commençaient à arriver les uns après les autres. Ils s‘avançaient timidement vers Ralf Bourbier. Il ne leur prêta pas attention.

- Tu sais Jacques, dit-il d’un air inspiré, tes nombreuses retraites chez nous, ou ailleurs, vont te servir plus que jamais. Tu vas en découvrir concrètement les avantages.

- Sans compter ses frères et sœurs dans les ordres ! ajouta Élise Figini pendue au bras du religieux.

- Oui, ma sœur. Votre famille honore notre Église plus que n’importe quelle autre. Nous lui en sommes éternellement reconnaissants. Notre belle institution est fière d’accueillir votre fils comme elle a accueilli son frère en son temps.

Il se tourna vers le bâtiment et le montra d’un geste docte et sûr. Un monastère de centre ville, simple et austère. Les platanes jouaient avec la lumière du soleil. Ils faisaient danser sur la façade les ombres frémissantes de leurs frondaisons frissonnantes.

- Mes chers amis, je vous laisse un instant. Je prépare les prochaines entrées. Les étudiants commencent à arriver. Vous attendez ici ? Nous viendrons vous chercher pour l’accueil.

Georges était impressionné par son autorité. Admiration, fascination ou charisme naturel. Difficile à déterminer à cet instant précis. Ralf Bourbier disait, Mario Figini approuvait, Élise Figini était à deux doigts de tomber en pamoison, Jacques croyait voir Dieu le Père en personne et les autres un maître à penser. Aux yeux de Georges, tous des profils improbables et rien d’autre. De jeunes hommes aux visages poupins, à peine sortis du giron de leur mère. Ces gars-là n'avaient pas beaucoup vécu, sauf peut-être un ou deux. Il le découvrirait plus tard. Georges, à 33 ans, se retrouvait penaud parmi des gamins. Situation singulière. C’est bien je vais pouvoir jouer au grand frère. Il venait de trouver le côté positif de cet étrange panachage. Il décida même de se sentir soulagé de voir cette jeunesse débarquer. Il chassa son inquiétude. Certains avaient trouvé leur vocation très jeune. Même s’il se demandait ce qu’il faisait là. Il était plus vieux, avait subi d’atroces traumatismes, s’était battu pour survivre. Leur apparente insouciance lui sautait au visage, mais lui convenait. La douleur des autres était parfois lourde à porter. Un peu d’innocence le soulagerait le temps du séminaire. Dieu éclata de rire.

- Quoi ? J’ai dit une connerie ? fis-je vexé.

- Non. C’est cette confiance aveugle qui me fait marrer. Façon de parler. Le prêtre Bourbier agit comme un guru, le détenteur d’une vérité qu’il ne consentira à dispenser que si les croyants sont sages et obéissants.

- Un manipulateur ?

- Oui. Je n’ai jamais demandé aux Hommes, pour m’être agréables, de passer des années à étudier ce que je n’ai pas dit ni même pensé. Je le répète : qu’ils fassent le bien et ce sera déjà beaucoup.

Chaque séminariste déposa ses affaires dans sa chambre. Une vieille cellule spartiate au carrelage crissant sous les pas. Georges découvrit qu’il logerait dans l’« aile des chambres en mauvais état ». Les étudiants issus de familles particulièrement engagées dans la vie de l’Église, comprendre généreuses, se voyaient accueillis dans des espaces beaucoup plus confortables et mieux décorés.

- Jeunes gens ! héla le père Bourbier les joues luisantes et grasses. N’oubliez pas de vous rendre au secrétariat pour valider votre entrée au séminaire et signer les papiers d’assurance !

Juste en face de ma chambre tiens ! J’irai quand tout le monde sera passé. Bourbier distribua des dossiers contenant le contrat de la mutuelle santé, le règlement intérieur et le programme du premier trimestre. Georges retrouvait un statut d’étudiant depuis longtemps oublié. La contribution financière de l’évêché à la mutuelle augmentait avec l’ancienneté du séminariste. Bizarre Le risque de maladie augmenterait-il ? Non… Si ça se trouve, ils deviennent dingues…

- Vous toucherez une indemnité de deux cents euros. Vous avez un R.I.B. ?

La secrétaire, une femme sans âge, attendait sa réponse en le regardant par-dessus ses demi-lunes. Une chaîne dorée fixée aux branches les retenait. Les longues racines grises de ses cheveux bouclés juraient avec le brun délavé de ses pointes. Lorsqu’elle lisait un document, elle tripotait son pendentif d’une main nerveuse, une croix en or, fière et ostensiblement portée sur ses vêtements. Teint gris, yeux gris, visage long et fin, peau diaphane, elle rosissait en présence de Georges. Pathétique la lutte de cette féminité étouffée pour exister. Comme si la vie transcendait tout.

- Votre R.I.B. ?

- Oh ! Pardon, excusez-moi. Non, je n’accepte pas l’indemnité. Je vous demande de la partager entre les autres séminaristes. Certains en ont certainement plus besoin que moi. J’ai des revenus confortables par ailleurs.

- Comme vous voudrez, répondit-elle d’une voix blanche.

Elle contrôla une dernière fois les éléments du dossier.

- J’ai votre numéro de sécurité sociale… très bien… Vous signez ici et ce sera parfait.

- Parfait. Si vous avez besoin d’autres renseignements, je suis logé en face de votre bureau.

- La chambre en face ? répéta-t-elle amusée. Ce n’est pas la meilleure.

- Ah ?

- Si vous y êtes bien c’est le principal. Bonne journée monsieur.

Georges sortit du secrétariat comme un écolier du bureau du directeur après un passage de savon bien copieux, son contrat d’assurance maladie dans les mains. L’impression d’être un sale gosse puni et consigné dans la salle au jambon, le mitard redouté de l'école. Il traversa le couloir. Sa chambre lui parut sinistre, tout comme le reste des lieux.

- Bienvenue au séminaire, murmura-t-il pour lui-même.


 

 

 

 

 

 

16

 

 

Alors qu’il se rendait au réfectoire pour son premier repas de séminariste, une grosse voix tonnante l’interpela :

- Monsieur Cardel !

Ralf Bourbier marchait vers lui ventre et bouche en avant.

- Vous avez renoncé à votre indemnisation ?

- Oui mon père, je…

- Et vous avez exigé qu’elle soit reversée à vos camarades ?

- Ce serait une bonne chose. Ils en ont plus besoin que moi, en effet.

- Pour qui vous prenez-vous, monsieur Cardel ?

- Pardon ?

- Qui vous a donné la permission de décider à notre place de ce qu’il convient de faire de l’argent de l’Église que vous méprisez sans vergogne ?

- Je ne méprise pas l’argent de…

- J’aime mieux ça. Vous ne daignez pas accepter cet argent, nous le gardons.

- Dans ce cas je peux le toucher quand même ? J’y ai droit.

- Pour le donner en douce ?

Silence…

- Vous y avez renoncé ? Vous y avez renoncé. C’est un fait. Je ne reviens pas sur votre décision.

- Elle date d’une heure et je reviens dessus étant donné que vous ne reversez pas cet argent aux autres.

- Vous y avez renoncé, c’est terminé. Une décision est une décision. Elle est irrévocable.

- Oui mais …

- Jésus n’est pas mort sur la croix pour rien.

- Pardon ?

- Comment ça pardon ? Vous êtes  au courant que Jésus Christ est mort sur la croix en rémission de nos péchés. Ce n’est pas une raison pour en commettre à tour de bras. L’argent offert ne peut être repris.

- Comme vous voudrez…

- Comme Dieu a décidé mon fils !

Georges retourna dans sa chambre et saisit son ordinateur portable. Cette scène à l'instant n'avait pas de sens. Il écrivit un mail à l’évêque Mouyet :

 

       «  Monseigneur,

       je suis confus. J’aurais souhaité offrir mon indemnité à mes camarades séminaristes. J’ai en effet la chance de gagner ma vie par ailleurs et je souhaite que cet argent leur profite en toute discrétion par une augmentation du montant qui leur est accordé. Votre intercession auprès du Père Bourbier m’aiderait. Je souhaite concrètement venir en aide à mon prochain et votre aide serait la bienvenue car le père Bourbier n’est pas disposé à répondre favorablement à ma demande. 

Avec ma fidélité.

Georges Cardel. »

 

La réponse ne prêta à aucune discussion :

 

       «  Monsieur Cardel,

       J’ai bien lu votre demande. Je n’y donnerai pas de suite favorable. Je vous demande de ne pas vous faire remarquer. Vous êtes au séminaire pour travailler, pas pour faire la charité.

       Monseigneur Mouyet. »

 

Et les salutations distinguées, Ducon ? Plus tard dans la matinée, Ralf Bourbier convoqua Georges dans son bureau.

- Vous êtes séminariste à présent.

- Oui.

- Vous allez me signer une décharge.

- Une décharge à quel titre ?

- Votre héritage.

- Dites-moi ? demanda Georges en prenant le document qu’il lui tendait.

- Vous vous engagez à faire don à l’Église de votre héritage à votre mort.

- Je ne crois pas, non.

- Votre père est chef d’entreprise. Vous êtes issu d’une grande famille d’industriels. La règle est pour tout le monde la même. Signez.

- Non.

- Plait-il ?

- Je suis en procès contre mon père adoptif. Il veut ma peau. Je suis loin d’être certain d’hériter un jour. Je ne signerai rien. Je ne suis même pas sûr de ne pas finir en prison pour un crime que je n’aurai pas commis !

- C’est impossible.

- Si. C’est mon troisième procès. Il veut ma peau, je le répète. Je ne suis pas certain d’hériter avec toutes ses magouilles. Vous ignorez qui il est. C’est un mec du milieu. La mafia si vous préférez. Il invente des preuves, trouve des faux témoins, fait disparaître les gens.

- Je n’aurais jamais cru ! Mais vous, vous avez de l’argent à titre personnel.

- Je ne signerai rien. Je n’ai rien.

- Comme vous voudrez. Vous avez également une mère à ce que je sache. Vous en hériterez. Et puis, en France, on ne peut déshériter ses enfants.

- Joseph Cardel si ! Les juges mangent dans sa main. Il peut tout. Quant à ma mère, elle ne vaut pas mieux que lui. Nous nous sommes quittés fâchés. Elle cramera sa thune avant sa mort. 

- Je ne sais que dire. J’en référerai à l’Archevêque. C’est à vous de trouver une solution. Le règlement est clair. L’Église n’est pas responsable de vos déboires familiaux.

Méchanceté parfaitement assumée ! De la morve sèche dépassait de l’une de ses narines. Ce détail,  épouvantable en soi, pulvérisa la dignité de Ralf Bourbier aux yeux de Georges. Le religieux venait de piétiner la souffrance de mon protégé et son vieux corps offrait par cette petite pépète sournoise la consolation immédiate de cette attaque d’une violence inouïe, indigne d’un religieux. Le sourire gras, les lèvres muettes, il scrutait les traits du jeune homme afin de jauger l’effet de sa tirade abjecte. Georges, lui ne pouvait quitter des yeux « la chose ».

- Quoi ?! s’écria le prêtre poings vissés sur les hanches.

- Rien ! rétorqua Georges dans une joyeuse ardeur retrouvée. Rien mon père !

Il se dirigea vers la porte et, juste avant de sortir, il lança un dernier regard vers Ralf Bourbier. Ce dernier, saisi par la puissance qui s’en dégageait, se dressa et pointa la sortie.

- Rejoignez votre groupe et faites pénitence !

- Je ne signerai pas votre papier mon père et Dieu n’a rien à voir avec ça.

Georges disparut dans le couloir sans refermer la porte derrière lui.

- Sale roumain ! J’aurai le dernier mot ! maugréa le prêtre.


 

 

 

 

 

 

17

 

 

Les quinze jeunes propédeutes étaient rassemblés dans le réfectoire pour leur premier repas. La majorité entre dix-huit et vingt-cinq ans sauf Georges et Samy. Samy venait de l’île de la Réunion. Les traits doux, il noua dès cet instant des liens de vive sympathie avec mon hôte. Ils se placèrent instinctivement l’un à côté de l’autre. Repas frugal pour une ambiance de rentrée des classes. Étrange rappel d’un passé insouciant. Georges avait été étudiant. Il avait déjà vécu cet instant de découverte, de besoin impatient  de convivialité, d’appartenir à un groupe, de s’affranchir de l’autorité parentale, de cette soif d’apprendre pour voler de ses propres ailes. Joseph Cardel les lui avait coupées en plein vol. Il avait dû revendre ses deux entreprises suite à une fuite étrange et inexplicable de ses clients. Son père adoptif les avait effrayés à coup de menaces de mort. Ils avaient préféré aller voir ailleurs et laisser Georges seul face aux charges qui s’accumulaient inexorablement. Sa compagne était morte avec leur enfant à naître. Que savaient-ils de ses souffrances ? À part saturer le repas de ricanements et de vantardises, ils ne s’écoutaient pas, ne partageaient pas, ne regardaient pas. Peut-être l’effervescence des premiers moments ou encore la nécessité de construire la hiérarchie animale. Les dominants et les dominés. La construction de leurs relations futures, eux les chiens de  meute, se décidait à la considération de leur intimité avec le Seigneur. Georges mangeait. Samy mangeait. Etrangers inquiets. Question culture religieuse, ils sont calés. Je vais ramer pour atteindre leur niveau. Le fossé entre les deux réalités, la sienne et la leur, lui éclatait au visage. Samy ne semblait pas concerné, ce qui le rassura.

- En tout cas, moi, je suis allé voir sur le net ce matin, dit Jacques, ivre d’excitation. Georges c’est quelqu’un !

- Ah oui ? s’étonna Christophe, un solide gaillard de vingt-cinq ans.

Paupières plissées, il souriait à Georges entre deux interjections bruyantes.

- Deux masters, chef d’entreprise, élu au syndicat du RSI, gagné trois procès contre la mafia… ouaow quand même, précisa Jacques.

- Dingue ! Ils sont où tes flingues ? le railla Jean-Philippe, jeune loup brun aux dents acérées.

- De quoi tu parles ? s’étonna Georges.

- La mafia.

- Quoi la mafia ?

- Son père adoptif, c’est la mafia.

- C’est bon Jacques. Mon père est un connard. J’ai gagné trois procès contre lui. On passe à autre chose. OK ?

- Ça c’est un vrai mec ! Nous, on est des mioches par rapport à toi, dit Michel, rond, lunettes épaisses, cheveux en broussaille.

- Je suis séminariste comme vous, murmura Georges impatient de mettre un terme à la conversation.

- T’es notre grand frère en somme.

- Si tu veux… Si tu veux…

- Si t’es de la mafia, tu vas nous protéger ! dit Christophe admiratif.

- Alors dis-nous : t’en es ou t’en es pas ?

- T’as déjà tué quelqu’un ? demanda Michel en mordant dans une cuisse de poulet.

- Ça fait quoi ? Il paraît qu’il y en a qui aiment ça !

- Non ! Je n’ai tué personne ! La mafia, je la fuis, s’écria Georges.

- Sérieux ?

- Dommage !

- J’ai trop adoré « Le Parrain ». On aurait pu connaître un vrai parrain de la mafia.

- Ne l’appelle pas trop, Philippe, rétorqua Georges. La mafia c’est comme le diable, à force de l’appeler, elle arrive et pour t’en défaire…Bonne chance ! Excusez-moi les gars. J’ai un coup de fil à passer.

Il se leva et sortit. La conversation se poursuivait à son sujet, comme s’il n’était pas là. On eut dit des gosses le jour de Noël. La mémoire de Georges le projeta hors de la salle, devenue soudain béante et noire. Sicile. 19 ans plus tôt. Il avait 14 ans. Retour dans la villa de Joseph Cardel. Mille mètres carrés construits sur un rocher surplombant un long ruban de sable. Le sang du garçon lui brûlait le visage. Dans le prolongement du canon du Magnum qu'il tenait fermement à deux mains, chien levé, un homme aux yeux cerclés d'hématomes, les joues tuméfiées. Les larges baies vitrées reflétaient la scène. La mer ponctuait le calme de la nuit de son murmure rageur.

- Tire, imbécile ! Tire !

Georges avait baissé son arme, aveuglé par une transpiration irritante.

- Qu'est-ce que tu fais ? Tire bon Dieu ou c'est moi qui te bute !

L'homme avait cessé d'implorer la pitié de Joseph. Joseph avait décrété qu'il avait merdé alors il avait merdé. Il avait oublié un pain de coke dans le dernier chargement. Joseph avait ordonné la fouille du yacht et on avait retrouvé la came dans la cabine du petit personnel de bord. Le gars n'y était pour rien : c'était une supercherie organisée par le vieux mafieux dans le but d'organiser un pseudo règlement de compte spectaculaire. Une façon à lui de dissuader ses hommes de main de le trahir. Ce n'était pas la première fois. En général, il en profitait pour faire son show en présence d'un juge, d'un préfet, d'un procureur pour leur faire passer le même message. Il rappelait ainsi à tous qu'il était au-dessus des lois, qu'il était la loi. Aucune échappatoire. Georges avait tenté de négocier. 14 ans, merde. Il attendait autre chose de la part de son père adoptif. Alors qu'il tenait à nouveau en joue le pauvre gars, un visage apparut dans les reflets de la baie vitrée face à lui. Il avait reconnu cette silhouette trop familière à ses yeux : le démon de ses nuits depuis toujours. La créature avait quitté le verre et fondu sur Joseph. Elle avait pris corps. La prunelle noire, le visage difforme, il avait vociféré d'une voix infernale :

- Tire espèce de Roumain de merde !

Ne pouvant y échapper, Georges avait ajusté l'homme au niveau de ses jambes puis avait tiré. Le recul l'avait projeté en arrière. Il était tombé lourdement sur les fesses provoquant l'hilarité de son père. L'homme avait gémi. Aucun bruit de chute de cadavre n'avait alerté le jeune garçon. La mort puis l'effondrement d'un corps, puis le silence, composent un enchaînement sonore qu'il ne connaissait que trop bien. Une égratignure. Une simple égratignure. Il n'avait que légèrement touché la jambe gauche du matelot. Le démon, fou de rage, lui avait asséné un coup au visage.

- Fils de merde !

Puis il lui avait arraché des mains le Magnum encore brûlant. L'homme, terrifié, avait tenté de fuir. En vain. Joseph, avec une déconcertante habileté, l'avait ajusté. Le canon avait craché son projectile pour la seconde fois et l'avait atteint en pleine tête. Joseph avait salué d'un coup de menton sa propre performance, puis avait pointé l'arme en direction de Georges.

- Toi, t'as intérêt à te reprendre si tu ne veux pas finir comme lui.

Les hommes de main avaient emporté le cadavre jusqu'à la chambre froide. Il serait traité le lendemain par simple dissolution et évacuation par les canalisations. Une façon rare de traiter les cadavres. Joseph préférait l'inclusion dans le béton des fondations d'immeubles sur ses chantiers de construction, ou alors le traitement par voie d'équarrissage. Il connaissait du monde et avait investi dans un abattoir à l'instar de ses pairs.

Dieu patientait adossé au chambranle de la porte. Il frappa des mains en signe de félicitations. Nul ne pouvait le voir à part moi. Je sortis du corps de Georges.

- Impressionnant, n’est-ce pas ?

- Tu l’as dit, ministre.

- Nous avons bien entendu ?

- Je le crains. Cette attirance morbide pour le mal de jeunes gens censés être pleins d’amour pour leur prochain est un problème.

- Au point d’être déçus que Georges n’ait tué personne !

- Les élèves de l’école de Dieu veulent du sang, de la drogue et du viol ! Ben voyons ! Et l’Église arrive à faire croire au monde qu’elle forme des âmes innocentes et pures : escroquerie.

- Je n’ai pas de mots…

- Ce goût pour le mal assumé révèle sans l’ombre d’un doute que c’est bien le mal qui règne en ces lieux.

- Je te le confirme. C’est pour moi, ton ministre dans la chair, très difficile à supporter. Heureusement, Georges est un hôte agréable.

- J'ai bien choisi ! 

- Il est persuadé d’avoir trouvé une piste sérieuse et sereine pour son avenir, malgré tout ce qu’il a vécu au contact des religieux.

- Laisse faire, ministre. Laisse-le vivre son expérience. Il doit aller au bout de son choix.

- J’y retourne.

- C’est ça. Je garde un œil sur vous deux.

- Merci ! Trop aimable !

- Courage, ministre.

Georges retrouva ses camarades à l’occasion de la première réunion avec l'ensemble des prêtres en début d’après midi. Les regards indifférents et les vantardises avaient repris leur cours comme si de rien n’était. Les séminaristes rêvaient de sainteté, comme un enfant la veille de Noël attend son jouet à la mode tant attendu. Ils étaient certains d’être au bon endroit pour recevoir cette sainteté qu’ils méritaient assurément. La fascination pour Georges s’était totalement dissoute dans le néant. Il n’avait tué personne. Son aura maléfique évanouie avec l’espoir de détails croustillants à souhait. Georges ne recherchait pas la popularité. Il se plaça à l’écart dans l’attente du top départ.

- Je peux ?

Samy lui souriait, une main sur le dossier de la chaise voisine. Georges l’invita d’un signe de la main.

- Tu as bien fait de partir tout à l’heure.

- Quand ?

- Au repas. La conversation au sujet de la mafia et tout le reste.

- Peut-être bien oui.

- Je sais qui tu es. Tu n’es pas comme les autres, souffla Samy penché sur l’épaule de Georges.

- Ah ?

- Moi aussi j’ai souffert dans ma vie. On se reconnaît entre nous. Je te raconterai d’autres choses sur moi quand on se connaîtra mieux.

- D’accord.

- J’ai une mère très spéciale. C’est à cause d’elle si je suis ici. Je suis docteur en maths alors …

- Docteur ? Impressionnant ! Bravo.

- Merci. Pourtant je suis au séminaire. Comme toi. Je ne suis pas très à l’aise, mais je n’ai pas trouvé d’autre solution.

- Tu me raconteras…

- Oui. Plus tard. Pas ici. Heureux de faire ta connaissance, Georges.

- Pareillement, Samy.

Chacun se présenta. Ils se connaissaient tous et ne tarissaient pas de marques de familiarité, soucieux de leur image, gavés de l’étrange orgueil de montrer qu’ils avaient leurs entrées au séminaire. Georges se sentait seul. Il ne donna pas son avis. On ne le lui demanda pas non plus d'ailleurs. Ils m’écraseraient bien la gueule sur la moquette à présent. Décidément, leur admiration est vite passée. C’est marrant. 

L’archevêque Dumoulin avait fait le déplacement. Il souhaitait donner à cette première réunion le prestige nécessaire à l’incarnation du personnage par ces jeunes propédeutes. Pour lui, un homme d’Église ça se formait, ça se forgeait, ça se dressait. Il devait rentrer dans les rangs. L’Église se chargeait de couper tout ce qui dépassait. L’image première était essentielle : il choisit de se montrer accessible à la nuée, l’homme de la situation en cas de problème.

Petite parenthèse. Pascal Dumoulin attira mon attention. Voici ce que je découvris non sans une certaine surprise. Décoiffant !  

Pascal Dumoulin, fils unique d’un couple de bouchers, voulait devenir cardinal. C’est tout ce qui l’intéressait. Cardinal et rien d’autre. Il avait beaucoup lu. Il se dégageait souvent de la présence des cardinaux dans les romans une autorité trouble, un charisme en mi-teinte qui le fascinaient. Loin de s’encombrer de la contrainte du célibat, ces hommes bénéficiaient d’une ligne directe avec le bon Dieu, bien pratique en toutes circonstances. Une photo de lui inondait le réfectoire de son aura. Apparence chaleureuse. Une équerre et un compas sur sa crosse. Ce détail étonnant, mais pour beaucoup insignifiant, n’avait pas échappé à Georges. Pourtant Pascal Dumoulin criait à qui voulait l'entendre l’impossibilité de concilier Église et franc-maçonnerie. Alerte rouge. L’homme présentait à coups de grands gestes théâtraux le programme de l’année propédeutique. Georges, la photo du réfectoire en tête, se demandait à quoi ressemblait l’envers de ce décor.

Dieu et moi le connaissions, l'archevêque. Un grand dépressif devant l'Éternel. Il n'avait pas trouvé le bonheur dans le sacerdoce. Il n'avait jamais rencontré Jésus comme il l'avait espéré. Jésus ne voulait tout simplement pas de lui. Ses épisodes de grand désespoir n'étaient pas passés inaperçus au séminaire. Il était devenu l'objet de moqueries de la part des prêtres, trop contents de voir cet homme, orné d'un pouvoir et d'une autorité inutiles et hors de leur portée, se vautrer dans l'accablement. Dumoulin avait trouvé refuge au sein d'une trouble confrérie. Sa faiblesse à fleur de peau avait fait de lui un appât trop facile à saisir. Il ne caressait qu'un rêve : devenir Cardinal au Vatican. Toute une vie dédiée. Il n'était qu'archevêque. Archevêque. Tant de sacrifices pour en arriver là. Même une huître avait plus d'aura que lui. Ses larmes n'y changeaient rien. Elles nourrissaient les esprits salaces, témoins de choix de son échec personnel provoqué et inspiré par un orgueil inique. Dumoulin trimballait le poids du monde sur ses épaules avec ostentation, espérant susciter pitié et admiration. Il se voulait autant éprouvé que le Christ sur sa croix. Que dire ? Dieu s'approcha de Dumoulin et murmura à son oreille :

- Tu n'es qu'un bouffon et le Ciel te traitera comme tel le moment venu.

L'archevêque, saisi par une douleur intense dans le tympan, enfouit son auriculaire dans le conduit auditif et tisonna, tisonna, tisonna tant qu'un mince filet écarlate s'en écoula.

- Messieurs, dit-il après un raclement de gorge sonore, vos journées seront désormais consacrées à l’Église et rien qu’à l’Église. Lever 6H30 coucher 21H. Vous êtes des hommes d’Église. Je vous le rappelle, car bon nombre d’entre vous ont consacré du temps aux œuvres de notre ordre, ils le savent déjà. Je vous rappelle donc qu’un bon séminariste doit se sentir sur le fil. 

Il marqua une pause, simula la réflexion avant de poursuivre.

- Le séminariste doit être mis en danger pour pouvoir en permanence répondre aux exigences de Dieu. Nous vous mettrons en danger pour vous aider à puiser en vous le discernement. Trouver Dieu est une souffrance. Le Christ a souffert. Vous souffrirez. Vous en serez heureux car vous trouverez Dieu à cette seule condition !

Georges se mit à tousser. Il toussa si fort qu’il dût quitter la salle de réunion. Il se réfugia au réfectoire attenant, nauséeux. Le souffle lui revint peu à peu. Un choc violent, invisible, venait de lui être asséné dans les côtes. Il palpa la zone douloureuse en déambulant au hasard. Il s’arrêta devant le portrait photo de l’archevêque. La vache ! La franc-maçonnerie est partout !

Dieu s’était assis sur une table, la tête dans le creux de ses épaules, jambes pendantes. Il observait Georges d’un air dépité.

- Allez ministre. Sors de son corps. On a à parler.

J’obtempérai.

- Je sais ce que tu penses, fis-je.

- Quoi ?

- La franc-maçonnerie est partout.

- C’est Georges qui l’a pensé. Pas moi.

- Il a raison, non ?

- Les symboles sont sur la crosse de cet archevêque, oui. Leur présence sur cette crosse combinée à ce mode de pensée improbable de Bourbier révèle la personnalisation que font de faux croyants de l’héritage du Christ.

- C'est-à-dire ?

Dieu s’approcha de Georges et regarda le portrait à ses côtés.

- Eh bien, ça veut tout simplement dire qu’il substituent les lois du Ciel à leurs propres lois. Ils veulent imposer leurs lois fabriquées de toutes pièces sans mon accord à des hommes et des femmes qu’ils jugent inférieurs par leurs pensées et par leur condition sociale.

- J’ai en effet constaté ce mépris chez ces hommes.

- Un archevêque inscrit sur sa crosse le symbole de l’équerre et du compas, cet homme entremêle alors volontairement les notions de fils de Dieu et de fils de l’Homme.

- Ce sont des notions différentes ! acquiesçai-je.

- Ce sont deux notions totalement opposées ! Elles sont volontairement confondues dans la Bible. Le fils de Dieu est la créature originelle, le fils de l’Homme est la créature que l’Homme a réussi à créer en volant des savoirs qui appartiennent aux dieux, au Ciel. Sur cette crosse, tout le symbole du péché originel est représenté. L’Homme a accepté le feu volé par Prométhée aux Dieux. 

- L’homme a simplement oublié que ce feu le consumerait entièrement.

- Oui, cher ministre. De plus, les dieux accordent aux hommes et femmes méritants ce qu’ils ont besoin de savoir. Ce n’est pas aux hommes et aux femmes d’aller forcer les portes closes derrière lesquelles sont gardés les savoirs anciens.

- Combien de fois avons-nous dû demander des comptes aux curieux ?

- Tu as raison. Mon Conseil dont tu fais partie et moi-même établissons depuis des temps immémoriaux des règles qui ne peuvent être changées car elles sont justes et ont fait la preuve de leur force, de leur valeur.

- Absolument !

- Seul l’Homme réfractaire aux règles intangibles du Ciel va se risquer à intégrer les organisations humaines dont les savoirs volés ont eu durant un temps un certain effet. Au final ces organisations consument toujours les âmes des aventuriers indésirables et trop curieux. Je ne demande rien d’autre aux Hommes que d’agir pour le bien tout au long de leur vie. J’ai toujours sanctionné lourdement la gnose consistant à faire de l’Homme de savoir un Homme supérieur aux autres. Ce n’est pas à l’Homme de juger la valeur de ses pairs. C’est le Ciel qui nomme les rois.

- Ça fait longtemps que tu n’en as nommé aucun.

- Je réfléchis, ministre. Je réfléchis. Je quitte cette pièce. La vision de cet homme soi-disant de Dieu à la crosse impie me rend malade. Éloigne Georges de cet endroit. Tu veux ? Inutile de le laisser s’en nourrir.

- ­­D’accord.

 

La réunion terminée. Les étudiants furent invités à gagner la chapelle publique pour la première messe. Georges s’installa le plus à l’écart possible. Il voulait observer le déroulé de l’office sereinement. L’autel, recouvert d’un lai de lin brodé, était fendu en son centre sur toute la hauteur. L’archevêque Duchemin, flanqué de Bourbier entama la lecture d’un passage de l’évangile. En haut du mur, derrière eux, une lucarne. Un rai de lumière inondait leur crâne et leur visage de sorte que leurs traits avaient totalement disparu. Deux masques effrayants, des regards noirs sans clarté, deux bouches béantes et affreuses. Transportés par la vigueur de leur conviction, leurs voix s’en étaient mutées en d’étranges psalmodies monocordes. L’évangile selon Saint-Matthieu transperça le cœur de Georges. Seuls les chants entonnés par Samy, Sauveur et Laurent, le guitariste du groupe, purent le soulager.    Beaucoup de joie. Les trois martiniquais enchaînaient avec talent les gospels sans se soucier du programme liturgique. Bourbier et Duchemin, en un personnage indistinct, souriaient, un jus de larmes dégoulinant sur leurs joues, leur visage délicieusement inondé d'une volupté impudente et criarde. Ils étaient ailleurs, plongés dans une transe étrange. Autour d'eux, la joie et l'allégresse.

Les propédeutes, imbibés de belle humeur jusqu'à la moelle de leurs os, quittèrent la chapelle, l'office une fois terminé. Visages épanouis. Crétinisme béat. Cette béatitude se prolongea jusqu'au repas. Georges était heureux. La vie était belle finalement.  9H30 au lit. Le lendemain commençait sa première journée de cours en tant que séminariste.

 

 

 

 

 

18

 

 

6H30 les laudes dans la chapelle publique plongée dans la pénombre. Chacun voulut arriver en premier pour montrer au père supérieur sa ponctualité exemplaire. Il en serait ainsi durant tout le séminaire. Durant plus d’une heure, prières en silence. Chacun était libre de penser et de prier comme il le souhaitait. En réalité, tout le monde roupillait. Des ronflements poussèrent Ralf Bourbier hors de ses gonds.

Pendant ce temps, Georges questionnait Dieu. Il voulait comprendre le sens de ces prières, de ces fins de nuits dans une chapelle obscure. Son âme ne pouvait s’élever. Comme aux carmes, une profonde tristesse teintée de détresse montait en lui. Pourquoi se fâcher contre des jeunes gens endormis alors que les conditions de cet endormissement irrépressible étaient volontairement rassemblées. Une volonté d’humilier ? Étrange. Le menton enfoncé dans le col de sa chemise, Georges observait avec consternation. Son voisin endormi aspirait l’air bruyamment pas le nez. Le tintement de clochettes tristes sonna la fin de la séance. Les séminaristes sortirent groggy, comme d’une profonde léthargie, mais fiers d’avoir accompli ce saint acte du quotidien.

- Ça n’a pas de sens, murmura Georges pour lui-même.

- Quoi ?

Christophe ricanait.

- Tu parles tout seul mon vieux ?

- Je parle à Dieu.

- T’es déjà en ligne directe avec le Seigneur. Tu ne te mouches pas du pied.

- Je plaisante. Je finissais ma prière.

- Je ne connais pas de prière qui se termine par « ça n’a pas de sens. »

- Prière libre, c’est prière libre ! 

- OK, OK, pas la peine de t’énerver. C’est toi qui choisis de mal prendre les choses. Je m’en fiche après tout. Moi, je fais exactement ce que Père Bourbier  me demande.

- Et moi je me secoue les boules cosmiques peut-être ?

Les lèvres muettes, Christophe parla avec ses yeux. On y trouva un mélange de stupeur, de mépris et de dégoût. Georges venait de lui manquer de respect, à lui et au père Bourbier par la même occasion. Intolérable. Il s'en souviendrait au moment opportun.

La troupe gagna le réfectoire pour le petit déjeuner. Samy avait mal dormi.

- Je ne t’ai pas vu aux laudes sinon je me serais joint à toi, dit-il à Georges.

- On n’y voyait rien.

- Ma peau noire ne t’a pas aidé !

Ils rirent. Leur complicité naissante crispait déjà les autres séminaristes. Le repas se déroula dans le calme, puis ils gagnèrent la salle de cours. Une salle de classe normale sous le regard du Christ sur sa croix. Des photos du Pape et des scènes bibliques ornaient les murs jaunis. Vingt-cinq places. Un tableau. Un bureau. L’instructeur, un jeune prêtre filiforme, fit son apparition.

- Bonjour messieurs. Je suis le père Emmanuel Clipet. Bienvenue pour votre premier cours de théologie. Sur votre table une fiche identité que vous me remplirez pour demain, ainsi je vous connaîtrai mieux. N’hésitez pas à développer la rubrique « ma perception du monde ». Je saurai ainsi comment orienter mes cours afin de vous donner la meilleure instruction possible pour faire de vous des hommes d’Église d’exception !

Vague de rires. Autosatisfaction.

- Nous allons entrer dans le vif du sujet. Vous avez tous devant vous la Sainte Bible, dit-il en effectuant une révérence. Nous allons commencer par un extrait du Livre de l’Apocalypse chapitre 3 verset 20. Ce sera une courte lecture riche de sens vous verrez !

Il se racla la gorge pour s’éclaircir la voix et lut sur un ton de circonstance.

- Jésus dit : « Voici que je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui ; je prendrai mon repas avec lui, et lui avec moi. »

Explication de texte en français courant.

- Quand le Christ se présente à nous, il faut savoir le recevoir, se risqua Christophe.

- Ouiiiiii ! répondit le père Clipet, le corps pris d’une étrange ondulation.

- Il faut se tenir prêt à l’accueillir, compléta Philippe.

- Mais certainement jeune homme, vous êtes sur la bonne voie !

- Je ne crois pas ! intervint Georges. Ce n’est pas au Christ de venir à nous, mais à nous d’aller vers lui.

- Pardon ? s’offusqua Clipet.

- Oui. Je ne vois pas pourquoi Jésus viendrait frapper à notre porte. C’est à nous de faire la démarche vers lui en lui montrant notre foi. Pas l’inverse.

- Je ne crois pas ce que j’entends ! Vous ne comprenez rien !

- Pourtant c’est logique.

- Vous vous opposez à la Bible et vous faites le séminaire ?

- Si ce qui est écrit est faux, je ne vois pas pourquoi je serais d’accord.

- Pour qui vous prenez-vous ? D’ailleurs comment vous appelez-vous ?

Ça sentait le rapport au père supérieur. Georges commençait à comprendre leur mode de fonctionnement.

- Georges Cardel, mon père.

- Eh bien, Georges Cardel, je ne vois pas ce que vous faites ici. La Bible est un texte saint. Vous ne pouvez vous y opposer.

- C’est comme ça que Luther s’est fait virer.

- Comment ?

- Non rien…

Luther et Calvin ont rudement bien fait de se barrer. Les curés sont vraiment des connards.

- Verset 21, poursuivit le curé avec rage : « Le vainqueur, je lui donnerai de siéger avec moi sur mon Trône, comme moi-même, après ma victoire, j’ai siégé avec mon père sur son Trône. » Qu’avez-vous à dire à ce sujet vous qui savez tout ?!

- Je ne savais pas que c’était une course vers le trône. Qui peut prétendre être roi à la place de Dieu ?

- Il ne s’agit pas de prendre la place de Dieu, mais de résider à ses côtés.

- Je croyais que le Christ s’était sacrifié pour tous nous sauver. Cette compétition sert à quoi ? Dans quel but ? On ne peut pas dire d’un côté que l’Homme n’a rien à faire parce qu’il est sauvé et ensuite dire qu’il doit se battre pour acquérir un trône. C’est un non sens. L’homme ne doit-il pas être jugé sur la valeur de son cœur ? En aucun cas il ne peut égaler Dieu. C’est une hérésie si on en croit les canons de l’Église. Vous me demandez donc d’accepter d’admettre une hérésie ici au séminaire, à l’école de Dieu.

- Il s’agit de la Bible ! La parole de Jésus !

- Pas certain qu’il ait dit des conneries pareilles.

- Deux mille ans de transmission d’un savoir spirituel. Vous piétinez le savoir le plus sage qui soit ! Vous piétinez la Bible ! Je demanderai au père Bourbier qu’il vous entende en confession ! Vous ferez pénitence en espérant vous revoir dans de meilleures dispositions lors de mon prochain cours. Il me serait fâcheux de prendre les sanctions qui s’imposent et risqueraient de compromettre votre projet d’étude.

Georges resterait muet durant le cours suivant et tous les autres. Il garderait pour lui ses analyses, ses ressentis, conscient de leur opposition totale avec l’enseignement dispensé devant lui chaque jour. Ces cours de théologie sont grotesques. Aucune consistance. Rien.

Lecture de la Bible. Explication de la Bible selon le Vatican. Elles n’avaient aucun sens théologique ou réel humain. Je vivais le désespoir de Georges. Rien ne le rassurait. Rien ne lui indiquait la façon de trouver Dieu. Il semblait absent des lieux alors que son nom était sur toutes les lèvres.

- Ça va ministre ? Je te sens perturbé.

Dieu venait souvent en salle de cours depuis des lustres. Il s’intéressait à la façon dont son message était interprété.  

- Oui. On en serait pour moins. Georges est au bord de l’implosion.

- Pourquoi selon toi ?

- Les cours lui sont insupportables. Celui-ci par exemple.

- Raconte que je rigole un peu.

- Le prêtre Emmanuel Clipet est en train de parler de Saint-Paul. Georges ne comprend pas comment un préfet romain qui a ordonné le génocide des premiers chrétiens soit béatifié par l’Église. Écoute ça, tu ne vas pas être déçu…

Georges regardait le religieux d’un air médusé. Son corps lui faisait mal comme si une petite flèche le traversait à chacun de ses mots.

- Quand on s’excuse des fautes, Dieu pardonne, déclara Emmanuel Clipet index en l’air.

- Pardon mon père, mais j’ai une question.

- Monsieur Cardel. Des jours et des jours sans vous entendre et Saint-Paul vous réveille ?

- Comment Dieu dans son infinie sagesse peut-il pardonner des massacres ?

- Dieu peut tout. Il est miséricorde.

- Et ça suffit ?

- Evidemment !

- Ah…

- Un problème monsieur Cardel ?

- Non, j’ai fait pénitence. Je suis d’accord avec toute la Bible, mentit Georges. Mais il y a quand même des trucs que je ne comprends pas. Je ne conteste pas, mon père, mais je ne comprends pas.

- Je vous écoute ! lança Emmanuel Clipet, prêt à en découdre.

- C’est comme les quarante jours dans le désert avant Pâques : ils sont expliqués différemment par les juifs, les protestants, les orthodoxes ou les catholiques. Ils présentent tous leur version des faits, alors que personne ne sait ce qui s’est passé à l’époque. Les juifs se sont réfugiés dans le désert, Jésus s’y est réfugié lui aussi. Ça sent la répétition montée de toute pièce sans intérêt théologique. Pâques et son cérémonial n’ont pas de sens : chaque jour qui se lève révèle le fait que nous existons. Cela ne peut pas être un jour dans l’année fabriqué pour la circonstance. En plus, si ça se trouve, le Christ n’est jamais mort sur la croix. Il n’est peut-être jamais ressuscité. Jésus a bien existé, c’est certain. Moi je crois qu'en réalité il a fait son job d’enseignement, puis il est reparti. J’ai le sentiment que la crucifixion n’a jamais eu lieu. La preuve : on n’a jamais retrouvé le corps physique du Christ. On a retrouvé le corps de saints du début du christianisme mais pas le sien. On a retrouvé le corps de Saint-Paul mais pas celui de Jésus. Vous ne trouvez pas cela étrange ?

On aurait dit que toute vie venait de quitter le religieux. Georges avait provoqué une fracture dans son continuum espace-temps bidimensionnel et le pauvre homme avait tout simplement disjoncté.

- Heu… oui mais non. Vous venez de me dire quoi là ? Je n'ai pas bien saisi le sens de votre blabla.

Consternation générale.

- Que je me posais des questions pour trouver Dieu. Mes questions, je vous les pose.

- Eh bien voilà ! Continuez comme ça !

- Oui mais, et pour Pâques ? demanda Philippe visiblement troublé par la tirade de Georges.

- Comment ça, Pâques ?

- Georges a dit que c’était un non sens.

- Un non-sens, Pâques ? Non mais c’est votre camarade qui se pose trop de questions ! Pâques est un moment crucial dans la vie de Jésus. Ce n’est pas un sale roumain égaré sur le chemin vers Dieu qui va remettre cela en question. Le corps du Christ n’a jamais été retrouvé car il en a eu besoin pour sa résurrection. Il est monté au Ciel avec pour siéger sur le trône aux côtés de son Père, notre Seigneur tout-puissant. Passons au sujet suivant voulez-vous ?

Georges entendit l’insulte « sale roumain » sans réagir. La pseudo-gentillesse du prêtre venait d'être sortie, pressée, tel le pu, de son furoncle. Cela lui suffisait. Il savait désormais à qui il avait réellement affaire.

- Il dit aussi que la crucifixion n’a jamais eu lieu, insista Christophe.

- Bien sûr ! Votre camarade se pose des questions et vous remettez les évangiles en cause. Bravo. C’est l’archevêque qui va être content !

- Mais non mon père ! Nous on est d’accord avec la Bible.

- À la bonne heure ! Monsieur Cardel, je ne veux pas savoir ce qu’il se passe dans votre esprit. Cela ne doit pas être très joli. Dieu éprouve ceux qu’il aime, vous semblez très détendu avec les principes d’une Sainte Église que vous prétendez vouloir intégrer. À votre place, je ferais une sévère introspection pour chasser de votre être, selon toutes apparences bien malmené, les salissures laissées à l’abandon. La paresse n’a jamais conduit au salut !

Dieu demeura interdit face à la stupidité du prêtre. Il s’approcha d’Emmanuel Clipet et le détailla avec curiosité amusée.

- Cet homme est à côté de la plaque, constata-t-il. J'en suis bouche bée.

- On dirait, en effet.

- Le Christ a été tué symboliquement par des Hommes qui me rejetaient. Sa mort a été inventée de toutes pièces dans les trois premiers siècles du christianisme pour faire peur à l’Homme qui voulait croire en Dieu. Le mal ne voulait pas qu'il commence à regarder le Ciel. Il fallait lui imposer un traumatisme suffisamment important pour le marquer à jamais et lui faire sous-entendre que se tourner vers moi induisait systématiquement une grande souffrance.

- « Vous voyez comment on finit quand on veut croire en Dieu ? ». C'est un peu le principe.

- C’est exactement ça. D'ailleurs, le Vatican défendra l'idée que la souffrance permet de se rapprocher de moi. Connerie ! En mon nom de surcroît. Ils ont amassé de l'or pendant ce temps ! Un or collecté en instillant la peur dans l'âme des croyants sincères. J’ai laissé aux Hommes cette croyance voulue par le mal, car l’Homme au cœur pur sait instinctivement que tout ceci est grotesque. Un dieu d'amour ne peut exiger l'exaltation par la douleur. Seul le diable l'exige. Les deux mille ans de livres produits par l’Église sont deux mille ans de mensonges. Lorsque l'Homme s'en rendra compte, il n'aura plus que ses yeux pour pleurer car le mal gagne du terrain en semant dans les esprit un tissu de mensonges propices à son avènement. Que croient-ils ? Qu'ils auront une part de son gâteau ? Laisse-moi rire. Ils vont tomber de haut et je ne serai pas là pour les sauver.

- Jésus ne s’est pas sacrifié pour des Hommes sans cœur ni foi.

- En effet. Je lui avais confié une mission : rappeler à l’Homme qu’il n’est rien sans le Ciel. J’ai voulu expliquer au peuple juif qu'il y avait certainement une autre façon de m'aimer. Quant aux chrétiens ils n'entendent pas que jamais le père que je suis n’aurait pu laisser son fils se faire torturer comme ils l'affirment. C'est un non sens.

- L’Église prend plaisir à voir dans le mal une bénédiction, ajoutai-je.

- Ce qui est un non sens pour les règles qui sont les miennes. On juge un arbre à ses fruits. Les fruits pourris que présentent les croyants à travers le monde ne viennent pas de mon arbre. L’Arbre de la Connaissance n’est pas au Paradis. Il existe réellement, mais il se trouve en enfer. Il est la tentation que le diable utilise pour promettre à l’Homme ignorant la possibilité de s’affranchir de Dieu, de devenir immortel en dehors des règles du Ciel. Les règles du Ciel pourtant sont simples. L'Église les a rendues complexes, hors de portée du tout-un-chacun. La seule connaissance que l’Homme a besoin de posséder, c’est de savoir que la vie ne lui appartient pas et ne lui appartiendra jamais. L’Homme n’a pas été créé par le Conseil Divin que je préside pour venir troubler les projets établis pour la vie présente partout à travers l’univers. L’Homme n’est qu’une partie de ce tout et uniquement une partie. Il n'est pas la raison de ce tout. Il n'est personne. Il n'est pas rien non plus. C'est un grain de sable dans un désert. Il ne doit pas pour autant entrer en dépression en sachant cela. Ce serait inutile. Il peut être heureux en se sachant fragile et inattendu. Il n'a pas d'efforts à produire, ni de comédie à faire. Il doit puiser son bonheur dans cette seule simplicité et se réjouir que je n'exige rien de plus que cela de lui. Si les religieux ou les maîtres de groupes obscures laissent entendre le contraire et le persuade, je ne les sauverai pas car le grain doit être séparé de l'ivraie. Je ne rejette aucune hiérarchie religieuse, puisque je n'en reconnais aucune. Qu'ils n'aillent pas chercher ailleurs une vérité secrète, les bouddhas par exemple ne sont pas les receveurs de l'âme divine. Ils ont été choisis mathématiquement selon des critères que je n'ai pas fixés. J'ai pour autant une certaine tendresse pour leur attachement à la Nature, mais il ne fait pas d'eux des dieux incarnés. 

- Comme je suis d'accord avec toi !

- L'obsession des mafias de la Terre entière, qu'elle soient colombiennes, siciliennes ou russes pour la Vierge, ne fait pas de leurs membres des hommes d'honneurs auxquels le Ciel pardonnerait tout. Je ne pardonne jamais à un homme ou une femme qui tue, viole ou vole. Je pardonne uniquement les crimes d'honneur de ceux qui tuent ceux qui ont tué leurs proches. L'Homme ne comprend pas ce que je lui explique pourtant clairement.

- Il va bien falloir qu’il le comprenne.

- Pas gagné.

- Ce n’est pas mon problème, mais le sien…

- Tu as raison.

- Comme d’hab’ cher Ministre. Alors, accompagnons Georges à la messe dans leur sous-sol pourri. On va encore se marrer tiens !


 

 

 

 

 

 

19

 

 

La formation du séminariste ne se limitait pas à la théologie théorique. Chaque matin, il apprenait à faire la messe. Les élèves se retrouvaient dans la pénombre inconfortable de la petite chapelle de fortune installée dans un réfectoire aveugle en sous sol. Un espace sans fenêtres, saturé de salpêtre. Une atmosphère étouffante. Un lieu étonnant pour apprendre à communier. Un vague parfum d’encens flirtait avec le moisi de la moquette brune. En totale opposition avec la chapelle publique, il flottait en ces lieux une atmosphère empuantie et lourde. Autre ambiance de cette salle béante et noire comme les coulisses d’une pièce de théâtre, malsaine et mal écrite, répétée à l’infini sans raison précise. Simplement parce que d’autres l’ont fait avant sans poser de questions. Une chapelle au plafond bas. Des marches bétonnées. Des néons diffusaient leur lumière glabre sur l'auditoire. L’autel en bois verni d'un autre âge trônait au fond de la pièce, seul et unique support offert aux rares représentations religieuses.

Ralf Bourbier les prévint : pas de guitare, pas de chants « olé, olé » !

- Un peu de tenue messieurs, vous n’êtes pas au séminaire pour rigoler ! 

Georges se montra maladroit dès les premières minutes de son apprentissage pratique. Cette maladresse n'allait jamais le quitter durant son séjour, comme si son corps ne voulait pas accomplir ces gestes insensés. L’atmosphère empesée lui vrillait l’estomac. Il luttait pour retenir un petit-déjeuner prêt à se faire la malle. L’absence de sortie de secours, d’aération, l’inconfort de la situation mobilisaient son attention au détriment du rituel. La chapelle d’étude, comme le père Bourbier l’appelait, permettait l’apprentissage du rituel dans le plus grand secret. Il aimait cette notion de secret. Le propédeute intégrait ainsi la valeur indiscutable des notions inculquées en ce lieu improbable. Le secret marquait une science. Leur accès à cette science marquait les jeunes étudiants. S’il y avait secret, il y avait mystère, il y avait Dieu, pour eux les élus. Alors qu’ils étaient ravis de cet accès à la connaissance interdite et réservée aux plus méritants, Georges, lui, souffrait dans son corps et dans son esprit. Que vient faire Dieu dans cet endroit infect ?

Le père Bourbier procéda à la lecture du jour. Il choisit un passage de l’Évangile.

- Lettre de Saint-Paul apôtre aux Corinthiens, annonça-t-il. « J’aurais beau parler toutes les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante. J’aurais beau être prophète, avoir toute la science des mystères, toute la connaissance de Dieu, j’aurais beau avoir toute la foi jusqu’à transporter des montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien. [ …] L’amour prend patience ; l’amour rend service ; l’amour ne jalouse pas ; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil. […] il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout. L’amour ne passera jamais. Les prophéties seront dépassées, le don des langues cessera, la connaissance actuelle sera dépassée. »

Il s'éclaircit la voix avant d'asséner la conclusion.

- « [ …]Quand viendra l’achèvement, ce qui est partiel sera dépassé. »

Lecture achevée, il leva la tête et ausculta son auditoire avec un regard sans lumière. Georges sursauta de saisissement. Joseph ! Cette même lueur glauque dans les prunelles ! Pourquoi ? Pourquoi retrouvait-il ici les acteurs des pantomimes passées. Cet endroit n'était-i pas dédié à Dieu ? L'ombre de la pièce vibrait désormais sur les visages. Après une profonde respiration, Bourbier entama son homélie.

- Ce sont des extraits. Je voulais exprimer la notion d’amour. Soyez toujours à l’écoute de votre prochain. Il faut être soucieux de votre prochain. Vous ne pouvez être heureux si vos proches ne le sont pas. Patience. Amour. L’amour est le seul lien vers Dieu. Dieu est amour et patience.

Georges, en recherche d’une posture plus confortable glissa de sa chaise et chuta bruyamment.

- Cardel ! Vous vous foutez de ma gueule ?

Le malaise de Georges me gagnait tout à fait. Je n’avais pas de corps physique, mais cohabitais avec lui dans le sien. Habituellement je parvenais à me préserver de ces douleurs réservées aux Hommes de la Terre. Cela m’était devenu impossible à supporter. J’aimais Georges. Sa beauté de son âme me touchait. Son cœur était bon. Le voir souffrir ainsi en ces lieux m’était pénible. Son calvaire n’était hélas pas fini.

- Venez ici Cardel. Vous allez procéder à l’eucharistie. On verra l’étendue de votre talent.

Georges hésita.

- C’est maintenant Cardel.

L’homme l’appelait par son patronyme et réservait la douceur des prénoms aux autres élèves. Les prémices d’une mise à l’écart annoncée. Georges se leva et se plaça à l’endroit indiqué. Les gestes convenus se succédèrent.

- Buvez et mangez en tous. Ceci est mon corps livré pour vous et pour la multitude en rémission des péchés. Vous ferez cela en mémoire de moi. Tout honneur et toute gloire pour les siècles des siècles. Amen.

La voix du prêtre changea. Plus profonde, plus grave, monocorde. Au fil des mots, elle vira à l'obscur, puis au ténébreux, puis à l'infernal. Excepté Georges et moi, l'auditoire semblait ne rien avoir remarqué.

- En tous… livré pour vous…gloire…des siècles… Amen, bredouilla Georges, nauséeux.

Mon jeune hôte, hostie brandie devant lui, nez baissé, se pencha légèrement en avant, attiré par un reflet inhabituel dans le calice. Con de sa race ! Du sang ! Le vin, un Bordeaux de cuvée très honorable, arborait les mêmes reflets que le sang. Georges tressaillit.

- Bravo mon vieux. Bon début. Vous irez loin ! persifla Ralf Bourbier.

Les traits du prêtre ondulaient comme si le visage d'un autre forçait son apparition sur le sien. C'était encore lui, le démon de son enfance. Seigneur Dieu, éloigne-le de moi ! Je l'ai vu. C'est lui. Je ne peux pas y faire face maintenant ! Pas ici ! Pas devant eux ! Le visage du démon disparut.

- Désolé mon père, répondit Georges en évitant de croiser son regard. 

- Retournez à votre place. Vous communierez ce soir si je suis de bonne humeur.

Georges obéit, nuque basse. Il avait présenté le vin et les hosties, l’impression collante d’avoir participé à un rituel anthropophage. Il se senti mêlé malgré lui, et ce pour la première fois, à une scène symboliquement cannibale invitant le croyant à manger l’énergie vitale de quelqu’un, d’un mort de surcroît, pour que l’assemblée se nourrisse de sa chair et s’abreuve de son sang. Obscure magie en ce lieu tout aussi obscur. Comme Georges, j’étais au bord du malaise. Je me sentais physiquement mal. Un comble pour moi, membre du Conseil divin !

- Ministre qu’as-tu ?

Je sortis du corps de Georges. Dieu me retint alors que je m’effondrais. Je requis un court moment de silence pour reprendre mes esprits. Georges, lui, attendait la fin de la messe, ratatiné sur son siège, l'estomac au bord des lèvres.

- Je me sens mal, répondis-je enfin.

- Normal ! Vous êtes tous les deux parvenus aux portes de l’enfer. Comment pouvez-vous aller bien ?

- Je ne l’ai pas vu venir.

- C’est fait exprès.

- Georges ne tiendra pas longtemps dans cet … ce…

- Je te l’ai dit : laisse faire. Il fait son expérience. Tu es là. Il ne craint rien.

- Je ne comprends pas ces hommes. Je ne comprends pas ce qu’ils font. Pourtant je suis ton ministre. Je n’ai pas de mots. Je connais les rituels catholiques. Je n’ai jamais approuvé, mais le vivre ici avec Georges… je ne comprends pas ces hommes… 

- Souviens-toi ministre de l’origine. Souviens-toi des conditions de l'apparition de l'Homme sur cette Terre. Enki et son frère Enlil, dieux créateurs, avaient besoin de larbins suffisamment intelligents pour servir leur communauté. Ils ont créé les Hommes sans mon accord, en fonction de critères qui leur étaient strictement personnels, inspirés par le mal. Ils ont voulu des êtres adaptables à leur environnement, dociles, aptes à comprendre leurs ordres. Je ne suis pas intervenu là-dedans ! Ils ont fait naître des individus versatiles et mauvais. Les Hommes ont finalement voulu défier leurs maîtres parce que leurs maîtres ont eux-mêmes voulu me défier ! Je n'avais pas permis cette création. J'ai laissé faire cependant en me disant que je verrais bien quoi faire d'eux. Les Hommes se sont mêlés aux dieux. Sexe et politique. Le mal absolu est venu s'engouffrer dans la brèche entamée par leur orgueil. L'Éden terrestre a dès lors été perdu.

- Oui, je me souviens de ta colère le jour de leur création.

- Je n'ai jamais créé les Hommes. Je n'ai jamais pensé à eux. Cette espèce n'était pas nécessaire. Leur création répondait à un besoin d'Enki et d'Enlil de créer comme moi. Ces deux là ont voulu me défier, inspirés par le mal. Ils sont passés outre cette loi immuable selon laquelle seuls mes fils et mes filles engendrés et non pas créés comme Enki et Enlil sont délégataires de mon pouvoir de création dans la circonscription du monde qui leur est attribuée individuellement. Les autres peuvent créer à partir de ce qui existe déjà.

- Tel l'artiste utilise des matériaux pour élaborer une œuvre.

- Oui. Exactement. Le transhumanisme dont se rend coupable la race humaine terrestre est une défiance intolérable envers ma personne. J'y mettrai un terme le moment venu. Par ailleurs, la faute d'Enki et d'Enlil a fait des émules dans d'autres mondes. D'autres dieux, convaincus par le « génie » de cet acte de création idiot ont eux aussi introduit l'espèce humaine par voie d'abduction sur leurs territoires.

- Quelle connerie.

- Je ne te l'envoie pas dire. L'Homme se croit « créé à l'image de Dieu », mais n'est pas mieux considéré que du bétail par bon nombre d'espèces extraterrestres évoluées. Il a été inspiré par le mal. Son goût inné pour le mal en est la preuve. J'ai tenté de juguler les conséquences de la trahison d'Enki et d'Enlil en envoyant des âmes divines s'incarner sur Terre, un sacrifice pour eux, il va sans dire. J'ai envoyé mon fils aîné. Je lui ai demandé de se dévoiler. Son frère s'incarne régulièrement, en secret. J'ai voulu donner une chance à cette création, mais ce que je vois me désole. Elle est loyale à son créateur : le mal. Elle le sert dans presque tous les actes de son existence jusqu'à s'en prendre à elle-même. Car l'humanité s'en prend à elle-même. C'est ce qui m'a poussé à réunir ce grand Conseil Divin. Aujourd'hui, elle s'en prend à ses propres enfants pour servir ses instincts les plus bas. Et là je dis : non. Je ne permets pas à l'Homme qui vit chez moi, dans ma création, sur ma terre, de me chier à la gueule. Cette race dégénérée doit se racheter ou je ferai ce que j'ai déjà fait ailleurs en d'autres temps. Il n'est pas possible de découvrir sans cesse dans les souterrains des grandes villes des fosses communes chargées d'enfants au cœur meurtri par des sévices impensables. Il ne s'agit pas d'un égarement individuel d'un pauvre type complètement secoué, mais d'organisations humaines mafieuses et religieuses bien décidées à me rire au nez. Pour que le mal ait son terrain de jeu, l'Homme oublie trop souvent que je laisse exister ce terrain de jeu justement. Si je détruis tout, rien ne pourra plus être et je cesserai de m'intéresser à son désordre. En tant que Dieu suprême, je ne suis pas différent de toutes les races intelligentes qui existent. Il y a des choses qui me plaisent et d'autres non. Il y a des choses que j'accepte et d'autres que je refuse. Que certaines religions aient fait de moi un bienheureux qui pardonne tout montre bien que l'Homme est à mille lieues de m'atteindre. Il justifie ses égarements en pensant que je pourrai les pardonner ou même que ses égarements pourraient potentiellement être les miens. Il croit que le mal peut tout dominer. Le mal le lui fait croire. Je laisse souvent faire parce que je n'en ai rien à cirer. Je me fous de savoir comment un pauvre type revenu du travail va vouloir baiser sa femme en ayant fantasmé sur sa collègue toute la journée. Par contre, que le sang des enfants serve d'élixir de jeunesse à des bourgeois psychopathes, je ne suis pas d'accord. Et si je prends le temps d'en discuter ici, c'est parce que je ne suis pas un solitaire qui fait les choses dans son coin. J'aime être entouré, j'aime échanger mes points de vue. Il m'arrive même d'accepter d'avoir tort et lorsque j'ai tort, je le confesse. 

- C'est vrai ! Tu es ainsi ! Et Enki et Enlil ? Ils t'ont défié. As-tu pris des sanctions ? Nous ne savons pas au final ce qui s'est passé entre vous.

- Ce n'était pas un secret pourtant. Eh bien, nous avons eu une sérieuse explication. Ce sont des fils qui ont voulu imiter leur père. C'était somme toute normal. Les Hommes font pareil. La différence c'est qu'ils sont loin d'être des dieux et qu'ils me trahissent en pleine conscience de leur transgression. Ils se vouent au mal. Soit ! Qu'ils ne viennent pas se plaindre des conséquences. J'ai toujours le dernier mot. Il va falloir qu'ils le comprennent : la Terre n’a pas été créée pour l’Homme mais l’Homme pour la Terre. Il est un invité temporaire aux manières très grossières.

- Je te le confirme !

- Pour en revenir à Georges et son eucharistie, jamais ni moi ni mon fils n’avons demandé que des croyants se nourrissent de l’esprit ou du corps d’un défunt. Ce culte n’est pas le mien. Je ne suis présent que là où se trouve la Lumière. Tout acte de l’Homme qui montre autre chose n’est voulu que par lui. L’Homme a beau dans ce cas expliquer que cela vient de moi, je saurai lui demander de m’en donner le sens lorsqu’il devra se présenter devant moi.

- Tu peux convoquer toute cette assemblée ! Nous passons notre temps au Conseil à demander des comptes à ces menteurs ! Vivre leur folie dans la chair, c’est terrible !

- Absolument ! Le mal aime se jouer des esprits sans profondeur et sans hauteur. L’Homme, malgré mon désaccord quant à sa création, a tout ce qu’il faut en lui pour me trouver. Je ne suis pas dans des catacombes ou des sous-sols pourris. Un curé apprend à des séminaristes à accepter cette situation. Il apprend alors à son jeune étudiant, confiant, à commencer à accepter l’inacceptable.

- Comment épargner Georges ?

- Georges a refusé de se rendre aux enfers quand il était chez les jésuites. Il a refusé l’invitation de Satan le soir même dans sa chambre. Il n’a pas été marqué par le mal, mais a reçu mon baiser. Ne t’inquiète pas pour lui, ministre. Retourne à ses côtés. Sa maladresse te fera sourire. Je veille sur lui.

À chaque messe durant laquelle il fut donné à mon protégé d’officier dans cette chapelle auprès du père Bourbier, il fit tomber un objet, tomber la Bible, les hosties, renversa le vin. Il trébucha un nombre incalculable de fois, se prit les pieds dans son aube. Il fut également pris de vertiges, de maux de ventre, de migraines épouvantables. Ces malaises cessaient dès qu’il quittait les lieux.

- Cardel, votre cœur refuse de laisser entrer l’Esprit Saint ! Il va falloir faire des efforts ! en conclut Bourbier, sûr de lui.

Georges n’adhéra jamais à cette hypothèse. Il faisait confiance en son instinct et son bon sens. Durant les messes dispensées dans cette chapelle d’étude, tout son être se savait en danger.

- Dans ces offices à l’abri de mon regard, me souffla Dieu, les âmes errantes que les sous sol ont retenues sur Terre sont les maîtres d’œuvre.

- Les curés sont les premiers à le dire : Dieu se trouve partout !

- Oui je me trouve partout. Ce monde est le mien. Mais je laisse volontairement certains lieux à l’abandon afin de voir si l’Homme va se compromettre volontairement et s’y abandonner sans retenue.

- Ici tu as la réponse quant à leur choix ! fis-je furieux. C'est criant !

- Tout à fait. L’Homme n’est pas piégé. Je ne le piège d’ailleurs jamais. Je le guide, je l’éprouve, je le conseille. C’est le mal qui utilise les âmes comme butin de guerre dans une guerre oubliée de tous les Hommes, mais pas des dieux. Le mal, depuis sa naissance, cherche à s’affranchir de moi. Ce qu’il peine à faire, car là où j’insuffle la vie, où que ce soit dans l’univers, lui ne crée que destruction et désolation.

- Qu’il est bon de t’écouter.

- Profite, ministre ! Là il faut que tu y retournes ! Le petit n’a pas terminé son séjour au séminaire.

- Merci la galère.

- Tu as fait le malin au dernier Conseil divin, je te rappelle.

- Je sais. Ma cohabitation avec Georges adoucit cette épreuve.

- Tout va bien, ministre.

Et les jours se suivirent et se ressemblèrent. Laudes, cours, messe, cours, messe, vêpres.


 

 

 

 

 

 

20

 

 

Tout n’était plus que mort autour de Georges. Elle avait frappé dans sa vie et avait pris ses appartements au séminaire. Du linceul des nuages, à la rédemption par la torture et la croix, en passant par ce rite cannibale nécrophage quotidien, les rumeurs funèbres des prières et des chants, la tristesse des âmes, rien n’inspirait la vie. Dieu lui-même semblait en apnée. Georges souffrait en silence. Les autres séminaristes avaient trouvé leurs marques. Ils étaient ravis comme des poissons dans l'eau. Les cours de théologie les passionnaient. Leurs parents, quant à eux, ne tarissaient pas d’éloges à leur sujet. Mais Georges, lui, souffrait en silence. Les samedis et dimanches après-midis : quartier libre pour la plus grande joie de tous. Chaque week-end apportait sa bouffée d’oxygène. Une respiration dans le profond ennui de la semaine.

Son amitié avec Samy était solide. Il l’appréciait. Un homme d’une grande gentillesse. Malheureux lui aussi. La seule idée de retomber entre les griffes de sa mère suffisait à l’aider à accepter sa nouvelle vie. Une petite mort pour en éviter une plus formidable et plus radicale.

- Ma mère est voyante, confia Samy à Georges. Ses pouvoirs sont importants.

- Tu as de la chance.

- Non. Pas vraiment. Ses pouvoirs sont grands, je te disais.

- Et ?

- Vaudou.

- Aïe.

- Comme tu dis. Quand elle a quelqu’un dans le nez, c’est jamais bon…

- C’est un problème.

- Oui. Elle me fait peur. Elle veut que je pratique moi aussi. J’ai dit non. Je me suis réfugié ici après mon doctorat en mathématiques.

- Tu as eu raison.

- Elle me fiche la paix du coup.

- Tant mieux …

- Oui, mais j’ai peur quand même, murmura Samy.

Il jeta un coup d’œil circulaire. Le jardin était désert. Les fenêtres fermées.

- Tu as peur de quoi ?

- Qu’elle m’ait transmis un truc maléfique, genre magie noire.

- Tu crois ça possible ?

- Oui. Bien sûr. T’as pas idée de ce qu’ils sont capables de faire les magiciens vaudous.

- J’en ai entendu parler. Il paraît que c’est chaud. Je connais des voyants c’est tout. J’en ai consulté parfois. Mon instinct est bon lui aussi.

- Georges… murmura-t-il une main devant la bouche.

- Quoi ?

- Tu peux garder un secret ?

 - Oui.

 - J’ai le don moi aussi, mais je n’en parle pas ici. Ils me vireraient.

 - Hérésie ?

 - Oui. Ils le verraient comme ça. Ce n’est pas de l’hérésie, c’est un don, c’est tout. J’y peux rien. Je le vois et ça arrive. Le pire c’est que je ne me trompe pas souvent.

- Je veux bien te croire. Dommage que tu ne puisses pas en faire profiter les autres ici.

- L’Église refuse cette idée. Elle dit que c’est satanique. Du coup, je me sens mal. J’ai peur d’être contaminé par le mal.

Georges réfléchit, le regard vissé sur le visage de Samy. Il prit un peu de recul pour mieux le considérer. Il se fendit d’un large sourire et lança :

- Non ! Pas toi ! T’es clean ! L’Église dit des voyants que ce sont des âmes perdues alors qu’au contraire, ce sont des âmes à qui le Ciel permet de voir le futur pour pouvoir améliorer le destin des Hommes et des Nations.

- Merci Georges. J’espère le rester. Ce n’est pas gagné.

- Pourquoi tu dis ça ?

- Oh ! Pour rien. Une impression. Je ne suis pas toujours à l’aise avec ce qu’ils nous apprennent ici. Je ne dis rien mais bon… Je m’accroche.

Silence. Ils firent quelques pas le long des allées cailloutées.

- Je ne t’ai pas tout dit, avoua Samy.

- Ah ?

- Je vois les auras des gens.

- Tu as de la chance !

- Tu sais ce que c’est les auras ?

- Oui ! Ton don est extraordinaire !

- La tienne est différente des autres. Elle contient toutes les couleurs. Elle est très large. Un fil argenté monte vers le haut. Je n’ai jamais vu ça avant.

- Ça doit être joli.

- Plutôt oui. D’habitude il y a une couleur, ou parfois rien du tout. Mais toi, t’es pas comme les autres.

- Ah… c’est peut-être parce que je suis orphelin.

- Quand tu as fait la messe avec Bourbier la fois dernière, j’ai vu un truc.

- Dis-moi ?

- J’ai vu un vieux bonhomme à côté de toi. J’ai eu l’impression que c’était toi.

- Mmmm…

- Tu sais ce que c’est ?

- Non, mais ça me rassure : je risque de vivre vieux, c’est cool.

Un voile de tristesse passa sur le visage de Samy.

- J’en vois des trucs ici tu sais, dit-il.

Silence.

- Des trucs sur les autres. Je préférerais ne rien voir. Ça me pose un réel problème et ça me fait souffrir. Je ne peux en parler à personne.

- Je peux t’aider ?

- Je ne sais pas comment. C'est très spécial en fait. Un conseil : fuis le père Élias.

- Le jésuite du séminaire ?

- Oui. Fuis-le absolument. Son âme est d’une noirceur absolue. Il a donné la mort dans sa vie.

Ce jésuite était un juif converti au christianisme jeune homme. Il avait une façon de parler aux autres très orgueilleuse et très brutale. Il méprisait Georges. Il savait que son stage chez les jésuites ne s’était pas bien passé.

- Je suis tombé sur lui un soir, dit Georges. C’était dans un couloir à la dérobée. Nous étions seuls. Il m’a dit avec une méchanceté implacable : « Quand on n’est pas à la hauteur des exercices de Saint Ignace, on ne se permet pas l’audace d’aller au séminaire ».

- Choquant.

- C’est un peu trop oublier le curé d’Ars, le saint patron des curés. Il avait loupé le séminaire. L’évêque d’Ars de l’époque ne savait que faire. Il avait décidé pour ce prêtre réfractaire au latin et aux évangiles de le placer dans une paroisse inconnue de tous et où on l’oublierait. On peut donc échouer aux exercices et réussir sa foi.

- Carrément. En tout cas méfie-toi de ce gars. T’as osé louper les exercices de Saint Ignace ? Sale gosse !

Ils rirent de bon cœur. J’étais heureux de ces samedis et dimanches après-midis bloqué sur Terre. La joie de Georges me faisait du bien. Une pause pour  moi aussi.

- Ça va mieux cher ministre ? me dit Dieu rayonnant.

- Oui. Ça ne va pas durer, mais bon, je profite de ces moments paisibles. Le petit gars avec lui est voyant. Il en souffre. Encore un.

- Il a tort. J’offre régulièrement le don de voyance à des femmes et des hommes afin qu’ils me prouvent leur valeur. Ils doivent guider l’humanité sans que j’aie besoin de révéler mon existence.

- Oui, tu as toujours fait ainsi. Pas facile avec les Hommes.

- Hélas c'est vrai. Le mal accorde ce don lui aussi. Il m'imite. Il donne quelques vérités et instille ensuite le mensonge sans vergogne afin de mieux manipuler les faibles. Il n'existe aucun moyen de faire la distinction. Le mal peut souffler à l'oreille d'un juste pour le perdre en se faisant passer pour moi. Sa victime ne s'apercevra de rien. S'il lui en coûte la vie, je ne pourrai que bien l'accueillir au Ciel si elle le mérite. Je ne parle jamais à l'oreille d'une âme noire sauf pour sauver un être auquel je tiens. Le voyant est malheureux parce qu'il ne sait jamais à qui il a affaire. Le mal ou moi ? Une épreuve difficile peut découler de mon conseil qu'il prendra pour un échec cuisant dû à l'action du mal. Certains voyants, en revanche, inspirés par le mal se croient investis d'un pouvoir et finissent par se prendre pour des dieux.

- C'est en effet étrange à observer, fis-je songeur.

- L’Homme est une espèce vivante, mais elle n’est pas la seule dans l’univers, dans les mondes où règne la vie. L’Homme ne sait pas rester humble. Il se sent toujours le droit de vouloir prendre ma place. La magie la plus noire permet aux Hommes sans conscience, mais dotés de la foi tournée vers l’ombre, d’entrevoir la capacité divine de créer.

- Ces individus ne peuvent que l’entrevoir car ils se consument toujours avant même d’avoir atteint le seuil de ton trône.

- Oui cher ministre, c’est exactement cela. Cependant, certains sont tout de même parvenus à pénétrer dans ma dimension divine en créant ex-nihilo. Mode de création strictement interdit ! J'ai été obligé d'intervenir. D'autres recommencent ! Ils recherchent un moyen d'en franchir le seuil, au-delà des atrocités évoquées tantôt. Ils salissent l'ensemble de leur espèce. Ils sont de plus en plus nombreux à tenter l'expérience. Les résultats sont de plus en plus probants. Le mal tente d'étendre son pouvoir de façon pérenne.

- L'Église laisse faire.

- Le Vatican ne se trouve pas géographiquement où est censé être mort le Christ car le Vatican n’a que faire de la vie et de la mort du Christ.

- Les membres du Conseil Divin ne cessent de le constater également. Ils le déplorent d'ailleurs.

- C’est un fait. Le Christ est un prétexte. Cette organisation se sert de lui pour asservir les cœurs. Rien dans le fonctionnement du Vatican au nombre incalculable de congrégations ne révèle la pureté qui se trouve au Ciel.

- Ils en sont loin ! approuvai-je.

- Lorsque les curés maudissent les voyants, c’est le Ciel qu’ils maudissent. Ils craignent d'être démasqués, d'être dépossédé d'un pouvoir construit de toutes pièces. Les Tibétains ainsi que les Indiens d’Amérique connaissent parfaitement la puissance de la voyance. Tant qu’ils choisissent de marcher dans mes pas, leur voyance est une bénédiction pour ceux qui viennent les consulter. Les Indiens d’Amérique ont une sagesse millénaire qui plaît au Ciel.

- Leur savoir est incomplet.

- Oui ministre, mais il suffit à ce peuple pour se comporter honnêtement. Dois-je le rappeler : seul le cœur est jugé par le Ciel. Ainsi lorsque des croyants, ou des pseudo-croyants, se prétendent porteurs d’une mission délivrée par le Saint Esprit et que ces mêmes croyants violent, volent et se vantent du matin au soir, devrais-je moi aussi les clouer à la croix sur laquelle mon fils n’a jamais été cloué ? Non. Je ne me venge même pas. Ils me dégoûtent.  

- Ils iront en enfer.  

- Évidemment que oui ! Nous ne pouvons pas nous permettre de laisser le mal entrer chez nous. Le mal tente par tous les moyens de me tromper et de se jouer de moi. Je me dois d'être vigilant et agir pour nous protéger ! L'Homme, dont la création a été inspirée par le mal, répond favorablement à ses sollicitations comme un enfant répond à son parent. Il le reconnaît instinctivement.  

- C’est clair, fis-je.


 

 

 

 

 

 

21

 

 

Les dimanches matins, chaque séminariste était envoyé dans une paroisse voisine pour assister le curé durant la messe. Georges œuvrait avec le père Achille Caillou. L’homme, un mètre quatre-vingt-quinze, fin et efféminé aimait le célèbre Nabucco de Verdi. Tactile, d’humeur toujours joyeuse, il riait à gorge ouverte à chacune de ses blagues. La première messe du matin commençait à 8 heures 30, la seconde à 11 heures. Georges se rendait au village en voiture de service prêtée par le séminaire. Il préparait l’autel avec le prêtre. C’était moins pesant pour lui que la semaine dans la chapelle d’étude sombre et humide. Il aimait les dimanches.

Le père Caillou s’occupait de tout. Les deux hommes préparaient la messe dans une insolente effervescence, l’un par goût, l’autre par souci de ne pas déplaire à ce prêtre à l’origine de son entrée à la commission d’art sacré de l’archevêché en tant qu’expert. Achille Caillou ne tarissait pas d’éloges au sujet de ce beau séminariste.

- Je suis super heureux d’une recrue comme lui ! Dieu qu’ils ont bien fait ! Dieu que j’ai de la chance de l’avoir ! chantait-il à tous vents.

Achille Caillou était un membre important de l’opus dei. Georges en eut rapidement la certitude. Le curé recrutait avant et après les offices. Il ne rentrait jamais bredouille. Il serait intéressant de développer, à ce stade de ma narration, un paragraphe sur cette organisation. Je le ferai un peu plus tard. Je souhaite auparavant installer Georges dans ces dimanches de bonne humeur retrouvée.

Chaque midi, il était invité à déjeuner chez un paroissien. Il était heureux.

Le jeune homme donnait beaucoup de lui-même aux croyants de la commune. Ils le lui rendaient bien. Les paroissiens et les paroissiennes clamaient leur espoir et leur bonheur de le voir un jour nommé prêtre ou même diacre marié. Ils aimaient son vécu. Georges ne ressemblait pas à un enfant sorti des bras de sa mère.

- On en a marre de ces jeunes séminaristes qui ne comprennent rien à rien ! disaient-ils.

Hélène Morel assistait fidèlement à la messe tous les dimanches. Cette mère de famille de cinquante ans, divorcée, appréciait de rencontrer les habitants du village dans un contexte différent de celui de sa pharmacie. Les conversations autour de sujets médicaux se prolongeaient souvent à la sortie de la messe. Bon an, mal an, elle parvenait à les détourner et rencontrait parfois un homme pour partager des moments tendres. L’arrivée de Georges ne la laissa pas indifférente. Le jeune homme n’était pas encore officiellement curé, elle pouvait tenter une approche et flirter avec lui, pourquoi pas. 

- Vous êtes là, il fait soleil. Ma journée ne pourra être que radieuse !

Les yeux d’Hélène Morel brillaient. Elle se montrait indispensable avant et après la messe, lui tenait le bras, plongeait son regard dans le sien quand il lui donnait la communion. Loin de toute vulgarité, cette femme esseulée désirait Georges et le lui montrait avec élégance. Georges, quant à lui, appréciait ces marques d’attention. Fine, les cheveux bruns, le teint halé, la gaité de la pharmacienne l’attirait. Il voyait en elle la promesse d’une parenthèse sensuelle agréable à mille lieues de l’atmosphère carcérale du séminaire. Achille Caillou ne l’autorisa jamais à déjeuner chez elle. Il avait repéré leur attirance. Le ver était dans la pomme. Georges s’était familiarisé avec l’idée que la présence d’une femme le réconforterait. Hélène Morel se découragea et, quelques mois plus tard, trouva l’amour de sa vie, le nouveau directeur de l’école communale.

Une jeune femme tenta sa chance ensuite auprès de Georges. Jolie, délicate, le regard pétillant. Tentatives d’approche, drague, petites attentions, sourires, regards appuyés. Achille Caillou vit rouge sang.

- J’ai remarqué ton manège !

- Quel manège mon père ?

- J’ai bien vu que tu tournais autour de Laura. Je te demande de cesser de suite. Tu n’es pas au séminaire pour rencontrer l’amour d’une femme mais l’amour de Dieu.

- Je ne fais rien de mal. Je serai prêtre ou mari et je serai un homme sincère en toute circonstance.

- Ce n’est pas à toi de décider. Je n’aime pas le ton que tu prends pour me parler. Je ferai un rapport à l’archevêque.

Si j’avais une relation avec un paroissien, j’aurais moins de problèmes ! Les deux femmes l’avaient informé de rumeurs concernant la vie amoureuse secrète du père Achille Caillou. On lui prêtait une relation homosexuelle avec différents séminaristes envoyés par le diocèse. Georges commençait à comprendre. Cette conversation le dérangeait. Les reproches du curé sur fond de rumeurs. Les dimanches suivants furent glaciaux. 

Durant la messe, Achille Caillou déroulait le rituel diocésain alors qu’il recrutait pour l’opus dei. Toutes les familles étaient au courant. Les paroissiens cultivés et aisés, étaient convaincus qu’il s’agissait d’une organisation fiable et honnête. Elle avait pourtant été qualifiée de  mafieuse par la justice espagnole car elle avait soutenu Franco. L’organisation était par ailleurs protégée par le Vatican. L’opus dei était placée sous la protection personnelle du pape depuis la décision de feu le pape Jean-Pierre III pendant son pontificat. Il était le chef de l’opus dei pour la Pologne à l’époque.  Georges était choqué. Comment ces gens pouvaient-ils prêter attention à cet homme aux multiples aventures homosexuelles capable par ailleurs de qualifier cette même homosexualité d’« aberration ». Sa relation avec l’un des paroissiens avait d’ailleurs fait scandale trois ans plus tôt.

Dieu attendait à la sortie de l’Église. Je n’en fus pas surpris. Il évite ces endroits. Il aimait bien Hélène. Il aurait aimé que Georges trouvât un peu de réconfort avec elle, mais il n’intervint pas pour les réunir. Une autre femme lui était destinée, plus tard dans sa vie. Achille Caillou relatait les dernières actions de l’opus dei à un couple de notaires. Chacun était satisfait des avancées dans la région. Le recrutement récent de huit familles était exceptionnel. Les notaires promirent de les contacter afin de partager avec elles les bienfaits des préceptes de l’organisation. L’œuvre de Dieu devait s’épanouir pleinement dans les foyers. Ils étaient selon eux les seuls à pouvoir créer des familles saintes. L’organisation les gérait : leurs tenues vestimentaires, le choix des établissements scolaires, le choix des partis politiques, en échange d’une rémunération substantielle. Les croyants étaient persuadés d’être sur le chemin de la béatification. Ils n’étaient pas heureux, mais Jésus s’était sacrifié sur la croix pour la rémission des péchés, alors souffrir était normal. Souffrir était le seul moyen de s’attirer les grâces du Ciel. Je m’approchai de Dieu.

- Achille Caillou a encore fait des ravages, dis-je.

- Je sais. Je le surveille depuis des années. Il persiste et signe.

- Encore un à auditionner à son passage.

- Oui. L’opus dei est un réel problème. Quand tu penses à la signification de ces deux mots.

- L’œuvre de Dieu, soupirai-je.

- Je ne vois pas dans cette organisation criminelle dont certains membres volent, abusent de la confiance de des fidèles, violent ses séminaristes, mentent sur leur véritable vision du Ciel, mon œuvre. Les croyants qui la rejoignent sont sincères, mais souvent sont trompés. Son fondateur a été poursuivi en justice et condamné dans de nombreux pays pour ces faits précis. Les fondations sont donc déjà mal construites. Ses agissements entachent la sincérité certaine des membres actuels. Ils se basent sur un discours et ne prennent pas en compte la noirceur de cet homme. Là encore, sont démontrés de façon éclatante les déguisements que le mal emploie pour tromper la foi des Hommes.

- Leur action est de ce fait un non-sens !

- Oui cher ministre. Je ne peux en aucun cas être à l’origine de cette organisation dont le nom est à lui seul un blasphème. Elle promeut la sainteté au milieu du monde. Ce n’est pas aux Hommes de béatifier, c’est à moi de le faire dans le secret des affaires du Ciel. Les Hommes croient béatifier, mais en réalité ils appellent le mal et lui offrent une âme en pâture. Elle ne trouvera jamais le repos dans le vacarme assourdissant des prières et des adulations des croyants. Les jésuites comme l’opus dei sont des organisations vouées à un dieu qui n’est pas moi. La grande majorité de l’humanité croit en quelque chose. Chaque contrée définit ce quelque chose à sa manière. Sa définition peut être proche ou éloignée de qui je suis ; en tout cas, elle révèle le besoin viscéral du croyant de poser sa croyance sur un autel de confiance. Le Vatican utilise le terme d’enfant pour parler des hommes qui croient.

- Malheureusement il se joue de ces enfants.

- Oui, et il me défie. Le Vatican, censé agir en mon nom, me défie et m’insulte. Cela ne va pas.

Sa tristesse s’était transformée en amertume. Sans autre commentaire, Dieu tourna les talons et disparut. 


 

 

 

 

 

 

22

 

 

Donc, pour en revenir à Georges, tous les dimanches midis, il mangeait à la table d’un paroissien. Un séminariste par paroisse. Une famille différente à chaque repas. Cette paroisse de village était essentiellement fréquentée par les cadres supérieurs d’une grande entreprise locale. Ce jour-là, les Dedieu recevaient. La table était mise, le repas n’attendait plus que les convives. Petit apéritif  sous la pergola à l’abri du mistral.

- Mon épouse et moi connaissons bien votre oncle, Antoine Cardel, dit Marc Fortin en servant le vin.

Georges demeura silencieux. Sujet sensible. Aucune envie d’entretenir cette conversation.

- C’est un gros client. Il achète ses hélicos chez nous.

- Ah.

- C’est un ami de notre patron. Un peu le nôtre aussi du coup. Nous sommes une grande famille.

Sa femme secoua la tête en signe d’approbation, radieuse de bonheur et de joie. Les boucles claires de ses cheveux dansaient dans l’air. Georges promena l’ennui de son regard sur les biscuits apéritifs, l’appétit coupé. Ils trinquèrent en remerciant Dieu pour ses bienfaits.

- Vous avez de la chance d’avoir été adopté par cette famille, ajouta-t-elle le visage fendu d’un large sourire.

- Ce sont des gens merveilleux !

- Le Ciel vous a baigné de lumière !

À ces mots, Georges expulsa par le nez le vin qu’il s’apprêtait à avaler.

- Mon Dieu ! s’écria Fortin. Vous allez bien ?

- Je te disais Marc ! Des gens merveilleux ! Regarde, il s’en étrangle d’émotion.

- Ça ira… merci… fit Georges les mains en avant.

- Vous lui parlerez de nous. Vous pourrez lui répéter tout ce que nous avons dit de lui. Il sera content.

- Je vois rarement mon oncle.

- Je lui parlerai de vous dans ce cas, fit Fortin.

Georges visualisa immédiatement la scène. Antoine Cardel de se renfrogner et de déblatérer toutes sortes d’insanités au sujet de son neveu séminariste. Georges avait gagné trois procès contre les Cardel. Trois procès contre la véritable mafia, cette mafia capable de détruire la vie des autres sans qu’ils ne s’en rendent compte. Mon neveu est un connard. Un sale orphelin roumain. Un sale ingrat. Il a assigné trois fois son propre père en justice. Est-ce ainsi qu’on témoigne de sa reconnaissance ? Non vraiment, je ne vois pas ce que cette pourriture fait au séminaire. Il imagina alors les dimanches suivants à la paroisse. L’enfer. Les Cardel étaient partout. Ils étaient l’œil dans la tombe de Georges. Il resta poli avec les Fortin. Ils avaient l’air correct, ne faisaient de mal à personne. Des gens tranquilles. Des amateurs d’art fiers de lui montrer leur collection de toiles de peintres cotés. De potentiels futurs clients pour des expertises. Il n’entra pas dans le débat. S’ils parlaient à son oncle, les conséquences seraient terribles. Il se contenta d’espérer le contraire.

Un autre dimanche, repas chez un couple de professeurs des écoles. Les Marchais. Il était beaucoup plus petit qu’elle. Elle était beaucoup plus large que lui. La cinquantaine bien tassée. Lui dégarni, elle les cheveux sales, gris, frisés comme un mouton. Un portrait de Ballaguer trônait sur l’étrange bibliothèque du salon. Opus dei… encore…La maison était sale. La décoration datait des années soixante-dix avec ses grosses fleurs brunes sur les murs, les meubles en formica et le gros téléphone gris à touches, son écouteur accroché à l’arrière.

En la présence de Georges, les Marchais étaient exaltés. Dieu était si grand ! Ils le remerciaient à grands coups de signes de croix.

- Votre messe était très réussie, cher Georges, Dieu merci ! L’Esprit Saint était présent. Qu’il soit loué.

- C’est la messe du père Caillou. Je ne suis que son aide de camp si je puis dire.

- Comme vous êtes drôle ! s’écria madame Marchais excitée comme une puce.

- C’est un rituel très simpliste quoi qu’il en soit, ajouta Marchais sur un ton docte.

- C’est vrai.

Silence.

- Venez cher ami, je vais vous montrer quelque chose.

Il invita Georges dans son bureau. Décoration dans le même esprit.

- Je prépare ici mes cours. C’est mon antre. Ma femme travaille à l’étage. Chacun son univers.

D’épais rideaux de velours vert émeraude retenaient la lumière du soleil à l’extérieur. Sur une étagère, une épée, un pot en verre contenant un serpent dans du formol, des médailles, des coupes.

- Je suis un ancien escrimeur. J’ai participé aux  championnats de France quand j’étais jeune.

- Vous avez gagné ?

- Quelques compétitions régionales.

Pendant que son épouse achevait de préparer le repas, Marchais, torse bombé, énumérait avec emphase ses exploits sportifs et autres succès. La conversation glissa lentement vers ce savoir caché dont il était l’honorable récipiendaire.

- Le père Caillou fait ce que l’Église lui demande pendant la messe. Le réel message n’est pas là. Il est ailleurs.

- Ah ? s’étonna Georges.

- Oui. Vous vous doutez bien que le savoir véritable ne se diffuse pas à la multitude, mais sous le manteau.

- Sous le manteau ?

- Sous le sceau du secret. J’en sais quelque chose !

Opus dei… ferme ta gueule Georges. Ils vont te sauter à la gorge si tu l’ouvres.

- L’humanité n’est pas prête à entendre la vérité. La vérité est trop incroyable. Il faut avoir été initié.

- Je veux bien le croire, acquiesça Georges.

- Vous pourriez l’être vous aussi.

- Comment ça ?

- Initié.

- Je suis au séminaire.

- Ce n’est pas grave ça ! Vous avez toutes les qualités et je connais des gens.

- Il faut que je réfléchisse.

- À votre service ! Allez, à table.

Leur fille de vingt ans les rejoignit. Copie conforme, en plus jeune, de sa mère. Entre deux signes de croix. Entre deux « Dieu le veut », « Dieu merci », ils riaient, s’exaltaient, déglutissaient, priaient le Seigneur, se répandaient en médisances.

- Marie est une étudiante brillante, dit Marchais en désignant sa fille. Elle est destinée à un grand destin. Dieu l’a choisie.

Georges regarda cette fille aux yeux morts. Elle approuvait son père, gonflée d’orgueil. Le jeune homme était le triste spectateur d’une pièce de théâtre grotesque dans laquelle les trois personnages vivaient en vase clos, depuis des années. Ils ne s’étaient pas rendu compte que le monde avait changé autour d’eux, que les autres vivaient en autonomie, libres de leurs pensées et de leurs actes. Marchais régnait en  maître sur les deux femmes, l’opus dei régnait en maître sur Marchais, au nom de Dieu. Georges refusa le dessert. Il sortit de la maison comme on échappe à l’asile ou à l’enfer. Il démarra en trombe et se gara en pleine campagne, à l’ombre, sur le bord de la route. Besoin de réfléchir, de s’accorder un sas de décompression entre la folie des Marchais et celle du Séminaire. L’ombre de Joseph Cardel planait au-dessus de lui comme un vautour attend la mort de sa proie. S’arrêter. Réfléchir.

Le visage d'Antoine Cardel s'était imposé à lui, un dimanche chez des inconnus. Comment était-ce possible ? Il s'entendait à merveille avec son frère. Joseph Cardel. Georges se remémora un autre dimanche, dans la villa de son père, dans le Sud de la France. Il était gamin. Il avait à peine 10 ans. La nuit précédente avait été terrible. Il avait pourtant masqué les miroirs. En vain. Le démon était revenu sans l'aide d'aucun reflet. Encore ses caresses glaciales et ses murmures. Une nuit plus terrible encore que les autres : ce même cauchemar avait été nourri par les hurlements insensés de la maîtresse de Joseph. Elle avait débarqué la veille, en larmes. Elle s'appelait Alice Bonneterre.

Son époux, Stéphane Bonneterre, était capitaine de la brigade territoriale autonome du coin. Il avait cédé au caprice de Joseph Cardel qui voulait sauter sa femme en bonne et due forme. Il l'avait convaincu de la déposer vers 17h00. Furieuse, elle avait protesté, juste un peu. Joseph s'était approché d'elle armé d'un sourire carnassier. D'un seul regard, il avait happé son âme et l'avait attirée dans sa chambre. Elle avait hurlé comme une bête toute la nuit durant. Georges ne s'était toujours pas remis de cette nuit d'épouvante.

Dieu m'ordonna alors de remonter le temps et de franchir le seuil de la chambre de Joseph Cardel.

- Que le petit ne sache rien, dit-il, c'est une chose, mais toi, tu dois comprendre.

- Pas la peine d'aller voir, je devine aisément.

- Tu es en mission, ministre. Tu as plaidé la mansuétude à l'égard des Hommes. Voici qui t'aidera à te forger une opinion.

Elle s'appelait donc Alice. Elle était affublée d'une tenue impudente et criarde sur ordre de son mari. L'homme ne voulait pas se voir reprocher la déception de Joseph. Il le connaissait. Il était capable de tout. Prêter sa femme pour une nuit valait largement la tranquillité promise. Elle avait bu plusieurs coupes de champagne histoire de se donner du courage, de se plonger dans l'ambiance. Joseph, quant à lui, avait pris sa douche hebdomadaire la veille. Il était prêt. Dans la chambre, une commode sur laquelle étaient disposés des objets hétéroclites glanés au cours de ses voyages. Une photo du port de Tunis dans un cadre bleu. Des pierres. Sur un plateau, des verres, une carafe à moitié pleine de whisky. Sur le sol, un tapis en soie noué main. Les draps fleuris du lit king size empestaient le parfum de couturier. Sur les murs, des toiles de peintres cotés offraient des scènes propices à la dépression. Des lampes éclairaient faiblement l'endroit et, comme si elles ne suffisaient pas, des bougies soutenaient la clarté blafarde, disposées en cercle sur le plateau d'une console dans le petit hall d'entrée. Juste au-dessus, sur le mur, s'offrait à la vue une scène de rituel maçonnique. Joseph Cardel achevait ses ablutions dans la salle de bains attenante. Il en sortit, ventre en avant, pénis minuscule en berne, se servit un verre de whisky à ras bord et le but d'un trait. Alice l'observait, avec effroi à la perspective de leur intimité imminente, se demandant comment il s'y prendrait en étant doté d'un si petit appareillage. Il se plaça devant la console, psalmodia dans la langue du mal des mots incompréhensibles pour elle, les bras étendus dans l'espace saturé de ses effluves corporelles nauséabondes. Il posa son regard démoniaque sur elle. Ses petits bras ronds plaqués le long de ses flancs, il s'approcha, nu, le visage déformé, méconnaissable. Une force terrible, invisible, écarta les draps du lit, plaqua Alice sur le dos, bloqua ses poignets au-dessus de sa tête puis écarta ses jambes. Des silhouettes sombres apparurent, sorties des murs, venues des enfers. Elles l'entreprirent, la fouillèrent, sous le regard gourmand de Joseph jusqu'à provoquer en lui une série d'extases morbides. Sur le corps d'Alice les empreintes de mains, de verges immenses unies en une orgie infernale. Alice ne sut pas à cet instant si elle y survivrait. Son calvaire dura jusqu'au petit jour, le plaisir indécent de Joseph aussi.

Georges, à quelques chambres de là, lui-même en proie au mal, entendait les cris, les râles et les hurlements de l'inconnue. Terré dans son lit, il n'avait pas osé en sortir et se risquer dans le couloir. Pour la première fois, son propre tourment lui parut moins insoutenable qu'à l'accoutumée comparé à celui d'Alice. Dimanche, tôt le matin, elle était rentrée chez elle. Elle garda le secret de cette nuit-là. Joseph n'eut pas à se fatiguer à lui en intimer l'ordre. Elle comprit d'elle-même que personne ne la croirait. Elle reviendrait parfois, de son propre chef, à l'insu de son mari, pour le plus grand plaisir de Joseph.

Le téléphone portable de Georges buzza. C'était Laura, la jeune paroissienne sensible à son charme. Elle avait, elle aussi, déclenché la colère du père Caillou. Georges ne décrocha pas. Elle abandonna un message de regrets de n'avoir pas pu discuter avec lui à la sortie de la messe et lui demandait de la rappeler s'il avait un peu de temps. Il n'avait pas repris la route, en proie aux souvenirs de ce fameux dimanche, chez Joseph.

Il avait attendu le départ d'Alice et l'avait regardée s'éloigner par la fenêtre de sa chambre. Elle avait marché d'un pas las en direction de la voiture dans laquelle attendait son mari, courbée, sans risquer un regard en arrière. Elle s'était engouffrée à l'intérieur. Moteur en marche, ils avaient discuté quelques instants avant de partir. La voie était libre. Le gamin s'était extrait de sa chambre et s'était faufilé jusqu'à la cuisine où il s'était servi un bol de céréales. Il s'était aussitôt planqué à l'étage, dans sa salle de bains pour le déguster. Il avait passé le reste de la matinée dans sa chambre. Joseph était absent. Il se trouvait, comme chaque dimanche à la même heure, chez un pote qui tenait un bistrot sur le port. L'heure avait tourné et l'homme avait fini par lui offrir un repas copieux. Joseph avait accepté l'invitation, puis était rentré chez lui. Il s'était ensuite disputé avec la vieille bonne. Elle avait encore cuisiné pour rien, comme d'habitude. Joseph ne lui tenait pas rigueur de sa mauvaise humeur. Il avait tué son mari et son fils. Leur entreprise de construction était florissante. Ils dérangeaient un peu trop ses intérêts à son goût. La pauvre femme avait cru à un accident de voiture et s'était réfugiée chez Joseph pour crier son désespoir. Joseph appréciait l'ironie de certaines situations. Bref, il lui avait proposé un poste de domestique. Si la veuve avait eu un jour des doutes, il aurait été aux premières loges pour s'en apercevoir. Garder ses ennemis près de soi était l'un de ses principes. Il avait offert le repas dominical à la bonne pour la calmer et lui avait conseillé de rentrer chez elle. Il n'avait plus eu besoin de ses services. Il s'était ensuite rendu dans son salon privé, dans lequel il ne recevait personne, et s'était étendu sur la méridienne pour une bonne sieste.

Georges était descendu en recherche de compagnie. Il avait trouvé Joseph endormi dans la vaste pièce aux persiennes mi-closes. Il s'était approché de lui à petits pas feutrés. L'homme ronflait, les joues grasses piquetées de poils, les dents jaunâtres et l'haleine fétide. De petites cicatrices ornaient ses mains étalées en étoiles sur son ventre. Le jeune Georges avait tenté de se persuader que cet être difforme et repoussant était son père, là, endormi, le seul moment où il était à peu près inoffensif. L'enfant n'était pas à la hauteur des exigences de cet homme froid, taciturne et craint de tous. Peut-être pouvait-il être encore plus gentil avec lui afin de gagner son affection ? Soudain, Georges avait retenu un cri d'horreur. Joseph avait perçu sa présence. Agacé par la curiosité de son fils, il s'était réveillé tout autre. L'espace d'un instant son visage avait parfaitement épousé les traits du démon du miroir. Georges avait pris la fuite et Joseph s'était rendormi en grognant.

- C'est ça ! Casse-toi, sale mioche !

 Georges ouvrit la portière de la voiture. Le parfum de la pinède l’apaisa et chassa les images du passé. Dieu était assis à l’arrière. Il regardait le sous-bois.

- Cette fois je suis intervenu, dit-il. Je l’ai poussé à sortir avant le dessert       .

- De quoi parles-tu ? Nous sommes encore dans son souvenir.

- De son repas chez les Marchais. Tu as oublié ?

- Je n'y étais plus. Les souvenirs des ébats de Joseph… Tu m'y as envoyé afin de me forger une opinion.

- Alors ?

- Je me range à ton avis, évidemment.

- Nous sommes d'accord.

- Je suis perplexe. La présence du mal est toujours étrange.

- Certes. Il te faut passer à la suite, ministre. Revenons au repas chez les Marchais, veux-tu ?

- Tu n’as pas laissé faire ? fis-je étonné. Tu es intervenu, pour un simple repas ?

- Exact. Le père confond la chambre de sa femme avec la chambre de sa fille. Georges n’avait pas besoin de s’en apercevoir. Il en a assez vu.

- Encore un de ces hommes qui aime l’une comme l’autre et considère qu’elles peuvent comprendre ?

- Oui ministre. C’est exactement ça. De bons catholiques candidats à la béatification. Adorateurs de la sainte famille. L’Église bannit la sexualité et l’interdit. Elle ne fait qu’inciter encore plus les gens à la pratiquer. Les jeunes filles scoutes tombées amoureuses du jeune séminariste ou du jeune prêtre parce que c’est interdit sont pléthore. On nourrit le malsain et l’interdit.

- Le sexe et l’Église.

- L’Église et le sexe. Cher ministre, il va falloir s’occuper de cette question. Quant à son souvenir, il saura plus tard ce qui s'est réellement passé dans la chambre de Joseph. Malheureusement, c'est ce qui se passe dans la chambre de beaucoup de monde.

 

 Un autre dimanche, Georges fut invité à déjeuner par une mère, Jocelyne Delpierre et son fils, Benoît, ancien séminariste, grand, gros, libidineux. L’homme, environ trente-cinq ans arborait tout ce qui pouvait être détestable chez un être humain. Les yeux vitreux, le regard sale, des mains boudinées et crasseuses. Georges concentrait son attention sur Jocelyne, plus vivante et de plus agréable compagnie que son rejeton. Benoît Delpierre n’inspirait pas confiance. Il était conseiller principal d’éducation dans un lycée catholique de la région. Elle était secrétaire à la retraite.

L’étrange couple se partageait la maison familiale. La partie réservée à Jocelyne était blanche, du sol au plafond, les meubles, les bibelots. Benoît vivait essentiellement à l’étage dans un espace à son image. Il invita Georges à visiter ce qu’il appelait son appartement. L’abdomen de mon jeune hôte frissonna à la vue du désordre, des collections de boîtes en tous genres entassées dans le couloir, du réduit dans lequel il avait installé ses ordinateurs, l’ambiance spectrale de sa chambre encombrée de détritus. Georges fut pris de nausées. Le vacarme des assiettes dans la salle à manger le sauvèrent d’une situation extrêmement gênante.

- Allons aider Jocelyne !

- Ma mère se débrouille.

- Vraiment ? J’y tiens insista Georges prêt à rendre l’âme.

- Si vous voulez. Je vous rejoins.

Jocelyne l’invita à patienter au salon. Feu Hubert Delpierre avait été diacre de la paroisse. Il avait passé son temps à l’Église et s’était scrupuleusement entraîné à dire la messe. C’est tout naturellement qu’ils avaient installé un autel chez eux. La mère et le fils y avait disposé d’étranges statuettes, des formes humaines imprécises en terre cuite, des croix. Dans une autre pièce de la maison, un oratoire agrémenté d’un crucifix et de la photo du père défunt.

Hélène Morel, la pharmacienne, détestait Benoît Delpierre. Trop de rumeurs circulaient à son sujet. Il aurait été viré du séminaire pour d’obscures raisons. On le disait pédophile, mais nul n’était encore parvenu à le prouver. Il avait voulu ensuite être diacre comme son père. Le cardinal avait refusé de le former. Georges connaissait désormais toute l’histoire. Comment cet homme pouvait-il être au contact d’adolescents au quotidien ? Comment pouvait-il avoir autorité sur eux ? La même rumeur pesait sur les épaules de son supérieur hiérarchique, séminariste dans la même promotion que lui, viré l’année suivante. Personne au village ne comprenait et tout le monde se taisait.

- Benoît est conseiller principal dans un grand lycée catholique de la région. Vous le saviez Georges ?

- Non, mentit-il.

- Le séminaire ne lui a pas plu. Il a trouvé du travail facilement. Tant mieux !

- En effet.

- Le proviseur est un ancien du séminaire lui aussi. Ils y sont entrés le même jour ! Il y avait un poste à pourvoir au lycée, il l’a contacté et mon Benoît a accepté de suite !

- Tant mieux, dit Georges d’une voix blanche.

- Il lui reste encore ce désir inassouvi de vie religieuse. L’Église l’en a privé. C’est mal !

- Je comprends.

- Imaginez qu’on vous interdise le séminaire !

- En effet…

Le repas se déroula dans la politesse la plus rudimentaire. Chacun joua sa comédie. Les convives furent soulagés de prendre congé les uns des autres. Les Delpierre partagèrent avec l’ensemble du village leur joie d’avoir accueilli un séminariste à leur table. Un peu de respectabilité illusoire gagnée sur le dos d’un innocent !

Dieu m’invita à déambuler un peu dans la maison des Delpierre pendant que Georges rentrait au bercail. Il se posta devant l’autel et haussa les épaules l’air désabusé.

- C’est vraiment n’importe quoi, pesta-t-il.

- Tu as vu l’oratoire ? Il est dans la remise.

- Non. Je ne préfère pas.

- Ce n’est pas mieux.

Dans la chambre de Benoît une photo. Il posait avec son ami séminariste à l’origine de son embauche au lycée. Les deux amis affichaient le même air abruti.

- Je constate ici, dit-il, que deux anciens séminaristes au nom de ce dieu qui n’est pas moi se vautrent sciemment dans le péché. Pire : ils couvrent les crimes que l’un et l’autre peuvent commettre dans leurs fonctions respectives. Encore une fois, la preuve est faite que je suis un prétexte pour ces hommes formés par l’Église à assouvir leurs sordides besoins. L’homme dont il est question ici n’a jamais pu trouver une femme qui l’accepte.

- Sauf sa mère.

- Sa trop chaleureuse mère tu veux dire, cher ministre ! Face à ce désert sexuel, il s’est tourné vers ce gibier tout désigné : les élèves sous sa « protection ». Il ne s’agit pas ici de souligner une déviance individuelle, mais bien de faire comprendre que la totalité de l’institution est vouée à générer des drames au sein de toutes les familles croyantes. Il n’est pas de famille sans son enfant violé !

- Ces saintes familles ! pestai-je.

- Ces saintes familles qui n’ont de sainte que le nom puisqu’elles servent un esprit des plus malsains. En mon nom…

- Alors que le dieu qu’elles servent n’est pas toi.

- Allez ministre, filons. Je ne supporte pas ces maisons où le mal a élu domicile.

 

Quand les familles n’étaient pas disponibles pour le repas dominical, le père Achille Caillou récoltait le produit de la quête.

- À quel resto tu veux manger Georges ? C’est la paroisse qui t’invite.


 

 

 

 

 

23

 

 

Fin novembre, le père Bourbier et son équipe organisèrent un pèlerinage aux Saintes-Maries-de-la-Mer en hommage à la Vierge. Au programme : marche méditative de vingt kilomètres, pause sur la plage, pique-nique dans un esprit fraternel. À chaque pèlerinage, le séminaire au complet se déplaçait. La Direction invitait des laïcs. Souvent les enfants de familles précieuses pour le diocèse. Comprendre : des soutiens financiers fidèles. Cette année-là, Théophile Lenormand était de la partie. Le jeune homme, beau brun de 25 ans, avait été diagnostiqué débile léger. C’était un être à part. Son entourage avait renoncé à le comprendre. Ses parents, des notables, venaient de donner quinze mille euros à la communauté religieuse. Leur fils était invité. C’était la moindre des choses, et puis, une personne handicapée sous la protection des séminaristes était un gage d’ouverture d’esprit et de souci pour son prochain. Tout bénef. La pluie était de la partie ce jour-là. Georges, sac sur le dos, suivit le groupe avec la désagréable impression d’être pris pour le mouton, à défaut de la brebis, dont il était souvent question dans les homélies du père Bourbier. Dieu était le berger et les croyants les brebis. Débile. Dieu nous laisse faire.

Samy marchait en silence à ses côtés. La pluie et l'atmosphère de suspicion ambiante eurent raison de leur enthousiasme.

Les autres propédeutes parlaient de Dieu comme de leur meilleur pote, des vacances en camp scouts, de cette vie laïque quittée sans regrets. Des sportifs. Des champions. Des champions de la résistance mentale à la contrainte. La contrainte au célibat, à la pauvreté, à la contemplation, à la prière. La contrainte du renoncement à la Vie tout simplement, sans autre fondement que l’amour pour Dieu et le respect envers l’Église. Ils se motivaient comme si leur survie mentale dépendait de la cohésion du groupe.

Les marcheurs arrivèrent à la plage, trempés et affamés. La pluie avait cessé. Les vagues scintillaient au soleil. C’était beau, c’était fort, c’était divin. Communion des âmes. Georges et Samy, eux, échangeaient des regards emprunts de lassitude. Ils connaissaient la vraie vie. Ils ne voulaient pas devenir des champions de la résistance à la contrainte mentale à la con.  Ces bons sentiments sonnaient faux dans leurs cœurs meurtris.

Théophile Lenormand attendait à l’écart, seul, assis dans le sable détrempé. Grand cœur à l’esprit enfermé, il fixait le creux de ses mains avec profonde tristesse. Son air désespéré jurait avec l’agitation conviviale et virile des séminaristes. Ils riaient, parlaient fort, bouches pleines, les mains sur le ventre, tapes dans le dos. Jolie image que ces prêtres en robe au bord de la mer, dans le chant des vagues.

- Tu ne manges pas ? lui demanda Georges.

- Non, répondit Théophile, voix d’enfant dans un corps d’adulte. J’ai prévenu trop tard que je venais. Ils ne m’ont pas préparé mon repas.

- Tu as faim alors ?

Il secoua la tête en signe d’approbation. Georges lança un regard oblique en direction du groupe. Ils observaient la scène distraitement, indifféremment.

- Qu’est-ce qu’il a ? demanda Samy.

- Il n’a pas de repas.

- Comment ça se fait ?

- J’en sais rien.

- Tu veux que j’aille demander au père Bourbier ?

- Non, objecta Georges. Ils savent très bien ce qu’il se passe. Ça fait au moins dix minutes que Théophile attend dans son coin. Personne n’a bougé.

- T’as raison. On se débrouille.

Georges préleva un sandwich de son sac. Il lui en restait deux. Ça irait. Samy offrit l’une de ses bouteilles d’eau. Théophile accepta, ému, et mangea.

- Ça ira mec ? demanda Georges.

- T’as quoi encore ?

- Deux sandwichs, une banane, une pomme, une madeleine. T’as encore faim ? C’est ça ?

- Oui. Je veux bien encore du sandwich, la pomme et la madeleine.

Georges sourit et lui donna ce qu’il voulait. Théophile se pencha vers lui et dit à son oreille d’une voix grave et sonore.

- Tu n’es pas comme les autres. Le ciel est témoin de ce que tu viens de faire. Tu ne resteras pas au séminaire. Tu ne peux pas rester au séminaire parce que tu n’es pas comme eux.

Théophile reprit sa place et sa voix d’enfant. Les séminaristes assistèrent à la scène d’un œil distrait. Ils parlaient entre eux de leur foi. Dieu marchait le long du rivage. Je l’aperçus et le rejoignis.

- Tu aimes ? me demanda-t-il. La mer est fascinante. Cette vie bouillonnante !

- Magnifique.

- Tu m'as reconnu ? Tu as vu Théophile ? Eh bien c'était moi, à l'instant !

- Je me disais aussi !

- Je suis réellement venu parler à Georges lors de ce pèlerinage, car il est le seul à s’être intéressé aux besoins élémentaires d’un homme assis en face de lui sans avoir besoin de faire toute une comédie autour de ça ensuite.

- C’était donc réellement toi ?

- Oui cher ministre. Il me plaît d'agir ainsi de temps en temps. Donc tu ne m'as pas reconnu !  

- Je pensais à un guide plutôt. Tu interviens rarement en personne.

- Oui, mais Georges, je l’aime bien. C’est un bon petit gars.

- Je l’aime bien aussi.

- Je suis venu parler à l’oreille de Georges. Il a reconnu à cet instant ma présence. Il a su garder, et gardera, avec beaucoup d’humilité, ce souvenir pour lui. J’aime éprouver la foi de l’Homme et j’ai aimé la preuve qu’a apportée Georges à cette foi.

- Tu as remarqué le mépris du père Bourbier ?

- Je n’en ai pas loupé une miette, cher ministre ! Cet homme n’a absolument pas compris la sincérité du son geste. Pourtant le geste aurait pu le maintenir au séminaire jusqu’au bout, or ce n’est pas à l’amour du prochain que le séminaire forme, mais à l’obéissance et à la liturgie satanique. Théophile a raison. Georges ne va pas rester au séminaire. Il a bien fait de le prévenir.

- C’est toi qui l’as prévenu à travers Théophile.

- Oui… J’ai décidé que Georges devait se préparer à passer à autre chose. C’est le moment.

- Il n’y a pas eu un jour sans que son aube ne se retrouve dans un état de chiffon sans aucune explication. Pas un dimanche sans qu’il ne voit dans le cœur des paroissiens l’espoir d’avoir trouvé dans leur curé leur guide pour retourner au ciel.

- L’Homme vient du ciel, mais pas de chez nous. Il a été parachuté sur Terre. Il veut confondre le ciel et le Ciel, se persuader d'être le fruit d'une création divine. Hélas pour lui, je le répète, c'est faux. Il le sait. Il en a l’obsession, mais il ne sait pas comment nous atteindre. On a beau lui donner la solution, il s'obstine par loyauté envers son véritable père : le mal. Cette possibilité d'atteindre le Paradis ne lui appartient pas. C’est moi qui décide !

Dieu m’adressa un léger signe et reprit sa balade. Un mistral chargé de pluie venait de se lever. Le groupe se rassembla pour le chemin du retour. Dans le bus, exaltation collective en l'honneur de la Vierge. Nous ne supportons pas cela là-haut. Du bruit pour rien.

Ce soir-là, à la gare routière, la voiture tomba en panne. Samy poussa. Rien à faire. Le moteur refusait de démarrer. Impossible de rentrer au séminaire. Il pleuvait des cordes.

- On a trop marché, dit-il. Je n’ai plus de forces.

- Attends Samy, dit Georges. Ne te fatigue pas.  J’appelle les autres.

Le téléphone sonna dans le vide. Il tenta le second numéro. Rien. Finalement Philippe décrocha au réfectoire.

- C’est Georges. On est en panne. Tu peux venir nous chercher ?

- Vous êtes où ?

- À cinq bornes du séminaire direction Sainte-Marie. La gare routière.

- Cinq bornes. C’est pas loin.

- Tu viens nous chercher ? Il pleut.

- Je ne peux pas. Je bosse, là.

- Attends, protesta Georges. T’en as pour vingt minutes aller-retour à tout casser !

- Pas possible.

- Demande à quelqu’un d’autre !

- Je suis tout seul. Les autres sont à la douche. Après on mange.

- C’est une plaisanterie ? On vient de se taper plus de vingt bornes à pieds et on…

- Désolé mec. Dieu éprouve ceux qu’il aime. Moi j’ai trop de travail en retard et j’ai mes prières à faire.

Georges et Samy marchèrent sous la pluie. Cinq kilomètres dans les rues. Ils parlèrent de leurs vies. Une solide amitié de circonstance. Ils se faisaient confiance. Ils parvinrent à bon port, épuisés et trempés. Le père Bourbier les attendait de pied ferme, furieux.

- Vous êtes en retard.

- Une panne mon père.

- Excusez-vous, ordonna-t-il.

- Pourquoi ? protesta Georges. On a prévenu. Personne n’est venu nous chercher.

- Nous n’avons pas que ça à faire. Vous n’aviez qu’à prévoir la panne !

Bourbier referma le portail et s’éloigna en maugréant. Démarche grotesque d’un pantin désarticulé, révélation d’un esprit tout aussi tordu. Ce mec vit à côté de la réalité !

- Personne n’a décroché ! C’est pas normal !

Georges mangea vite fait et regagna sa chambre, furieux. Il était 22 heures. Il zappa les prières et se coucha.


 

 

 

 

 

24

 

 

Georges ne décolérait pas. Les fantômes de la nuit, comme chaque soir, imposaient leur présence. Ces ombres sur les murs ! Ce froid glacial malgré le chauffage poussé à son maximum ! Georges pestait. Les trahisons des hommes d’Église le plongeaient dans un abîme de perplexité. Il ne trouvait pas la lumière là où elle devait se trouver. Au lieu de cela les affres d’une solitude spirituelle sciemment instillée par les représentants d’un dieu inconnu de Georges et étranger au  Ciel. Ce soir-là, un étrange ballet avait lieu dans les couloirs. Des pas feutrés. Claquements de portes.

Grincements. Un lit. Un lit grinçait. Rythme rapide. Georges aurait reconnu ce rythme entre mille et pourtant, il n’avait remarqué aucune présence féminine au sein du séminaire. Ils vont remettre ça ici aussi ! Comme aux carmes ! Georges fut forcé de constater une réalité évidente : les besoins sexuels des vieux moines comme des jeunes séminaristes trouvaient leurs réponses entre eux. Il ne pouvait douter. Il comprenait clairement ce qu’il se passait dans la chambre voisine. Les éclats des ébats de ses camarades étaient fréquents le soir. C’était la fois de trop.

- Je vais te la mettre au fond du cul !

- Ouais ! J’suis prêt !

 Les mots ricochèrent sur les murs du couloir interminable, sur ceux de sa chambre. Comme les autres soirs. Georges aurait voulu ne jamais les avoir entendus. Il ne ressentait aucune excitation. Une grande tristesse.

- À mon tour ! s’écria une voix étouffée.

L’étreinte terminée, la porte claqua très vite. Le visiteur, la démarche ferme, s’esquiva à grandes enjambées. L’identité des séminaristes concernés importait peu. Georges s’en fichait. Ce-soir-là l’homme toussa bruyamment juste avant de pousser la porte battante.

- Putain de toux ! grogna-t-il.

Merde ! C’est Jacques ! Il sortait de chez Philippe. Jacques vivait dans un bâtiment réservé aux enfants de familles importantes. Une chambre plus spacieuse, plus confortable, mieux décorée. Jacques et Philippe… Georges se leva. Ses jambes lui faisaient mal. Le pèlerinage aux Saintes-Maries-de-la-Mer l’avait épuisé. Il ouvrit la fenêtre en grand et inspira profondément. Là-haut, les étoiles, l’immensité du ciel. Ici, en bas, des désirs sexuels refoulés. Ils échappaient parfois à tout contrôle. Une Église envahie par l’homosexualité qu’elle jugeait immorale. Pourquoi prôner de telles choses alors ? Pourquoi interdire aux croyants et pratiquer dans l’ombre et avec l’ombre ? Georges prit la décision radicale de faire en sorte d’obtenir son agrément d’art sacré. Il renonça à devenir prêtre pour ne pas vivre tout le reste de sa vie au contact de ces hommes sans parole. Dieu était là, à ses côtés. Il regardait les étoiles avec lui. L’espace d’un instant, les ombres maléfiques fuirent la chambre.

- Ça va cher ministre ? lança-t-il. Enfin remis de tes émotions ?

- À peine !

- Tu vois que le petit réfléchit dans le bon sens ! Je n'ai pas parlé pour rien tout à l'heure. Je t’invite à remonter aux origines. Cela va te détendre un peu.

- Hum…Je perçois une pointe de cynisme !

- Non, non, juste un peu d’histoire !

Il rit de bon cœur.

- L’Église des premiers jours telle qu’elle est présentée dans la Bible présente douze hommes qui renoncent à leurs femmes pour en rejoindre un treizième. Dès les premières lignes du Nouveau Testament, est imposée l’idée que les hommes sont très bien entre eux et que la femme est un obstacle à leur foi.

- C’est très clair ! On le voit bien ici !

- Marie, que j’ai pourtant choisie personnellement pour la pureté de son cœur, est présentée comme une mère un peu idiote qui ne comprend pas le destin de son fils. Marie Madeleine est présentée à tort comme une femme de mauvaise vie. Ce qu’elle n’était absolument pas. Les Hommes confondent Ève, l'aînée de mes filles, avec Lilith et la présentent comme une idiote qui aurait fait chuter son pieux mari.

- Paul a d’ailleurs évincé la femme de l’Église !

- Exact cher ministre. Je réfute cette escroquerie historique et religieuse et je déclare ici que la femme pourrait très bien vivre sans l’homme alors que l’homme ne peut absolument pas vivre sans la femme. Il possède une part terrestre beaucoup plus importante que sa compagne. Cette particularité le lie beaucoup plus à la noirceur de la Terre. La femme n'a pas ce souci. L'image idyllique et poétique de la planète bleue avec ses nuages, toute douce et gentillette est un mirage. Le mal physique et le mal spirituel ont toujours été très actifs sur Terre, même avant l'arrivée de l'Homme. La femme a mieux reçu la part divine d'Enki et d'Enlil que son compagnon. On peut la comparer à une fée égarée en cohabitation avec son époux d'argile.

- Oui, mais certaines sont particulièrement démoniaques ! Elles ne sont pas toutes douces et gentilles comme tu le laisses entendre.

- Certes, celles-là sont d'anciennes incarnations masculines ou alors abritent des esprits non humains venus semer la discorde sur Terre pour me défier. Tu sais bien que l'enveloppe charnelle humaine peut héberger n'importe quoi, tout ce qui passe par le bas astral. Plusieurs dimensions évoluent simultanément sur Terre. Certaines créatures se payent le luxe d'intervenir à leur guise sur plusieurs plans, comme si je n'existais pas, rien que pour m'emmerder. Les sociétés sont essentiellement masculines, patriarcales. On voit le résultat. L’Église, en imposant le célibat à ses prêtres, décide volontairement de créer un manque permanent chez eux afin qu’ils puissent briser méthodiquement chaque génération d’enfants qui se présenteront à eux.

- Un croyant en lisant ces lignes voudra y voir de la méchanceté de ta part. Mais quel homme peut se permettre de juger Dieu surtout quand il confond la couche de sa femme et celle de sa fille ?

- Ils ne se gênent pas pour me juger ! L’enfant brisé est une bénédiction pour ces hommes mal intentionnés, car un enfant brisé est malléable. Il lui est facile d’admettre ce qu’il n’aurait jamais admis si son esprit n’avait pas été brisé. Combien de prêtres ou de pères de famille pratiquants ont-ils réussi à convaincre des enfants de la légitimité de ce qu’ils faisaient au nom de l’amour débordant qu’ils avaient pour eux ou pour le Christ ?

Dieu s’éloigna de la fenêtre et s’approcha de moi. Son regard vissé dans le mien, il déclara :

- Il y a là une folie collective sciemment entretenue. Elle va faire très prochainement l’objet d’un violent recadrage de ma part. Je vais m’en occuper personnellement. Je n’oublierai jamais, et ma vie est éternelle, tous ces cadavres d’enfants enterrés dans des monastères et des couvents. Enfants générés dans des étreintes coupables de prêtres qui pour convaincre des sœurs aux abois leur disent qu’ils aiment tellement le Christ qu’il voudra bien leur céder ses fiancées.

- Je me rappelle lorsque Georges était aux carmes, un soir où il se promenait dans le jardin le long du mur qui séparait les sœurs du monastère des frères, dis-je. Il y avait une petite cour cachée par de la vigne sauvage. Elle laissait entrevoir de minuscules pierres tombales anonymes à l’apparence des plus modestes.

- Tu sais très bien de quoi il s’agit !

- Oui…

- Ces socles de fortune ont permis de cacher aux yeux du monde les naissances non désirées de trop de jeunes enfants sacrifiés sur l’autel des désirs interdits. Georges a compris de suite de quoi il s’agissait, car il avait vu la même chose dans le jardin de l’orphelinat de Bucarest. Aucun doute pour lui sur la réalité des secrets enfouis aux carmes.

- Cela remue trop de souvenirs chez Georges. De plus, il a accès à la vie sexuelle des autres séminaristes. Cela le dérange. Il n’est pas homophobe, loin de là, mais, il a raison : il est temps pour lui de partir dès que possible.

- Je lui en ai soufflé l’information de la nécessité cher ministre. Et je ne suis pas homophobe non plus. C’est un fait. Je ne condamne pas l’homosexualité et je ne l’encourage pas non plus car il y va de la survie de l’espèce ! J’aurais pu modifier la constitution de l'Homme en le dispensant de sexualité. J'aurais renouvelé les générations d’une autre façon. C’est le cas sur d’autres planètes, dans d’autres mondes. L’Homme a besoin du sexe pour se reproduire. L’homosexualité ne permet pas la reproduction.

- Certains esprits maléfiques essaient d'appliquer cela. Ils rêvent d'une humanité stérile et d'une production d'enfants selon leurs critères dans des utérus artificiels. Des essais sont en cours et extrêmement concluants.

- Puisque l'Homme veut faire sans moi, je puis faire sans lui quand je le souhaite. C'est encore une fois l'objet de ce Conseil Divin extraordinaire au cours duquel tu as ramené ta grande gueule. Tu vois par toi même, dans le jus, que laisser une chance à l'Homme est très risqué. Il prend d'ailleurs la décision à ma place de s'en prendre à lui-même. C'est pour dire à quel point il est con. Il veut m'ôter toute possibilité de décision jusqu'au bout ! Il veut se prendre pour moi jusqu'à risquer sa propre destruction. Je pourrais les laisser faire et m'en foutre, mais ils sont chez moi et mangent à ma table. C'est bien cela mon problème. Ils ne sont pas invités et se comportent comme les propriétaires des lieux. Ils ont soulevé le couvercle d'une marmite dont ils ignorent les ingrédients. Ils se gavent du contenu sans partage. Qu'ils se gavent. Je suis le seul à décider. Le mal qu'ils servent se plie devant moi et fuit à ma seule évocation. C’est tout ce que je puis en dire. Laissons Georges dormir, ministre.    

Les nuits au Séminaire étaient toutes très agitées. La violence des lieux se révélait dans la pénombre de la nuit. Pas une nuit sans cauchemars de religieuses meurtrières. Pas une nuit sans que l’ampoule de la chambre ne grille ou la porte ne s’ouvre seule. L’intendant était furieux. Le budget « luminaires » avait explosé à cause de Georges. Il n’avait jamais eu le problème avant. Georges avait fini par bloquer la porte avec une chaise et laisser la lumière allumée. Le lendemain matin, chaise remise à sa place, lumière éteinte et porte à nouveau ouverte. Son corps souffrait. Il grossissait. La tristesse l’enserrait dans son carcan du matin au soir. Avant de s’endormir, il ne pouvait quitter des yeux les ombres glissant sur le plafond. Des mains invisibles le caressaient, repoussaient ses draps, écartaient ses jambes vers son intimité durant son sommeil. Il se réveillait en sursaut, terrifié. Et ces bruits dans les couloirs ! Ils n’avaient rien à voir avec les visiteurs de la nuit dans la chambre voisine. Grincements, chuchotements, cris stridents.

Je ne restais jamais loin de Georges. Tout était réel : les cris, les présences. J'en étais le témoin chaque nuit. Le démon de son enfance surgissait du néant, furieux. Sorti des hideurs de l'enfer, escorté par une horde fantomatique hurlante, il possédait les interlocuteurs de Georges aux heures du jour. En cas de résistance, il attaquait si violemment l'esprit ignorant qu'il cédait tôt ou tard aux délices de la cruauté injustifiée à l'égard de Georges. Au crépuscule, alors qu'il se retrouvait seul avec ses épouvantables souvenirs, le démon le tourmentait de telle façon qu'il ne pouvait s'en plaindre au risque d'être pris pour un fou ou un hérétique. Les séminaristes ne lui étaient d'aucun secours. Ils n’invoquaient pas Dieu, mais les esprits de l’ombre. Ils s’habituaient à leur présence. Elles leur étaient soit imperceptibles, soit familières. Les fantômes, les démons, les diables œuvraient et torturaient Georges. Cette nuit-là, après le pèlerinage, il l’avait compris. La pluie avait cessé. Des cris haletants trouaient le brouillard tandis que les séminaristes dormaient du sommeil du juste.

Le lendemain au petit déjeuner, Philippe et Jacques choisirent de se placer très loin l’un de l’autre. Garder le secret. Georges les observait discrètement avec beaucoup d’attention. Ils font leur comédie de croyants proprets sur eux. La gaité vibrait sur leur visage et le dégoût des lieux sur celui de mon protégé. Douleur savoureuse d’une libération sans surprise d’une vocation en pure perte. L’homosexualité de ses camarades, du père Caillou, des moines des carmes, les scandales sexuels relatés dans la presse, entraient en totale dissonance avec le discours officiel de l’Église et de son représentant, le pape Jules. Ils qualifiaient l’homosexualité de maladie mentale dont on ne peut guérir que par la prière. Le Pape lui-même préconisait une consultation en psychiatrie lorsque le « problème » était détecté suffisamment tôt, vers l’âge de cinq ans. À force de vivre à l’intérieur du système, d’être membre de ce système parfaitement rodé, Georges constatait, impuissant, l’énormité de l’escroquerie morale que représentaient les lieux où il se croyait à l’abri loin de la mafia.


 

 

 

 

 

 

25

 

 

Georges avait pris sa décision : l’agrément d’expert en art sacré et basta ! Le seul raclement des chaises sur le carrelage, la façon dont le père Bourbier chaussait ses lunettes, sa démarche en canard, la manie de Philippe de tousser dans son poing avant de prendre et après avoir pris la parole, la chapelle d’étude, le lacis inextricable des couloirs pour atteindre la pseudo intimité de sa chambre, les gerbes molles d’herbes dans le jardin, la banalité ordinaire des homélies, les murs sales et gris des sacristies, les gémissements de plaisir de ses camarades, la voracité de Jacques au moment des repas, les désirs contenus de la secrétaire du Séminaire, les médisances, le carrelage criblé de miettes de pain, le bêlement des femmes et les pensées haineuses de leurs hommes à la messe le dimanche, Joseph Cardel, Anita Cardel, l’orphelinat de Bucarest, sa mère, lui grignotaient les viscères, lui transperçaient le cœur, l’avalaient tout entier, le consumaient d’angoisse. Onde calme et noire, roule, renverse et meurent alors l’espoir, la foi et le courage. Non ! Car la lumière résidait à jamais dans son cœur. Et puis … il y avait Christophe. Christophe…  

Christophe Metralicz était ancien chef scout dans le Sud Ouest, très proche, trop proche selon certains séminaristes, de l’archevêque. Il le secondait aux offices avec beaucoup de fidélité. Christophe aimait beaucoup les jeunes filles pré-pubères selon ses propres confidences. Le jeune homme avait en réalité besoin de l’approbation de ses camarades. Il donnait de plus en plus de détails sur ses goûts sensuels et observait les réactions de son public scrupuleusement choisi. Les séminaristes s’engageaient à respecter le vœu de chasteté. Ils étaient particulièrement sensibles aux images sexuelles, même les plus illicites. La frustration absolue, les interdits et la culpabilisation permanente de l’Église face à ces pulsions en soi naturelles, engourdissaient leur capacité de raisonnement. Ils s’autorisaient avec un laxisme de plus en plus indulgent l’idée que l’enfant pouvait être source de plaisir, consentant parce que pervers dès son plus jeune âge. Idée absurde défendue par une série de psychologues dont le seul but est de couvrir le délit de corruption de mineurs. Le Vatican couvrait les dérives, les dérapages. Il en était même à l’origine. Il fermait les yeux sur les actes de pédophilie avérés et, pire, disposait d’un réseau suffisamment puissant pour réduire les familles des jeunes victimes au silence.

Georges avait un ami. Il vivait dans une petite bourgade non loin de son village d’enfance. Il s’était marié. Pour une raison obscure aux yeux des siens, l’homme était devenu alcoolique. Il était mort chez lui d’une chute dans les escaliers. Il avait confié à Georges avoir été abusé  par un prêtre lorsqu’il était enfant. Ses parents le lui confiaient pour les vacances. Viol, attouchements, sévices… Ce même prêtre était l’amant de sa mère, une femme respectable et généreuse. Elle œuvrait en Afrique pour les pauvres, contre la faim alors qu’elle couchait avec le curé, bourreau de son propre fils. Il y avait Christophe.

Il était lentement parvenu à instiller dans l’esprit de ses camarades la possibilité de situations interdites par la loi et la morale. Une jeune fille de treize ans était selon lui sensuelle. Une jeune fille de treize ans désirait un homme de vingt-cinq ans selon lui. Lentement, il approfondissait l’abîme de sa propre ignominie, le soir, lors de conversations entre séminaristes, avant le coucher, avant la nuit et ses fantômes. Il imposait ce sujet à tous. Les esprits endormis par le désir inassouvi, le mépris de la femme, un voyeurisme abject, laissaient la discussion dériver. Il présentait son argumentaire de telle sorte que chacun avait envie de lui donner raison. Que faisait la jeune fille, ou même la fillette, pour que Christophe se sentît le droit de la regarder, de la toucher, de la caresser ?

Georges s’était dès le départ violemment opposé. Christophe s’était arrangé pour l’écarter du groupe. Ce soir-là, au lendemain du pèlerinage aux Saintes-Maries-de-la-Mer, au lendemain de la panne de voiture, au lendemain de sa décision, Georges était présent. Aucune objection. Indifférence. Un concours de circonstances ou une simple volonté de Christophe d’enfin montrer qui était le chef de la meute ? Impossible de le déterminer vraiment. Les autres avaient consenti aux échanges précédents, ils étaient parvenus à l’acceptation de l’inacceptable, ils feraient corps contre Georges et sa manie de s’opposer systématiquement à tous les principes enseignés dans ce séminaire. Christophe voulait en découdre, voulait prouver à Georges qu’il avait gagné la partie. Il sortit et déplia son ordinateur portable.

- J’ai un truc à vous montrer, les gars, rapport à ce que je vous ai souvent dit. Vous étiez tous d’accord avec moi. Vous avez eu raison. Je vous le prouve.

Gémissements et grognements de satisfaction. Il caressa l’écran tactile. En quelques gestes élégants sélectionna le cliché dans son explorateur. La photo représentait une jeune fille de douze ans, accroupie pendant une scène de vie dans un camp scout. Elle avait pris sa douche. Avait oublié sa culotte et avait quand même enfilé son short en se disant que personne ne s’en apercevrait. La pluie et le vent avaient violemment secoué le campement, elle s’était accroupie pour mieux fixer une sardine de sa tente. On entrevoyait sa féminité. Excité, certain que ce cliché plairait aux séminaristes, Christophe fit circuler l’ordinateur. Georges vit la photo.

- Qui l’a prise ? demanda-t-il.

- C’est moi, répondit Christophe sur un ton de défi.

- Mais tu as vu son âge ? Tu l’as prise quand cette photo ?

- L’année dernière à Pâques.

Rapide calcul.

- Tu avais donc 24 ans ?

- Oui et alors qu’est ce que ça peut faire ?

- C’est une gamine.

- Justement !

- Et elle t’excite !

- Je veux !

- J’hallucine !

- Qu’est-ce que tu me fais là ! Elle n’avait qu’à pas oublier de mettre sa culotte et se baisser comme ça ! protesta Christophe hors de lui. 

- Elle plante les sardines de sa tente ! Elle n’est pas en train de poser pour un magazine porno !

- T’es con ! Tu ne veux pas avouer qu’elle t’excite. T’es comme les autres en fait !

- Connard !

George se leva et quitta la pièce. Christophe le poursuivit jusqu’à la porte.

- Je ne comprends pas pourquoi tu prends mal les choses. La solitude dans ce séminaire permet ce genre de complicité entre nous. Le Christ pardonne tout !

Georges le repoussa. Christophe tenta de le gifler. Georges lui asséna un coup de poing très brutal au visage. Christophe s’écroula sur le carrelage, sonné. Georges regagna sa chambre, furieux, écœuré. Cette nuit-là, il dormit mal. Les blagues pédophiles et ça ? C’en était trop. Il regagna sa cellule écrasé par la certitude de ne pas faire le poids aux yeux de la hiérarchie. Il venait de céder à la violence et la mâchoire de la bête "séminaire" allait se refermer sur lui. Nuit blanche. Il céda au sommeil à l'aube.

Le lendemain Georges fut convoqué sèchement par le père Bourbier.

- Cardel, expliquez-moi ce qu’il s’est passé hier soir avec Christophe ?

- Je lui ai fichu mon poing dans la gueule.

- Et pourquoi donc ?

- Il s’est déjà vanté en début d’année d’aimer mater des gamines sous la douche pendant les camps scouts. Je lui ai dit ma façon de penser. Hier soir il a recommencé. Il a pris des photos de petites…

- De petites quoi !

- Vous m’engueulez ou je me trompe ?

- De petites quoi ?

- Une gamine qui avait oublié de mettre une culotte… Je lui ai bourré mon poing dans la gueule !

- Depuis quand on frappe ses camarades quand on n’est pas d’accord avec eux ? Vous vous rendez compte Cardel ?

- Pardon ? Je me fais donc engueuler ?!

- Parfaitement ! Ce comportement est intolérable.

- Mais mon père ! Christophe est pédophile et il s’en vante !

- Vous n’avez pas à juger les goûts affectifs de votre collègue séminariste. J’avertis l’archevêque.

Fin de la discussion. Fin des espoirs de Georges. Désespoir de Georges.


 

 

 

 

 

 

26

 

 

Fragmenter. Compartimenter. Pour que l’action A n’agisse pas sur la B. Séparation des pôles. Respiration. Instant T dans sa bulle spacio-temporelle. Instant T1 en totale immersion dans le réel affirmé. Que plus rien n’ait de sens pour en extraire la pulpe, l’onguent qui apaise les plaies. Les mots, les idées, les certitudes, illusions. Les autres, le soi, le lui ou le ça, abstractions. Georges vivait. Son corps mangeait, buvait, dormait. Éjection. Chez les jésuites, éjection. Chez les carmes, éjection. Éjection. Il attendait. Ses jours étaient désormais comptés au séminaire.

Depuis l'entrée de Georges en ces lieux, le mal le harcelait derechef. Il ne supportait pas sa présence sur son terrain de jeu. Il ne savait pas qui était vraiment  Georges. Son instinct de prédateur ne supportait pas la candeur de cet homme idiot en apparence. Sa maladresse, sa façon de répondre à ses supérieurs, ce qu'il était chaque jour l'indisposait. L’Homme mauvais était le frère du mal. Chez Cardel, ce lien de famille n’existait pas Il avait refusé l’enfer, refusé l’invitation à la table noire, refusait désormais le rituel du pain et du vin. Le mal faisait remonter à fleur de mémoire les drames de sa vie. L’orphelinat… L’abandon par cette mère toujours en vie. Ce mensonge autour de sa naissance. Les silhouettes grimaçantes du soir et de la nuit chuchotaient les souvenirs enfouis en lui depuis tant d’années. Il fallait l'épuiser, le conduire au renoncement à la cause de Dieu. Cette âme récalcitrante depuis toujours était devenue une proie prisée, d'une valeur inestimable.  

Georges. Secteur 1 de Bucarest. 1983. Il avait deux ans. La saleté. Le froid. La faim. Les cris. Les pleurs. La mort des enfants autour de lui. La viande servie au lendemain du décès d’un petit camarade. Les rats et leurs morsures. Les déjections à même le sol. Les coups. Le sein poilu et gorgé de lait de la nourrice. Le lit à barreaux. Genoux aux dents. Tremblements douloureux. Désespoir ahuri. Insolente indifférence des infirmières. L’arrivée de Joseph et d'Anita Cardel. Les coups, bouillonnants d’ivresse. La mort. Les humiliations. Le mensonge. Leur divorce. Le froid. La peur. Folie épouvantable. L’ignorance de l’amour mais l’amour pourtant.

Le mal voulait déconstruire Georges de l’intérieur. Lui donner l’illusion d’une solitude abyssale. Il en appelait à toutes les monstruosités hargneuses du bas astral. Il avait pris possession des séminaristes, inspirait leurs regards haineux. Le mal suggéra même à Christophe de voler la montre en or de Georges. L’homme se glissa dans sa chambre la nuit, au lendemain de leur altercation. Il la trouva sur la tablette de chevet. Ce fut facile, la porte était déjà ouverte. 

- Oui Cardel ?

Ralf Bourbier posa ses lunettes sur les pages qu’il lisait, puis se laissa basculer dans le fond de son fauteuil. Bras tendus, poings fermés sur le plateau de son bureau, il attendait d’apprendre la raison de la visite de Georges, un sourcil arcbouté en signe de profond agacement. Le jeune homme fit mine de ne rien remarquer.

- Bonjour mon père.

- Que voulez-vous !?

- Je viens vous signaler un vol.

- Ah.

- Ma montre en or a disparu cette nuit.

- Voyez-vous ça.

- J’y tiens. Elle est de grande valeur. 

 - Que voulez-vous que je fasse.

- Je vous en informe. Je vais prévenir la police.

- Pardon ?

- Je vais prévenir la police.

- Je ne pense pas non.

- Pourquoi ?

- Parce que vous n’aviez pas à avoir une montre de valeur ici. Nous ne pouvons être tenus pour responsables.

- « Tu ne voleras pas », ça vous dit quelque chose ?

- « Tu ne soumettras pas à la tentation ». Voici ma réponse. Maintenant sortez.

- Vous m’accusez de…

- Je vous accuse d’avoir tenté vos camarades pour vous plaindre ensuite. La police ne prendra pas en compte votre plainte. Je témoignerai ne jamais vous avoir vu ici avec une montre et leur dirai à quel point vous êtes un élément problématique. Orphelin roumain et fils de bandit. Vous n’irez pas bien loin jeune homme.

Dieu se tenait derrière le père Bourbier et regardait le contenu du dossier qu’il consultait.

- Il est convoqué pour des problèmes de pédophilie, me dit-il. Un séminariste, Philippe, a tripoté un enfant de cœur avant la messe dimanche dernier. Bourbier réfléchit à une réponse pour dédouaner le gars. Le gamin ne sera pas entendu.

- Encore.

- C’est insupportable. Tu sais  ce que j’en pense.

- Oui.

- Au fait, que se passe-t-il? Je me suis absenté. Georges est convoqué pour quoi ?

- On lui a volé sa montre en or. Il vient de se faire jeter par Bourbier.

- Je suis à peine étonné. Dans ces lieux où le confort élémentaire est assuré aux séminaristes, il faut qu’il se trouve un voleur à qui l’or tourne la tête ! Ces hommes faussement humbles sont obsédés par la richesse. L’or leur brûle les mains et le cœur. Les Incas savaient que l’or était le sang des dieux. Ils redoutaient l’or. Ils en avaient grande peur et grand respect. Il n’était pas permis pour eux de posséder personnellement de l’or, car cela aurait été se fâcher avec les cieux.

- Ils avaient parfaitement raison.

- Oui ministre. J’apprends ici aux Hommes que l’or est réellement l’une des substances vitales des dieux. Lorsque nous créons des mondes, au cœur du conseil des dieux l’or est la matière créatrice qui permet de générer la vie où que ce soit dans l’univers. Les traces d’or sur Terre sont les traces de nos blessures lorsque nous engendrons la vie. Les Hommes doivent savoir qu’il coûte aux dieux donc à moi, de les créer où que ce soit dans l’univers. Ainsi lorsqu'ils  portent de l’or jaune, ils insultent ceux qui ont souffert pour le faire naître, Enki et Enlil. Bonne chance.

- D’ailleurs l’Homme sage sait que porter de l’or porte malheur.

- Absolument. L’or est un poison à grande échelle pour le corps de l’Homme. L’Homme a besoin d’une infime quantité d’or dans son corps physique car il est une partie de nous-mêmes.

- Mais il n’est pas un dieu.

- Non, c’est clair ! Les Mormons ont une juste connaissance de la cosmologie. Ils savent que l’or nous appartient. Ils pensent également que je suis un Homme suprême.

- Que tu ne seras jamais concurrencé par les humanités présentes sur toutes les planètes.

- Tout à fait, ministre. Certains dieux ont été générés par le chaos originel et d’autres sont à l’origine de ce chaos originel. L’Homme tel qu’il se trouve sur Terre est au niveau médian de l’évolution galactique. Les Mormons ont compris de nous que nous pouvions permettre à l’Homme de nous rejoindre et de siéger parmi nous. Mais ce qu’ils ne savent pas, c’est que l’Homme ne peut pas évoluer tout seul, par la simple volonté de son esprit. Le feu, comme je l’ai dit précédemment, peut être offert par les dieux pour qu’il ne consume pas le récipiendaire. Nous sommes les premiers à ne jamais savoir, et nous le voulons ainsi, quand et comment un germe, une molécule divine, une partie de nous, va prendre d’elle-même vie dans un coin précis de l’univers.

- Tu nous l’as souvent expliqué. C’est d’ailleurs extraordinaire.

- C’est ainsi. Tous les mille ans, un homme et une femme recomposent l’Adam et Eve primordiaux dans le but de réinsuffler sans cesse le souffle créateur. Ce cycle est obligatoire car le mal, de par sa capacité de destruction, réussirait à voler la substance divine sur toutes les planètes où la vie réside telle que connue sur Terre. Les Mormons savent beaucoup de choses. Ils ne savent pas tout et cela doit rester ainsi.

- Cela ne rendra pas sa montre à Georges.

- J’ai laissé le mal faire. Georges s’en remettra. Il doit comprendre la réalité de cet environnement. Il ne lui est pas destiné. Christophe a volé cette montre. Son or le consumera et je me charge de son sort personnellement. Ça lui apprendra à mater les gamines sous la douche. Salopard.

- Là, il est malade. Enfin… c’est ce qu’il dit. Il est couché et se plaint de difficultés respiratoires suite au coup de poing asséné par Georges. Les autres séminaristes sont aux petits soins pour lui.

- T’inquiète ministre. J’ai bonne mémoire.

À la veille de l’Avent, Ralf Bourbier convoqua Georges à 23 heures dans son bureau. À la sortie des Vêpres, il exigea de le voir. Il le pria de s’assoir. Autour d’eux alignés sur les étagères d'innombrables  livres parlaient d’amour.

- J’ai bien observé votre comportement, dit-il avec une once de regret dans la voix.

- Mon comportement ? Quel comportement ?

- Encore tout à l’heure à la messe vous avez fait le signe de croix comme un évêque et non comme le croyant de base que vous êtes.

- Pardon ?

- Ne faites pas l’innocent, je vous en ai fait le reproche plusieurs fois déjà.

- Mais… je …

- Je ne peux pas vous garder. Vous vous êtes rapproché de paroissiennes.

- C’est interdit ?

- De cette façon-là, oui, bien entendu. Vous avez commenté l’évangile à ma place.

- Quand ?

- Il y a trois jours. L’Evangile de Luc. Vous n’étiez pas autorisé à le faire.

- Le passage de la femme qui retrouve la vue ? J’ai juste dit que Dieu redonnait la vue à toute personne qui a prouvé la valeur de son cœur. Ce n’est pas à l’Homme de forcer cela. Qu’ai-je dit de mal ? Je ne l’ai pas fait exprès. Je me fais engueuler du matin au soir, vous croyez que j’avais envie d’en rajouter ?

- Je ne suis pas d’accord ! Je n’ai jamais vu ça ! Ce n’est pas à un petit propédeute qui soi-disant aurait reçu le souffle de l’Esprit Saint de commenter les évangiles et dicter sa loi.

- Vous n’avez pas commenté le fond de ce que disais. J’étais inspiré !

- Vous n’êtes pas inspiré par Dieu ! Je suis le chef de cet établissement. Dieu ne s’adresse pas aux merdes comme vous ! Je n’ai jamais vu ça chez un séminariste en début de séminaire !

- Une merde comme moi ? Vous m'insultez !?

- Exactement. Vous vous êtes comporté comme tel avec Christophe !

- Il matait le sexe d’une gamine !

- Et alors ? Encore une fois, ses goûts ne vous concernent pas.

- Une gamine !

- Je vous ai à l’œil Cardel. Que je ne vous prenne pas à parler de ça à qui que ce soit ! Vous partirez demain après les laudes. Je vous raccompagnerai personnellement chez vous.

Il marqua une pause afin de donner plus de profondeur à la suite :

- Je suis triste. Croyez-moi. Vous n’avez pas su faire entrer le Christ en vous. Je vous ai longuement observé. Il me coûte de vous le dire : votre cœur n’est pas bon. Vous ne valez rien.

- Vous ne pouvez pas me virer. Je suis en danger à cause de la mafia. Si je sors d’ici, ils vont me faire la peau.

- Ce n’est pas mon problème.

Le lendemain, Georges sollicita la clémence de l’archevêque avant son départ. L’homme se contenta de lui asséner :

- Si Marie vous aime elle vous sauvera.

Si Marie vous aime, elle vous sauvera. Le peu de respect de Georges pour le catholicisme vola en éclat avec cette phrase. Dieu m’appela. Il m’attendait dans la chapelle publique devant la statue de la vierge. Il souriait.

- J’ai choisi Marie pour la femme qu’elle était. Vous le savez je te l’ai déjà expliqué.

- C’est vrai. Je me souviens de ce jour-là. Tu étais heureux.

- Lorsque j’ai entendu à l’instant cet archevêque dire à Georges cette phrase, j’ai hésité à me présenter dans la seconde devant lui et à le foudroyer sur place. Un archevêque jouit de privilèges et de fortune grâce à tout ce qu’il fait dire ou tout ce qu’il prête à Marie. Il ose déclarer cette phrase épouvantable à un fils de Dieu au genou à terre. Il y a dans cette scène tout ce que le christianisme est réellement : un mensonge. À chaque messe, tous les prêtres expliquent aux fidèles assis devant eux que Marie n'est qu'amour et qu'elle a accepté que son fils meurt pour eux. La phrase de cet archevêque révèle brutalement une autre réalité. Une réalité parallèle que l'Église cultive dans son seul intérêt. Les services secrets ont pour habitude d'expliquer l'origine de l'existence d'un fait plutôt que le fait lui-même. Comme si au pied d'un pommier vous ramassiez une pomme au goût de poire. Une raison expliquera ce fait, mais l'esprit qui l'entendra l'acceptera-t-il? Les tours de passe-passe intellectuel permanents imposés par l'Ancien et le Nouveau Testament, tout autant que d'autres écrits venus d'un orient plus ou moins proche, révèlent l'incompréhension plus que la malveillance des croyants sincères. L'histoire de Marie-Madeleine quant à elle, mille fois réécrite et transformée, montre bien qu'aucune vérité n'est défendue par quelque église que ce soit. Les vérités de chaque époques s'imposent aux précédentes. Un clou chasse l'autre. Jacques, l'apôtre, aurait été le seul à écrire quelque part ce qu'il s'est réellement passé après l'arrivée des trois Marie aux Saintes, pour finir par ramener son manuscrit en secret en Écosse. Cela fera naître plus tard la franc-maçonnerie. L'ésotérisme consiste en ce savoir secret connu d'une poignée d'âmes. Ce n'est au final qu'une connaissance relative à la portée modérée. Georges quitte le séminaire, c'est bien. C'est ce que je voulais. Ce lieu sanctifié tel le temple du savoir de ma personne héberge une grande ignorance. Une ignorance charmée par le mal. Il joue avec les orgueils. Reste auprès de Georges, ministre. J'ai à faire ailleurs. Je reviens tantôt.


 

 

 

 

 

 

27

 

 

Le paysage défilait devant les yeux de Georges. Ralf Bourbier conduisait en silence. Il voulait être certain que le jeune homme rentrerait bien chez lui et ne tenterait rien pour contacter les autres séminaristes ou se plaindre encore une fois auprès de l’archevêque. Georges, certificat d'expert en art sacré en poche, avait fait ses adieux à Samy. Samy allait lui aussi être viré quelques jours plus tard pour avoir, lui aussi, cassé la figure de Christophe. Les gestes saccadés de Bourbier trahissaient sa sombre excitation. Qui était Georges ? Pourquoi le mettait-il dans un tel état ? Je perçus chez cet homme une envie familière. J’avais cerné la même chez l’évêque Mouyet. Une envie de casser sa bonté. Étouffer ses mots parce qu’ils n’étaient pas les leurs. Arracher ce cœur si vivant, le leur était mort. Dépecer son corps jeune et beau parce qu’ils ne pouvaient le posséder. Brûler son âme parce qu’elle appartenait à Dieu, pas la leur, propriété du mal. Éviscérer ce fils de Dieu parce que Dieu vivait en lui et ne les regardait pas.

- Tu as raison ministre. Je ne les regarde pas. Ces hommes comme tant d’autres ont fait des choix qui les ont définitivement éloignés de moi. L’Homme se vautre volontairement dans le mal ? Il ne peut en aucun cas demander l’aide du Ciel. Je ne l’autorise pas.

Georges souriait légèrement. Les paroles de Théophile résonnaient en lui pour la première fois depuis le pèlerinage « Tu n’es pas comme les autres. » Il savait que je serais viré du séminaire ! Samy aussi. Son ami le lui avait prédit. C’était écrit. Voilà. C’était écrit. Son cœur était en paix. Bourbier s’attendait à de la tristesse, de la colère. Il aurait voulu répondre à des protestations. Au lieu de ça, un sourire. Georges semblait heureux et soulagé. Quant à la mise en danger du jeune homme, du caractère compliqué de Joseph Cardel, il le savait et s’en moquait éperdument. Ralf Bourbier avait pris la juste décision. Il venait d’éloigner une menace pour ses petites affaires. Tôt ou tard, l’intelligence et la détermination de Georges lui auraient causé beaucoup de tort, sans contrepartie car il avait refusé de céder son héritage à l'Église. Il se gara devant l’entrée de la résidence du golf. Georges sortit, ramassa son sac à l’arrière, contourna la voiture et se pencha à la fenêtre de Bourbier. Ce dernier baissa la vitre.

-  Je n’ai commis aucune erreur. Je n’ai manqué aucun cours, aucune messe. Vous êtes un homme sans amour pour votre prochain et vous ne m’avez jamais laissé trouver mes repères sereinement dans votre putain de séminaire dont vous vous croyez le propriétaire. Vous êtes une merde ! Vous êtes vieux, vous allez crever. Vous répondrez de vos actes devant le Dieu que je connais et qui n’est pas celui que vous servez !

- Pauvre imbécile, pesta Bourbier.

- Fils de chien ! 

La voiture s’éloignait déjà. Bourbier pleurait. Son algarade avec Georges l'avait touché dans le mille. Oui, il était vieux. Oui, il allait mourir sans paix, sans amour, sans espoir. Il servait Satan, le connaissait personnellement. Il collectait des âmes pour lui. Georges venait, par sa seul présence, de faire voler en éclat ses certitudes. Son départ le plongeait dans une terreur abyssale. Une porte s'était entrouverte. Il avait été autorisé à apercevoir le monde caché derrière, avait ressenti le temps d'un battement d'aile la félicité de vivre au Paradis. Georges emportait cela avec lui et abandonnait l'homme de Dieu aux griffes du diable, furieux de cette incartade. Le doute venait de fissurer Ralf Bourbier. S'il avait voulu rejoindre le monde de félicité promis à Georges, l'ampleur de la tâche était telle qu'une vie, selon lui, n'eut pas été suffisante pour détruire la cathédrale de ténèbres érigée dans son âme. Pour lui, c'était trop tard. Il se serait repenti avec sincérité, Dieu ne lui aurait pas pardonné. Il existe une nomenclature des crimes contre Dieu et l'ensemble de la sphère divine. Frayer volontairement avec une créature maléfique quel que soit son rang n'est jamais pardonné par le Ciel. Aucun retour en arrière n'est possible.

Georges balança son sac sur son dos et se dirigea lentement vers l’entrée du bâtiment où il résidait. Il avançait  d’un pas erratique comme on revient chez soi après cent jours d’un calvaire insoutenable dans l’antre de la folie et du mensonge. Mais il n’avait pas de "chez lui". Ce lieu où l'on se sent en sécurité, aimé, au chaud. Il revenait à cette vie normale qui n’avait toujours rien de normal. Les Cardel pouvaient attaquer à tout moment, soucieux de se venger de son désir de liberté. La liberté dans la mafia a un prix. Ils voulaient le lui faire payer. Tout perdre. Second abandon. Cela lui apprendrait à ne pas avoir su goûter au fruit défendu. La mafia était comme le mal, elle donnait l’impression d’être acceptable, un mal nécessaire. C’était faux.

Georges força la porte de sa boîte aux lettres. La clé de chez lui y était toujours. Son appartement, une location, était tel qu’il l’avait laissé en partant. Il écarta le voilage de la baie vitrée. Des golfeurs au loin parcouraient le terrain à grandes enjambées comme si l'avenir du monde dépendait de leur handicap. Il sourit. Une petite veine battait au milieu de son front.

Il allait franchir le seuil de sa chambre, lorsqu'un détail retint son attention : son courrier. Des lettres avaient été disposées à chant contre un grand vase transparent sur le buffet de la salle à manger. Il saisit l'épais paquet. Une quarantaine d'enveloppes en tout, oblitérées durant son absence. Merde. On est entré chez moi. Attendait-il un courrier important ? Il avait averti la Justice avant de partir et donné son adresse provisoire au séminaire. Joseph Cardel était imprévisible. Georges devait prévoir l'imprévisible. Une facture d'électricité, des relevés bancaires, la compagnie d'assurance, quelques publicités. Rien d'inhabituel.

- Qu'est-ce que c'est que ça, murmura-t-il.

Une enveloppe kraft non timbrée. Aucune adresse. Aucun destinataire. Il prit une profonde inspiration avant de l'ouvrir. La chaleur de son appartement avait disparu. Devant lui, étalés sur la table, des clichés de lui. Des gros plans. Au séminaire. Aux Carmes. Une balle de petit calibre. Il la prit entre le pouce et l'index et la considéra longuement avant de la laisser retomber sur les photos. La balle roula puis s'arrêta net sur son visage. La garce. Le message était clair : Joseph voulait sa peau. C'était son truc, envoyer des projectiles amusants à ses ennemis. Le calibre était proportionnel à son estime pour le destinataire. Georges, sans surprise, mesura la considération que lui vouait son père adoptif : « Petite merde, je vais te buter ». Pas le temps de s'appesantir sur la cuisante humiliation infligée par les hommes d'église, le message était trop limpide pour se laisser aller aux lamentations. Sauver sa peau d'abord.

Georges baissa les persiennes et entreprit une fouille minutieuse de son appartement. Cocaïne, armes, cadavre. Joseph Cardel ou ses hommes étaient entrés chez lui durant son absence, tout pouvait dès lors arriver. Ça n'aurait pas été la première fois. Il perçut le feulement d'un moteur en bas. Il se précipita vers la fenêtre la plus proche et releva la persienne à mi-hauteur. Un voisin. Du calme. Poursuivre la fouille. Derrière le tablier de la baignoire, un paquet. Putain, c'est quoi ?! Il se précipita à la cuisine et revint avec un petit couteau. Au-dessus de la cuvette des toilettes, il le planta dans le paquet. Le plastique se fendit. Il plongea son index à l'intérieur et le porta à la bouche. De la cocaïne. À vue de nez, il y en avait cinq cents grammes au moins. La terreur soudain lui vrilla le ventre. Il plongea son visage dans la cuvette et vomit. Il tira la chasse d'eau. Pas le moment de flancher. Il éventra le paquet et versa la totalité de la poudre dans la cuvette en prenant garde de ne pas en verser à côté ou sur lui. Il se précipita vers le placard où il rangeait ses produits ménagers. De l'eau de Javel. Il versa la moitié du flacon dans la cuvette. Il brossa minutieusement. Une bonne rasade dans l'évier qu'il remplit d'eau froide. Il plongea le paquet vide et le nettoya comme une banale lessive à la main. Il découpa ensuite le plastique encore détrempé et le jeta dans un sac poubelle. Il nettoya à nouveau tout ce qui aurait pu être en contact avec la cocaïne, les ciseaux, le couteau. Il noua le lien du sac poubelle et remit en place le tablier de la baignoire. Faut que je me débarrasse de ça ! Il rafla ses clés sur la table et sortit direction le local dédié. Au moment de remonter chez lui, en passant devant la large porte d'entrée de l'immeuble, il aperçut une voiture de gendarmerie. Elle venait de se garer. Il avait à peine le temps de remonter chez lui.

Il referma la porte d'entrée. Calme-toi, Georges. Il réfléchit. La balle ! Qu'en avait-il fait ? Elle était toujours sur la table de la salle à manger. Il releva la persienne la plus proche, ouvrit la fenêtre, effaça ses empreintes sur le projectile avec le pan de sa chemise et le lança le plus loin possible. Il rassembla ensuite les clichés et les rangea dans le premier tiroir de son bureau. On sonna.

- Gendarmerie ! Ouvrez !

Georges ouvrit et sourit.

- Gendarmerie, répéta l'homme, une commission rogatoire à la main.

Un commandant, trois gaillards, un berger allemand.

- Vous êtes Georges Cardel ?

- Oui.

- Vous habitez ici ?

- Oui.

- On va procéder à la fouille de votre appartement.

- Pourquoi ?

- Vous ne vous en doutez pas ?

- Me douter de quoi ?

- Faites pas l'imbécile avec nous.

- Je ne vous manque pas de respect mon commandant.

L'homme, surpris par l'évocation de son grade, se raidit. Il considéra Georges en détail. Il était censé être un imbécile. Comment un imbécile pouvait reconnaître un grade de la gendarmerie ? Sans plus attendre, la troupe s'engouffra dans l'appartement.

- Vous cherchez quoi ? Je suis rentré ce matin.

- Rentré ? Il y a combien de temps ?

- Une heure trente à peine, le temps de regarder mon courrier, faire le point des courses à faire et….

- Je ne veux pas savoir.

- Vous pouvez m'expliquer ce qu'il se passe ?

L'officier s'avança au milieu du salon et scruta l'endroit tandis que les trois autres le mettaient à sac.

- Commandant… Je ne comprends pas !

La réponse ne venait pas.

- Ici chef !

La voix venait de la salle de bains. Les quatre hommes s'y retrouvèrent.

- Monsieur Cardel !

Georges obtempéra.

- Quoi ?

- Vous pouvez m'expliquer ?

Rapide coup d'œil vers le chien. Il reniflait l'air sans grande excitation. Rien d'anormal.

- Vous avez fait le ménage ? Ça empeste l'eau de Javel.

- J'ai nettoyé, oui. Je nettoie toujours à l’eau de Javel. J’aime l’odeur et le golf rend la résidence très humide avec les arrosages permanents qui noient nos jardins. L’eau de Javel évite les moisissures.

- Vous rentrez après une longue absence et la première chose que vous faites, c'est nettoyer votre salle de bains à l'eau de Javel ?

Longue absence ? Put… Je ne lui ai rien dit ! Comment peut-il savoir ?

- J'ai été malade.

- Pardon ?

- J'ai vomi dans l'évier et j'ai eu la chiasse dans mes chiottes. Je ne suis pas un porc. J'ai nettoyé.

Échange de regards. Le chien, la langue pendante attendait un truc à renifler. Le commandant se balançait d'un pied sur l'autre comme si un branchement venait de sauter dans son cerveau.

- Vous étiez où ?

- Au séminaire. J'ai prévenu le parquet avant mon départ et j'ai donné mon adresse provisoire au procureur car j’attendais des résultats d’un procès dans lequel je suis victime.

- Vous pouvez le prouver ?

Georges pensa aux clichés. Pas une bonne idée.

- Vous pouvez appeler le curé qui s'est occupé de moi.

- Son numéro ?

Georges le lui dicta d'une voix tranquille.

- J'appelle. J'espère pour vous que vous avez dit vrai.

Le commandant composa le numéro de Ralph Bourbier.

- Cardel ? beugla le curé. Je viens de le raccompagner chez lui. Un vrai petit connard. Rien à foutre au séminaire ce mec-là ! Il nous a foutu un de ces bordel !

- Ah ? Du genre ?

Bourbier hésita. Hors de question d'évoquer l'épisode des photos pédophiles ou du vol de la montre.

- C'est un hérétique ! Il a passé son temps à contredire son instructeur ! On a fini par le virer. Un petit con je vous dis !

- Vous l'avez raccompagné vous dites ?

- Per-son-nel-le-ment !

- À quelle adresse ?

Bourbier donna l'adresse de Georges.

- A-t-il reçu des visites durant son séjour ? Des appels ?

- Non, à part des femmes mariées. Monsieur draguait les paroissiennes mariées figurez-vous.

- Je vous remercie.

- Pas de quoi !

Le commandant afficha un air de chien battu. La fouille n'avait rien donné et l'alibi de Georges était en béton.

- Que cherchez-vous ? insista Georges.

L'homme soupira.

- Il y a pas mal de came en ce moment dans le coin.

Georges allait répliquer Alors tout naturellement vous avez sonné chez moi en vous disant que je devais y être pour quelque chose ? Il entendit sonner dans son esprit un tonitruant « Ta gueule ! »

- Je suis un Cardel, dit Georges, mais je ne trafique pas. Je viens de gagner un procès contre mon père. Il vient d'être condamné à me verser une forte somme qu'il ne me versera jamais.

- Votre père c'est ?

Connard, comme si tu ne savais pas. Je suis sûr que tu as le gland carré avec la tronche que t'as.

- Joseph Cardel. Écoutez, je ne sais pas ce qu'on vous a dit ni d'où vient cette commission rogatoire ordonnant cette perquisition chez moi…

L'homme, comme s'il venait d'être pris les doigts dans le pot de confiture, plia le document et le rangea dans la poche intérieure de son blouson.

- … mais je n'ai rien à voir avec le business de mon père. Je suis tranquille. Je rentre du séminaire où j'ai vécu des moments inoubliables et surtout j'essaie d'oublier le mal qu'on m'a fait. Mon père me déteste. Il fait de ma vie un enfer. S'il vous a dit que je planquais de la came, c'est faux. Je viens de décrocher un diplôme d'expert en art et je compte bien m'en servir. Vous avez autre chose contre moi ?

- Non, admit l'officier. On a eu juste l'info comme quoi on trouverait de la coke ici.

- Par qui ?

- Dénonciation.

Le chien s'impatientait. Il marqua d'un jappement la fin de la partie.

- On y va les gars, ordonna mollement le commandant.

La tête basse, ils gagnèrent le hall en enjambant les affaires de Georges répandues sur le sol.

- Monsieur Cardel…

- Oui mon commandant ?

- Si je peux vous donner un conseil…

- Lequel ?

- Soyez capable de prouver tout ce que vous faites, de fournir des alibis pour chaque jour de votre vie. Il ne vous lâchera pas.

Sans attendre de réponse, il le salua d'un hochement de tête et s'éloigna dans le couloir vers la sortie par les escaliers. Georges referma la porte et s'effondra dans le canapé. Il fondit en larmes. Par la fenêtre encore ouverte, les aboiements du berger allemand. Ils s'intensifièrent dans son esprit. Teddy. Il se souvint.


 

 

 

 

 

 

28

 

 

Les signes ne trompaient pas. Le commandant de gendarmerie l'avait mis en garde : il lui faudrait être capable de prouver chaque action de son existence. Comment Georges allait-il s'y prendre ? Témoins, géolocalisation, échanges de courriels, textos ainsi que tous les moyens à sa disposition. Observer les gens. Détecter la moindre faille. Une discipline inscrite dans la facture à payer pour sa liberté et son honneur. Et puis il y avait la balle. La balle déposée chez lui. La came aussi, planquée derrière le tablier de la baignoire. La visite des gendarmes à peine une heure trente après son arrivée. La même question tambourinait dans son esprit depuis toujours : pourquoi Joseph l'avait-il adopté si c'était pour le traiter ainsi ? La réponse s'imposait toujours à lui triomphante : la stérilité de Joseph aurait fragilisé sa position sur l'échiquier de la mafia. Comme tout monarque, il devait offrir une descendance mâle pour transmettre son héritage et sa puissance. Georges avait été testé et s'était révélé inapte à la succession apostolique mafieuse de Joseph. Par ailleurs il était le triste témoin de faits passibles d'assises et non encore prescrits. Sa parole ne devait rien valoir. Alors il pensait à Teddy.

Joseph Cardel s'était vu offrir un chiot berger allemand par l'un de ses partenaires du moment, un cousin de Cosa Nostra de Naples désireux de lui être agréable. Georges était adolescent. L'arrivée de la bestiole l'avait empli de joie : il ne serait plus jamais seul. Il se chargea de son éducation et Teddy tint rapidement ses promesses : il devint le meilleur ami de Georges

Les aboiements de son amour de chien résonnaient dans son crâne à l'en faire chavirer. Glissement de l'air. Souvenir. Dix ans plus tôt. Terrifié par Joseph, le vieux Teddy s'était jeté sur lui et l'avait saisi à la gorge. L'animal pourtant de nature docile avait planté ses crocs à quelques millimètres de la carotide du vieux salaud. L'homme avait hurlé. Le chien avait serré de plus belle le projetant au bord de l'étouffement.  Georges avait saisi une pelle et asséné de violents coups sur ses flancs. La bête avait fini par lâcher prise. Joseph, libéré, avait saisi le semi-automatique planqué dans son dos et avait tiré. Georges s'était précipité vers son père pour le prendre dans ses bras. Ne venait-il pas de lui sauver la vie, après tout ? L'occasion de faire table rase des querelles passées et de repartir à zéro ? Joseph s'était écarté, arme encore brûlante à la main.

- C'est bon ! Ça va ! avait-il vociféré. Fiche-moi la paix et débarrasse-moi de ce clebs.

Il avait tourné les talons et planté son fils effondré aux côtés du cadavre de son chien. Il l'avait tant aimé. Georges ne regretta jamais son geste, ne regretta jamais d'avoir sauvé Joseph. Jusqu'à ce jour. Il saisit son portable. Internet. Pages Jaunes. Il composa le numéro sélectionné.

- Serrurerie Morel bonjour !

- J'ai une urgence. Je paierai ce qu'il faut. Ce que vous avez de plus sophistiqué. Serrure et verrou.

- Dans une heure, ça vous va ?

- Parfait !

- Votre adresse ?

Il donna l'information demandée puis raccrocha. Il prit une douche. L'eau chaude caressait son échine, sillonnait son corps jusqu'au siphon. Vague de souvenirs hurlants. Les maîtresses de Joseph, mamelles pendantes, devant lui, enfant, au petit-déjeuner. Dégoût. Combien de fois avait-il sauvé la vie de son père adoptif ? Il offrit son visage au flot bienfaisant. Bruit de mer.  Rugissements. Il avait 16 ans. Sur le yacht de Joseph. Un trente mètres rutilant. La tempête s'était levée sur la Méditerranée, à mi-route entre la Corse et la Sardaigne. Ils naviguaient en direction de la Sicile, une tonne de cocaïne dormait dans la cale. Georges l'ignorait. Le yacht tanguait, ballotté par les vagues immenses. Joseph avait envoyé paître son capitaine. L'homme l'avait mis en garde et lui avait conseillé de différer son départ. La bonne blague. Avec une tonne de came à son bord et les pirates de la mafia russe dans les parages, la tempête annoncée n'était rien en comparaison d'une partie de franche rigolade avec les frères de la Leninskaïa.

Joseph avait donné ses ordres et l'avait regretté. Comme il ne supportait pas de se tromper et que cela se sache, il avait piqué une colère monstre contre les éléments eux-mêmes, les salauds. Il s'était jeté sur le pont pour hurler sa rage. Autour de lui, des creux de dix mètres, la fureur, la pluie, le vent en rafales. La mort grondait, avide, hurlante. Le vacarme de la vague montait, puis se perdait dans le fracas de sa chute sur la coque du bateau. Ballottée de tribord à bâbord, la silhouette de Joseph palpait dans le vide à la recherche d'un solide harnachement. Avec une régularité presque mécanique, les rouleaux s'étaient succédés. L'un d'eux, plus puissant que les autres, s'était dressé devant le yacht, fier, le timbre atroce. Georges avait évalué en une poignée de secondes le déroulé de la catastrophe annoncée. Joseph aurait été emporté sans aucune chance de survie. Georges avait intégré à sa réflexion les mouvements du bateau, la vitesse du vent, la force des vagues. Il ne disposait que de quelques secondes pour agir.

Il s'était précipité sur le pont, s'était jeté sur Joseph au moment où l'onde avait amorcé sa chute. Avec une force extraordinaire, il avait empoigné le vieux par le bras et l'avait entraîné jusqu'au préau. Là, ils s'étaient solidement agrippés à la charpente métallique, juste à temps, avant que la vague ne les submergeât totalement. Elle avait été si forte qu'elle les avait projetés dans les escaliers. Le bateau avait basculé en avant et l'eau, en s'évacuant brutalement, avait propulsé les deux hommes à nouveau sur le pont. Ils avaient glissé sur le parquet vernis vers une chute inévitable dans la monstruosité mugissante. Georges avait d'une main saisi un cordage et de l'autre le col du polo de Joseph, assommé par la violence de l'assaut. Il était resté ainsi écartelé jusqu'à l'intervention des hommes de main. Ils avaient profité d'un creux pour les hisser à l'intérieur.

L'attention de tous avait été focalisée sur l'état de Joseph et la stabilisation du yacht. Sandra, sa jeune épouse, s'était mise à hurler à l'encontre de Georges.

- Espèce de connard ! Tout est ta faute ! C'est toi qui l'as entraîné sur le pont ! Tu as voulu tuer ton père, mon mari à moi !

Ils s'était au final accordés pour dire que Georges était sorti en pleine tempête. Joseph, n'écoutant que son courage, avait voulu le rattraper. C'était la faute de son débile de fils si un drame avait failli avoir lieu.

Georges avait marché sur le fil de la folie ce jour-là. Une fois de plus. Il venait de vivre une réalité intangible, puissante de vérité et la vox populi environnante en avait décidé autrement, le mettant totalement en porte-à-faux sans aucune échappatoire possible. L'heure n'était pas à la protestation. La seule vue des mitrailleuses portées en bandoulière autour de lui suffisait à l'inviter à se ranger du côté de l'avis général. C'était Georges le salaud. Point barre.

La tempête s'était calmée. Le yacht avait gagné la Sicile avec sa cargaison. Georges en avait découvert l'existence au moment du déchargement. Il n'en parlerait pas. Jamais.

Putain qu'est-ce que je vais faire maintenant ? Aucune solution ne lui venait à l'esprit. L'eau chaude coulait. Il aurait voulu couler avec elle, se dissoudre en elle et mourir. Pars ! Le même ordre résonnait dans son crâne : Pars ! Il se sécha, choisit des vêtements propres et confortables. Pars ! Il s’installa devant son ordinateur. Pars ! Il saisit le nom et les codes de ses réseaux sociaux habituels dans son navigateur. Pars ! Il parcourut distraitement les dernières conversations en ligne. Il ne pouvait reprendre le contrôle de sa vie si tôt après sa victoire contre la mafia. Pars ! Son père était furieux. Il le savait.

Il composa un numéro sur le cadran de son smartphone puis attendit qu'on décrochât.

- Oui ?

- Jean-Pierre ?

- Ah ! Georges ! répondit la voix grave. Comment ça va ?

- Pas trop mal.

Jean-Pierre Desmond appartenait au milieu. Il connaissait Joseph Cardel depuis plus de 30 ans. Le vieux roublard gérait une trentaine de commerces dans la région. Il blanchissait en douce pour son camarade. Georges l'avait compris sans jamais se mêler de ses affaires.

- T'as des nouvelles de Joseph ?

L'homme soupira bruyamment.

- Toi t'as des emmerdes, c'est ça ?

- On peut dire ça comme ça. Il m'a envoyé la gendarmerie aujourd’hui.

Georges perçut le changement de position de son interlocuteur, la fermeture d'une porte derrière lui. Son caverneux. Le vieux s'était isolé pour parler.

- T'es dans le coin ? demanda-t-il.

- Pour un temps seulement. J'étais au séminaire. Je suis rentré ce matin. La descente a eu lieu juste après mon arrivée.

- Ah.

- Pourquoi ? T'as des infos ?

- Ton père t'en veut. Les procès que t'as gagné contre lui, ça ne lui a pas plu que tu ouvres ta grande gueule.

- Je ne pouvais pas me laisser faire.

- Peut-être, mais tu le connais. Il a la dent dure.

- Oui, ça je sais. Il en est où du coup ?

- Tu veux la vérité ?

- Oui, répondit Georges le cœur serré.

- Il veut ta peau.

L'homme regretta ses mots immédiatement.

- Georges, il t'a certainement placé sur écoute. Je ne veux pas d'emmerdes avec lui, d'accord ? S'il sait que je t'ai parlé aujourd’hui, ça va mal se passer pour moi.

- Il continue de terrifier tous ceux qui me soutiennent de près ou de loin.

- Tu sais comment il s'y prend, alors…

Georges comprit où son vieil ami voulait en venir.

- T'es sur une poudrière. Merci de m'avoir répondu.

Jean-Pierre Desmond abandonna un soupir de soulagement à la perspective de la fin imminente de la conversation.

- Pas de quoi, gamin.

- Jean-Pierre ?

- Quoi ?

- Tu sais si mon père a prévu quelque chose pour moi ?

- Je ne sais pas. Il veut que tu fermes ta gueule, c'est sûr, et aussi que tu disparaisses.

- Je vois.

- Je suis désolé.

- Pas de quoi.

- Fais gaffe à toi, d'accord ?

- Je vais faire ce que je peux.

- Au revoir.

Il raccrocha. Il avait dit « et aussi que tu disparaisses ». Rien de surprenant : Joseph Cardel disait à tout le monde qu'il n'avait pas d'enfant. Georges avait souvent un mal de chien à faire admettre cette étrange filiation autour de lui. Une adoption. Aucune ressemblance. Le combat des apparences faisait rage entre Joseph et lui. Joseph était un génie du genre. Pars !

- Hum !

Dieu s'éclaircit la voix. Il s'était assis sur le canapé, à côté de Georges.

- Plaît-il ? fis-je.

- Oh rien. Ça fait un moment que tu parles.

- Pardon, tu voulais intervenir ?

- Non. Je t'écoutais tranquillement. Tu étais bien parti cher ministre.

Il se pencha vers Georges et lui souffla à l'oreille :

- Pars !

- Tu crois qu'il t'a entendu ?

- Oui. Ses idées sont embrouillées. Il a été sonné par la visite des gendarmes tout à l'heure. Il faut dire qu'il l'a échappé belle. Il a fallu que j'intervienne pour lui sauver la mise. Je lui ai indiqué l'endroit où se trouvait la came et j'ai soufflé très fort à l'oreille du commandant de le laisser tranquille.

- Le pauvre.

- Qui ? Le commandant ?

Il rit.

- Non ! Je pensais à Georges évidemment.

- Je suis là. Toi aussi. Dis-toi que tout ça fait partie de sa formation. Il est malmené le petit, mais il apprend. Il est temps qu'il passe de nouveau à autre chose. Une autre étape se précise.

- Laquelle ?

- Tu vas voir. Je t'expliquerai ensuite.

Georges hésitait. Après l'échec de son passage au séminaire, il voulait boucler une boucle, apporter une conclusion au chapitre. Il consulta l'horloge de la cuisine : 13H45. Joseph. Je passe chez lui vite fait et on s'explique une bonne fois pour toutes. C'est mon père. Adoptif, mais mon père quand même. Il devait bien y avoir un résidus de pitié pour son fils à défaut d'affection.

- Aïe, s'exclama Dieu. Il va faire une connerie et je vais encore devoir pédaler pour le sortir de là !

- Il ne doit pas chercher à revoir Joseph !

- Non ! Il va se faire tuer ! Attends, je m'occupe de la question tout de suite.

Dieu enserra la poitrine de Georges. Il pouvait à peine respirer.

- Souviens-toi espèce d'imbécile !

Georges, au bord du malaise se replongea dans ses souvenirs.


 

 

 

 

 

 

29

 

 

Deux ans plus tôt. Georges venait de gagner en Cassation contre Joseph pour Escroquerie et Faux en Écriture. Joseph avait fait sa vie à sa façon et s'était arrangé pour virer son fils des sociétés dans lesquelles ils étaient actionnaires tous les deux. Joseph lui devait beaucoup d'argent et ne semblait pas vouloir s'acquitter de sa dette. Georges n’était qu’un sale roumain. Joseph le clama au cours d'une audience du tribunal correctionnel pour justifier ses faux en écriture.

Georges vivait à cette époque-là avec Marine Belladonna. Une relation sans réel amour. Marine n'était pas une jolie femme. Elle était complexe, manipulatrice et méprisante. Il se contentait de cette cohabitation imparfaite, plate et sans couleurs. Il n'avait pas le temps. Son esprit était entièrement consacré à éviter de tomber dans les pièges tendus par son père. Ce jour-là, il avait convaincu Marine de l'accompagner au siège de la société que dirigeait Joseph. Le vieux lui devait de l'argent. Il était temps de régler certains comptes. Ils avaient sonné au portail. Le vieux avait jailli du bâtiment, hors de lui, et s'était planté devant son fils.

- Qu'est-ce que tu veux !? avait-il éructé.

- Il me semble que tu me dois du fric. Laisse-moi entrer. On en discute calmement.

- Tu franchis la grille, t'es un homme mort ! Je ne te dois rien, barre-toi avec ta grognasse !

- Tu as perdu ton procès ! J'attends toujours le versement de ce que tu me dois !

- Je ne te dois rien, connard !

Joseph avait tourné les talons, saisi une barre métallique abandonnée contre un mur, puis était revenu vers Georges. Les deux mains fermement serrées sur l'arme de circonstance, il mettait au défi son fils de faire un seul pas vers lui.

- Tu vas cesser de me pourrir la vie, espèce de raclure !

Le visage de Joseph venait de changer. La prunelle rouge, les dents olivâtres acérées, l'enfer s'était lu dans son regard. Il avait levé la barre dans les airs puis avait frappé, frappé encore. Georges, impuissant, avait encaissé les coups sans riposter. Il en avait la force pourtant, mais Joseph n'était plus lui-même.

- Appelle les flics ! avait ordonné Georges à Marine en pleine crise de nerfs.

Les secours étaient intervenus une dizaine de minutes plus tard. Georges était en sang, en lambeaux et tenait à peine debout. Joseph, en un geste théâtral, avait feint le malaise cardiaque.

- C'est lui ! Ce salopard m'a agressé pour rien !

- Mais non papa ! C'est toi qui m'as tabassé ! Mon genou ! Regarde mon genou !

- Sale Roumain ! avait rétorqué Joseph Cardel plein de morgue. Tu mens ! Tu ne cesses de mentir !

Les gendarmes avaient observé la scène avec intérêt.

- Madame, avait dit le plus gradé d'entre eux, vous êtes témoin ?

- Oui, avait répondu Marine, terrifiée par le vieil homme.

- Et ?

- Monsieur Cardel a raison, c'est Georges qui a frappé le premier.

Après avoir raccourci les perspectives d'avenir de son compagnon, elle avait fui son regard.

- Marine ! Tu ne peux pas dire ça ! Qu'est-ce que je t'ai fait ? Tu as tout vu !

- Embarquez-le, avait ordonné l'officier.

Georges, pitoyable, avait été menotté et placé en garde à vue, le temps de tirer cette affaire au clair.

- Je me souviens de cet épisode, intervint Dieu.

- Terrible, fis-je. Ils ne l'ont même pas envoyé à l'hôpital.

- Il est allé voir le médecin quelques jours plus tard. Son genou le faisait atrocement souffrir.

- Et ?

- C'était le médecin de Joseph Cardel. Il a fait le minimum. Pas d'ITT.

- Georges n'a donc pas pu porter plainte contre son père pour agression.

- Si, mais elle a été sans grandes conséquences pour le coupable. Je l'ai voulu ainsi. Il fallait laisser Joseph penser qu'il avait gagné. N'oublie pas, cher ministre, qu'il avait un pouvoir de nuisance très important. Il fallait ménager sa susceptibilité afin de lui éviter d'avoir l'idée de régler son compte une bonne fois pour toutes au petit. Joseph devait continuer de penser que Georges était un idiot.

- Je vois.

Au terme d'un entretien difficile de quatre heures, Georges avait été libéré, toutes poursuites contre lui abandonnées grâce à l'enregistrement de la caméra de surveillance de l'entreprise voisine. La scène n'avait pas prêté à confusion. Georges avait donc porté plainte contre Joseph pour Coups et Blessures. Le vieux mafieux s'en était tiré avec un simple Rappel à la Loi. Le genou gauche de Georges allait quant à lui se rappeler à son bon souvenir le reste de sa vie durant.

Il le massa en de longs mouvements circulaires. L'avertissement de Jean-Pierre, la balle, les photos, l'intrusion chez lui pendant son absence, la visite des gendarmes, la came dans sa salle de bains, ses souvenirs, le visage de Joseph. Pars ! La sonnette retentit. Le serrurier. L'homme trapu, mal dégrossi, s'activa immédiatement sur la porte d'entrée. Georges régla la note puis sortit, direction le centre commercial le plus proche. Il préleva des espèces au premier distributeur disponible puis acheta un jeu de caméras connectées et autonomes. Il les disposa ensuite dans son appartement et activa le système de surveillance.

- Pars ! répétait Dieu à son oreille. Pars ! 

Pour aller où ? Je n'ai nulle part où me réfugier. Il supplia le Ciel de lui donner une réponse. Un visage s'imposa à lui. Christine Lafeuille. Une artiste ! Ne reste pas seul ici. Une vieille tante du côté de son père adoptif. Elle était en ligne sur les réseaux sociaux. Il écrivit.

- Bonjour Christine.

- Bonjour mon petit bout.

- J’ai besoin de faire le point. Je peux venir quelques jours chez toi me mettre au vert ?

- Oui.

- Quand ?

- Quand tu veux. Je ne bouge pas.

- Tu viendrais me chercher à la gare ?

- Oui. Je demanderai à Gérard. Nous viendrons ensemble.

- Attends, je regarde les horaires…

- OK.

- 19H10. Ça irait ?

- Oui.

- Merci.

- Tu restes combien de temps ? C’est pour les courses.

- Combien de temps tu peux m’accueillir ?

- Pas de contraintes particulières. On en parle tout à l’heure ?

- Merveilleux. Je file à la gare.

- D’accord. À tout à l’heure.

Georges commanda le billet de train. Un aller simple. Christine Lafeuille était une artiste sans grand talent, mais son dynamisme lui plaisait. Elle était guérisseuse. Rien de bien méchant en apparence. Elle allait sur ses 71 ans. Leurs échanges téléphoniques l’avaient convaincu. Elle le maternerait. Elle était douce, si douce. Il en avait besoin. Elle vivait dans une petite bourgade à côté de la frontière suisse. C’était la solution en attendant de reprendre le cours de sa vie. Quelques jours au vert chez Christine Lafeuille, dans un havre de paix mérité.

Georges écrivit au procureur. Un mail très court. Il l'informa qu'il quittait son domicile et donna l'adresse de son hôte au cas où Joseph sortirait de son chapeau une autre magouille à ses dépends. Il avait pris l'habitude de prouver chacune de ses actions et l'avertissement du gendarmes quelques heures plus tôt l'avait convaincu de la nécessité d'organiser sa vie comme si le pire pouvait arriver à chaque instant. Depuis dix ans, il s'imposait plus ou moins cette discipline. Plus d'une fois, il avait dû prouver un alibi ou son emploi du temps. Chaque journée était vécue comme si elle était la dernière et comme s'il pouvait être accusé de méfaits sans en être l'auteur. Il avait appris à repérer les comportements à risque, détecter le mensonge, pour s'en extraire avant qu'il ne soit trop tard.

Georges voulait se mettre au vert. Dieu veillait sur lui, alors tout naturellement, je m'apprêtai à rentrer au bercail. J'étais soulagé. Georges partait. Il avait entendu l'ordre de Dieu. J'allais pouvoir regagner le Ciel. Ma mission était terminée. J'avais pris la décision de ne plus jamais ramener ma grande gueule en plein Conseil Divin et de laisser Dieu organiser son plan sans discuter. Il était parfait. Qu'avais-je donc à opposer ? Je remettais le sort de l'humanité entre ses mains. Mon avis ne valait pas tripette. Une seule idée en tête : rentrer au Paradis.

- Ministre !

- Oui ?

- Que fais-tu ?

- Je rentre.

- Ah.

Dieu avait manifestement une idée derrière la tête. Je n'aimai pas beaucoup ça.

- Pourquoi ? demanda-t-il.

- Ma mission est terminée.

- Laquelle ? Rappelle-moi ?

- Tu voulais que je sois certain que l'humanité vaille la peine d'être sauvée.

- Et ?

- Je ne suis pas très optimiste pour les hommes et les femmes de religion.

- En effet. Mais ils ne sont pas toute l'humanité, tu es d'accord ?

- Certes. Il était question de les juger au cours de cette mission. Je t'ai adressé mon avis. Je te laisse seul décisionnaire.

- Donc on se revoit là-haut ?

- Oui, oui.

Il fit la moue.

- Qu'est-ce qu'il y a ? fis-je.

Je subodorais un changement de plan sans toutefois y croire. Je commençais à le connaître. Il adorait donner ses instructions au dernier moment afin de tromper la vigilance du mal.

- Pour toi, les religieux sont les uniques représentants de l'humanité entière ?

- Non. C'est bien ce que je viens de te dire. Mais toi, tu m'as demandé de...

- J'entends, mais tu veux donc que je prenne une décision pour l'ensemble d'une espèce au regard du comportement d'un groupe donné, peu tourné vers moi de surcroît.

Je m'affaissai soudain. Je le voyais venir. Dieu faufila sa main sous mon bras et m'invita à faire quelques pas ensemble sur le trottoir en direction de la gare.

- Il faut être sérieux mon cher ministre. Tu vas sonner le glas de l'humanité rien qu'en la jugeant d'après ce que tu viens de voir ? Oublierais-tu que les Hommes ont été créés sans que je le veuille et qu'ils existent toujours parce que je le veux ? Je te demande ton avis, mais je suis le seul à rendre un jugement, c'est vrai. Ne l'oublie pas.

- Je n'ai pas oublié. D'ailleurs, je viens de te dire justement que...

- Je n'ai jamais demandé aux religieux de me représenter. Depuis des siècles, ils bricolent des dogmes qui ne me concernent pas du tout. Je ne leur demande pas grand-chose : vivre sans faire chier les autres. Ils en sont incapables justement ! Ils exigent de moi ce que je n'obtiens pas d'eux. Ils veulent mon aide ? Ils n'aident personne. Ils veulent mon amour ? Ils n'aiment personne. Ils se mettent en danger face à moi, car je ne les supporte pas. Leurs habits sont grotesques, leurs liturgies fantasmées, leurs encens puants et leurs promesses sont dignes de celles des pires ivrognes. Je ne rejette pas les religions. Elles n'existent tout simplement pas à mes yeux. Elles ne sont que le reflet de la bêtise des Hommes en proie à l'ennui. Je ne juge jamais l'Homme pour ses croyances, mais pour son cœur.

Je voyais la perspective du retour au bercail s'éloigner à mesure qu'il parlait.

- Alors poursuis ta mission, cher ministre, car tu m'agaces à vouloir comprendre quelque chose qui ne t'appartient pas.

Il était fâché contre moi. Qu'avais-je fait ? Mon empressement à vouloir quitter ce monde l'avait-il froissé. Je dus croire que oui.

- L'Homme existe uniquement parce que je le supporte, ajouta-t-il. Grâce à une poignée d'individus exceptionnels, l'humanité a survécu à son propre chaos. Toi, ministre, je te demande de comprendre, car, à travers toi, les Hommes sont invités à comprendre. N'aie aucune crainte si tu ne trouves pas, car ton chemin parcouru t'aura changé comme il me convient. Je suis comme un jardinier. Je sais à l'avance que mes plants vont faner, mais ma joie à voir la vie apparaître me suffit à vouloir continuer. Beaucoup trop cherchent des raisons complexes à l'existence de la vie humaine. Elle a été créée par le caprice des uns et a survécu par mon caprice. Georges est à l'épreuve du mal. Elle n'est pas terminée. Ton enquête non plus. Alors, au travail.

C'en était trop.

- Oh ! Pitié ! Laisse-moi rentrer un peu. J'ai besoin de souffler ! Je redescends plus tard si tu veux.

- Qu'est-ce tu as ? Tu te comportes comme eux à présent ?

- Non, bien sûr que non. J'ai besoin de reprendre mes esprits et de comprendre à nouveau les événements comme un ministre du Conseil Divin. Je manque de perspective ici et le focus est restreint. Là-haut, la vue est dégagée. Le temps n'existe pas de la même façon. Le temps de sa sieste dans le train, je te demande la permission de rentrer chez nous.

- Soit. Je reste avec Georges. J'ai décidé de ne pas le laisser seul.

- Tu es souvent intervenu en personne dans sa vie d'après ce que tu me dis. Nous l'ignorions dans notre sphère.

- En effet.

- Pourquoi ?

- Parce que. Je t'en dirai plus après tes vacances.

- Je ne suis pas encore parti. Tu as piqué ma curiosité.

Dieu rit.

- Après son passage dans les lieux de sainteté, je l'envoie dans l'antre de la folie.

- Pardon ?

- Christine Lafeuille est folle.

- Tu envoies Georges chez une dingue ? Tu crois qu'il n'a pas assez souffert ?

- Je t'expliquerai d'autres choses sur la vie de Georges, son origine, le pourquoi de son parcours aussi difficile. Chaque chose en son temps. Christine Lafeuille contient en elle tout ce qui est détestable chez une femme, malgré ce que j'ai dit des femmes tantôt. Elle fait partie de ces êtres vides, habités par un ou plusieurs esprits de bas étages. Georges a besoin de l'affection d'une mère, il va voir ce que cette folle réserve à son "petit bout".

- C'est cruel.

- Non. Nécessaire.

- Qui est Georges pour toi ? Je te connais ou plutôt je ne te reconnais pas.

- Pas maintenant, ministre. Le petit a besoin d'apprendre et toi aussi apparemment. N'oublie pas que j'ai un plan et que ce plan est parfait. Je décide de tout, de quand, de qui, de quoi, de pourquoi et de comment. Je souffle à l'oreille de qui je veux pour obtenir ce que je veux. Il est inutile de chercher à m'imiter, à m'égaler, à effacer mon existence, à clamer haut et fort ce que je n'ai jamais dit. Je fais ce que je veux et j'ai le dernier mot. J'ai conçu un plan pour cette Terre, car mon action est nécessaire. Le mal ne peut en aucun cas en prendre possession, car ce serait la porte ouverte à beaucoup d'abus. Il est sur Terre un portail inconnu des Hommes qui a besoin d'être déplacé étant donné la virulence du mal. J'ai besoin de mille années de ce monde pour ce faire. Georges fait partie de ce plan, d'autres également. Le mal ne règnera pas ici durant ces mille prochaines années. S'il revient dans mille ans, je m'en laverai les mains. En attendant, je fais ce qu'il faut pour que cela ne se produise pas. Ton travail d'analyse est important, car il doit être consigné chez nous, pour l'Histoire et la postérité. Pars en vacances, cher ministre. Je m'occupe du petit.

Georges, sac sur le dos, marchait d'un pas vif en direction de la gare. Au loin résonnaient les patenôtres gémies dans l'antre obscure du séminaire.

 


 

 

 

A LA GRÂCE DU DIABLE

 

 

 

 

 

 

 

1

 

 

Je voulais juste prendre un peu de vacances, rentrer chez moi, un monde niché aux abords du Paradis. Je ne demandais pas grand-chose en tant que ministre de Dieu. Prendre l’air. Oublier l’espace d’un bref instant ma mission sur la Terre parmi les Hommes.

Dieu a décidé de mon sort. Je n'en suis pas ravi, mais je ne m'en plains pas non plus. Georges Cardel est un compagnon agréable. Il me faut encore rester auprès de lui, recueillir des informations dans sa vie, ses souvenirs, chez toute personne susceptible de renseigner le Ciel quant à la valeur morale et spirituelle des Hommes.

Le monde terrestre est insupportable pour nous, êtres divins. Nous pouvons aisément le comparer à l’enfer. Je confirme aujourd’hui la pertinence de ce parallèle.

Mais, soit !  Je l'ai cherché : j'ai ouvert ma grande gueule en plein conseil divin et j'ai osé plaider en faveur des Hommes, ces créatures créées sur un acte de rébellion, incapables de respecter les lois divines. N'ont-ils pas violé la dimension de Dieu avec leurs créations ? Par ailleurs, ils ont également multiplié les contacts avec des peuplades dites extraterrestres dans le seul but d'acquérir un savoir scientifique pour leur intérêt personnel. Résultat : le mal s'est répandu encore plus rapidement. Les rencontres entre les Hommes et les extraterrestres sont réglementées. Seules les peuplades loyales envers Dieu ont le droit de rencontrer discrètement les Hommes afin de les recadrer lorsque nécessaire en ces temps de placement en quarantaine de la Terre. Et je n’évoque pas ici leurs exactions contre leur propre espèce. Les Hommes sont compliqués.

La Terre est en quarantaine depuis des millénaires dans le but d'éviter la propagation du mal aux autres mondes. Il y en a toujours pour transgresser les lois divines. C'est incroyable. Pas moyen de leur faire entendre raison.

Dieu était en pétard. Ses mots résonnent encore en moi : « N'oublie pas que j'ai un plan et que ce plan est parfait. Je décide de tout, de quand, de qui, de quoi, de pourquoi et de comment. Je souffle à l'oreille de qui je veux pour obtenir ce que je veux. Il est inutile de chercher à m'imiter, à m'égaler, à effacer mon existence, à clamer haut et fort ce que je n'ai jamais dit. Je fais ce que je veux et j'ai le dernier mot. J'ai conçu un plan pour cette Terre, car mon action est nécessaire. Le mal ne peut en aucun cas en prendre possession, car ce serait la porte ouverte à beaucoup d'abus. Il est sur Terre un portail inconnu des Hommes qui a besoin d'être déplacé étant donné la virulence du mal. J'ai besoin de mille années de ce monde pour ce faire. Georges fait partie de ce plan, d'autres également. Le mal ne règnera pas ici durant ces mille prochaines années. S'il revient dans mille ans, je m'en laverai les mains. »

Dieu m’a ensuite confirmé la nécessité de mon travail d’analyse de la situation terrestre avant de m’accorder des vacances. Au fond, il avait certainement raison : je ne serai jamais revenu sur Terre si j’étais rentré chez moi pour un peu de vacances. Les être divins en mission dans ce monde perverti ne s’accordent jamais de trêve. Ils accomplissent leur mission et rentrent chez eux ensuite. Ils ne reviennent jamais, en général.

Ce jour-là, j’ai regardé Georges s’éloigner le long du quai de la gare. Dieu l’envoyait dans l’antre de la folie. Et c’est ici que je reprends la suite de mon récit.

Après de nombreuses tergiversations de ma part, une bataille d’arguments acérés entre Dieu et moi, je déposai les armes, vaincu.

-        C’est bon, soupirai-je. Je reste avec vous.

Dieu se contenta de me balancer un regard piquant par-dessus l’épaule de Georges occupé à vérifier s’il était sur le bon quai.

Le train entra en gare. Il monta à son bord. Dieu avait rapidement changé de sujet. Son plan, le portail et tout le toutim semblaient être passés à la trappe des choses sans importance. Il consultait avec Georges les messages reçus sur son téléphone mobile.

À l’instar de mes pairs, je connaissais l’existence de portes célestes sur Terre. J’ignorais cependant que l’une d’elles s’ouvrait directement sur la dimension de Dieu. Mes pairs et moi pensions au contraire que ce monde-prison en était privé.

Dieu ne nous dit pas tout.

Nous, ses ministres, sommes pourtant aptes à appréhender ces choses, contrairement à la majorité des espèces peuplant cet univers. Nous sommes de nature divine, issus de la plus ancienne famille royale de la sphère paradisiaque. Dieu d’ailleurs a épousé la fille unique de notre roi. Elle a six frères aînés. Cette famille existe depuis l’origine du Tout. La princesse est un peu plus âgée que Dieu, son époux, mais cela ne se voit pas.

-          Abrège, ministre. Ils n’ont pas besoin de tout savoir sur ma vie sexuelle.

-          Je ne parlais pas de ça…

-          Peut-être, mais ici ils sont tellement portés sur la chose que ça peut glisser très vite vers le scabreux. Mes histoires conjugales et familiales n’intéressent personne. Si tu commences à raconter que je suis marié et que ma belle-famille est née avant moi, tu vas perdre tout le monde.

-          C’est la vérité pourtant.

-          La vérité n’intéresse ni ceux qui la cachent, ni ceux qui la veulent. C’est valable pour beaucoup d’espèces. Les Hommes détiennent la palme du mensonge. Ils sont prisonniers, en vase clos, se font passer pour les conquérants de la lune. Qu’ils franchissent d’abord les limites de l’atmosphère !

-          Oui, mais tu ne peux pas le leur dire.

-          Ils connaissent très bien la vérité. La vérité est, chez eux, un mensonge qu’ils se disputent. Ils ont inversé les valeurs. Ils militent, armés d’apparentes bonnes intentions uniquement dans le but de conquérir des pouvoirs accordés par le mal. Une vaste blague à laquelle je vais mettre fin.

-          Ils sont persuadés que tu as créé le mal pour les éprouver.

-          Une partie de cette information est vraie.

-          Oui, mais ils s’en servent pour se manipuler les uns les autres.

Dieu abandonna un soupir d’agacement.

-          Ils n’y comprennent rien, reprit-il. Dans la création, chaque particule a son pôle positif et son pôle négatif. Chaque espèce a un rôle positif vis à vis d'espèces données et un côté négatif vis à vis d'autres espèces. C'est une réalité naturelle ; elle concourt à équilibrer une création. Le côté négatif originel n'est pas le mal. Il est une indication pour l'ensemble des espèces de la création, un moyen permanent et sûr d'éduquer les créatures afin de garantir la survie de tous. L'anémone de mer est positive pour le poisson clown, mais négative pour les autres. Le poisson clown sécrète une substance pour inciter l'anémone de mer à le considérer comme positif pour elle. Ce négatif des choses associé au positif permet le mouvement, l'équilibre, l'épanouissement des créatures. Il est aussi nécessaire que le positif à la survie du système. Du pourrissement des feuilles naît le champignon, de la mort des animaux se nourrissent les corbeaux. Le mal ainsi défini par les Hommes n'existe pas dans cette harmonie. C’est un mal intrinsèque. Il fait partie de ce monde.

-          Toutes les peuplades de cet univers connaissent certains lieux communs au sujet des Hommes, précisai-je. Le mal est né sur Terre 50 000 ans plus tôt. Des dieux vivaient en harmonie. Des peuplades extraterrestres y séjournaient en fonction de leurs projets de vie, puis repartaient lorsque le moment était décidé. La Terre et toutes les espèces qui y vivaient depuis son premier jour, ont été créées par tes deux fils aînés. Ensemble ils ont créé cet équilibre entre le positif et le négatif de tout ce qui existait.  À chaque rupture naturelle de cet équilibre, ils intervenaient pour rétablir la donne (températures, hydrométrie…)

-          Oui. Pas la peine de me réciter la leçon apprise par cœur. Avec les Hommes, rien ne tient debout. J’ai instauré des lois, je me demande bien pourquoi. On dirait qu’ils se torchent le cul avec.

Georges somnolait. Son téléphone buzzait dans le vide. Les messages s’accumulaient.

-          Seuls les fils et les filles que j’ai engendrés ont le droit de créer ex-nihilo comme moi. Les autres doivent créer à partir de la matière existante. Ce n’est pas compliqué de le comprendre !  Pour en revenir à ce que je disais : au fil du temps les dieux ont observé ces créations ainsi que la façon dont mes fils s'y prenaient pour effectuer ces réglages. Ils étaient impressionnés par les phénomènes négatifs, de destruction, qui, lorsque nécessaires étaient déployés pour effectuer ce rééquilibrage systémique. Tu sais que j’accorde à tous les êtres de la Création l’expression d’un libre-arbitre total.

J’acquiesçai, devinant la suite.

-          Je me refuse à dicter les conduites, dit-il doctement. J’ai autre chose à faire. J’interviens uniquement si nécessaire.

-          Tu as raison.

-          Poursuis ce récit, ministre, ainsi je verrai si ton séjour ici-bas n’altère pas trop tes méninges.

-          Au fil du temps, les dieux de second rang vivant sur Terre ont laissé leur attention se focaliser sur le côté spectaculaire du pôle négatif. Ils ont imité les gestes négatifs non liés au mal sur des créations positives pour en mesurer les résultats. La réitération de ces gestes négatifs a très vite donné à ces divinités l'illusion de se rapprocher des fils de Dieu. Le mal est né de cette illusion. Ils ont cru avoir eu l'autorisation de créer à l'instar des fils de Dieu. Or, ils réitéraient les gestes négatifs non liés au mal dans un but de plus en plus précis et éloigné de la loi divine interdisant la création ex nihilo. Ils se sont familiarisés avec cette idée et n'ont plus été capables de s'en défaire. Le mal était né. À force de laisser vivre ce négatif avec une volonté de le présenter en positif, l'équilibre fut rompu et le mal à l'état alors germinal est entré en gestation. Il s'est développé, tel un fœtus dans un utérus, et s'est répandu dans les esprits soumis à l'application du libre arbitre. Le libre arbitre agit sur la particule de Dieu dans la particule vivante. Ainsi sa disparition par application d'un libre arbitre négatif a rendu vivant ce négatif et lui a offert une autonomie et une volonté qui lui était propre.

-          C’est tout à fait cela.

Le train s’arrêta. Les portes s’ouvrirent dans un feulement doux. Échange de passagers. Georges prit un appel : Sylviane s’inquiétait.

-        J’arrive dans une heure, dit-il.

Il raccrocha. Dieu poursuivit notre conversation.

-          J’ai bien fait d’ordonner l’évacuation des autres races avant la mise à l’isolement des Hommes. Avec le recul, je ne regrette pas ce choix. Le mal y a pris ses quartiers et vit en autonomie totale. Il commençait à gangréner l’ensemble de la Création. Les anges en perdaient l'esprit. Intolérable.

-          Il fallait s’y attendre, fis-je débonnaire.

Dieu soupira en réfléchissant.

-          Le mal affranchi de moi ne me met pas en danger, ministre. Il m’agace et je ne suis pas à l’abri d’une erreur. En cela il est dangereux. Il est devenu une donnée dont je dois désormais absolument tenir compte. Rien de plus. Les Hommes sont tellement idiots ! Et tu ne connais pas la dernière ! Je te le donne en mille ! Ils n’ont rien vu venir.

-          Quoi ?

-          Sais-tu, cher ministre, et voici qui te réjouiras, que j’ai mis un terme aux pouvoirs des démons ?

Cette nouvelle m’interloqua.

-        Tu es intervenu ?

-        Oui. Je fais ce que je veux.

-        Assurément.

-          Donc j’ai décidé de supprimer les pouvoirs des démons affiliés au mal affranchi de moi. Les autres ne veulent pas entendre parler des Hommes, leurs généraux non plus. Ils sont trop idiots pour eux. Les Hommes invoquent désormais des coquilles vides. Drôle non ?

Dieu éclata de rire. Je l’imitai. La drôlerie de la nouvelle était irrésistible. Une question cependant.

-        Comment as-tu fait ?

-        Diaphorèse.

-          Diaphorèse pour annihiler les pouvoirs des démons ?!

-          Diaphorèse signifie « migration à travers », comme tu le sais.

J’acquiesçai d’un hochement de tête.

-          Eh bien, c’est aussi simple que ça. Cette concentration de pouvoirs a été exsudée et réintégrée à l’équilibre naturel. Neutralisation par simple diaphorèse et ça se prend pour les rois de l’univers. C’est dire la puissance de leurs pouvoirs. Queue de chie.

Dieu rigolait sous cape.

-          Le plus drôle, reprit-il en étouffant un autre éclat de rire,  c’est qu’ils n’y ont vu que du feu.

-          Tu veux dire que …

Je le pointai d’un air admiratif, comme s’il venait de gagner à un jeu télévisé.

-          … c’est toi qui …

Il esquissa une révérence.

-          En personne parfois, mais le plus souvent je délègue.

-          Non ! Tu n’as pas fait ça !

-          Si ! Et pour moi c’est carnaval.

-          Ça te fait quoi de te prendre pour leur diable ?

-          Je m’amuse.

-          Ils vont finir par s’en rendre compte.

-          Même pas.

-          Méfie-toi tout de même. Ils n’ont pas leur pareil pour s’adapter. Tu penses les avoir bernés et ils s’en rendent compte. Ils sont dangereux, surtout si tu es dans cet état d’esprit. Ne pense jamais les berner ou les diriger à leur insu. Ils sont devenus plus retors que le mal lui-même. Tu as beau être Dieu, ils sont les Hommes et se fichent pas mal des conséquences de leurs folies. Je n’ai jamais vu les diables se comporter ainsi. Lucifer punit, il adore ça, mais méprise les Hommes. Satan aime diriger à s’en rendre dingue, mais chouine dès que les Hommes vont trop loin. Molloch…

-          Stop ! Tu ne vas pas me faire un passage en revue des généraux des enfers ! D’accord ! Je suivrai ton conseil. Tu es un peu là pour ça, non ?

Dieu détourna le regard. J’avais visé en plein dans le mille. La conversation était terminée. Une heure plus tard, le train entra en gare. Georges s’éjecta du compartiment. Sylviane, une vieille femme grise ratatinée, l’attendait, flanquée de Robert, petit homme chauve, sans âge, à la lèvre pendante. Le couple semblait sorti tout droit d’une mauvaise comédie burlesque. Georges se demanda, en les apercevant, s’il ne venait pas de commettre une grave erreur.



 

 


 

2

 

 

-        Voilà ! C’est ici ! piailla Sylviane en éteignant le moteur de sa vieille voiture.

Georges se pencha vers la vitre et leva les yeux pour découvrir l’endroit où il allait passer quelques jours. Pas plus de quatre. C’était convenu ainsi. Il n’en démordrait pas. Une immense bâtisse grise en béton armé, ornée d’une terrasse accrochée à la façade, se dressait devant lui.

Écrasé par une angoisse irrépressible, Georges posa un pied sur le sol caillouteux, puis le second. Il se frotta nerveusement le crâne pour réfléchir. Aucune alternative.

Les gendarmes avaient failli l’embarquer tantôt pour détention de cocaïne. La came avait été planquée chez lui par les hommes de main de Joseph Cardel, son père adoptif. Georges avait besoin de témoins de son existence pour se prémunir de ce genre d’attaques. Un autre séjour en milieu ecclésiastique était exclu pour le moment.

Le petit homme gris n’avait pas desserré les dents. Il s’était contenté d’acquiescer à tout ce que son amie amphigourique déblatérait comme une succession de logorrhées sans fin.

-          Tu verras, mon p’tit bout, murmura-t-elle en enroulant un bras autour de celui de Georges, c’qu’on va être bien tous les deux dans cette maison. Je vais bien m’occuper de toi.

Il sourit mollement, peu convaincu.

-        Tu prends tes affaires ?

Il souleva son sac à dos et le laissa pendre au bout de son bras, comme un condamné à mort après son exécution. Entre Sylviane et Robert, il gravit les marches, l’œil irrésistiblement attiré par le spectacle navrant du croisement des jambes de sa cousine, squameuses et sillonnées de veines bleues. 

La porte d’entrée aux vitres jaunes et brouillées, recouverte d’une épaisse couche de peinture écaillée, s’ouvrit sur un long couloir sombre lambrissé de pin jusqu’à mi-hauteur et d’une tapisserie fleurie et sale. Il plainait une puissante odeur de musc et de friture.

-        Et alors ! Tu entres ?!

Muet, Georges franchit à l’aveugle le seuil comme l’on traverse les eaux noires du Styx. Elle stoppa net devant la première porte sur la droite et l’ouvrit.

-          Voici ta chambre. Tu m’excuseras, mais je n’ai pas eu le temps de la préparer.

Elle marqua une courte pause pour ausculter le visage de son invité. À quoi pense-t-elle avec sa tête de folle ? Putain qu’est-ce que je fous ici ?

-          Je ferai le lit, répondit-il, pas de souci.

-          Ça c’est gentil ! s’écria-t-elle d’une voix mielleuse. Les draps sont dans l’armoire.

Elle désigna l’énorme masse sombre ornée d’un miroir sur le panneau central.

-          Tu ne feras pas attention, reprit-elle d’un ton docte, mais le matelas est un matelas anti-escarres. Mon René avait un cancer. Je l’ai accompagné vers sa dernière demeure ici, dans cette chambre. Il a beaucoup souffert avant de mourir dans ce lit.

Pause auscultation du visage de Georges. Il blêmissait. Petit sourire de satisfaction.

-        J’ai été obligée d’équiper à minima !

-          Je peux le retirer si tu veux, proposa Georges.

Le visage de Sylviane s’assombrit soudain. Ses traits se durcirent.

-          Ne t’avise jamais de toucher à ce matelas, tu m’entends, siffla-t-elle entre les dents d’une voix aussi noire que son regard.

-          Comme tu voudras, balbutia Georges, décontenancé, les mains en avant.

Puis, aussi affectueuse qu’une piéta, elle ajouta :

-        Je l’aimais tant, mon René.

Le reste de la maison, trois cents mètres carrés sur trois étages, était à l’instar de la chambre et du couloir : hideux et sale.

Des bibelots, des poupées, d’étranges modelages encombraient les murs, les buffets, les tablettes, les étagères, les consoles. Dans la cuisine, un vieux réfrigérateur fatigué ronronnait. Georges risqua un œil par la fenêtre et découvrit un petit jardin ceint par un muret en brique recouvert de stuc. En contrebas, les eaux vertes d’un lac.

Ils burent du thé, mangèrent des gâteaux. Robert n’avait toujours pas desserré les dents. Elle le désigna d’un signe de tête.

-        Tu ne le connais pas encore ?

Le regard du petit homme s’alluma.

-          Lui et moi on se connaît depuis plus de trente ans, reprit-elle les seins en avant. On a travaillé dans le même bureau, à la Poste.

Georges se tassait lentement dans un épais silence. La tête lourde entre les épaules, il jouait distraitement avec la cuiller contre les parois de la tasse. Sylviane exhumait leurs souvenirs professionnels communs sous l’œil approbateur d’un Robert au sourire malade. Elle égrena avec frénésie les qualités de son ami, les siennes aussi. Surtout les siennes.

Georges écoutait. Qu’avait-il manqué ? Quel détail lui avait-il à ce point échappé ? Pourquoi Sylvianne était-elle si différente ? La femme gesticulante, la bouche pleine de miettes, n’avait rien à voir avec la vieille cousine avenante et sympathique avec qui il avait échangé avant de prendre décision la plus stupide de ces derniers mois.

La fin de l’après-midi s’étira ainsi jusqu’au soir. Sylviane prépara le dîner. Elle invita Robert en l’honneur de l’arrivée de Georges. C’était si bon d’être ensemble. Une fois le repas terminé, Robert, dont les paupières picotaient du fait de l’alcool et de la fatigue, prit congé.

-          J’habite à dix kilomètres, s’exclama-t-il comme s’il s’exclamait pour la première fois et découvrait l’effet grisant de l’exclamation. Ce n’est pas beaucoup, mais il faut les faire !

Ce disant, il se plaça sous la clarté jaunâtre du plafonnier du couloir. Quelle gueule de con, se dit Georges. Il venait d’entamer une conversation avec Sylviane. Elle se mua très vite en bavardage puis en un embarrassant soliloque dont elle était, selon toutes vraisemblances, devenue la grande spécialiste. Elle parlait et Robert glissait imperceptiblement vers la sortie. Il jeta un coup d’œil dans l’escalier en béton, puis risqua un pied sur la première marche, un autre sur la seconde. Elle le poursuivit ainsi jusqu’à la portière de sa voiture.

Georges en profita pour préparer le lit. Il déambula ensuite vers la salle de bains. Camaïeux de verts, de jaunes. Une épaisse couche de calcaire tapissait la vasque et la baignoire, étranglait la robinetterie. Sur la tablette, une lingette desséchée était étendue sur un pot de crème pour le visage. Un petit pain de savon à la camomille encore neuf était recouvert de poussière. Une serviette pendue aux tubulures d’un radiateur semblait dormir depuis des lustres.

Georges, au bord des larmes, fourragea dans le placard et sortit un drap de bain. Il le huma. Rassuré par le parfum fleuri, il se rinça abondamment le visage, puis le plongea dans la douceur du tissu bouclé.

Il poussa ensuite la porte des W.C. Un coussin anti-escarres ornait le battant. L’endroit était repoussant. Georges ne put retenir un sanglot.

Un claquement sec, des cliquetis de clé dans une serrure annoncèrent le retour de Sylviane.

-        Georges ?!

-        J’arrive…

Il se ressaisit, sécha ses larmes et la rejoignit dans la cuisine. Il prit un air soulagé et reconnaissant de se trouver chez elle.

-        Tu pars déjà te coucher ? Il n’est que 22h.

-          Ne m’en veux pas. Je suis fatigué. J’ai besoin de reprendre des forces. On se verra demain.

-          D’accord,  je comprends, minauda-t-elle en s’approchant de lui la tête légèrement inclinée.

Georges connaissait la signification de cette attitude chez une femme. Il frémit. Elle plongea un regard humide de désir dans le sien et prit son visage entre ses mains noueuses, si vite qu’il ne put esquiver ses lèvres sur les siennes. Elle allait ouvrir la bouche et présenter sa langue, mais il la repoussa fermement en feignant de n’avoir rien remarqué. Il avait besoin de son gîte de temps pour s’organiser. L’hôtel n’était pas un endroit suffisamment sûr pour lui.

-        Qu’est-ce qu’il y a ? s’étonna-t-elle.

-        Je suis fatigué, je t’ai dit.

-          Je sais faire plein de chose, déclara-t-elle d’une voix lascive en faisant mine d’ignorer les signes de résistance émis par l’objet de son dévolu. J’ai de l’expérience. Tu pourrais m’en dire des nouvelles.

Georges, sur le fil du rasoir, au bord du malaise, triturait son esprit. Comment éviter ses futurs assauts sans provoquer une colère incontrôlable, car, manifestement, il y en aurait d’autres. Elle se vengerait s’il la repoussait une nouvelle fois et Dieu seul savait comment.

Il la prit doucement dans ses bras et abandonna un soupir dans son cou.

-          Comme je suis heureux d’être ici. Merci Sylviane de m’avoir ouvert la porte de ta maison. Tu es pour moi une mère de cœur.

Elle se dégagea de son étreinte en grimaçant.

-        Une mère de quoi ?

-          De cœur, répéta-t-il le visage fendu d’un sourire enfantin. Tu es pour moi une mère de cœur. Je ne sais pas ce que c’est d’avoir une mère aimante. Tu veux bien être ma mère de cœur n’est-ce pas ?

Il s’appliqua à arborer l’air le plus idiot possible. Il fit mouche.

-          Comment refuser ? grommela-t-elle en repassant les plis de sa jupe du plat de ses mains. Tant que tu ne m’appelles pas « maman ». Allez, bonne nuit Georges.

Il déposa un baiser sur sa joue, l’estomac au bord des lèvres, puis regagna sa chambre d’un pas lourd et lent. Une fois la porte fermée, il s’effondra sur le lit et hurla en silence dans l’oreiller.

Dieu, tournait le dos à la scène, droit comme un i devant la fenêtre.

-        Bon, dit-il, ça, c’est fait.

-        Quoi ?

Je lui en voulais d’avoir conduit Georges chez cette dingue. La perspective de passer des jours et des jours dans cette ambiance ne me réjouissait pas. Le thé. Les gâteaux. La lingette sèche sur le pot de crème pour le visage. La lunette des W.C. 

-        Le petit est arrivé à bon port.

-        Pfff…soufflai-je.

-          Il sera bien ici. Au bon endroit au bon moment.

-        Pas vraiment, rétorquai-je.

-          Pourtant, il va falloir. J’ai prévu mille jours pour lui ici exactement.

-        Tu es sérieux ?! Cette femme est dingue !

-          C’est le temps dont j’ai besoin pour organiser la suite.

-          Tu as vu l’état de cette maison ?

-          Je sais. Cesse de grogner, ministre. Ça ne te va pas du tout.

Je le rejoignis à la fenêtre. Les eaux du lac miroitaient sous la clarté de la lune.


 

3

 

 

Noël. Nouvel An. Janvier. Février touchait à sa fin. Georges était assis face au lac sur un banc en bois verdi et terni par le temps. Il regardait l'eau. Il connaissait l'endroit par cœur. Les végétaux, les entrelacs des chemins, les bateaux amarrés pour l'hiver, les petits vieux, les chiens.

On y accédait par une voie en béton caillouteux entre deux maisons. Un pont. Et puis les frondaisons vibrantes des saules. La vision du lac actionnait un interrupteur dans la poitrine de Georges, comme s'il faisait signe à ses tourments de se taire. Ses brumes vaporeuses, sa lueur parfois irréelle, son effervescence lors des vadrouilles nocturnes, les ronds de la pluie en surface, ses molles vaguelettes sous le vent, les nuées lourdes des moustiques, l'invitaient à passer avec lui les heures doucement.

- On reste encore un peu ?

Samy lui adressa un regard désapprobateur. Ils ne se connaissaient que depuis deux heures et déjà le griffon donnait son avis.

- Tu te demandes ce que tu fiches ici, hein ?

Le chien s'assit. Georges n'avait pas l'intention de quitter le banc.

- Moi aussi, je me le demande.

Silence, puis Samy couina.

- Ne te plains pas. Tu es ici pour une semaine. T'aurais pu atterrir au chenil, une obscure pension pour chiens, ou pire : t'aurais pu te retrouver seul avec Sylviane.

Un soupir jaillit de Samy. Il fit mine de se consacrer à une crotte.

- Fais pas comme si tu n'avais pas entendu. Je me la coltine tout seul, Sylviane. En même temps, je n'ai pas eu le choix. Je suis parti de chez moi une main devant, une main derrière. Un sac rempli pour quatre jours. Pour finir ça fait des mois que je suis ici à supporter ses dingueries.

Samy avala la crotte.

- T'es vraiment con.

Comme si Georges venait d'exhumer une horreur, le chien grogna puis ouvrit de grands yeux alarmés : Sylviane se tenait sur le pont et les observait. Sentant le poids de ses yeux dans son dos, Georges se retourna et lui adressa un signe de la main.

- On fait connaissance ! T'inquiète il est tranquille !

Haussement d'épaules, grognement, la vieille tourna les talons et retourna chez elle.

- Va falloir m'aider mon vieux, souffla Georges. Faudra penser à être un peu plus aimable si tu veux que je puisse rendre ton séjour ici plus agréable. Je t'ai préparé un panier dans ma chambre. Tu auras le droit d'y dormir à condition de ne pas me faire d'ennuis avec la Princesse du Ciel.

Le chien le fixait d’un air idiot.

- Ah ! Parce que tu ne sais pas tout ! Je suis hébergé par la Princesse du Ciel et elle vient d’Orion. Étrangère aux obsessions matérielles des Hommes, selon elle. Je viens tout de même de régler ses arriérés de loyer, dix mille balles. Faut se tenir à carreaux ici. Tu vas vite le comprendre. Pourquoi je reste ? Parce que je ne sais pas comment partir.

Le chien grimpa sur le banc et s'installa à côté de Georges. Ce dernier enroula un bras autour de son cou et l'attira à lui. Il déposa un baiser sur le sommet de son crâne.

- Tu vois que tu comprends quand on t'explique. Elle est dingue. Faut se serrer les coudes et rester solidaires. Tu ne l'as pas encore entendue raconter son histoire. Tes maîtres y ont eu droit et ils t'ont laissé avec elle. Princesse du Ciel qui vient d'Orion. Madame ne se lave jamais, mange la bouche ouverte et drague tout ce qui bouge, même moi. Alors ? Tu décides quoi ?

Samy lécha la joue de Georges. Il le repoussa en riant.

- T'es gonflé ! Espèce de mange-merde !

Le chien descendit du banc et, truffe au sol, entreprit d'inspecter les touffes d'herbes à la recherche d'autres déjections. Georges comprit le message. Il se leva et regagna le chemin d'un pas vif. Alban traversait le pont, précédé de son bas-rouge. Vu l'heure de l'après-midi, il lui proposerait une bière. Il ne pourrait refuser et Sylviane lui taperait une crise de jalousie en rentrant.

- Hé ! Georges ! Attends !

Alban était petit, trapu, aussi musclé que ses soixante ans le lui permettaient. Il aimait les femmes, voulait leur plaire, courait avec son chien pour entretenir la forme, sortait en boîte de nuit et revenait toujours bredouille. Il souriait plus ou moins sincèrement. Georges s'en fichait, Alban était un bon gars, une agréable compagnie pour marcher autour d’un lac. Ils devisaient. Alban parlait de sa vie. Georges écoutait et évitait de parler de la sienne. Officiellement, l’existence de Georges avait commencé le jour de son arrivée chez Sylviane. Il évoquait parfois le séminaire. Rien d'autre. Il ne savait pas à qui il avait réellement affaire.

Georges avait appris à s'attendre à voir surgir l'ombre de Joseph Cardel à tout moment à tout endroit. Joseph Cardel, son père adoptif. Joseph Cardel, le cauchemar de sa vie. Joseph Cardel, la mafia à ses trousses.

- J'ai failli te manquer ! s'écria Alban. Ma fille vient de partir. Je l'ai invitée à manger un morceau avec moi ce midi. J'ai fait des pizzas. Il m'en reste. Tu passes à la maison ce soir et je t'invite.

- Je ne sais pas. On a un nouveau pensionnaire depuis ce matin.

Samy reniflait le derrière du bas-rouge.

- Elle ne peut pas s'en occuper ?

- Elle a accepté une garde. Deux autres arrivent demain matin.

- Et c'est toi qui t'occupes des clebs !

- Oui.

- Elle palpe combien par mois avec ces conneries ?

- 600 à peu près.

- Et toi ?

Silence.

- En même temps, poursuivit Alban, t'as pas vraiment le choix. Elle raconte à tout le monde qu'heureusement qu'elle était là pour toi. Tu lui coûtes une thune !

- Je viens d'éponger ses dettes. Elle était en retard de 10 000 euros de loyers. La mairie allait la virer.

- Elle se garde bien de le dire.

- Je fais avec.

- Je sais, Georges. Tu n'avais pas le choix. Mais un jour elle va te nuire. C'est la dingue du coin. Tu ne le savais pas ?

- Je la savais originale. Elle aimait les plantes, la peinture. Elle était gentille avec moi. Je n’avais pas prévu de rester.

- Et ça fait presque quatre mois ! Remarque : je ne m'en plains pas. J'aime boire une bibine avec toi et manger de la pizza.

Ils rirent.

- Et celui-là ? Il reste combien de temps ?

- Une semaine.

Le bas-rouge reniflait l'arrière train du griffon. Georges se demandait ce qu'il faisait là. Les eaux du lac miroitaient.


 


 

4

 

 

- C’est bon, Alban. C'est ma deuxième. Je suis plein !

Alban éclata de rire.

- T'es déjà bourré ? Mange de la pizza !

Les sourcils d'Alban étaient épais et pointaient à chaque fois qu'il se moquait de Georges. Le jeune homme jeta un œil par la fenêtre. Dehors, sous la lune, les saules s'inclinaient à fleur d'eau. Alban lui servit une troisième mousse.

- Il est quelle heure ? demanda Georges sans montre depuis qu'un séminariste lui avait volé sa Rolex.

- Dix heures passées.

- Je vais y aller.

- Pressé de retrouver ton dragon ? Pourquoi tu ne te prends pas un studio en ville ? Au moins tu serais chez toi.

- Je ne pourrais pas te faire signe de ma fenêtre !

Alban éclata de rire.

- La vérité, c'est que je ne peux pas vivre seul pour le moment, alors je supporte.

Son vieil ami lui tendit une main carrée.

- Bonne nuit mon gars. On se voit demain au lac.

- Bonne nuit.

Georges traversa la rue et poussa la grille métallique. Elle grinça. Il gravit les marches aux limites rendues imprécises par l’alcool. La tête lui tournait. La porte n’était pas fermée à clé dans la journée. Il suffisait de la pousser. Il entra.

- Faut sortir le chien ! C'est quand même pas moi qui vais le faire ! T'as vu l'heure ? Il va finir par pisser partout !

Sylviane, l’œil torve, le dos courbé, la chevelure grisâtre et terne, auscultait le visage de Georges à l'affût d'une réaction. Il était beau ce salaud. Elle ne pouvait en profiter. Il le paierait d'une façon ou d'une autre, plus cher que vingt loyers.

Résigné, il décrocha la laisse et appela le chien. Il trottina le long du couloir sombre orné de tableaux effrayants et ponctué de portes noires. Ils descendirent les marches et s'avancèrent dans la nuit vers le lac.

Georges frissonna. Un vent frais s'était levé et le poussait vers l'eau. L'éclairage public jetait sa lumière pâle sur le sentier.

« Ne va pas chez elle. Tu vas faire une connerie. »

Julie l'avait prévenu. Il l'avait appelée juste avant de quitter son appartement. Il n'avait plus aucune raison de lui parler. Julie avait partagé sa vie pendant deux ans. Elle n'était pas belle. Petite. Pâle. Manipulatrice. Georges n'y avait pas prêté attention. Échapper à Joseph Cardel et ses magouilles le mobilisait entièrement. Leur relation amoureuse s'était soldée par un fiasco et elle avait témoigné contre lui quand Joseph l'avait tabassé. Georges avait ressenti le besoin de dire à quelqu'un « Je m'en vais ». Quel homme n'a pas envie d'avoir quelqu'un à qui dire « Je m'en vais » ? Alors il avait appelé Julie. Elle avait raison, mais il n'avait pas le choix. À présent, il n'avait plus la force de s'établir ailleurs. Les dividendes de la SCI familiale tombaient. Il avait de quoi vivre. Personne ne l'attendait, nulle part.

Julie avait regretté leur séparation. Elle l'avait supplié de revenir vers elle. Il avait refusé tant le souvenir d'une terrible nuit, l'une des dernières, lui vrillait encore l'esprit.

Julie s'était mise dans l'idée de faire partie d'un groupe secret. Une poignée d'initiés se réunissaient plusieurs soirs par semaine pour organiser des rites. Ils étaient persuadés que leur connaissance leur permettrait de rencontrer Dieu, ou tout au moins de faire aussi bien que lui. Ils étaient des élus, des fils et des filles de l'Homme. Les rites leur octroyaient un statut d'élus. Ils étaient certains de gagner le Ciel, même s’il fallait forcer un peu.

C'était la nuit de la Saint-Jean d'été et Julie avait quitté leur logement, guillerette. Elle n'était pas très belle, Julie. Petite, les cheveux filasse, un nez quasiment inexistant et de petits yeux gris. Georges l'aimait bien. Il n'était pas seul. Il ne lui témoignait pas grande affection et c’était réciproque. Elle était intelligente, alors il avait fini par lui pardonner sa trahison en faveur de Joseph. Joseph avait agressé Georges sous les yeux de Julie puis avait porté plainte pour coups et blessures. Elle lui avait donné raison. Une caméra de vidéosurveillance fixée sur un mur voisin avait filmé la scène et discrédité Joseph. Le mafieux faisait peur à tout le monde. Julie avait fait de son mieux. Comment lui jeter la pierre ?

Georges, ce soir-là, avait prévu de regarder un film. Il attendrait le retour de Julie. Il connaissait les rituels de ces groupes. Il n'était pas convaincu de leur efficacité ni de l'identité véritable du dieu vénéré. Ces longues litanies, ces balancements, ces voix sourdes, ces transes ne lui disaient rien qui vaille. Elle était rentrée au bercail vers deux heures du matin, débordante de colère. Son maquillage cernait ses yeux et creusait ses joues. Sa chevelure, détrempée, pendait le long de ses tempes. Elle avait claqué la porte à en fendre le mur et s'était jetée dans les escaliers.

Georges avait compris que quelque chose clochait lorsqu'il la vit monter à l'étage en marchant sur le mur. Ses grognements, ses râles humides, ses insultes et insanités auguraient d'une nuit infernale. De toute évidence, le rituel avait été efficace. La porte de la chambre avait claqué à son tour, et claqué, et claqué encore, à fendre son âme.

Georges avait penché son buste en avant dans la cage d'escalier afin de prendre la température de la situation. Elle ne prêtait aucune place au doute : Julie n'était plus elle-même. Armé d’un courage insoupçonné, Georges s'était hissé jusqu'à la chambre. Il avait entrouvert la porte et avait vu l'impensable. Julie marchait à quatre pattes sur le plafond. Elle le griffait en hurlant dans la langue du mal à quel point elle détestait Dieu. Apercevant Georges elle avait fondu sur lui. Il avait juste eu le temps de se réfugier au rez-de-chaussée et de rafler le téléphone au passage.

Une voix cotonneuse avait décroché.

- Qu'est-ce que c'est ?

- Dominique !

- C'est toi Georges ?

- Viens !

- Où ?

- Chez moi. Julie est collée au plafond ! Elle va me tuer si tu ne fais rien !

- J'arrive !

Georges connaissait Dominique Petitefleur depuis toujours. Il vivait dans le village de son enfance à une vingtaine de kilomètres. Cet officier de gendarmerie à la retraite s'était découvert un don pour pratiquer les exorcismes. Depuis vingt ans, il œuvrait auprès des âmes tourmentées. Les curés du canton le regardaient d'un sale œil. Ils n'appréciaient pas la concurrence de cet hérétique dont les résultats étaient extraordinaires.

Julie avait chanté son effroyable chanson, arpentant le plafond, et les minutes s'étaient égrenées, longues, étirées. Avaient résonné ses hurlements et l'ombre avait empli leur duplex.

Dominique était arrivé en vie. Il avait roulé trop vite et pris des risques pour voler au secours de Georges.

- Tu m'accompagnes ? avait-il demandé.

- Tu as besoin de moi ?

- S'il faut l'immobiliser, je ne pourrai pas le faire tout seul.

- Tu as besoin de quelque chose ? Crucifix ? Bible ?

- Non. Je me débrouille.

Georges n'avait jamais vu Dominique à l'œuvre. L'homme, chauve, le regard bleu acier, le sourire large et chaleureux, avait poussé la porte de la chambre. L'apercevant, de son plafond, Julie avait ri à gorge ouverte, effrayante, terrifiante.

- Elle est atteinte, avait murmuré Dominique.

- Tu vas y arriver ?

- Tout dépendra d'elle. Si je n'y arrive pas, on appelle les pompiers. Ce sera la seule chose à faire, ça et te chercher un autre appartement.

Dominique s'était assis sur le lit et Georges était resté dos à la porte, prêt à prendre la fuite à la première alerte. Le vieil homme avait parlé d'une voix douce et posée.

- Julie.

Grognements.

- Julie, je m'adresse à toi. Je sais que tu es ici, quelque part dans cette pièce.

Attaque. Esquive.

- Julie, je suis là pour t'aider. Ne le laisse pas gagner. Si tu ne fais rien, il prendra le dessus sur toi. Seul toi peux le faire partir. Alors bats-toi. Ordonne-lui de te laisser tranquille. Refuse sa présence. Dis-lui que ton âme appartient à Dieu.

Dominique avait répété plusieurs fois sa demande. Julie était descendue de son plafond et s'était endormie sur le lit, comme si de rien n'était. Le silence avait repris ses quartiers dans la chambre.

Georges avait remercié Dominique. L'homme lui avait ordonné de fuir. Elle recommencerait certainement. Soit elle se blesserait et on le condamnerait pour coups et blessures volontaires, soit elle le tuerait. Il avait rarement vu pareil phénomène. Georges avait promis et Dominique était rentré chez lui.

Après une nuit sans sommeil sur le canapé, le petit jour avait apaisé la terreur de Georges. Julie était descendue se préparer un petit déjeuner et s'était étonnée d'avoir dormi seule.

- Tu fais la gueule parce que je suis sortie hier soir ?

Georges avait fait signe que non, observant les traits de la jeune femme en recherche du moindre signe de transformation. Elle l'avait regardé étonnée et vexée à la fois, l'avait pris pour un idiot de ne pas être venu à la tenue avec elle la veille. Le rituel avait été magnifique. Elle était rentrée transformée. Elle recommencerait dans la semaine ou, au plus tard, la semaine suivante.

Georges avait dit que non, elle n'irait plus. Elle avait demandé pour qui il se prenait. Il l'avait prise par le bras et l'avait forcée à regagner la chambre. Et les griffures au plafond elles venaient d'où ? Elle ne savait pas. Elle n'en était pas responsable, il allait la laisser tranquille au lieu de l'accuser de trucs débiles ? Elle ne s'était pas retrouvée collée au plafond et si c'était tout ce qu'il avait trouvé pour l'empêcher de se réaliser, eh bien ce n'était qu'un connard qui ne comprenait rien à la vie. Elle s'était servie un verre de jus d'orange et avait inséré deux tranches de brioche dans le grille-pain. Elle l'avait défié du regard en tapotant du pied. Quel connard celui-là. Qu'est-ce qu'elle fichait avec lui ?

Georges avait insisté. Elle avait insisté. Dialogue de sourds. Il avait fini par lui montrer les photos prises dans le feu de l’action. Fin de la discussion, de leur relation aussi.

La nuit suivante, il avait dormi sur le canapé, incapable de retourner dans la chambre. Julie avait pris le train. Elle s'était inscrite au dernier moment à un séminaire d'entreprise. Ça lui laissait deux jours pour réfléchir. S'il l'empêchait de recommencer ses rituels idiots, ils avaient peut-être une chance ?

Seul dans leur duplex, il s'était préparé un plateau repas. Vers 23 heures, une vision s'était imposée à lui : Julie en plein ébat sexuel avec un collègue. Une vision si réelle qu'il lui avait semblé être lui-même présent dans la chambre d'hôtel avec eux. Il avait appelé Julie. Une voix féminine avait décroché.

- Julie ? Je ne sais pas où elle est. Elle a laissé son téléphone au restaurant. Essayez de rappeler demain matin.

Julie était rentrée. Georges n'avait pipé mot. La vie avait repris son cours. Trois jours plus tard, il avait déplié l'ordinateur abandonné sur la table du salon. Croyant mettre en route le sien, car ils possédaient le même modèle, une occasion à saisir, bon rapport qualité-prix. Une image avait attiré son attention sur l’application « bureau ». Il avait cliqué. Un sexe masculin qui n'était pas le sien était apparu, victorieux, en mode plein écran.

Il venait de faire connaissance avec Jacques, collègue et amant de Julie, de 25 ans son aîné. Un super coup au lit, selon elle. Elle pouvait les aimer tous les deux. Pas de souci. Alors, Georges avait pris ses cliques et ses claques. Il avait choisi un appartement dans la SCI familiale et s'y était installé.

Les souvenirs de sa vie avec Julie remontaient à fleur de mémoire. Samy trottinait devant lui, sur le sentier, autour du lac, en remuant la queue.


 

5

 

 

-          Ministre, ferais-tu la gueule ou je me trompe ? Tu fais peine à regarder.

Dieu aimait plaisanter. Je n’en avais nullement envie. Des mois sans le voir ni l’entendre comme s’il avait disparu de la Création et le voici qui plaisantait comme un adolescent.

-          Je suis légèrement obligé de partager cette incarnation. Georges a beau être sympathique, j’en ai assez de passer des jours sans fin autour de ce lac.

-          Tu n’aimes pas les grenouilles ?

-          Tu fais ce que tu veux. Je suis au courant. Je ne te demande pas des comptes, mais là, je deviens dingue. On se croirait dans un… un… tu vois ! Je n’ai même pas de mots !

-          Je me fais disputer ?

-          Non.

-          Alors cesse de geindre. J’étais occupé ailleurs.

Dieu était de belle humeur et marchait à côté de Georges. Samy se retournait de temps en temps vers lui et jappait de bonheur. J’étais au bord du malaise. Ce chien ! Ce lac !

- Salut, toi, lui dit Dieu. Tu as l'air heureux.

Pitié ! Ils allaient papoter à présent ! Le chien s'arrêta brusquement et, truffe au vent, attendit une caresse. Elle ne vint pas.

- Samy, qu'est-ce que tu as ? s'inquiéta Georges.

Il l'imita et fouilla l'endroit d'un regard circulaire. Ils n'étaient pas suivis. Il n'avait pas peur des mauvaises rencontres, mais ne voulait pas avoir à se battre.

- Tu as vu quelque chose, c'est ça ? Je suis suivi ? Tu as flairé un truc ? Explique !

Le chien fixait Dieu en souriant. Georges n'existait plus. Il aboya.

- Obéis à ton maître ! ordonna Dieu.

Samy s'exécuta aussitôt, balançant des regards en arrière.

- Tu as plus de considération pour les chiens, fis-je. Si les Hommes voyaient ça !

- Les chiens, les chats, les oiseaux et toutes les créatures méprisées des Hommes ont été créées par mes deux fils. Ils en avaient le droit et le pouvoir. Elles sont de création divine légale. Je les aime toutes. Je n'ai pas pensé les Hommes, ni même voulus. Ils sont nés d'une inspiration du mal. Ils méprisent et torturent des créatures divines. Tu cernes à présent le problème ?

Je connaissais la chanson par cœur.

-          Parfaitement, oui. J’ai encore du mal à me remettre de mon séjour au séminaire avec Georges.

-          Tu vois ? J’ai bien fait de t’y envoyer !

-          Humour je suppose ?

Je coulai vers lui un regard oblique lourd de reproche.

-          À peine. Au lieu de grogner, si tu me disais ce qui ne va pas ?

Comme s’il l’ignorait !

-          Je les observe depuis de longs mois. Cette femme, Sylviane, est d’un grotesque absolu tant elle s’adonne au mal de façon obsessionnelle.

-          Le mal affranchi de moi vit chez elle, en effet, répondit Dieu sans ciller.

-          Je pensais que tu avais privé les démons de leurs pouvoirs.

-          Oui, mais ceux-là sont affranchis de moi. J’attends un peu. Tu le sais : je suis champion pour changer d’avis au dernier moment. J’aime brouiller les pistes.

-          Je ne comprends plus rien, fis-je désabusé. Elle m’a farci la tête avec ses conneries. Je vis un supplice.

Dieu rit.

-          Je te donne les grandes lignes de mon plan. Quant aux détails, je les garde pour moi. Tu sais comment je fonctionne. Ce que je te dis, le mal peut l’entendre en dépit de nos précautions. S’il est affranchi de moi et qu’il a encore un peu de pouvoirs, c’est suffisant pour semer le désordre dans mon plan. J’indique une direction, je change au dernier moment. Il faut déboussoler tout le monde pour que le mal se perde en route. C’est désagréable, mais terriblement efficace. Il n’a pas le temps de s’organiser. Même si les diables et les démons sont neutralisés, à un ou deux près, c’est le cas, leurs dévots sont toujours actifs dans cette dimension et n’ont pas perdu leur capacité de nuisance. Ils s’en prennent à leurs pairs, à leurs enfants. Si je veux pouvoir les neutraliser, il faut leur laisser l’illusion de la victoire. Ils n’ont pas renoncé au mal. Comme tu me l’as signifié tantôt : ils sont dangereux. Tu vois ? Je t’écoute. Tu devrais être content.

Dieu aime les blagues à deux balles. Je fis mine d’ignorer celle-ci.

-          Pendant ce temps, fis-je, Georges souffre. Il commence à repenser à Chris.

Dieu afficha une mine contrariée.

-          Oui, je sais. Je pensais le souvenir de la mort de son bébé enfoui au plus profond de lui.

-          Il n’a pas pensé à son petit depuis longtemps. C’est la première fois depuis mon arrivée ici. Enfant assassiné par son grand-père, par racisme. S’il commence à y repenser, c’est cuit.

-           Il faut que je prenne en compte cette donne pour la suite. Je préfère éviter le sujet pour l’instant. Le mal est toujours en recherche de sujets pour le faire souffrir. J’aimerais autant éviter celui-là. D’accord ministre ?

J’acquiesçai.

-          On reste encore combien de temps ici ? miaulai-je comme un chat quémande du lait à son maître.

-          Tu n’aimes pas Sylviane ? Elle est marrante pourtant.

Je me demandai où Dieu voulait en venir. Mon home sweet home me manquait.

- Ministre, ne sois pas chochotte.

- Cette femme est un diable.

- Oui, mais ce diable est tout content, me contredit-il. Il a l'impression d'avoir gagné. Georges est chez lui, dépendant de lui. Il fait croire qu'il en est le maître. Cette situation me convient. Au bon endroit au bon moment, je te dis.

- Tu le laisses en enfer !

- Pas du tout ! Il a refusé l'enfer en pratiquant les exercices jésuites. Un premier pas. À présent il y vit. À lui de s'en extraire. Les mille jours que j’ai prévus pour lui ici ne sont pas encore arrivés à leur terme. Tu as visité la maison de Sylviane ?

- Évidemment.

- Évite de laisser Georges seul à l’intérieur en mon absence.

- Tu plaisantes ? Je le suis comme un petit chien. J’ai vu la chambre, la cuisine, le salon, la salle de bains. Ça m’a suffi.

Dieu emprunta un ton de confidence.

- Visite le reste, ministre. Tu verras : c'est grandiose. J'ai tout de même guidé Georges vers la cachette d'une arme à feu. Eh oui, je suis venu en douce ! Le flingue était dans la remise avec les munitions. Il l'a trouvé et l'a jeté dans le lac. Sylviane est… pittoresque.

Il rit. Dieu laissait sciemment Georges entre les mains d'une dingue et il riait.

- Ministre, comprends que le mal envoie à chaque échec face à Georges un émissaire plus puissant. Le petit ne risque rien, mais je le laisse en souffrir suffisamment pour qu'il prenne conscience de l'action du mal dans le concret. Le mal tue, détruit, par l'intermédiaire d'êtres humains ou d'animaux dont il prend possession, ou en agissant directement sur la matière. Georges s'est vu poussé dans les escaliers, pas plus tard qu'hier. Je l'ai rattrapé in extremis.

- Alors tu étais là quand même ? Je suis perdu.

- Tu pinailles. J’étais absent, mais là.

- Pfff…. Ouais, bref, passons.

- Je veux que tu comprennes ma démarche, ministre.

- Oui. Elle suit ta logique, mais pourquoi Georges ? Il est sympathique, gentil, mais qu'a-t-il de plus que les autres ?

Dieu l'enveloppa de son regard. Je discernai alors l’existence d’une réalité insoupçonnable.

Difficile d'obtenir toutes les réponses à nos questions. Dieu venait certainement de me mentir en me faisant croire qu’il nous avait abandonnés durant des mois. Pour une raison connue de lui seul, je devais le croire. Soit. Cela faisait probablement partie de son plan. Le mal, certain d’avoir gagné des positions, s’était dévoilé davantage. Je n’avais pas envie de me perdre en conjectures à ce stade de mon séjour sur Terre.

Nous, ministres, membres des familles royales divines, et toute la hiérarchie céleste, connaissons Dieu personnellement. Et pourtant, il demeure un mystère pour nous en de nombreux points. Il désigna d'un geste ample la maison de Sylviane.

- Va, je te dis. Regarde ce qu’il se passe là-dedans au moment où je parle. Je finis la balade avec le petit. Il me sollicite et je vais lui répondre cette fois. Il se croit abandonné du Ciel. Il a vraiment besoin de mon réconfort. 

Je les laissai à leurs retrouvailles et me dirigeai vers la bâtisse sombre. La maison était plongée dans l'obscurité. Le comité d'accueil s'agita à mon approche. Toute la hiérarchie maléfique y était représentée, du fantôme de base au mal absolu affranchi de Dieu. Je n'avais jamais observé pareil endroit auparavant. Palpitations d'agonie, obscurité électrique, hideurs, mélodies et vibrations criardes, j'eus droit, comme chaque jour, au déploiement de l'ensemble des talents du mal surpris dans son antre.

La maison était sale et sombre. Georges s’était installé dans la première chambre sur la droite. Elle donnait sur la cour et la rue. Sylviane avait élu domicile dans la pièce voisine, en alternance avec le cellier où elle avait installé un lit de camp. Elle y préparait ses potions et avait besoin de surveiller ses chats. La vieille peau était la caricature grotesque de la sorcière des frères Grimm. Idiote, méchante, vicieuse et dangereuse. Comme le mal savait le faire, elle alternait une fausse gentillesse bienveillante, avec une implacable cruauté.

Sylviane grognait devant l'écran de son ordinateur. Elle venait de perdre à un jeu. Elle n'avait pas aligné suffisamment de bonbons de la même couleur et venait de perdre des points. Autour d'elle l'enfer vivait sa vie, à l'aise dans ce camp de vacances où tout était permis.

Georges terminait sa balade d’un pas lent. Samy avait fait ses besoins, Dieu lui avait répondu. Il pouvait envisager de se coucher. Je les rejoignis.

- Alors ? demanda Dieu en m’apercevant. Elle est occupée ? On a un peu de paix ce soir ?

- Probable. C'est grandiose. Tu es sûr de ce que tu fais avec Georges ? Après tout ce qu'il a vécu, je me demande comment il va se sortir de ce piège.

- Je laisse faire. Je viens de papoter avec lui. Il est en pleine déprime. Il pense au suicide, mais la vieille dingue héberge trop de chiens. Il ne peut pas laisser ces bestioles seules avec elle, alors il remet son geste à plus tard. Sa vie tient à peu de chose finalement.

- Tu ne l'en dissuades pas ?

- Non. C'est à lui de se débrouiller.

Georges urina contre un arbre, discrètement à l'abri des regards.

- Désolé Samy, dit-il, mais si je peux éviter de la croiser en allant à la salle de bains, je ne me gêne pas. C'est biodégradable.

Il risqua un œil en direction de la maison de Sylviane. Elle prenait l'allure d'une forteresse dont les lourdes portes se refermeraient sur lui pour le couper à tout jamais de la féerie du lac.

- Allez mon vieux. On rentre. Tu vas dormir avec moi.

La barrière gémit de nouveau au passage de Georges comme pour avertir les hideurs de son arrivée. Elle claqua. Il verrouilla la porte de la maison. La lumière jaune du couloir animait un bas-relief accroché au-dessus de l'entrée de la chambre de Sylviane. Trois têtes d'angelots grimaçants regardaient Georges fixement.

Il accrocha la laisse de Samy au crochet vissé au mur. Il allait regagner sa chambre, mais hésita. Armé de son courage, il longea le couloir en direction de la cuisine, la traversa et poussa la porte du salon.

- Bonne nuit Sylviane.

Il entra et se pencha vers elle. Elle le prit dans ses bras.

- Bonne nuit mon petit bout, dit-elle en lui décochant  un sourire orné de dents jaunâtres.

Elle l'ignora aussitôt comme s’il n’avait jamais existé. À ses yeux tout était à sa place dans un monde sur lequel elle régnait. Georges s’enferma dans sa chambre. Samy attendait pétrifié sur le lit les yeux écarquillés de terreur. Il regardait autour de lui, incapable de comprendre ce qu'il voyait. Georges alluma la lumière d'ambiance, brancha la radio et se coucha.

 


 

6

 

 

La chambre de Georges revêtait des aspects funèbres, et pourtant il avait été heureux d'y trouver refuge. Joseph Cardel l'espionnait. J'avais toute la latitude pour le vérifier. Le commandant de gendarmerie de la brigade locale qui lui avait offert sa femme pour des moments coquins s'était prêté au jeu et contre rémunération, avait placé les appareils de Georges sous surveillance. Celui de Sylviane aussi, mais le coût s'était révélé trop élevé pour le ramassis de conneries qu'elle débitait au moins quatre heures par jour.

Joseph Cardel était tranquille. Georges était à l'écart, déprimé, inoffensif. L’homme avait pensé à la solution définitive, mais son instinct de prédateur l'en avait dissuadé, et puis d'autres entités, plus puissantes que lui avaient intérêt à préserver la vie de Georges. Dieu me mit au parfum dès cet instant. Je m'intéressais à Joseph, j'en avais la liberté. Je devais être averti d'une certaine réalité quant à la véritable naissance de Georges. Il me confia le secret et me demanda de me taire. Fort de cette information j'observai les comportements des uns et des autres, pendant que Georges était au lac.

Joseph Cardel, ce jour-là, était en entretien avec, Alfred Scholz, son avocat. La seule évocation de son nom faisait frémir les parties adverses. Il achevait son mandat de bâtonnier et préparait tranquillement sa retraite. Fidèle à Joseph tout au long de sa carrière contre de gras émoluments, Scholz tenait la dragée haute à sa réputation sulfureuse. Les deux hommes formaient un tandem inséparable, leur pouvoir était immense et indiscuté.

Joseph avait décidé d'évincer Georges de ses sociétés. Il avait perdu un premier procès en cassation, mais qu'importait : Georges était affaibli, traqué, réfugié chez une dingue. Il avait perdu son charisme et son entregent s'était réduit comme peau de chagrin. Il se limitait à un voisinage vieillissant et quelques filles rencontrées au hasard de ses flâneries sur internet. Pas de quoi fouetter un chat. Georges n'aurait plus la force de se battre. Par ailleurs, étant donné son état général à ce moment-là, le secret de sa naissance ne risquait pas d'être éventé. Il fallait jouer serré, comme il en avait l'habitude, mais, cette fois, Joseph était certain de gagner la partie. Ce fils adoptif devait reprendre le flambeau de ses affaires. À cette seule condition, le secret lui aurait été révélé. Georges avait refusé, alors il n'aurait pas le reste. Il n'aurait rien. Ce secret mourrait avec ses détenteurs.

Joseph convoqua le conseil d'administration de la SCI dont Georges était actionnaire. Il revendit les parts de Georges en imitant sa signature et l'évinça ainsi de la société. Il procéderait au dernier versement de ses dividendes, une fois passé le délai de prescription. Le jeu en valait la chandelle. Joseph se frotta les mains. Il n'avait pu mettre à son profit la naissance particulière de son fils adoptif, il ne pouvait l'assassiner sans en payer le prix lui-même, qu'importe ! Il s'y prendrait autrement. Le temps des grandes révélations n'était pas encore venu, trop d'enjeux politiques, alors il disposait de toute la latitude pour mettre son plan à exécution. Il privait son fils adoptif de moyens financiers avant de dissuader les employeurs potentiels de l’embaucher.

Asséché, Georges subirait les foudres de Sylviane. Elle le jetterait dehors. S'il d’aventure il tombait amoureux, ils feraient peur à l'élue de son cœur. Le fiston finirait sous les ponts ou suicidé, seul comme un chien. Le plan était imparable.

Je revins auprès de Georges, catastrophé. Je n'étais pas autorisé à communiquer avec lui. Dieu me l'avait strictement interdit. Observateur, rien d'autre. Je voyais se refermer sur lui les affres d'un plan d'une cruauté implacable tandis qu'il s'émerveillait devant le chant des frondaisons.


 


 

7

 

 

Le contact avec les Hommes me faisait oublier les réalités divines. Ils ont l’incroyable capacité de répandre cette insupportable poisse dont ils sont emplis du fait de leur bêtise et de leur indécrottable méchanceté. C’est un phénomène très étrange à observer. L’atrophie de nos sens, ce placement sous anesthésie générale en quelque sorte, nécessaire pour supporter de longs séjours parmi eux, est une mise en danger permanente de nos personnes. Fort heureusement, nous sommes rarement appelés à ce genre de missions. Je suis le premier ministre à m’y coller. J’ignore si cette idée est censée me réjouir.

Mon anesthésie générale ne m’empêchait pas d’aller et venir. Le corps de Georges était mon port d'attache, mais j'étais libre de me rendre où bon me plaisait, sur Terre. Parfois Dieu m'envoyait en mission d'observation afin de comprendre l'articulation des événements qui s'apprêtaient à survenir dans la vie du petit.

Georges était à table. Georges mangeait. C'était l'heure du repas. Sylviane recevait sa belle-fille et sa petite-fille. Elle avait préparé un poulet rôti par le supermarché du coin, petites pommes de terre sautées et gelée d'hibiscus à la crème Chantilly. Sylviane, pour l'occasion, avait rafraîchi la peau de son visage avec un peu de lait de toilette, et passé une lingette parfumée entre ses fesses. Elle voulait pouvoir montrer la mamie géniale qui sommeillait en elle et prendre sa petite-fille Alicia sur ses genoux sans risquer de se manger une réflexion de sa part. Deux ans plus tôt, le « Mamie tu pue trop de la chatte » avait jeté un froid. Les effluves mystérieux de Sylviane la reliaient directement à la divinité du sexe, la Dame du ciel, divinité qu'elle invita sa petite-fille à exhorter dès ses treize ans afin de pratiquer la fellation magistralement comme sa grand-mère. Elle avait relaté la chose avec gourmandise. Elle avait pris le silence des convives pour de l'admiration contenue et avait couronné son explication par la description de sa partie de baise en forêt avec un extraterrestre.

Alors cette fois, Sylviane avait décidé qu'on ne l'y reprendrait plus : elle avait lavé son derrière.

Mon regard croisa celui de Dieu.

-          Je sais ministre, me dit-il, elle devrait être en taule pour corruption de mineurs. Voici l’illustration du mal qui ronge ce monde.

-          Tu laisses faire ?

Il soupira.

-          Ce qu’on dit sur moi ici, tu le sais, est faux. Je n’aime pas tout le monde. Les cons donnent naissance à des cons. Je ne me réjouis pas de ce qui est infligé aux enfants. Je pars du principe que l’Homme a créé son propre démon. C’est à l’Homme de gérer son propre démon. Intervenir ne m’intéresse pas. Ce qu’ils font à leurs enfants me dérange, c’est évident. Je n’ai pas créé l’Homme et l’Homme fait n’importe quoi. Ses propres enfants sont eux-mêmes éduqués à préférer le mal. Que puis-je y faire ? De plus révéler aux Hommes le mal fait aux enfants donne des idées à ceux qui n’y pensaient pas. Aucune réponse inspirée par le libre arbitre ne serait efficace parce que les Hommes ne mesurent pas l’étendue du fléau. Si j’interviens directement, c’est pour tout détruire car ma colère est abyssale. Pour le moment, je m’y refuse. Ils ont élaboré un système de destruction générale si leur réseau était découvert.

-          Qui ?

-          Des adorateurs du mal. Mais poursuivons ce repas absurde en compagnie de Georges, veux-tu ?

Dans cette atmosphère de confessionnal, Georges mastiquait le poulet rôti l’œil rivé sur la bouche de Sylviane. Qu'est-ce que je fiche ici ? se répétait-il en boucle, au rythme des mouvements de mastication de la vieille. Stéphanie, sa belle-fille, était petite, fine, la chevelure brune rassemblée en chignon approximatif sur le sommet de son crâne. Alicia lui ressemblait. Le moindre mal. La jeune femme avait épousé l'aîné des deux fils de Sylviane, Nicolas, un raté alcoolique. Joris, le second, ne valait pas mieux. Ils réglaient leurs comptes avec leurs épouses respectives à coup de poing dans la figure et dépensaient l'argent du ménage à des conneries sur internet, de l'alcool et des cigarettes. Sylviane ne comprenait pas ce qui leur arrivait. Elle les avait éduqués correctement, s'était soucié de faire d'eux de bons maris. Pour preuve elle leur avait demandé de se masturber devant elle afin de vérifier le bon déroulement de la procédure.

Moi, ministre divin, qu'est-ce que je fichais là, à cette table avec eux ? Il manquait une virgule quelque part dans le texte. J'avais dû manquer un paragraphe. Dieu me fit signe de garder mon calme.

Le repas touchait à sa fin. Georges n'avait pas ouvert la bouche. Stéphanie aborda le dernier sujet, celui pour lequel elle était venue : elle ne s'en sortait pas. Les difficultés financières s'accumulaient. Nicolas y était pour beaucoup. Ne pouvait-elle pas raisonner son fils ? Pourquoi souffrait-il autant ? Sylviane remit deux sous dans la machine et ce fut reparti pour une heure d'explications. Elle avait tant souffert avec le père de Nicolas. Il l'avait battue et tant d'autres choses. Georges soupira. Tu l'as fait cocu pendant 18 ans connasse. Tu t’en vantes dès que tu en as l’occasion. Il se leva et s'approcha de la fenêtre. Des oiseaux clabaudaient au bord du lac. Il sourit.

Sylviane se leva à son tour.

- Attends ma petite chérie, s'écria-t-elle en s’éloignant dans le couloir. Je ne vais pas te laisser partir comme ça. C'est trop dur pour toi financièrement. Je vais t’aider.

Stéphanie esquissa brièvement un sourire puis blêmit en voyant réapparaître sa belle-mère tremblante de joie.

- Tiens ma petite chérie, voilà pour toi. C'est déjà ça que tu n'auras pas à acheter.

Dans ses mains, deux rouleaux de papier hygiénique rose. Georges n'attendit pas la fin de la scène et quitta la tablée. Les chiens s'impatientaient. Deux bergers belges avaient rejoint Samy tôt ce matin-là. Ils ne se connaissaient pas encore et menaçaient à tout moment d'entrer en guerre pour un bol de croquettes.

- Je vais au lac, prévint-il. Les chiens sont énervés. Au revoir Stéphanie.

Il sortit, l'âme en vrac. Dieu patientait sur un banc. Il souriait.

- Je prends le relais, me dit-il. Il faut que tu rejoignes Joseph Cardel. Ça bouge de son côté.

- Chouette ? fis-je avec entrain.

- Le poulet était comment ?

- Mort.

Il baissa les yeux vers Georges.

- Et lui ?

- Il a assisté à un moment grandiose de la vie familiale de Sylviane.

- Tu ne m'en voudras pas, ministre, mais j'ai déclaré forfait.

- Cette femme dispose de grâces étranges marmonnai-je.

- Une chèvre aux yeux rouges et aux sabots noirs.

- J'allais le dire.

Dieu marqua une courte pause. Il regardait Georges s'éloigner d'un pas lourd.

- Il commence à changer, fis-je.

- Tu trouves ?

- Physiquement.

- Ah.

- Il s'empâte un peu.

Dieu haussa les épaules et lui emboîta le pas. En contrebas, les trois chiens s'ébaudissaient dans l'herbe.

Joseph. Il me suffit de penser à lui et d'actionner ma volonté pour le rejoindre. Je ne fus pas à l'aise cette fois. Il sentait ma présence, ou plutôt, le démon qui vivait en lui sentait ma présence. Son corps réagit à mon arrivée. Il frissonna. Joseph était chez lui, installé devant son bureau. Il fouilla la pièce du regard, un regard noir dans lequel brillait une lueur rouge. Il grogna. Je m'installai face à lui. Il me toisa. Sur ses traits apparurent ceux de la bête. Il allait s'adresser à moi lorsque le téléphone sonna. Son cou large et rond se crispa. Il cessa de me contempler fixement et répondit.

- Cardel.

- Joseph...

Au son de la voix chevrotante, il oublia ma présence. Ses traits reprirent leur aspect normal.

- … tu devais me rappeler.

- Vous m'avez devancé.

- Il m'a été dit que Georges vivait chez ta cousine.

- Une cousine éloignée.

- Ah. Ils se connaissent comment ?

- Elle l'a contacté par les réseaux sociaux. Je lui avais parlé de lui. Elle a eu envie de l’héberger.

- Tu m'en diras tant.

Claquement de langue.

- Que voulez-vous ?

- Joseph, je suis ennuyé : il m'a été dit que tu l'avais menacé de mort ?

Comment le vieux sait-il ça ?

- Ne cherche pas, Joseph, tu ne fais pas les choses par toi-même. Il y a toujours quelqu'un pour parler un peu trop.

Joseph se promit de faire le ménage dans ses rangs.

- Georges va bien, assura-t-il.

- Il est en vie, tu veux dire.

Silence. Bruit de documents qu'on remue.

- J'ai devant moi l'accord que nous avons signé au moment de son adoption. Qui vous a aidés, toi et ton frère à investir dans ta boîte d’aviation ? Qui a financé tes usines ? Rappelle moi combien tu as touché par mois, en plus du reste, pour financer l’éducation de Georges ? 60 000 francs par mois avant 2000 et 10 000 euros ensuite. Souviens-toi, je t'ai aidé à t’arranger avec les services sociaux afin d'être certain que tu obtiennes ton agrément pour l'adoption. Ils te l'avaient refusé. Te souviens-tu de ce que nous avions convenu, toi et moi ?

- Comment pourrais-je l'oublier ? Vous avez arrêté de payer pour lui à ses 18 ans, je n’appelle pas ça de la constance.

- Pas de sarcasme avec moi, Joseph. Tu n’as, selon toutes apparences, pas obtenu les résultats escomptés. De plus tu as profité de mes largesses pour te faire du fric sur son dos. Tes petites magouilles ne m'impressionnent pas. Je ne suis pas l'un de tes concurrents. Je peux mettre fin à la partie comme je veux, quand je veux. Tu n'es personne et Georges est mon fils.

Silence.

- Joseph, je relis certains passages de notre accord : tu devais adopter Georges. C'est fait. L'éduquer comme ton fils. L'éduquer comme ton fils signifiait, en faire ton successeur spirituel, lui inculquer ton savoir et ta façon de gérer tes affaires. Je te rappelle que j'ai offert sa naissance à Satan. Tu étais présent le jour du rituel de sa conception. Les différentes branches de ma famille l'attendent. Ils attendent un homme digne de nous, digne de poursuivre notre œuvre sur le monde, digne d'assurer à notre maître le maintien de son hégémonie.

- En effet, je…

- Joseph, peux-tu me dire ce que signifie ce cirque avec Georges ? Vous vous disputez ouvertement, même la presse en parle. Tu te rends compte des conséquences ? Il est présenté comme ta victime ! C’est inconcevable. Je t'ai payé. J'ai fait de toi ce que tu es aujourd'hui. J'ai financé tous tes caprices. Quel fait d'armes peux-tu attribuer à Georges aujourd'hui ? A-t-il donné des signes ?

- Actuellement, je ne sais pas. Il ne vit plus sous mon toit.

Soupir sonore.

- Je suis très ennuyé. J’ai besoin d’avoir la certitude que son conditionnement a effectivement fonctionné. Cela fait des années que nous y travaillons. Alors dis-moi : a-t-il, à ta connaissance, donné des signes probants que son esprit est prêt comme nous l’avons décidé ?

- …

- Je me suis engagé auprès de mes trois branches cousines. Je leur ai garanti le maintien de leur pouvoir si elles convenaient de ne pas attenter à la vie de Georges. Satan a exigé beaucoup de nous contre la garantie de la protection de nos familles. Donc de la tienne.

- Georges n'est pas comme prévu, avoua Joseph.

- « Georges n'est pas comme prévu ». Comment peux-tu dire une chose pareille ?

- Il est réticent à mon enseignement.

- Pardon ?

- Je l'ai habitué à la violence. Il m'a vu tuer. Il aurait dû admirer mon sang froid, comme ses cousins l’ont fait. Lui non. Il n'a pas voulu essayer. Je l’ai forcé pourtant.

- Tu essaies de me dire qu'il est témoin de tes affaires et qu'il se balade dans la nature ?

Silence. Le vieil homme explosa de rire puis reprit un ton grave, une voix profonde.

- Mon petit Joseph, tu n'as pas idée de qui tu as affaire. Ta petite magie du samedi soir n'est rien comparée aux forces que nous déployons pour placer mon fils sur l'échiquier tel que nous l'avons prévu à sa naissance. Je ne pouvais l'éduquer moi-même car il est né de ma fille. Je t'ai fait confiance, Satan en personne nous avait donné son aval te concernant.

Joseph transpirait. Les mots le transperçaient de part en part.

- Si j'apprends que tu as mis fin à ses jours, Joseph, tu en répondras à la hauteur de ta forfaiture. Je veux récupérer mon fils comme convenu, dans les conditions convenues. Débrouille-toi pour qu'il rentre dans le rang et voue son âme à Satan d'une façon ou d'une autre. Tu sais que le maître attend son salaire. Il n'accorde jamais rien pour rien. J'ai fait ma part du travail, alors acquitte-toi de la tienne. Mes cousins veillent au grain. N'imagine pas que ma mort pourrait te soulager. En aucune façon. Georges doit nous revenir en serviteur de Satan ou il en sera terminé de toi.

Le vieil homme raccrocha. Joseph leva les yeux. Devant lui, le prince des ténèbres en personne le regardait fixement. Deux minces filets de sang noir s'écoulèrent alors de ses narines. Il plongea son nez dans un mouchoir. Il sortit une bouteille de whisky et un verre du premier tiroir de son bureau. Il se servit et le présenta en guise de souhait de bonne santé. Le diable s'approcha de Joseph.

- Ne joue pas avec moi, murmura-t-il.

Joseph but d'un trait et posa le verre sur le plateau du bureau.


 


 

8

 

 

Dieu et Georges étaient au lac. La belle-fille de Sylviane était partie effondrée en emportant les deux rouleaux de papier hygiénique. Un calme apparent était revenu dans la maison.

Distrait par une dispute entre les chiens, Georges avait interrompu leur conversation. Georges n'entendait pas les réponses de Dieu. Il ne l'exigeait pas non plus. Le simple fait de s'adresser à lui  suffisait à son bonheur.

Les chiens étaient sur le point de se mordre. S'il ne mettait pas fin immédiatement à cette dispute, il devrait en découdre avec Sylviane. La vieille chèvre avait l'obligation de rendre les petites bêtes à leur propriétaire en bon état.

- Alors ministre ? Ta visite chez Joseph c'était comment ? me demanda Dieu d’un air détaché.

- Il était au téléphone.

- Et ?

- Qui était son interlocuteur ?

- Le père biologique de Georges.

Dieu ne sembla pas s’en étonner.

 - Je n'ai pas été capable de me rendre auprès de lui afin de voir son visage, comme si l'accès était bloqué.

- Il l'était, acquiesça-t-il.

- Pourquoi ?

- Parce que c'est ainsi. Tu n’as pas besoin de connaître l’identité du père de Georges pour le moment.

- Je ne me souviens pas de l'avoir su un jour.

- Les affaires courantes de la Terre n’intéressent pas les membres du conseil divin. Cet homme fait partie de mon plan. J'ai prévu certaines choses pour Georges. Il doit les vivre. De plus sa capacité à percevoir l'invisible s'accroît, alors prudence avec les informations sensibles. Il ne te reste pas longtemps avant de savoir.

- Je comprends.

- Alors ?

- Tu sais ce que les deux pères se sont dit. Ne me demande pas.

Dieu enroula son bras autour de mon cou.

- Ministre, tu sais comme j'aime ta façon de relater les choses. Tu as un regard intéressant.

- Joseph est dans la merde.

Il rit.

- Joseph Cardel a cru réussir son pari lorsque Georges est entré au séminaire, dit Dieu. C'était l'endroit idéal. Sa dernière chance pour offrir cette âme pure à Satan. Georges est né d'un rituel satanique. Sa conception a été orchestrée sous son égide et lui a été dédiée dans un but bien précis que je n'évoquerai pas maintenant. Chaque chose en son temps. J'étais présent à cette messe insensée. Ils ne m'ont pas vu. Une âme noire était prête à s'incarner des suites de ce rapport sexuel. Je l'ai tout simplement bloquée et j'ai envoyé quelqu’un d’autre prendre sa place.

- Georges.

Dieu acquiesça d’un pincement de lèvres.

- Il a grogné. Je ne te le cache pas. Il m'a fallu déployer un argumentaire digne d'une bible, pour te dire. Il a fini par se laisser convaincre.

- Comment l'as-tu convaincu ?

- Son épouse céleste.

- Que veux-tu dire ? Tu l’as manipulé ?

- Mais non ! Georges est marié chez nous, tout comme toi, ministre. Une quinzaine d'années avant cette fameuse messe noire, je me suis entretenu avec lui. Longuement. Je lui ai promis d'envoyer son épouse sur terre en même temps que lui, qu'ils se retrouveraient.

- Il a accepté ?

- Oui, à cette seule condition.

- Et son épouse ?

- Quand elle a appris notre deal, elle n'était pas contente. 

- Tu veux dire que l'épouse céleste de Georges vit sur Terre actuellement.

- Oui.

- Où est-elle ?

- Pas ici. Elle est descendue douze ans avant lui.

- Ne devait-elle pas descendre au même moment que Georges ?

Dieu dodelina de la tête. Je chipotais.

-          Douze ans, ce n’est rien !

Il afficha un air honteux.

-          Qu’est-ce que tu as fait comme connerie avec elle ? le questionnai-je subodorant une entourloupe.

-          Je l’ai enlevée et forcée à descendre sur Terre juste après l’annonce de ce projet, de peur qu’elle ne change d’avis. Elle aurait changé d’avis. Je la connais. Un petit décalage nécessaire pour qu'elle comprenne qui est Georges. Elle en bave elle aussi. Moins que Georges, mais c'est gratiné quand même.

Il s'éloigna de quelques pas en direction de l'eau. Les chiens venaient de se calmer.

- C'est tout ce que tu dois savoir, ministre. Retourne avec Georges. Il faut que je m'occupe de son épouse un instant.

- Pourrais-je la voir ?

- Non, pour les mêmes raisons que je ne te dévoile pas encore l'identité du père de Georges. Tu auras accès à ses souvenirs lorsque tu la rencontreras. Tu comprendras qui elle est.

Dieu avança vers l'eau et marcha sur la surface ondulante.

- Tu as vu ? s'écria-t-il avant de disparaître. Certains tueraient père et mère pour voir ça ! Savoure !

Dieu est parfois désopilant. Il a cette façon étonnante d’organiser les choses au détail près. Sur cette Terre, rares sont ceux capables de détecter sa signature. Au Paradis, nous y sommes habitués.

Je compris que Georges était loin d’être un illustre inconnu aux yeux du patron. Tant mieux. Je ne perdais pas mon temps à ses côtés. Le mystère qui le nimbait allait se dissiper très vite. Je ne m’inquiétais donc pas. Les contours d’une terrible réalité se dessinaient cependant.

Le bien contre le mal. La lumière face aux ténèbres. Le combat du Ciel contre l’inique. Des considérations souvent balayées d’un revers de manche et pourtant…

Georges était parvenu à calmer les chiens. Il discutait avec eux sous le regard amusé des promeneurs. En réalité, il pleurait, certain d’avoir rejoint son tombeau.


 

9

 

 

- Georges, explique-moi un truc : qu'est-ce que tu fais ici ?

Chloé se dressa sur son coude et caressa son visage d'un regard tendre dans l'attente d'une réponse. Sa longue chevelure noir de jais retomba, ondulante, sur son épaule. D'un geste ample et délicat, elle dégagea une mèche de sa joue. La réponse ne vint pas.

Sylviane s'était absentée pour le week-end. Elle avait raflé une place dans une voiture en covoiturage en direction de Béziers. Le mari de l'une de ses amies était seul. Elle l'avait convaincu de passer un moment coquin avec elle au terme d'une conversation de près de trois heures au téléphone. Elle était partie le visage épanoui dans l'attente impatiente de ces instants promis à une grande intensité sensuelle. Georges, quant à lui, en avait profité pour inviter une amie. Ils venaient de passer l'après-midi dans la chambre. Chloé voulait passer la nuit avec lui. Il n'en avait pas envie. L'heure était aux compromis. Georges demeurait inflexible.

- Sylviane te causera du tort, tu sais.

Pas de réponse. Elle se bascula sur le dos, abandonna un soupir et se couvrit.

- Tu veux un café ? proposa-t-il pour tuer le sujet de la conversation.

Georges se défilait. Elle n'aimait pas ça.

- Non. Je te remercie. Je crois que je vais y aller finalement. On a passé un bon moment, mais je vois bien que ça s'arrête là. Non ?

- Sylviane est compliquée.

- Tout le monde le sait en ville. Les gens parlent et se demandent ce que tu fais là. Tu sais ce qu'elle raconte ?

Le cœur de Georges se serra.

- Non, mais je sens que tu vas me le dire.

- Heureusement qu'elle est là pour toi. Tu lui coûtes un bras.

- Oui, j'en ai entendu parler. C'est faux. J'ai épongé ses dettes.

Chloé enfila son tee-shirt et plongea son regard dans celui de Georges.

- Elle dit que tu couches avec elle.

Son corps s'affaissa. Sylviane et lui. L'étau se resserrait. Le piège était en train de se refermer et il ne pouvait rien.

- Les gens la croient ?

- Non. Tout le monde sait qu'elle est dingue. Ce n'est pas ça le problème.

- C'est quoi le problème ?

Un léger courant d'air frais passa dans la chambre.

- René est mort. Tu sais qui est René ?

- Son ancien compagnon ?

- Oui.

- Elle m'en parle souvent. Il a failli la tuer. Il voulait sa mort et finalement c'est elle qui l'a soigné jusqu'à son dernier souffle.

Chloé sourit.

- Tu es naïf Georges. René a tout fait pour elle ici. Il a financé son train de vie et lui a évité beaucoup de problèmes. Je l'ai connu. Il n'était ni beau, ni aimable. Il avait été jeté dehors par sa femme et avait divorcé. Il est tombé sur Sylviane. En échange d'une aide financière, elle lui redonnait une image sociale acceptable. C'est ce qu'il a cru. Elle lui a fait vivre un enfer. Il en est tombé malade. Elle rend malade tout le monde avec ses potions. Ne tombe pas dans le piège de boire ses saletés. Elle dispose une pharmacopée digne d'un apothicaire. Personne n'a osé la dénoncer. Elle fait peur aux gens d’ici. Ceux qui ont osé s’en prendre à elle, à juste titre, l’ont payé.

- Comment ?

- Un accident, une maladie, un drame.

- Ils sont morts ?

- Pas tous, non. Elle fait des choses louches, comme dans les films. Il n’y a qu’à voir cette baraque. Je ne sais pas comment tu fais pour dormir la nuit.

Georges admit.

- C'est pour ça que je te mets en garde, souligna-t-elle. Ne reste pas ici. De plus, aucune nana ne la supportera pour tes beaux yeux, tu peux me croire. Quand elle a ferré un étalon, elle le garde au box. Un beau jeune homme comme toi, elle ne te laissera jamais partir.

Le visage contracté, Georges se tourna sur le côté et ferma les yeux. Chloé s'approcha de lui et posa une main amicale sur son bras.

- Elle est capable de tout, même de se jeter dans les escaliers si tu pars et porter plainte contre toi pour agression. Tu n'aurais pas gain de cause. Elle n'est pas folle, c'est le diable avec un vagin.

Georges s'écarta de Chloé et se leva. Il s'habilla à la hâte. Les deux bergers était rentrés chez eux, mais Samy était toujours là. Son maître avait décidé de prolonger son séjour pet sitter. Il n'avait plus envie de s'occuper de son vieux chien et avait négocié un tarif longue durée.

- Je dois sortir Samy.

- Georges, attends !

- Je ne peux rien faire, Chloé. Tu vas rentrer chez toi et je vais sortir le chien.

- Je peux t'aider à partir. On pourrait vivre ensemble ?

- Tu viens de me dire qu'aucune femme ne se risquerait à se frotter à elle pour moi.

- Si, moi. Je suis infirmière, je ne crains rien d'elle.

- Donc, incapable de me sortir des griffes d'une pauvre folle je ne devrai mon salut qu'à ton bon vouloir, parce que toi, au-dessus de tout le monde, tu auras daigné me prendre en charge. Je quitterais une manipulatrice pour une autre ? Quand auras-tu fini de me prendre pour un con ?

- Je ne te manipule pas !

- Ah ? Et me faire croire que je ne suis qu'une pauvre chose, que les « gens » parlent dans mon dos, pas en bien évidemment, et te placer en grande sauveuse de mon monde, n'est-ce pas jeter les bases d'une manipulation ? Tu aurais voulu m'aider, tu m'aurais simplement dit « Georges tu es en danger ici, comment puis-je t'aider pour te sortir de là ». Peut-être aurai-je réfléchi. Au revoir Chloé.

Le visage de la jeune femme s'assombrit. Ses traits se durcirent. Elle rassembla ses affaires, son sac accroché au pied du lit.

- Tu sais quoi ?! T'es qu'un connard ! Un enculé ! Tu ne vaux pas mieux que ta salope de Sylviane. En fait tu couches vraiment avec elle et je suis passée derrière ça !

Ses yeux se noircirent. Georges connaissait ce regard. Il savait à qui il avait affaire. S'il ne se débarrassait pas de Chloé très vite et en bons termes, elle serait elle aussi une source intarissable de problèmes sans fond. C’était couru d’avance. Sa première compagne était morte avec son fils à naître, une autre s’était retrouvée agrippée au plafond sous l’emprise du démon après l’avoir trahi à plusieurs reprises. L’ombre de Joseph Cardel planait sur sa vie. Il ne pouvait s’enliser dans une relation vouée à l’échec dès les premiers instants. Il saisit tendrement Chloé par les bras et sourit. Il l'embrassa sur le front.

- On va s'en tenir là, murmura-t-il. Tu as été très bien. C'est moi. Je ne suis pas disposé à vivre avec une fille en ce moment. Tu viens d'en faire les frais.

- C'est bon, lâche-moi.

Georges jeta un œil par la fenêtre. Alban venait de sortir. Son chien reniflait le pas de sa porte.

- Je te raccompagne.

- Je connais le chemin, pesta-t-elle.

Elle sortit et dévala les escaliers. Elle s'était garée sur une placette à quelques encablures. Elle salua Alban et prit des nouvelles de son cholestérol. Il s'inquiéta de son énervement. Elle se lamenta. Le vieil homme prit la défense de Georges sur un ton lénifiant. Il fallait le comprendre. Chloé haussa les épaules et s'éloigna d'un pas vif. Georges sourit. Alban avait vu Chloé sortir de la maison en bonne santé, énervée, mais en bonne santé. Si d'aventure Joseph avait voulu lui faire du mal à la jeune femme et faire porter le chapeau à son fils adoptif, c'était raté. Il saisit son téléphone portable et envoya un texto à son vieux voisin pour figer les choses.

 

Salut Alban, Chloé a passé l'après-midi avec moi. Une dispute d'amoureux. Je crois que je ne la reverrai pas.

 

Réponse.

 

Je sais, je viens de la voir. Elle pétait le feu. Elle n'était pas contente mais t'inquiète pas. Elle fait des histoires à tout le monde. C'est l'infirmière alors on lui passe tout.

 

Tu descends ? Je pars en balade.

 

Georges effectua une capture écran de cet échange puis se l'envoya par mail. Il le stockerait dans son dossier « preuves ». Il se tourna vers Samy et décrocha la laisse.

- On va au lac ?

Samy, bouillait d'ivresse. Le griffon fondit sur le bas-rouge d'Alban. En laisse, le molosse n'était pas libre de répondre à ses sollicitations. Le jeu. La vie.

Alban avait troqué sa belle humeur et sa compréhension avec une mine maussade et un ton teinté de morgue. Georges n'était plus le petit gars sympa à ses yeux.

- Qu'est-ce qu'elle t'a fait cette pauvre fille pour que tu la jettes comme ça ?

Georges n'en menait pas large. Le changement d'attitude de son voisin n'augurait rien de bon. Il était habitué à ces incompréhensibles sautes d'humeur de son entourage et avait développé une capacité à s'en protéger.

- En fait on a couché ensemble. Je suis arrivé trop vite et ensuite c'était terminé. Elle s'est vexée.

Georges détestait le mensonge, la tromperie et tout ce qui s'en rapprochait de près ou de loin. Là, il y avait urgence. Alban, agréablement surpris par l'incapacité sexuelle momentanée de son jeune voisin, s'en trouva fort aise. Si sa capacité de séduction était en berne, celle de Georges aussi. Tant mieux. Ses traits se détendirent au plus grand effarement de Georges. Putain mon salaud, t'es jaloux.

Alban asséna une tape amicale sur l'épaule de son jeune ami. Il se sentait, grâce à lui, moins seul dans sa misère affective et cherchait un moyen de le réconforter sans dévoiler ses propres difficultés.

- T'en trouveras d'autres des gonzesses, et c'est pas avec la vieille que tu vas trouver de l'inspiration. Allez vieux, ça va aller.

Voilà, c'était dit. Georges pourrait désormais puiser dans cette tirade magistrale l'immense réconfort dont il avait besoin.

- Merci Alban. Ça m'aide beaucoup.

- Pas de quoi !

Alban se fendit d'un large sourire. Ses joues hérissées de poils blancs se plissèrent.

- J'ai le dos de travers aujourd'hui, je ne vais pas faire le tour en entier. Ça ne te fait rien ?

- Samy est énervé. Il faut qu'il se défoule. On se voit plus tard ?

- J'ai racheté de la bière, on ira en boîte après si tu veux.

Georges refusa. Les bruits du monde l'effrayaient ce soir-là. Il s'engagea sur le sentier caillouteux, seul avec le chien. L'eau avait revêtu d'étranges reflets de cendre. D'ordinaire il aimait se pencher sur la surface, mais, à cet instant, il redoutait de s'effrayer soudain à la vue d'un visage hideux surgi de la vase ou même à celle de son propre reflet. Depuis toujours des miroirs autour de lui surgissaient les pires créatures. Il avait appris à anticiper ces phénomènes. Les reflets gris de l'eau, l'agitation anormale de Samy, l'agressivité d'Alban, autant de signes à prendre au sérieux. Il évalua le temps de la balade. Vingt minutes. La pluie menaçait. Le vent jouait dans les frondaisons. Il pressa le pas.

Ce serait la dernière fois. Sa seule perspective d’avenir : Alban et son cholestérol. Un lac dont il faisait le tour en vingt minutes. Des chiens et leurs crottes. Le sourire édenté de Sylviane. Et puis il y avait l’absence de Chris, son fils à naître assassiné dans le ventre de sa mère. L’ennui, la solitude, les balades monotones avaient fait ressurgir la douleur jusqu’alors enfouie dans un coin de sa mémoire, intacte, brûlante. Elle le consumait de nouveau.

-          Votre fils n’est pas né officiellement, lui avait dit le major de la brigade territoriale. On ne peut pas enregistrer votre plainte.

-          Il a été assassiné !

L’officier avait détourné les yeux.

-          Chris était viable ! Je l’avais déclaré à l’Etat Civil avec signature de sa mère et du gynécologue !

-           Je sais monsieur Cardel. Il n’y a aucune jurisprudence. On ne peut rien faire.

-          Bon beau-père a assassiné mon fils !

-          Ne cherchez pas à vous venger, monsieur Cardel.

-          Pas envie de prendre trente ans pour un salopard ! Vous savez comment on avorte un bébé à sept mois et demi de grossesse ?

L’OPJ avait secoué la tête d’un air navré.

-          On le tue dans le ventre de sa mère avant de provoquer l’accouchement et de le faire sortir de force avec des pinces ! On a fait ça à mon gosse et je ne peux pas porter plainte parce qu’il n’est pas né officiellement ! Qu’est-ce qui ne va pas dans cette société de merde ! Faut pas condamner à mort un pédophile, mais un gosse qui n’a rien fait, ça ne dérange personne ?!

-          Monsieur Cardel…

-          Et sa mère ? Elle aussi est morte ! Accident de voiture à son retour d’Espagne ! Son père espère me faire croire ça !

-          C’est l’information officielle qu’on a, monsieur Cardel.

-          Je vois. On tue mon fils et sa mère et moi je ne peux rien faire. Je dois juste vivre avec ça. OK. Message reçu cinq sur cinq.

L’OPJ avait posé le crayon avec lequel il jouait depuis de longues minutes. La conversation était terminée.

Dieu, alerté par les pensées de Georges, avait quitté précipitamment la future épouse de ce dernier pour le rejoindre sur les rives du lac.

-        Qu’est-ce qu’il nous fait le petit ?

Il était inquiet.

-        Il veut en finir et rejoindre son fils.

-        Merde.

Dieu réfléchit puis son visage s’éclaira soudain.

-        Je vais lui inspirer un livre !

-          Occuper ainsi son esprit ?

-          Il pensera à autre chose qu’à faire des conneries. « Le Traité des Mondes ». Pas mal comme titre, non ?

Je haussai les épaules, peu convaincu par l’intérêt de jeter en pâture un peu de soi à des ignares dénués d’empathie.

-          Je ne sais pas. C’est toi qui vois. Les Hommes d’ici sont tellement particuliers et puis le petit est épuisé. Je me demande comment il va défendre une publication dans sa situation actuelle.

-          On s’en fiche. Pendant qu’il écrit, il ne pense pas à se suicider et si son livre ne se vend pas, il aura au moins le mérite d’exister. Une graine…

-          … à germer. On dirait le guru d’une secte.

Dieu rit.

Il fit naître en Georges l’envie de publier, puis lui dicta un texte, mélange d’enseignement et de prophétie. Une histoire sympathique somme toute que je réserve pour la fin du présent récit. Les mots défilaient déjà sur l’écran de l’ordinateur quand un fracas résonna dans le hall d’entrée.

Sylviane rentrait au bercail, furieuse contre son amant.

-          Il m’a fait poireauter trois heures dehors, ce connard ! Il était retenu dans sa famille. Quel fils de chien ! Un vrai minable au lit en plus !

Georges ne répondait pas, concentré sur la rédaction frénétique de son texte.  

-        Tu pourrais répondre !

-        Oui.

-          Oui ! Bonjour d’abord ! Je ne vois pas pourquoi je te raconte mes affaires.

Les doigts de Georges couraient sur le clavier.

-        Qu’est-ce que tu fiches ?

-        J’écris.

-        Prends-moi pour une conne.

-        J’écris un livre.

-        Toi ? Un putain de bouquin ?

Elle éclata de rire.

-        Personne ne te publiera !

-          Dis ce que tu veux, Sylviane, c’est comme un pet sur une toile cirée. J’écris un livre et il sera publié. J’ai déjà trouvé un éditeur.

Les jours suivants, la vieille tenta toutes les manigances afin de le distraire et de l’empêcher d’achever son manuscrit. Elle se risqua à simuler une chute dans les escaliers, un évanouissement. Un beau syndrome de Munschausen. Entre les conduites chez le médecin, les achats divers et variés, une précipitation au service des urgences de l’hôpital voisin, une kyrielle d’invitations surprise, une surcharge de garde de chiens, l’écriture se perdit, se retrouva, se perdit de nouveau.

Tant bien que mal, Georges acheva son manuscrit un mois plus tard que prévu. Il parvint néanmoins à ses fins et reçut ses exemplaires avec une joie immense. Une dédicace était prévue le lendemain à la librairie du centre-ville. De rage, de jalousie, Sylviane jeta le carton par la fenêtre.


 


 

11

 

 

 

-          Je suis contente de pouvoir parler avec toi. Bravo pour ton livre. Il a l’air bien.

Eva était petite, brune, 23 ans à peine, le regard vif. Georges était seul. Il s’installa confortablement devant l’ordinateur, puis ajusta l’orientation de la caméra. Elle s’appelait Eva Marchal, alias Eva Tarots et Divination. Ils papotaient sur internet de temps en temps, de choses et d’autres.

Ils papotèrent ce soir-là durant un plus long moment qu’à l’accoutumée. La publication du livre y était pour beaucoup.  Elle évoqua son mari, sa famille. Georges l’écouta silencieusement. La jeune femme le distrayait en lui offrant une fenêtre ouverte sur une scène de vie normale. Un homme le salua brièvement, large sourire.

-        Salut Georges ! Je suis le mari !

Il disparut du champ de la caméra.

-          Ça a l’air sombre chez toi, constata la jeune femme.

-          Il est tard, soupira Georges. La nuit apporte son lot de frissons gratos ici.

-          Tu lui as dit ? s’écria l’homme. Dis-lui ce que tu as vu !

Elle acquiesça.

-          J’ai vu des trucs te concernant, Georges. Je faisais une voyance générale, une vidéo pour mes fans. J’ai eu des flashs à ton sujet. Ça m’est venu d’un coup. C’était tellement fort que j’ai pris des notes.

-          C’est sur ta vidéo ?

-          Non. Je l’ai arrêtée parce que je ne voyais pas ce que tu fichais dedans.

Le cœur de Georges s’accéléra. Par le passé, d’autres voyants lui avaient annoncé des événements importants à survenir dans sa vie. Il avait rangé ces informations dans un coin de sa mémoire en oubliant d’y croire. Où la jeune femme voulait-elle en venir ? Il ne lui avait rien demandé.

-          Tu as été adopté, c’est ça ?

Georges confirma.

-          Tu sais qui sont tes vrais parents ?

-          Non.

-          Ton père est roi. J’ai eu une vision. Un homme couronné. Beaucoup de haine dans son cœur et autour de lui.

-          Quel roi ? Un prince peut-être ?

-          Non. Un roi. Je suis formelle.

Silence. Son pouls battait désormais de façon accélérée. Le sang lui montait à la tête.

-          Ça ne veut rien dire. N’importe qui peut m’avoir laissé dans ce sac poubelle devant la porte de l’orphelinat. L’argent permet tout. Un roi, un homme riche, un paysan. Ils peuvent tous m’avoir abandonné.

Eva réfléchit.

-          Non, poursuivit-elle avec assurance, mes visions sont claires. Ton père est bel et bien un homme couronné.

-          Je suis un bâtard. Il ne manquait plus que ça dans ma vie, tiens !

-          Non.

-          Comment ça « non » ?

-          Ta mère est couronnée elle aussi. Tes deux parents le sont. Je suis formelle. Tu seras roi, toi aussi.

La tête de Georges sembla soudain peser une tonne. Son corps se tassa sur le siège.

-          Ça va ? s’inquiéta la jeune femme. T’es pas en train de nous faire un malaise ?

Georges se redressa, lourd comme le plomb. 

-          Mes parents adoptifs sont très compliqués. Tout plutôt que de m’appeler Cardel. Je ne veux pas mourir Cardel. De là à porter le nom d’un roi, je ne suis pas sûr. Si tu as raison, le tableau de ma vie est complet.

-          Il y a pire comme destin !

Les yeux d’Eva se rétrécirent. Elle écoutait une voix audible d’elle seule.

-          Ça va frotter. Les Cardel et ta famille de sang vont encore t’en faire baver pendant un bon moment.

-          Je ne suis qu’un sale roumain et je… souffla Georges les yeux rougis par le chagrin.

Ses mots le griffaient de l’intérieur. La jeune femme le détaillait avec un sourire confiant.

-          Ce que je te dis peut te paraître dingue. Tu peux ne pas le croire et le laisser dans un coin de ta tête pour le moment. L’urgence n’est pas vraiment là.

Le fardeau de Georges s’alourdissait à mesure qu’Eva parlait.

-          Tu as publié une photo de Sylviane et toi sur ton profil Facebook.

-          Oui, acquiesça-t-il. J’ai voulu lui faire plaisir. Elle pense que j’ai honte de la montrer.

-          Je vois.

Elle marqua une courte pause, puis se pencha vers la caméra.

-          Tu es en danger chez elle. Elle va te causer les pires ennuis. Tu dois partir.

Samy, endormi sur son coussin dressa les oreilles. L’œil inquiet, il se leva, s’approcha de Georges et posa son menton sur sa cuisse dans l’attente d’une caresse. Toi, tu ne veux pas que je parte. 

-          Tu m’entends ? insista-t-elle inquiète.

-          Oui.

-          Barre-toi de chez elle.

-          C’est aussi chez moi, je paye le loyer.

-          Elle s’en fiche. Là n’est pas la question. Barre-toi je te dis.

-          Merci Eva, je sais tout ça. Aujourd’hui je ne peux pas être ailleurs.

-          Pourquoi ?

-          Sois abandonnée dans un enfer, fais-toi tuer ton fils par racisme, fais-toi adopter par des psychopathes et on verra si tu peux faire de ta vie ce que tu veux.

Eva balaya les arguments de Georges d’un revers de manche comme s’il venait de lui donner une simple recette de cuisine.

-          Les Cardel vont de nouveau s’en prendre à toi. Ils vont t’enterrer vivant si tu ne fais rien. Sauve-toi ! Si tu ne pars pas, elle les aidera et…

Un picotement glacé parcourut la nuque de Georges. Elle brandit devant elle un jeu de tarot, le battit d’un mouvement souple et maîtrisé, sélectionna cinq cartes, les aligna devant elle.

-          Ça confirme ce que je te dis. Diable, arcane sans nom inversée, maison Dieu inversée. Dix de deniers et six de bâton inversés eux aussi. C’est très clair : si tu restes, tu es perdu. L’urgence c’est de te protéger de cette folle. C’est une chèvre rouge ! Elle te tuera parce qu’elle te veut dans son lit.

Roman affreux. Eva décomposait la vie de Georges pour lui offrir une autre configuration dont il ne comprenait ni les tenants ni les aboutissants. Elle avait raison en surface seulement. Sa mise en danger était pour lui sa seule issue, sa seule sauvegarde.

Elle avait raison : Sylviane était un problème. Georges l'avait surprise quelques jours plus tôt à respirer l'entrejambe de l’un de ses caleçons avant de le placer dans le tambour de la machine à laver. Ses allusions sexuelles instillées jour après jour ne prêtaient pas à confusion.

Et si Eva mettait de l’huile sur le feu afin de le pousser à partir ? Il n’avait aucun contrôle sur cette jeune medium un peu trop intrusive à son goût. Il fallait, elle aussi, la tenir à distance.

- Je te remercie, Eva. Je vais rechercher un autre logement.

- Cool ! Promis hein ?

- Oui.

- Tu la sous-estimes. Je sens beaucoup de maléfice autour de toi. Tu es fort, c'est vrai, mais …

- Ne t'inquiète pas.

- Je suis très inquiète pour toi. Je te propose de pratiquer un rituel avec mon mari pour toi. Le rite des portes. Tu sais ce que c'est ?

- Non,

- Ça te donnera de la chance.

- Je ne souhaite pas forcer des portes qui ne s'ouvrent pas naturellement pour moi. Je ne veux pas les ouvrir avec de la magie. Je laisse à Dieu le soin de décider ce que je dois vivre.

- Je respecte ça.

- Je te remercie.

- Mais… retiens ce que je te dis : tu vas te faire humilier publiquement par cette femme, Sylviane. Fais très attention. Elle n'est pas ta mère de cœur. Elle est ton ennemie.

- Je te crois.

- Sois prudent. Bonne chance dans ta recherche. Tu me diras quand tu auras trouvé ton chez-toi ?

Georges promit puis se déconnecta. Il embrassa Samy sur le crâne. Familles royales européennes. Il tapa le nom dans le moteur de recherche. Validation. La lampe éclata, les plombs sautèrent. La pièce fut aussitôt plongée dans l'obscurité. Le chien se mit à hurler. Sur la joue de Georges, une caresse froide puis une étreinte. Mon portable ! Où ai-je fichu cette saloperie ! Il le trouva à côté du clavier de l’ordinateur,  caressa l'écran, sélectionna l'application « lampe » et se dirigea vers le tableau électrique. Il pressa l'interrupteur de l'alimentation générale. La lumière revint.

Samy ne le quittait plus, terrifié. Georges perçut un mouvement derrière lui. Il hurla. Dans l'entrebâillement de la porte d'entrée, Sylviane le regardait fixement, hagarde. Son dernier plan cul, le mari de sa meilleure amie, venait de tomber à l'eau : Regina était restée chez elle. Le bougre avait omis de la prévenir et ne pouvait sortir. Pas de dîner, pas de galipettes, rien qu’une cuisante humiliation. Elle était rentrée par le dernier train.

- J'ai essayé de t'appeler ! Pas moyen ! Je suis rentrée de la gare en stop ! Je ne peux vraiment pas compter sur toi !

- J’avais les écouteurs sur les oreilles.

- C’est malin ! Et ton portable ? Ça t'arrive de mettre le son ? J'ai failli me faire agresser en route !

Georges, nuque basse, regagna sa chambre. Les ténèbres l'enveloppèrent. Si seulement la nuit avait avalé Sylviane, elle, la chèvre aux sabots rouges.


 


 

12

 

 

J’étais inquiet pour Georges. La publication de son livre enflammait la jalousie de Sylviane. Les affres de son passage au séminaire, la perte de son fils, les épreuves de sa vie pesaient sur ses épaules. Il s’enfermait progressivement dans une sinistre routine, répondait de moins en moins aux sollicitations amicales, se désengageait de la vie de la commune. La nourriture le réconfortait. Son corps s’enrobait peu à peu d’un embonpoint disgracieux.

Les Cardel, plus que jamais, voulaient sa perte. Joseph jubilait de voir son seul fils, traîner sa misère dans l’antre d’une démone, tantôt mère de cœur, tantôt bourreau d’une perversité sans bornes.

Une nuit, il ne dormit pas avant l’aube. Les prédictions de la jeune médium résonnaient dans son esprit, voix des mers folles en vagues implacables et furieuses. Elle s’entremêlait aux cris des orphelins du secteur 1 de Bucarest. Le froid. La faim. La terreur atavique. L’abandon. La saleté. La mort des petits. Son visage perdu parmi ses frères et sœurs de souffrance. Lui, fils de roi, en deuil de sa vie, en deuil de son enfant assassiné.

« Sale roumain de merde » furent les derniers mots de Joseph Cardel.

Fils de roi. Quelles preuves ? Comment, étendu sur un lit au matelas anti-escarres, dans lequel un malade était mort, dans cette chambre sans âme, cette maison infernale, prisonnier de cette petite bourgade aux abords de la frontière suisse, coupé du reste du monde, pouvait-il imaginer aller au bout de cette histoire et un jour succéder à son illustre père ?

-          Mon livre, murmura-t-il en s’éjectant du lit, je l’ai écrit pour rien. Des sujets trop audacieux pour une petite fiction sans intérêt.

Il en saisit un exemplaire, le feuilleta. Herm, le héros est fils de Misha, roi des Terres de l’Est.

Dieu apparut dans la chambre.

-          Je croyais que tu voulais éviter les révélations pour le moment, lui dis-je. Pourquoi as-tu inspiré cette voyante ?

-          Je n’y suis pour rien ! protesta-t-il. Le mal lui a soufflé aux oreilles. Elle devait se contenter de le mettre en garde au sujet de Sylviane, rien d’autre. Je passe mon temps à ajuster mes actions. Son bavardage tombe plutôt mal. Georges se savait destiné à de hautes fonctions, mais il avait mis cette information en veille. Le mal a assisté à cette conversation. De plus les Cardel l’ont placé sur écoute. Ils vont s’organiser autrement. Les maisons royales concernées par la naissance de Georges vont prendre des décisions qui m’obligent à modifier mes plans.

-          Qu’as-tu en tête ?

-          Sa mère projette son assassinat pour garder le trône et les cousins y réfléchissent au profit d’un autre poulain. Je vais suivre cela de près. Je ne suis pas infaillible. Un moment d’inattention peut arriver.

-          Que vas-tu faire de Georges ?

-          Je vais provoquer la perte du peu qui lui reste.

Silence.

-          Je t’entends d’ici froncer les sourcils, ministre. Des protestations ?

-          Grosse fatigue. Tu prends des décisions à contrepied. Pas sûr que ce soit une bonne idée de ruiner le petit.

-          Lorsqu’il quittera cette maison, son compte en banque sera vide et l’ensemble de ses affaires tiendra dans une petite voiture. Cesse de faire la tête ! Il ne va pas mourir. Le mal doit se croire victorieux pour être vaincu. Cette croyance absurde le fera agir comme s’il n’allait jamais devoir répondre de ses crimes. Ce sera désagréable pour Georges, mais redoutable d’efficacité.

Dieu me tapota l’épaule comme un animal.

-          Allez, on se détend de la rondelle, marmotta-t-il comme un jeune idiot.

-          Comme tu peux être vulgaire, soupirai-je.

-          Eh oui !

Au-dessus du lac, le ciel semblait liquide. Georges risqua un œil hors de la chambre. Le couloir était désert. Il s’y faufila jusqu’au salon. L’ordinateur fonctionnait à nouveau. Facebook. Eva Tarots et Divination. Bloquer. Confirmer. Satisfait, il retourna se coucher et s’endormit aussitôt.

Je profitai de cet instant de tranquillité pour déambuler dans la maison. Les révélations de la médium, comme Dieu le craignait, avaient déclenché une réaction épouvantable dans les basses dimensions et dimensions infernales. Eva Marchal avait offert au mal l’alibi parfait, la raison toute trouvée, pour déployer une armée de diables autour de Georges.

Georges disposait désormais d’un atout sensible. Or il n’avait pas encore montré les signes d’une quelconque appétence pour la perversion, le vice ou le crime. Parmi les poulains dressés par le mal pour accomplir l’apothéose infernale, il était le favori, mais, en l’état, sa haute naissance ne représentait plus aucun intérêt. Autant l’éliminer s’il s’entêtait à refuser de signer le pacte de sang avec Satan. À cette seule condition, il pourrait succéder à son royal père.

-          S’il ne perd pas tout, s’il ne sombre pas dans la misère, ils le tueront. Je le protégerai, oui, mais je ne suis pas à l’abri d’un mauvais calcul.

Georges dormait, certain de sa proche fin. Les obstacles à sa survie étaient trop grands à ses yeux. L’effet consolateur de la publication de son livre fut éphémère. Loin de perdre sa foi en Dieu, il perdait sa foi en lui-même.

-        Tu m’accompagnes au lac, ministre ?

-          On le laisse seul ici ? fis-je en désignant Georges d’un signe de la tête.

-          Non. J’ai convoqué les membres de sa famille de sang disponibles dans les dimensions intermédiaires. Ils sont en chemin. Il est temps qu’ils se bougent les fesses pour lui. J’ai donné des ordres. Soit ils protègent leur héritier, soit ils disparaissent de la circulation. Ils sont responsables de l’état de décrépitude de ce monde. Qu’ils réparent leurs erreurs !

La lune inondait délicieusement la surface des eaux. À notre approche, des oiseaux piaillèrent avec une gaité radieuse.

- Un peu de baume au cœur dans cette triste contrée, soupira Dieu.

Une brume blanche venait de contourner un ponton et se répandait lentement alentours.

- Il ne peut pas s'empêcher, pesta Dieu.

- Le brouillard ?

- Oui. Le mal rôde. C'est son truc les enfumages en tous genres.

Il s’installa sur un banc et d'un geste écarta la présence importune.

- Ministre, je crois que je vais devoir intervenir directement.

- Tu l'as déjà fait.

- Oui. C'est d'ailleurs grâce à ça qu'il est toujours en vie aujourd'hui, mais ce n'est rien. Des interventions mineures comme empêcher un accident, une chute ou que sais-je. Non. Je te parle d'autre chose.

Je commençais à cerner les contours de ses préoccupations.

- Il renonce ?

- Un peu de ça, oui.

- Est-il nécessaire qu'il souffre autant ?

- Non. Il est nécessaire qu'il apprenne et qu'il se forge. Ses choix sont essentiels.

- Il va faire des mauvais choix ?

- Je crains qu'il n'en fasse plus du tout.

Il se passa une main nerveuse sur la luisance humide de sa peau et inspira profondément.

- Je vais prendre les choses en main personnellement et de façon plus étroite. Il est temps qu'il s'habitue à prendre en considération les messages et les rencontres que je provoque dans son quotidien de façon matérielle et inattendue. Je veux l'habituer à des messages incroyables en prévision de la suite. À terme il travaillera main dans la main avec moi. Pour l’heure, je dois sécuriser sa survie dans le dépouillement total nécessaire.

- Il n’a pas l’air frais.

- Ce soir, pour la première fois depuis sa naissance, la lumière de son âme s'est éteinte. Il peut devenir la proie du mal à tout moment si je n'interviens pas. Cela n'arrivera plus. J'ai laissé faire pour connaître ses limites. Je les connais. Ça suffit. Je ne le laisse pas sombrer. La présence permanente du mal peut entraîner ce genre de réaction, même chez les plus résistants. Sans mon aide, il peut sombrer. Je ne veux pas prendre le risque.

- Que puis-je faire pour lui ?

- Rien de plus qu’observer. Ta présence associée à la mienne lui est bénéfique.

J'entendis soudain des sanglots. Était-ce Georges ?

- Le petit est endormi, dit Dieu. Tu entends le roi Ferdinand. Il pleure au moment où nous parlons.

- Que se passe-t-il ?

- Il est chez lui, dans son bureau. Il ne dort pas. Les nouvelles ne sont pas bonnes. Les choses ne se déroulent pas comme prévu. Tant d’années à attendre pour rien. Il a des comptes à rendre au mal. Il se demande ce qui a pu dérailler dans cette machine si bien huilée.  Il se remémore le rituel de la conception de son fils. Il subodore un écueil probable à cette étape.

Je frémis.

- Va, ordonna Dieu. Plonge-toi dans les souvenirs de ce vieux monarque et comprends.

 


 

13

 

 

 Je retrouvai le roi chez lui en son château de Transylvanie. Des larmes amères coulaient sur ses joues. Autour de lui, une immense bibliothèque. Les murs étaient recouverts de livres du sol au plafond à plus de quatre mètres de hauteur. Trois longues et épaisses tables en chêne centenaire surmontées de lampes opalines étaient réparties dans la vaste pièce. Un écritoire. Un espace dédié à la conversation agrémenté de crapauds, de deux sofas, de lampadaires et d'une table basse. Des tablettes, un bar étroit garni d'alcools et de verres en cristal taillé étaient disposés à portée du monarque.

L'endroit était peu éclairé. Ferdinand avait refusé de se joindre au reste de la famille pour le dîner. Il n'avait pas touché à la collation apportée par la vieille domestique.

- Tout va bien Majesté ? Avez-vous besoin de quelque chose ?

- Merci Maria, ça ira. Vous pouvez disposer.

- Merci Majesté.

Une révérence et elle avait disparu dans la pénombre. Le roi avait attendu la fermeture de la porte à son passage pour laisser libre cours à ses larmes. Tandis qu'il pleurait, Dieu m'envoya 37 ans en arrière dans la vie du monarque. Le décor autour de moi se modifia. De larges tentures noires se déployèrent devant les rangées de livres, comme si le savoir, la mémoire, n'avaient plus d'importance.

Ils avaient convenu de se retrouver ici. Le château était construit à l'entrée d'une porte entre deux mondes inconnue des Hommes. D'aucuns diraient porte cosmique, porte éthérique. C'était un passage entre deux dimensions, bénéfique au moment de sa création par nos services divins. Le mal en embuscade s'y était, au fil du temps, installé. Personne n'osa le combattre, au contraire. Les âmes du château furent perverties les unes après les autres. Le combat pour la lumière, trop ingrat à leurs yeux, ne leur apportait pas les avantages matériels immédiats dont ils avaient besoin pour maintenir leur pouvoir ou conserver leurs richesses. Ferdinand 1er n'avait eu que des filles. Ses titres lui accordaient des droits sur plus de la moitié du monde. L'absence de descendance mâle légitime l'avait fragilisé. Les guerres, les peuples, sa mésentente avec Wilhelm III, son père avaient jeté l'incertitude sur sa propre pérennité.

Asseoir sa force, son autorité, inspirer la crainte et le respect. Afficher une foi en Dieu n'était pas dans l'air du temps. Les puissants ne moquaient de la bonté, de la bienveillance. Ce n'était que faiblesse. À l’instar de ses pairs, contre l’avis de son père resté fidèle à Dieu, Ferdinand 1er n’hésita pas à signer le pacte de sang avec Satan. Il signa par la même occasion sa rupture définitive avec son paternel qui mourut de chagrin.

Et puis il y avait cette prophétie. Ce Roi des Rois. Le juge terrible. Les oracles annonçaient sa venue imminente. Depuis 500 ans, on en parlait. Depuis 500 ans, ce roi envoyé par Dieu allait provoquer la fin de leurs temps, à eux, les puissants, les âmes noires, grands ordonnateurs du nouvel monde. Il fallait organiser sa traque et sa destruction.

Solstice d'hiver. Ferdinand 1er, François II et Pierre V ses cousins, le prince Michel fils de François II, la reine Joséphine, les trois frères Mansfield propriétaires du plus grand groupe bancaire au monde, le pape Lucas II et Joseph Cardel s'étaient réunis en tenue exceptionnelle à la demande d'un envoyé de Satan. Robes noires, candélabres, symboles et bible sataniques, tout y était. Ils avaient invoqué le prince des ténèbres. Il s'était présenté en personne.

Satan a la capacité de posséder des corps, d'agir sur les éléments. Il se présente comme le prince de la Terre et donne l'illusion aux Hommes qu'il est un acteur incontournable des relations « politiques » entre les habitants de la Terre et le Ciel. Il se substitue à Dieu aux yeux des Hommes d'une façon déconcertante. Maître de l'illusion, du mensonge et de l'escroquerie, son action s'est répandue sur la planète avec  une facilité désarmante, révélant ainsi au Ciel la véritable valeur des Hommes. Ils ignorent que Satan est soumis depuis toujours à Dieu. Nous le connaissons en tant que ministres divin. Je ne l’apprécie pas particulièrement. Il est tempétueux, colérique, fou. S’il n’obtient pas gain de cause, il pleure. C’est assez déroutant à observer. Bref, il obéit à Dieu et Dieu, en échange, le laisse agir à sa guise sur les Hommes. Libre à eux de lui résister. Satan est le chef d’une armée de démons. Il agit en personne sur les hommes de pouvoir et laisse à ses subordonnés la charge de la nuée. Dieu observe avec patience extrême. Il a placé son seuil de tolérance à un niveau qui dépasse l'ensemble des êtres de la Création.

Les dix s'étaient réunis. Satan s'était matérialisé devant eux en une apparition diaphane. Il avait choisi ses plus beaux atours. Ils lui étaient familiers, comme le suggéraient les jésuites. Un vague cousin avec qui partager des moments agréables. Satan s'adressait aux dix à tout moment de leur vie quotidienne. Il employait les mêmes canaux de communication que les autorités divines. Il n'y a pas trente six mille façons de communiquer avec les Hommes : les voyants, les visions, les « petites voix intérieures » les incarnations temporaires, en l'occurrence les possessions pour les forces du mal. Les divinités ne possèdent personne. Elles s'invitent temporairement puis s'en vont.

- Mes sentinelles m'ont averti, avait annoncé Satan, votre temps touche à sa fin si vous n’agissez pas.

Émotion au sein de l'auditoire.

- Je vous avais prévenus ! Dieu a décidé d'envoyer un monarque afin d'éradiquer le mal et de sauver ce monde ! Sauver ce monde de quoi ? Devinez  un peu ?

Échanges de regards inquiets.

- La guerre vous a servis. Vous vous êtes enrichis. Vous avez gardé votre pouvoir. Grâce à qui ?

Ils convinrent confusément.

- Dieu fait croire aux faibles ce qu'il veut. Vous êtes la preuve vivante qu'il ne peut rien contre nous. Il n'a aucun pouvoir ici-bas et ailleurs non plus. Pourquoi alors en sommes-nous arrivés là ?

Il passa en revue les dix comme un général inspecte ses troupes. Il marqua une pause devant Lucas II. D'un geste sûr, il ajusta un pli de sa chasuble et émit un rire aérien.

- Ton église a touché la juste rétribution de sa loyauté. Puis-je oser imaginer qu'il en sera toujours ainsi ?

Lucas II opina du chef. Il tremblait.

- Efface ta honte, dit Satan, n'écoute pas les cris de ton âme. Elle ne t'appartient plus. Tu es lié à moi tel le forçat à sa chaîne et ma puissance est terrible. Tu n'as pas besoin d'avoir peur. Les jeux sont faits. Tu n'as plus qu'à achever ton œuvre.

Il s'adressa à tous.

- Vous aussi ! Alors si Dieu a décidé d'envoyer son guerrier, j'enverrai le mien ! Vous allez m'y aider. Au prochain solstice. Ici même. Ferdinand, tu chasseras tes domestiques. Tu t'annonceras à Londres, mais tu n'y seras pas. Vous tous serez présents. Vous pratiquerez le rituel de l'incarnation des âmes. Je m’incarnerai en personne. Jamais mieux servi que par soi-même ! La mère sera fertile et volontaire. Je naîtrai de la plus impie des conceptions, dans le sang des innocents. Je vous veux en transe, totalement offerts. Que je sois appelé et accueilli comme un roi, car je serai roi. Dieu annonce un orphelin, un roi caché qui surgit du néant. Je serai de sang royal, je vivrai caché, comme l'annonce la prophétie. Nous devancerons Dieu dans son projet. Nous me placerons sur notre échiquier. Car en vérité, je vous le dis : ce monde m'appartient et vous m’appartenez. Durant mon enfance, vous m’apporterez l’éducation de notre monde. Dans la chair, je renierai Dieu et le chasserai à jamais de nos terres. Une partie de moi restera dans ma dimension infernale ainsi je vous surveillerai et m’assurerai de votre loyauté.

- Maître, comment comptes-tu t'y prendre ?

- Membres des maisons royales ici présentes, vous œuvrerez avec l’enfant. Vous exposerez sa nature divine. Il n’en sera rien. Les peuples le suivront aveuglément, persuadés d’avoir trouvé leur sauveur. Il vous sera loyal car il sera de votre sang. Simon, Athur et Jack Mansfield, vous organiserez la finance mondiale dès la gestation de mon incarnation de sorte qu'à l'âge adulte tout soit prêt. Vous assécherez les peuples et les réduirez à l’esclavage. Vous en aurez le temps. Je vous dirai comment vous y prendre. Les peuples se croiront coupables de l'épuisement des ressources de leur monde. Vous réduirez à néant leur capacité de réflexion et fragiliserez leurs finances au point qu'ils n'auront plus d'autre préoccupation que leur survie. Vous les soumettrez totalement à notre conception du monde. Vous briserez et inverserez leurs valeurs, comme l’annonce la prophétie. Mes lois seront la loi et les lois de Dieu si minables que personne ne voudra s'y plier. Les peuples ainsi soumis n'auront plus la force de lutter contre vous et, devenu adulte, je n'aurai plus qu'à prendre la place du monarque annoncé par Dieu.

Les dix, à ces mots, avaient récité des louanges et renouvelé leur vœu de soumission à leur maître. Satan avait bombé le torse et dans une exubérance effrontée, annoncé le point d'orgue de son plan. Il s’était posté devant Ferdinand 1er. Le roi s'était incliné avec déférence.

- Tu seras mon géniteur. La prophétie annonce un roi de sang non mêlé, je choisis donc pour génitrice Isabella l'aînée de tes filles.

- Maître… Je…

- Silence ! Je veux Isabella. Elle sera fertile en cette nuit de solstice d'été. Tu la prendras devant cette assemblée dans le sang des innocents.

- Ne pouvons-nous pas faire autrement ? Je pourrais produire ma semence et ensuite il suffirait de…

Satan fondit sur lui, menaçant. Il l'immobilisa et saisit son âme. Ferdinand 1er, sentant son être se disloquer, le supplia de l'épargner.

- Pourquoi me refuser ta fille ? Tu m'as fait le cadeau de vies innocentes par le passé sans t'arracher le moindre scrupule. Ça ne sera pas vraiment toi. Tu laisseras m'incarner en toi l'espace de ce coït consacré. C'est ta fille ? Et alors ? Elle est comme toi. Je suis satisfait de ses services. Il me faut un roi de sang non mêlé. Tes deux abrutis de cousins…

Il désigna François II et Pierre V.

-… ne grimperaient pas leur mère et cette chère reine Joséphine ici présente est tout juste ménopausée. Vous pourriez bander pour elle, messieurs, mais je doute d'obtenir un jour un fils. Tu feras un enfant à ta fille, Ferdinand, en signe de dévotion envers ma personne. Il naîtra un fils. Moi. Tu l'enlèveras à sa mère et l’abandonneras en orphelinat suffisamment longtemps pour que l'illusion soit parfaite. Ils ont annoncé un orphelin ? Ils auront un orphelin. Toi Joseph, tu l'adopteras et l'élèveras sur ton île. Tu lui inculqueras l'enseignement de ton clan. Cet enfant devra savoir qui il est une fois adulte. Apprends-lui le vice, le goût du sang. Apprends-lui à m'adorer et lorsqu’il sera prêt révèle-lui son identité véritable. À 35 ans, il me faudra savoir qui je suis. Vous n'aurez plus qu'à m'accueillir et m’adorer. J’annihilerai à jamais toutes les chances de Dieu et ses suppôts de faire main basse sur ce monde qui est le mien. Ils attendent le Grand Monarque, le Juge Terrible, envoyé par Dieu, ils vont l'avoir, mais il ne sera pas celui qu'ils attendent. Je serai le Grand Monarque et je régnerai sur le monde jusqu’à la fin des temps.

Satan avait toisé chaque initié avec irritation. Il percevait leur désespoir chaud de voir leurs destins liés à la réussite de cette entreprise. Ils avaient sacrifié de nombreuses vies humaines sur l'autel des vanités. Ils avaient offert à leur maître le sang de la souffrance. Ils avaient aimé lui rendre grâce. À cet instant, ils unissaient leurs vies, leurs âmes et les liaient à cet enfant à naître. Satan s'apprêtait à naître. Ils ne pourraient mettre fin à ses jours volontairement sans en payer le prix fort : leurs vies, leur famille, leur descendance, leurs richesses, tout leur serait retiré et une malédiction épouvantable s'abattrait sur eux. D'autres seraient choisis à leur place s’ils échouaient. Insupportable idée.

Ils avaient remercié le maître. Satan s'était effacé dans un éclair de feu.

Une fois seuls, les frères Mansfield semèrent le doute dans l’esprit du pape et des monarques.

-        N’êtes-vous pas las d’obéir à ce tyran ?

-        Sa guerre contre Dieu n’est pas la nôtre.

-          Et si nous trouvions le moyen de nous affranchir de lui également ?

-          Libres.

-          Seuls maîtres de ce monde.

-          Ni Dieu, ni diable.


 

14

 

 

Les mois étaient passés. Chacun s'était organisé. La veille du solstice, le roi avait donné congé à l'ensemble de son personnel et fait ses bagages pour l'Angleterre. Son épouse et ses quatre autres filles résidaient en Suisse. Il était demeuré seul au château avec sa fille aînée comme Satan le lui avait ordonné.

Isabella était au fait des projets de son père et s’en accommodait, fière d’avoir été élue pour donner naissance à Satan en personne. Elle était la fierté du roi. Très jeune elle s’était montrée à la hauteur de ses attentes. Elle participait à tous les rituels de sang depuis ses six ans. Son aisance innée, si jeune, avait impressionné l’assistance des initiés. Un visage d’ange, des mains de bourreau.

Les dix s’étaient présentés les uns après les autres, dès le début de l'après-midi. Chacun avait regagné en silence la chambre qui lui était destinée. En l'absence des domestiques, ils s’étaient retrouvés à la cuisine pour une collation improvisée. Ils plaisantaient comme un essaim de gamins avant la remise des prix de fin d’année. Aucun n'abordait la raison de leur présence au château.

La reine Joséphine était arrivée la première. Le roi l'avait accueillie froidement.

- Tu t'occuperas des autres. Je retourne dans mes appartements. Tu m'enverras Viktor à 22 h. Il m'aidera à préparer Isabella. Pendant ce temps-là vous irez installer l’autel dans la bibliothèque. Tu sais où trouver les objets liturgiques ?

- Oui. Par ailleurs, les pièces de sacrifice sont rassemblées dans la cave.

- Bien.

La reine Joséphine s'était inclinée devant son cousin avant de prendre congé.

Viktor Aleksandr Ivanov était l'identité civile du pape Lucas II. Il avait frappé à la porte de la chambre de son hôte à 22 h, comme prévu. Le monarque avait ouvert, la mine sombre.

- Suis-moi.

Isabella dormait.

- Comment va-t-elle ?

- Elle respire et réagit à mes stimulations.

- Tu ne veux vraiment pas appeler un médecin ?

- Pour qu’il découvre la raison de son mal ? Du sang jeune en intraveineuse et voilà le résultat. Quelle idiote !

- Tu as de la poudre ?

Ferdinand réfléchit. La prise de cocaïne dans cet état était-elle contrindiquée ? Contrindiquée. Comme si ces deux substances pouvaient être prescrites.

J’hésitai à m’installer davantage dans ce souvenir. L’atmosphère qui s’en dégageait à ce stade m’insupportait. Je n’avais pas envie d’assister au rituel sacrificiel de l’insémination de Satan. Que Dieu cherchait-il en m’imposant tel spectacle ? Je l’appelai. Pas de réponse. Je quittai l’endroit pour rejoindre Georges et laisser l’assemblée à ses souvenirs. Les enfants étaient morts, ma présence ne les ferait pas revenir à la vie.

Je poussai des portes sans issue. Mes tentatives de transport dans le temps et les dimensions restaient vaines. J’étais prisonnier du souvenir de Ferdinand 1er. Dieu a un plan. Je n’avais pas envie de rire. Le souvenir abject poursuivait son déroulement devant mes yeux.

-          Je viens de lui couler un bain, avait dit le roi. Aide-moi à la porter.

Ils l’avaient lavée, séchée et recouverte d’une large cape de satin noir. Ils lui avaient ensuite bandé les yeux. Le monarque avait désigné un fauteuil roulant disposé devant le lit.

- J'ai tout prévu, avait dit-il. Ce n’est pas la première fois qu’elle me fait cette blague.

Les deux hommes s'étaient isolés un moment puis étaient réapparus, masqués, cornus, en chasuble noire, cape et chaussures rouge sang.

Quelques minutes plus tard, les disciples s’étaient réunis dans la bibliothèque apprêtée pour l'occasion. Une forêt de cierges éclairait l'endroit. Cette fois, sur le sol, des dessins cabalistiques, un autel, deux immenses candélabres. Une table recouverte d'une nappe noire ornée de broderies sataniques sur laquelle étaient disposées une carafe en or et onze coupes en cristal taillé.

Lucas II avait inspiré profondément et entonné les litanies du rituel du sacrifice de l’innocence à Satan. Je ne pus soutenir la vision des crimes commis durant l’éternité qui suivit. La préparation, l’offrande, la consommation. Je pleurai de désespoir devant cette monstruosité.

Au milieu de la scène ensanglantée, ils avaient installé la princesse, nue, sur l'autel, la tête entre les deux candélabres. Lucas II avait soulevé une carafe aux reflets écarlates et versé le liquide épais et sombre qu’elle contenait dans une coupe en or sertie de rubis. Il s'était approché du corps immobile puis avait procédé  au rituel d’offrande de ventre fertile à Satan. Ferdinand avait détourné les yeux. Son cœur battait dans ses tempes. La tension était palpable.

Neuf  disciples masqués et cornus s’étaient postés sur le tracé du cercle cabalistique tracé sur le sol.  Le roi Ferdinand 1er  avait prit place au centre, masqué et cornu lui aussi. Ils avaient invoqué Satan en une monstrueuse eucharistie. Le diable était apparu.

- Tu t'amuses bien ministre?

Dieu était là.

- Qu’est-ce que tu fichais ?! m’écriai-je hors de moi. Fais-moi sortir de ce souvenir !

- Un souvenir est hors du temps, tu le sais bien. Je ne te demande pas de regarder par plaisir sadique, mais pour que tu te rendes compte de ce dont les Hommes sont capables. As-tu déjà vu telle scène chez une autre espèce ?

- Je m’en souviendrais. 

- Les espèces vouées au mal, sont potentiellement capables de commettre de tels crimes de sang. Les Hommes en sont particulièrement friands. C’est pour cette raison que j’ai un réel problème avec eux. Là, ils procèdent au coït, tu n’es pas obligé de regarder.

Je me désolai.

-          C’est fini, dit Dieu. Tu peux ouvrir les yeux. Le vieux a fini.

Les dix avaient recouvert le corps d’Isabella et achevaient le rituel par une prière de vénération.

- Tu n'as rien empêché ? fis-je.

- Non.

Dieu s'approcha d’Isabella et lui caressa la joue. Elle esquissa un sourire.

- On dirait un ange, n’est-ce pas ? Cette saloperie ne sait pas à qui elle va donner naissance. J'ai bloqué Satan et j’ai envoyé quelqu’un de chez nous. Ça lui fera les pieds. Elle a des mœurs assez discutables.

- Pardon ?

- Ils sont persuadés que Satan naîtra de cette horreur. J’ai mis mon grain de sel. J’aime semer le désordre parmi cette vermine.

Il posa une main bienveillante sur l'abdomen de la princesse.

- Tu envoies l’un des nôtres chez ces dingues ?

- Oui. C'est moi qui décide au final. Les âmes viennent toutes du même endroit. Ce n'est pas la première fois que les Hommes appellent des diables ou des démons à l'incarnation. C'est toujours moi qui décide. Le mal n'a aucun contrôle là-dessus. Il ne l'admet pas et ne s'en vante pas auprès des Hommes. C'est moi qui décide alors j'ai laissé faire leur saloperie et j'ai envoyé mon protégé au dernier moment. On va bien se marrer. Satan est au courant. Il gardera le secret. Ils vont mettre pas mal de temps à comprendre. En plus ils ont décidé de tromper sa vigilance. Il n’est pas content. Quelle bande de débiles !

- Tu as pensé à la souffrance de l’enfant ?

- Tout a été calé avec lui avant son arrivée. Il a été d'accord à la seule condition que son épouse s'incarne et le retrouve. J'ai dit d'accord.

- Oui tu me l'as déjà dit.

Silence. Les dix installaient la princesse toujours inconsciente sur le fauteuil roulant. Un rai de lumière soudain éclaira mon raisonnement.

- Tu es en train de me dire que le bébé qui va naître de ce… de cette…

- Horreur.

- C'est…

- … Georges.

Dieu rit de bon cœur. La reine Joséphine rassemblait les coupes sur le plateau. Il arpenta la pièce puis se tourna vers moi.

- Ils sont pitoyables, hein ? dit Dieu.

- Je ne sais que dire.

- Rien. Tout ceci se passe de commentaires. Quittons ce souvenir. Va retrouver le vieux roi Ferdinand 37 ans plus tard. Je retourne auprès de Georges. Il est au lac. En pleine nuit. Il réfléchit. Quand tu auras terminé avec le monarque, tu nous rejoindras. Georges réfléchit à son initiation en franc-maçonnerie. Tu vas te marrer là aussi.


 

15

 

 

Je retrouvai le roi, 37 ans plus tard, ratatiné dans son crapaud. Il pleurait à chaudes larmes à présent tant le souvenir de cette cérémonie du solstice lui vrillait le ventre. À 89 ans, la mémoire ne lui faisait pas défaut. Son fils vivait. Son service de renseignement l’avait informé des étapes de sa vie et aussi de l’opiniâtreté de la princesse à le retrouver pour le neutraliser. L’enfant était né d’un inceste. Il ne devait revenir vers elle sous aucun prétexte. Il prendrait sa place. Elle voulait être reine. Elle serait reine coûte que coûte.

Ferdinand 1er se trouvait face à un dilemme cornélien : Satan incarné en son fils ne semblait pas vouloir donner signe de présence. Depuis la cérémonie du solstice au cours de laquelle il l’avait conçu, le diable se faisait discret. Il ne répondait plus à leurs invocations. D’autres démons se présentaient en son nom, mais surtout désireux de prendre la place du maître au sein de la confrérie royale. Dieu était mort et Satan muet. Les disciples, persuadés que le diable s’était incarné avec succès, s’étaient tournés vers Lucifer. Ce dernier avait refusé de reprendre le flambeau dans l’attente de la révélation du maître dans la chair. Moloch avait accepté de devenir leur interface. Avare d’informations quant à la réelle identité de l’enfant, il avait instauré sa propre législation, s’affranchissant de son propre maître. Il n’appréciait pas les Hommes et avait saisi l’occasion de jouer un peu avec la crédulité malsaine de leurs dirigeants.

Avec le temps, le roi avait compris à quel point ils s’étaient fourvoyés. Il avait essayé d’avertir ses pairs. Ils étaient demeurés sourds. Son message ne leur plaisant pas, ils auraient pu le tuer, lui, le messager. Alors il avait choisi la voie d’une prudente résignation.

 L’enfant était d'une intelligence redoutable. Il avait fait ses classes à la légion étrangère. Les résultats de ses tests avaient été classés « secret défense ». Sa hiérarchie lui avait proposé de rejoindre l'escadron de la Gestapo, le service de renseignement. Il avait refusé pour s'occuper de sa mère adoptive. Elle avait besoin de lui pour gérer ses sociétés. En bon fils, il avait renoncé à son destin militaire. Les services de renseignement de Ferdinand 1er étaient parvenus à faire main basse sur ses tests : QI 200. « Le sujet a obtenu la mesure maximale. Nous ne disposons pas de batterie de tests pour des niveaux supérieurs à 200 et ne pouvons garantir qu'il ne les réussirait pas. ». Satan savait faire illusion et se faire passer pour Dieu auprès des Hommes. Le comportement de Georges, surtout avec cette grande intelligence, n'était pas référence pour deviner son identité réelle. Satan avançait-il camouflé ?

Un mouvement dans la salle attira son regard. Un homme apparut. Jeune. Beau. Élégant. Le roi abandonna un soupir et but le contenu de son verre d'un trait.

- Tu ne me salues pas ?

Il se versa un autre verre.

- Tu veux boire quelque chose ? demanda le monarque d’une voix blanche.

L'homme ricana.

- Comment va ton fils ? demanda-t-il.

Ferdinand 1er hésita avant de répondre.

- Il est en vie. Tu en as mis du temps avant de te montrer. 37 ans. Je me suis posé des questions.

- Je sais. Je n’allais pas te laisser quitter ce monde sans te rendre une petite visite.

- Je te croyais incarné.

- Moi aussi, figure toi. Mais non.

Satan se laissa tomber lourdement dans le fauteuil voisin et croisa ses jambes dans un mouvement élégant.

- Tu t’es incarné dans une autre famille ?

- Non, même pas. Mes plans ont été… comment dirais-je… un tantinet contrariés. J’ai décidé de faire comme si l’opération avait réussi. Vous n’y avez vu que du feu.

Le roi but d’un trait, puis se resservit.

- J’ai eu des doutes, admit-il.

- Je sais.

- Je n’ai pas eu le cœur à le tuer, avoua le roi.

- Tu as bien fait.

- Comment est-il ? Tu as peut-être encore une chance de le pervertir.

Satan afficha une mine dubitative.

- Il n'a pas réagi favorablement aux exercices jésuites. Je me suis présenté à lui. Il ne m'a pas reconnu. Chaque fois que nous faisons le point ensemble, je suis déçu. Il ne réagit pas favorablement aux sollicitations de Joseph. Il a refusé de tuer. Il a refusé les femmes qu'il lui a présentées. Il a refusé de lui succéder. Cardel l'a viré de ses sociétés en espérant qu'il bascule. Rien. J'ai eu un grand espoir quand Georges s'est retrouvé chez les jésuites. S'il m'a reconnu, il ne s'est pas jeté dans les bras de son papa.

- Je ne comprends pas ce qui a pu se passer. Nous avons tout fait pour, dans le doute, au moins le gagner à ta cause.

- Vous vous y prenez comme des merdes ! ricana le diable. Ça fait des années que je le visite en personne presque toutes les nuits. Il a peur ! Il n'est pas censé avoir peur ! Il est censé venir vers moi !

- Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? Nous avons pris ton silence pour la preuve irréfutable du succès de ton incarnation.

Satan cilla. Son regard se durcit.

- C’est bien ça le problème avec vous, les Hommes, vous vous croyez les maîtres du jeu alors que vous n’êtes personne. Je n’ai jamais rencontré espèce plus facile à pervertir que la vôtre et en même temps plus compliquée à gérer ensuite. Vous pourriez ne plus intéresser ni dieu ni diable, attention.

Le roi frémit. Il était au crépuscule de sa vie. Ni dieu, ni diable. Le néant l’attendait-il ?

- Georges vit chez un démon en ce moment, dit-il pour se donner contenance.

- Je suis au courant. Belle idée ! Vient-elle de toi ?

Le roi secoua la tête, dépité.

-          Depuis, j’ai encore plus de boulot, grogna Satan. Je viens d'envoyer une armée de diables ! Une armée ! Tu ne crois pas que j’ai autre chose à foutre !? Vous faites quoi ? Je passe mon temps à pervertir tout le monde parce que je commence à manquer d'effectifs. Je te rappelle que les frères Mansfield bossent pour leurs propres intérêts en ce moment. Ils ont prévu d’envoyer l'un de leur poulain à la tête du pays pour être sûr que Georges Cardel sera sous contrôle. Ils vous évinceront de l’échiquier, toi et ta famille.

Ferdinand pleurait.

-          Pauvre roi sans couronne. Tu es nu comme un ver.

- Je suis désolé, murmura le monarque.

- C'est faux. Tu n'es désolé de rien ! Je te préviens : je ne perdrai pas la gueule pour toi. Tu la perdras tout seul.

- On a prévu des suppléants.

- La bonne blague.

- Plusieurs. Je viens d'en activer deux. Tu as raison et je suis au courant de ce que font les Mansfield, contrairement à ce que tu crois. Le premier poulain est un républicain, leur descendant précisément, et le second est le petit-fils d'un dictateur. Il va épouser la fille d'un chef de cartel. C'est le seul qui puisse coller à peu près à la prophétie. Il va organiser le reste de sa vie dans cette optique. Je viens de faire tuer son père et son frère dans un accident d'hélicoptère. Je ne peux pas me permettre de perdre cette guerre ! Je suis comme toi ! Ils chercheront un homme qui a souffert. Ça fera l'affaire à défaut de l'orphelinat roumain et la vie chez les Cardel. J'ai fait tout ce que tu m'as demandé, Satan. J'ai…

- Cesse tes lamentations, vieux fou. J'en ai assez de devoir intervenir sans cesse dans cette affaire. Fais ce que tu veux avec tes deux guignols. Ils ne me conviennent pas. Moi je veux que Georges Cardel signe le pacte de sang, qui qu’il soit. S’il est des nôtres, il poursuivra le travail au grand jour, s’il est envoyé par le camp adverse, il les trahira.

- Tu sais à qui nous avons affaire ? s’enquit le roi soudain inquiet. Qui a pris ta place ?

- Comment veux-tu que je le sache ? Je n’ai pas accès à son esprit. C’est bien qu’il doit y avoir une raison ! Il connaît désormais le secret de sa naissance. Il en sait trop. Pervertis-le ! Débrouille-toi ! Fais en sorte que Georges m'appelle à l'aide et je saurai qu’il n’est plus un danger. Je te préviens : ne t'avise pas à le tuer, qui qu'il soit. Les Mansfield, les Cardel, tes idiots de cousins, et tous les autres : laissez-le en vie, pervertissez-le. Je m'occuperai personnellement de la suite.

Satan disparut. Le roi décrocha le téléphone et composa un numéro à la hâte. On décrocha.

-        Joseph, c’est moi. Il faut qu’on parle.


 

16

 

 

Joseph Cardel venait de presser la détente. L’homme gisait à ses pieds dans son sang, lorsque la sonnerie du téléphone retentit.

-          Débarrassez-moi de cette merde ! lança-t-il avant de jeter un œil sur l’écran luminescent.

Ferdinand.

-        Je dois répondre, démerdez-vous.

-          Joseph, c’est moi. Il faut qu’on parle.

L’appel tombait mal. Il devait superviser l’évacuation du corps. Ses hommes de mains étaient dociles et efficaces, mais s’avéraient souvent relever de la catégorie des bourrins pur sang. Effondré, le préfet du département sanglotait. Il était nouveau dans le coin. Il venait de faire la connaissance de Joseph Cardel, à la façon de Joseph Cardel. Sa façon bien à lui de montrer qui était le maître à bord. Rapide coup d’œil, le message semblait avoir été bien reçu.

Il pria l’homme de loi de l’excuser et s’éloigna téléphone plaqué à l’oreille.

-          Qu’est-ce que tu me veux ? grogna-t-il enfin. On ne s’appelle plus par le canal habituel ? 

-        Je viens de le voir.

-        Qui ?

-        Faut-il vraiment que je le nomme ?

-          Le cornu ? Qu’est-ce qu’il est venu foutre chez toi ? Il n’est pas censé être Georges ?

-          Pas vraiment.

-          Merde, c’est quoi encore ces conneries ?! Je me suis fait chier à éduquer ce pauvre connard pour rien ?

Silence embarrassé.

-        On a affaire à qui du coup ?

-        Lui-même ne le sait pas.

-        Bordel con de ta race ta mère la pute.

-        On a un problème.

-        Ah parce que ce n’est pas tout ?

-        Il ne veut pas qu’on s’en débarrasse.

-          La merde. Faut pas le border avant de dormir tant qu’on y est ? Tu vois pas le merdier qu’il a foutu dans mes affaires ? C’est ton fils et tu me fais chier avec lui !

-          Tu oses le tutoiement ?

-          Oui. Tu me fais chier à gémir comme un con. Occupe-toi de ton fils toi-même.

 Joseph venait de tuer un homme. Ivre de sang et de mort, il n’accordait plus d’importance au respect des codes comportementaux requis par les membres des maisons royales.

-          Je t’ai payé, affirma Ferdinand. Tu as reçu l’or promis, non ? Tes affaires vont bien. Je ne te dois rien.

-          C’est toi qui le dis ! Tu m’avais promis de m’aider pour les mines de cuivre de Transylvanie. J’attends toujours mes parts. Alors ton fils, je m’en tape. Je ne veux plus entendre parler de ce connard. Il va dégager.

-          Non.

-          C’est ce qu’on va voir. Tu veux que je te rappelle comment il m’a fait perdre mon divorce ? Comment je peux continuer à gérer mes gars si un trou-du-cul aide mon ex-femme à me faire passer pour un con ? Si ton cornu n’est pas content, il se démerde, moi je l’encule. Georges m’emmerde, je vais l’enterrer vivant. Vous chercherez un autre pigeon pour vos singeries. J’ai un business à faire tourner.

-          Joseph… s’il te plaît…

-          Toi aussi va niquer tes morts !

-          Respect s’il te plaît. Tu oublies à qui tu t’adresses. Rappelle-toi ce dont on avait convenu.

-          Fais-moi un procès. Pas de problème.

-          Georges commence à comprendre, poursuivit le roi sur un ton lénifiant. Il est informé de certaines choses.

Joseph expira avec rage.

-          Une connasse de voyante, je sais. J’ai des oreilles moi aussi.

-          S’il sait avant d’avoir signé le pacte de sang, on risque de le perdre.

-          Qu’est-ce que tu n’as pas compris roi de mes couilles ?! J’ai assuré votre cul toutes ces années. Georges, c’est terminé. Je ne veux plus en entendre parler.

Ferdinand 1er frémit. Il connaissait les manières de Joseph Cardel. Les fondations bétonnées de ses constructions regorgeaient des dépouilles de ses détracteurs.

-          Que comptes-tu faire, Joseph ?! Ne fais pas de mal à Georges !

-          Moi ? Je ne lui ferai rien.

-          Je t’interdis de…

-          Tu ne m’interdis rien du tout. Tu as des regrets ? Va le dire à ta fille. Elle sera ravie de l’apprendre. Elle rêve de prendre ta place. Elle ne te laissera pas reconnaître ton fils. Elle me l’a dit !

-          Tais-toi !

-          Georges est officiellement mon fils, pas le tien. J’ai décidé que c’était terminé. Dis à ta fille que si elle continue de m’emmerder, je vais me mêler de ses petits trafics. Interpol sera friand des détails. Je n’ai jamais touché aux gosses, moi. Par ailleurs j’ai de quoi tous vous faire tomber si tu ne le dédommages pas pour mon cuivre par exemple.

-          De quoi parles-tu ?

-          Du cuivre.

-          Non. Ma fille. Isabella ?

-          Oui. Isabella. Tu n’as pas l’air au courant. Je me marre. La fameuse nuit quand tu l’as grimpée en glorifiant Satan, j’étais là, non ?

Un frisson glacé courut dans le dos du monarque.

-        Eh bien quoi ?! s’impatienta-t-il.

-        J’en ai gardé un petit souvenir.

-        Pardon ?!

-          J’avais un magnétophone miniature sous ma robe et j’ai aussi pris des photos.

-          Foutaises ! On l’aurait vu !

-          Non. Les dictaphones existaient déjà depuis un moment, les petits appareils photos en argentique aussi. Il suffisait d’avoir la bonne qualité de film pour la luminosité qu’il y avait à ta putain de cérémonie.

-          Personne ne t’a vu prendre des photos !

-          Qui te le dit ? Les frères Mansfield étaient au courant de mon projet de te piéger et m’ont laissé faire à condition d’avoir un double des photos pour vous tenir en laisse, toi et ta famille, et de ne pas apparaître eux-mêmes sur les clichés. J’ai dit « OK ! ». J’ai fait un beau reportage. Ils se sont arrangés pour que vous ne vous rendiez compte de rien.

Ferdinand von Hochqueller tentait de raccrocher les wagons de son histoire sans y parvenir. Aucun disciple présent cette fameuse nuit au château n’avait évoqué l’existence de ces clichés.

-          Cherche pas midi à quatorze heures, Ferdinand. J’ai piégé les Mansfield aussi. S’il m’arrive quelque chose, les images remontent. Ils ont passé des années à les chercher. Ils ne les trouveront pas. J’ai caché les négatifs en lieu sûr et j’ai plusieurs jeux un peu partout autour de moi.

-          Espèce de…

-          … de salaud ? Oui. Je sais. Excuse-moi de penser à rester en vie. Toi et tes roitelets d’apparat qui te servent de famille, la reine oh combien sainte, je vous tiens par les couilles alors, espèce de connard, ne me fais pas chier avec Georges parce que je balance tout.  

Le roi raccrocha. Il se leva, s’approcha d’une console sur laquelle étaient disposées des photos richement encadrées. Il saisit l’une d’elles, caressa la surface vitrée du bout de son index. Isabella, enfant, souriait en enlaçant un retriever.



 

17

 

 

Dans les sphères paradisiaques, nous ne sommes pas habitués à de telles scènes. Nous connaissons le statut de la Terre. Sa mise en quarantaine protège les autres mondes de ce genre de folies. En tant que ministre de Dieu, j’ai eu vent de l’existence de ces crimes de sang.

Dieu a placé ce territoire sous un dôme hermétique et puis a laissé faire les Hommes.

Nous n’avons pas souvent l’occasion de parler d’eux, ni d’évoquer leur sort. Ils sont oubliés quelque part au centre de l’univers. En cela ils ont raison de s’y croire car ils le sont vraiment. Non pas par glorification d’une valeur juste et réelle, mais par situation géographique du territoire qui fut leur berceau. L’Eden.

Notre relation avec Dieu est paisible et simple. Nous l’informons des dérèglements constatés ça et là dans l’univers. Il intervient ou fait intervenir l’un de ses enfants, l’un de ses dieux rattachés à son gouvernement. Les Hommes ne peuvent comprendre cela. Nous le savons intellectuellement. Entre le savoir intellectuellement et le vivre, il y a une nuance et non des moindres.

Répéter à l’envi que les Hommes sont lâches et voués au mal jusqu’au plus profond de leur être est une chose. Une autre est d’agir pour corriger ce travers. Mes pairs et moi n’avons pas ce pouvoir de décision. Dieu seul décide. Au moment où je parle, il a pris sa décision. Il a lancé la procédure choisie par lui seul. Je ne l’évoquerai pas ici. Les choses doivent être vécues pour en dégager leur valeur et leur sens. Le sens des desseins de Dieu n’a jamais été caché par lui, mais par les Hommes.

Lorsque je suis arrivé sous le dôme, j’ai cru en une possible rédemption, une prise de conscience. À ce stade de mon récit, j’étais persuadé du contraire. La conception de Georges révèle à elle seule la réalité concrète de la noirceur de l’âme des Hommes. J’en suis mortifié.

Aujourd’hui, je sais ce qu’il est advenu de lui. Je sais si les Hommes se sont éveillés ou non. Je connais la suite du plan de Dieu. Il ne serait pas compris des Hommes, mais ici, il suscite l’approbation et la reconnaissance de la part des autres mondes de l’univers.


 

18

 

 

J’abandonnai le roi à ses remords et retrouvai Georges au lac. En proie à des émotions contradictoires, il avait ressenti le besoin de se laisser envelopper par le calme de la nuit au bord de l'eau. La mauvaise humeur de Samy s'apaisa devant les guirlandes de lueur dansant en surface.

Georges libéra le griffon et s'assit sur un banc.

- Ne t'éloigne pas !

Le chien entreprit de creuser un trou à la recherche de quelque bestiole à chasser. Georges fit craquer ses phalanges et leva les yeux vers le ciel. Le vent avait chassé les nuages. Les étoiles scintillaient. La lune serait pleine dans trois jours. Il profitait de sa clarté. 00h43. Les mises en garde des uns et des autres résonnaient encore. Pourquoi en était-il arrivé là ? Lui ? Un fils Cardel. Autrefois respecté. Son seul nom lui avait ouvert tant de portes. Pourquoi s'étaient-elles refermées aussi brutalement ?

Le séminaire. Les souvenir ressurgirent. Il les refoula aussitôt. Il n'avait pas trouvé Dieu. Inutile de ressasser. Il balada son regard à la surface du lac. Il s'arrêta sur le toit d'un immense bâtiment. Le gymnase municipal. Architecture simple, rectiligne, sans tralala. Il lui rappelait le lieu de son initiation à la franc-maçonnerie, tout aussi charmant. Un hangar fermé construit spécialement pour les tenues maçonniques au fin fond d'une zone industrielle. Un espace de cent mètres carrés, des chaises en plastique. Le strict minimum. Les initiés de cette époque étaient des vieux voyous de la région, heureux de recevoir dans leur obédience le fils Cardel. Une recrue de marque. Le vénérable était le président d'une grande banque française. Il avait fini en prison. Dix-huit initiés, tous issus du milieu. Une ambiance chaleureuse et très respectueuse vis à vis de Georges.

Ils l’avaient enfermé dans une petite pièce à part. Deux mètres carrés. Une table. Une chaise. Un stylo et du papier. Une bougie allumée. Un moment de recueillement pour rédiger son testament philosophique. En quoi croyait-il ? Que souhaitait-il faire du reste de sa vie ? Une phrase : « Je ne sais absolument pas ce que j'ai à faire ; lorsque le Ciel le décidera je le saurai et je le ferai. » Il avait reposé le crayon. Georges ne s'était pas senti autrement inspiré. Cette initiation n'avait été pour lui qu'une étape sociale obligatoire. Rien de plus.  Deux mètres carrés. La lumière de la bougie vacillait. Il avait joué avec elle en attendant la fin de l’exercice. Souffler. Passer une main au plus près de la flamme sans se brûler. Faire couler la cire. Regarder le plafond. Fermer les yeux. Ronfler.

La porte s'était ouverte brusquement, le faisant sursauter. Le vénérable en costume noir, chemise blanche, cravate noire, tablier blanc orné de dorures et de bleu ciel, l'avait ausculté d'un air étrange. Une phrase. C'était tout. Il ne lui en avait fait aucun reproche. C'était le fils Cardel. C'que t'as l'air con mon pauv' vieux, pensa Georges. L'homme lui avait bandé les yeux, relevé la jambe droite de son pantalon jusqu'au genou, ôté sa cravate et déboutonné sa chemise jusqu'au nombril. Il l'avait ensuite conduit au centre de la pièce principale. Un espace minable de cent mètres carrés. Il l'avait visité deux jours plus tôt.

Georges s'était laissé faire, agrippé au bras d'un inconnu sans voir devant lui. Ils avaient marché en suivant de vastes cercles. Il devait perdre perception de l'environnement. Sens aux aguets. Déstabiliser son corps et son esprit pour être disposé à accepter ce qui allait arriver. Échec total. Georges calculait mentalement sa position exacte à tout instant. Par ailleurs, il connaissait le rite, parfaitement décrit dans les ouvrages qu'il avait lus adolescent. Il avait attendu que ça se terminât. Il n’était pas en recherche d'une illumination, ce jour-là. Il n'avait jamais souhaité être chamboulé.

Après quelques minutes de promenade, il avait perçu la présence des autres initiés. On l'avait invité à s'agenouiller sur un coussin disposé sur une marche, jambe droite découverte. Pointe d'une épée sur la poitrine. Symbolisées la soumission et la confiance. Le vénérable lui avait demandé les raisons de sa présence en ce lieu.

- Je suis ici pour chercher la lumière et espère être digne de pouvoir la recevoir, avait répondu Georges sans en penser un seul mot, non pas par orgueil, mais convaincu par son cœur de l'inutilité de cet instant en ce lieu.

- Tends la main droite et jure sur l'évangile de Saint Jean fidélité à l'Apocalypse, grande révélation destinée à éclairer l'Humanité.

Georges avait juré. Coup d'épée dans l'eau. Son initiation avait été le rappel qu'instinctivement il s'assurât  toujours de prendre le bon chemin. Il ne s'était pas du tout senti sur le bon chemin. Il lui avait été impossible de revenir en arrière et s'en était moqué. Rien d'irréparable. Cela n'avait eu tout simplement aucune importance. Il avait eu la certitude intime que rien de malhonnête n'avait pu avoir franchi le seuil de sa raison, alors il avait juré et attendu la fin de la cérémonie.

Le vénérable l'avait aidé à se relever. Volte face. Il avait libéré ses yeux. Georges avait découvert l'assemblée. Dix-huit personnes enchantées de se révéler à son regard. Indifférence. Il ne les avait pas pris de haut. Il avait été là à défaut d'avoir été ailleurs.

Dieu n'a jamais créé l'Homme. Il en recevrait au fil des tenues l'enseignement, tel un trésor transmis à une poignée d'élus. Une question l'avait obsédé très vite : pourquoi toute société initiatique vouait-elle un culte aux créateurs de l'Homme mais pas au Créateur des créateurs de l'Homme ? C'était un problème pour Georges.

Il avait pris ses distances. Il n'avait pas ressenti de plaisir à les fréquenter et tous avaient été soulagés de ne plus supporter sa présence indifférente. Il avait rencontré des prédateurs obscurs, des hommes infréquentables. Il ne comprenait pas comment en un lieu aussi sage, d'aussi sombres individus pussent s'y retrouver pour évoquer la Lumière. Les anomalies sociales structurelles révélaient le dessein réel de telle ou telle organisation. On jugeait un arbre à ses fruits. Le fruit proposé avait déplu à Georges. Il avait refusé de croquer la pomme du jardin d'Eden. Loin de se sentir supérieur à ses frères de loge ou élu pour quelque chose de plus grandiose, il n'avait pas été à sa place. Rien de plus.

Il n'avait pas été à sa place ni en loge, ni au séminaire, les deux faces contraires de la même pièce. Où donc était-elle alors ? Comment ne pas se trouver à sa juste fonction chez les dingues ou chez les sages ? Pourquoi ne pas se sentir bien là où Dieu est censé être ou au contraire là où le diable est censé être ?

Georges se leva et s'éloigna du banc. Il s'accroupit à côté de Samy. Le chien avait achevé son trou, pour rien. Il était vide.

- Regarde-toi. T'es couvert de terre.

Il attacha la laisse au collier et se releva.

- Il faudrait un miracle, murmura-t-il. Dieu, s'il le veut, me sortira de là.

Son téléphone buzza. 1h00. C'était Myriam.


 


 

19

 

 

- Quoi Myriam ?

- Georges ! Ça fait trois heures que j'essaie de te joindre !

- Tu as appelé quinze fois.

Myriam était journaliste. 45 ans. Mère Kabyle, père breton, cardiaque, colérique, amoureuse de Georges. Rencontrée sur Facebook, elle avait écrit un article sur lui. 300 000 vues. Sa foi. Sa passion pour l'art. La création, le Créateur. Georges avait été touché. Ils avaient ensuite entretenu de cordiales conversations autour de la foi. Elle lui avait proposé d'écrire un livre ensemble « Le choix ». Choisir entre le bien et le mal. Georges ne voulait pas être un croyant silencieux. Il cherchait un moyen de communication efficace. Ils en avaient rédigé les dix premières pages au terme d'une centaine d'heures de conversation téléphonique. Elle le contredisait, le malmenait, criait, hurlait. Chaque échange était devenu une épreuve et provoquait de violentes migraines. Myriam souffrait d'avoir eu une mère compliquée, magouilleuse et violente. Elle ne parvenait pas à contenir sa colère.

-          Bravo pour ton livre, minauda-t-elle. Tu m’en as fait des cachoteries.

-          Je n’ai rien caché.

-          Un peu quand même, non ?

Georges abandonna un soupir las. Elle voulait avoir raison. Il ne gagnerait pas la bataille des arguments.

-          J’aurais dû t’en parler, excuse-moi. C’est arrivé si vite. J’ai écrit. Je connaissais un éditeur. Il avait envie de le publier. Je me suis laissé porter.

-          Je vois.

-          Ce n’était pas contre toi.

-          Je me doute ! Manquerait plus que ça !

Myriam prit une voix chaleureuse.

- Il faut qu'on se voie.

Silence. Georges attendit la suite. Il y avait toujours une suite avec Myriam.

- Pourquoi tu ne viendrais pas passer un week-end avec moi ? On se connaît bien. Tu me dédicaceras ton chef d’œuvre et puis je prendrai soin de toi. Tu ne voudras plus repartir.

- Je ne suis pas disponible de suite.

- Pourquoi ?

- Le curé m'a proposé de devenir diacre. J'ai accepté. Il faut que je bosse la préparation des messes.

- Tu refuses une invitation sur les terres d'Henri IV ?

- C'est gentil Myriam, mais…

- C'est bon j'ai compris. Je ne vois pas comment tu vas me faire gober que ce n’est pas contre moi !

- C’est comme tu voudras.

Elle reniflait. Georges pria pour qu’elle ne pleurnichât pas. Insupportables borborygmes. Il durcit le ton.

- Myriam, je vais te demander une chose : cesse d’intervenir sur mes réseaux. Cesse de commenter mes publications. Tu vas foutre la merde avec Sylviane. La terre entière n'a pas besoin de savoir ce que tu penses d'elle.

- Elle est cinglée. Elle va te tuer. Je veux te faire réagir.

Il voulait achever la conversation. Mauvais calcul. Elle reprenait un souffle inattendu et désagréable.

- Cela ne te regarde pas. Tu ne peux pas non plus commenter mes relations avec les Cardel sur mon Facebook. C'est une folie. Il faut que tu arrêtes ça !

- Vous auriez pu agir autrement les uns et les autres.

- Tu ne sais pas, alors tais-toi.

Myriam renifla. Une vague de colère montait en elle. Georges voulait raccrocher. Il était tard, trop tard pour argumenter pendant des heures.

- Tu ne veux pas savoir pourquoi je veux te voir absolument ?

Elle venait de le lui dire. Visiblement, il y avait autre chose. Il n'échapperait pas à la vague d'argumentation, cette fois encore.

- Georges ! Réponds !

- D'accord. Je t'écoute !

Bruissement d'étoffes. Elle recherchait une position plus confortable.

- Je me suis couchée vers 22h. J'étais fatiguée. Mon cœur va mal, tu le sais.

- Oui. J’en suis désolé.

- Je sais. J'allais éteindre la lumière lorsque Jésus est apparu au bout de mon lit.

Elle marqua une pause. Georges écoutait.

- Il m'a dit : « Georges est précieux pour moi. Il est celui que mon père a fait annoncer par des voyants il y a très longtemps. Aide-le à comprendre sa mission. » Voilà. C'est tout. J'ai dit « D'accord » et il est parti. Ne te moque pas de moi hein !

- Je ne me moque pas de toi. Je t'écoute.

- Alors ?

- Alors quoi,

- Jésus m'a parlé ! Il m'a parlé de toi ! Ça ne te fait rien ?

- Si. C'est bien. Je ne peux rien en faire, mais c'est bien.

- Comment ça tu ne peux rien en faire ? C'est une plaisanterie ! Tu te rends compte du message ?

- Écoute Myriam, tu as eu un message pour moi. Tu l'as transmis. C'est tout. Le reste…

- Je rêve !

- Je suis coincé ici. Je ne peux pas bouger pour le moment. Les Cardel veulent ma perte. Au moindre faux pas je me retrouve dans les emmerdements jusqu'au cou. Jésus te dis que je suis celui annoncé par Dieu. C'est bien. C'est cool. Je ne veux pas être celui-là et si je suis celui-là, il va falloir que Dieu fasse quelque chose parce que d'ici je ne vois pas comment je vais pouvoir faire un job qu'en plus je n'ai pas envie de faire. Capice ?

- Normal ! Tu vis chez une salope ! hurla-t-elle.

Georges lui raccrocha au nez.

- Allez viens Samy, on rentre.

Son téléphone buzza à nouveau. Myriam n'en avait pas terminé avec lui. Lui, si.

Le lendemain et les jours qui suivirent, la journaliste insulta Sylviane sur les réseaux sociaux. Georges passa son temps à éteindre les incendies provoqués par ses attaques. La vieille dingue l'insultait en retour, s'en prenait à Georges, vociférait, cassait la vaisselle.

Les disputes avec Myriam animaient les soirées autour du lac. Et puis, Myriam se tut. Une semaine plus tard après sa dernière attaque, Georges reçut un mail de la part de sa mère. Myriam venait de mourir. Crise cardiaque.

La chambre de Georges était plongée dans la pénombre. Il ne s'était pas levé. L'heure du repas approchait. Il voulait manger seul et n'était pas sorti pour promener Samy. Sylviane avait hurlé qu'elle n'avait pas que ça à faire. Lui, le faignant de service, pouvait au moins s'occuper du clebs.

Dieu le contemplait, assis dans le fauteuil.

- Ministre, je te sens perplexe.

Il lisait en moi comme dans un livre.

- Je suis déstabilisé.

- Ah.

- Georges, ici. Ces femmes en colère. Il passe son temps à gérer leurs humeurs. Pourquoi avoir évacué Myriam ?

- Ce n'était pas une punition. Son temps était venu. J'ai prolongé sa vie jusqu'à ce qu'elle transmette le message à Georges. Ensuite, elle n'avait plus aucune raison de rester.

- Georges n'est pas convaincu.

- Certes. Étrange messagère pour un message de cette nature. L'idée va faire son chemin. Je ne m'inquiète pas trop pour ça. Tu as raison : il est attaqué par les femmes en ce moment. Il ne doit s'attacher à aucune d'elles. Sylviane n'est pas sa mère. Son épouse ne lui a pas encore été présentée. Ce serait ballot qu'il se marie avec une autre.

- Où est-elle ?

- Elle vit en région parisienne. Elle a divorcé et vit avec un homme qu'elle n'aime plus. Elle vit le même enfer que Georges.

- Qu'attends-tu pour les présenter l'un à l'autre ?

- Qu'ils soient prêts ! Ce n'est pas le moment ! C'est trop dangereux et Georges doit encore vivre des instants mémorables ici.

- Je vois. Regarde dans quel état il est.

Dieu se rembrunit.

- Quoi ? fis-je.

- Tu connais les conditions de sa naissance. Tu sais désormais qui il est réellement. Regarde le monde : comment peut-il entrer en fonction aujourd'hui ? Ce n'est pas possible. Il ne tiendrait pas la distance.

- Je ne vois pas où tu veux en venir.

- Il va falloir t'accrocher, ministre, car l'enseignement que j'ai réservé à notre protégé n'a pas réellement commencé.

- Sa vie n'a été que malheurs.

- Certes. Les vies de beaucoup d'hommes et de femmes ne sont pas heureuses. Cela ne signifie pas pour autant que je leur réserve un enseignement.

Georges somnolait, tétanisé par la disparition brutale de Myriam. Quand son tour viendrait-il ? Les Cardel le terrifiaient. Les messages étranges se multipliaient depuis quelques temps. Un miracle. Seul un miracle pouvait le placer sur sa route.

- Franchement, je ne sais pas comment tu vas t'y prendre, fis-je. Il ne sait pas lui-même qui il est.

Dieu sourit.

- Mais si, il le sait. Des voyants le lui ont dit et cela correspond à ce qu’il ressentait lorsqu’il était petit. Je me souviens d’un épisode lorsqu'il vivait encore chez Joseph Cardel.

- Lequel ?

- Il avait découvert une statue de la Vierge dans le jardin destinée à protéger la maison. Il a pris la statue et l'a fracassée contre un mur. Il a ensuite jeté les morceaux dans une poubelle du quartier. Il a interdit à la Vierge de protéger les Cardel. Ce n'était pas son rôle. Il était certain qu'il ne s'agissait pas d'elle mais d'une vierge noire, ces démons femelles qui protègent les âmes damnées.

- Et ?

- Il avait raison.

- Tu essaies de me dire que Georges a toujours agi comme s'il connaissait sa véritable identité ?

- Bon sang ne saurait mentir. Il s’est toujours senti tel un poisson hors de l’eau. À présent il s’apprête à boire la mer. Assez bavassé, ministre. Ça suffit. Au boulot mon garçon ! Allez, c'est parti ! Je lance les hostilités !

À ces mots Samy demanda à sortir. Georges grommela, lui qui venait à peine de trouver le sommeil. Samy insistait. La nuit était belle. Un tour de lac ne lui ferait pas de mal. Il longeait le ponton du petit port fluvial lorsqu’un fracas attira son attention.

 


 


 

20

 

 

Georges se précipita vers la source du vacarme. Une voiture venait d’effectuer une série de tonneaux. Un arbre avait entravé sa chute dans le cours d’eau en contrebas. Il courut. Le véhicule était retombé sur le toit. Une épaisse fumée s’échappait par le capot déformé.

-        Monsieur ?!

Le conducteur, suspendu à la ceinture de sécurité était sans connaissance. Georges saisit son poignet afin de prendre son pouls. Il darda le faisceau de la lampe de son téléphone  portable à l’intérieur de l’habitacle. L’homme perdait beaucoup de sang. Il le décrocha et le tira vers lui en ahanant.

Après l’avoir étendu sur l’herbe, il rechercha l’origine des saignements. Blessures multiples. L’homme respirait encore. Il le plaça en position latérale de sécurité, cala sa tête à l’aide d’un sac raflé dans l’habitacle.

-        Ne vous en faites pas, j’appelle les secours.

Georges composa le numéro des pompiers, décrivit l’accident. Des silhouettes sombres avançaient vers eux. Des curieux réveillés par le vacarme de la tôle froissée. Il raccrocha et s’assura que l’homme était installé en sécurité.

Un détail attira le regard de Georges. Un document dépassait de l’une des pochettes de la sacoche. Il tira sur le papier. Une photo. Un portrait. Celui d’un homme. Il darda le faisceau de sa lampe pour mieux voir. Il se reconnut. Un cliché de lui baladant Samy autour du lac. Au dos un numéro de téléphone portable en France. « Call when done ».

-        Call when done ! Who are you !

L’homme ouvrit un œil et reconnu Georges. Il sourit faiblement. Georges l’attrapa par le col.

-        Who are you !

Rapide coup d’œil en direction des habitations. Les silhouettes accouraient. L’homme ne parlerait pas. Dans une poignée de secondes, Georges perdrait toute possibilité d’obtenir les réponses à ses questions. Il saisit la sacoche par la sangle et la jeta dans la broussaille en contrebas. Il palpa les flancs du blessé, fourragea dans la poche intérieure du blouson. Un portefeuille. Il eut à peine le temps de le cacher au fond de l’une des larges poches de son jogging. Les silhouettes étaient à portée de voix à présent. Georges fit mine de retenir la tête du blessé.

-        Vous avez appelé les secours ?

-        Ils arrivent ! confirma Georges.

-        Que s’est-il passé ?

-        Il a fait une embardée et des tonneaux.

-        C’est vous qui l’avez trouvé ?

Georges acquiesça.

-        Le maire arrive !

Au loin les sirènes. Georges coula un regard inquiet en direction de la sacoche. Invisible. Tant mieux. Il répondit aux questions des pompiers. Il avait prodigué les premiers secours. Heureusement. L’homme avait ses chances grâce à lui. Merci. Il pouvait rentrer chez lui. La gendarmerie ferait les constatations d’usage. Rien à signaler. Un banal accident.

Georges rejoignit le petit troupeau de curieux qui se dispersa à l’arrivée de la dépanneuse. Le calme une fois revenu, chacun rentré chez soi pour de bon, il revint sur ses pas, récupéra la sacoche et disparut dans la nuit.

 


 


 

21

 

 

Georges écoutait la respiration de la maison. Samy s’était réfugié sur le lit et, recroquevillé sur lui-même, suivait du regard les mouvements de son compagnon.

Sylviane dormait d’un sommeil profond. Les allées et venues étaient passées inaperçues.

La sacoche à bandoulière du blessé trônait sur la console. Pièce de cuir marron de type Camel. Trois compartiments principaux volumineux, deux compartiments plus modestes sur l’avant et l’arrière. Cuir premium, coutures et finitions soignées, ferrures et métaux en laiton massif. Un bel ouvrage.

-          C’était pas un trou-du-cul, murmura Georges.

Il tira lentement sur les languettes des glissières, repoussa les draps sur le côté, puis disposa le contenu sur le matelas. Il le recouvrirait à la moindre alerte. La vieille peau adorait faire irruption dans sa chambre sans frapper. L’installation d’un verrou était casus belli. Georges s’était adapté.

Beretta 9 millimètres, munitions. Une seconde photo de Georges, son adresse manuscrite au dos. Un téléphone portable jetable. Un seul numéro enregistré. Un numéro français, le même qu’au verso de la première photo. Call when done. Il consulta le contenu du téléphone. Un texto envoyé par un certain Barbat.

-        Un roumain… barbat…

Quelques vêtements. Des affaires de toilette. Dans le portefeuille, des espèces, une carte bancaire anonyme.

-          La panoplie du parfait tueur… merde… C’est quoi ce plan pourri.

Il fouilla la sacoche plus précisément. Peut-être contenait-elle un double fond.

-          Pas de papiers, murmura Georges à l’attention de Samy.

Il saisit le téléphone jetable et lança un appel au numéro en mémoire. Messagerie vocale. Il raccrocha. Le téléphone buzza aussitôt. Il décrocha, le cœur au bord des lèvres. Il percevait le souffle lent d’une respiration. Raclement de gorge. Un homme.

-        Silviu ? Esti tu ?

Un roumain.

-        Da, répondit Georges.

-        Este gata ?

-        Da.

-        Eşti bine ?

-        Da. Te sun mai târziu.

-        Ok. Schimba telephonul.

-        Da. Ok.

Georges raccrocha. Il n’avait pas été démasqué. Par chance il comprenait le roumain et le parlait suffisamment pour tenir une conversation courante. Son interlocuteur n’y avait vu que du feu, mais cela ne durerait pas. Le tueur s’appelait Silviu. Silviu ne rappellerait pas. Un autre type serait envoyé pour faire le travail. Georges refusa de céder à la panique.

Faut que je me débarrasse de ces merdes !

Le jour allait se lever. Il ausculta une dernière fois la sacoche. À part le numéro de téléphone français au dos de la photo, rien ne pouvait lui permettre de remonter jusqu’au commanditaire. Ce dernier avait certainement pris grand soin de brouiller les pistes. Un ordre en anglais, un exécutant roumain. Même son propre voisin pouvait avoir fait le coup, il n’en saurait rien.

Il rassembla le contenu de la sacoche et le replaça dans les compartiments. Sur la pointe des pieds, il se rendit à la cuisine, saisit plusieurs grosses boîtes de conserve dans le garde-manger et remplit les espaces vides. Il se précipita ensuite hors de la maison, direction le lac. À l’endroit le plus profond, il fit tournoyer dans l’air la sacoche alourdie par les conserves avant de la relâcher par-dessus les eaux vertes.

Georges s’assura que rien ne remontait à la surface, puis revint sur ses pas. La ville s’éveillait. La boulangerie était déjà ouverte. Il acheta un pain et des viennoiseries pour le petit-déjeuner. À son retour, deux gendarmes gravissaient les marches de l’escalier en béton.


 


 

22

 

 

-        Messieurs ! Je suis ici. Puis-je vous aider ?

-        Monsieur Cardel ? demanda le plus gradé.

Un capitaine. Leur visite a l’air d’être sérieuse. Merde. C’est quoi encore ? Joseph avait-il trouvé le moyen de se débarrasser de lui ?

-        C’est moi, répondit Georges.

-        On peut discuter un peu ?

Telle une harpie, Sylviane apparut dans l’entrebâillement de la porte, l’encolure de sa robe de chambre fermement maintenue. Elle regardait Georges d’un sale œil. Si la bleusaille pouvait la débarrasser de lui, elle ne dirait pas non.

-        C’est par rapport à l’accident.

-          Quel accident ? demanda-t-elle d’une voix de crécelle.

-          Un accident de voiture cette nuit, expliqua l’officier l’œil gourmand d’informations.

-          T’as flingué ma voiture ? Qu’est-ce que tu foutais dehors en pleine nuit à rôder ?

-          Madame, il ne s’agit pas de vous. Il s’agit de monsieur Cardel.

-          C’est le cas cette fois-ci ! Je suis une femme fragile ! On ne sait jamais ce qui peut m’arriver.

Roulement de prunelles. Ils avaient l’habitude de ses jérémiades. La vieille avait le coup de fil facile. Ils ne comptaient plus le nombre d’interventions inutiles à son actif.

-          C’est vrai madame Lafeuille, mais là il ne s’agit pas de vous, ni vraiment de monsieur Cardel non plus. Il s’agit d’un simple accident de voiture.

-          Vous pourriez me demander aussi. J’habite ici. Il n’y a pas que Georges !

-          Merci, madame Lafeuille.

-          Je t’ai apporté des croissants, dit Georges sur un ton lénifiant. Prépare du café pour ces messieurs. On va discuter au lac et on revient.

Les gendarmes acquiescèrent avec résignation. Ils s’éloignèrent et entamèrent la conversation. Le capitaine mena la danse.

-          C’est vous qui avez appelé les secours, c’est ça ?

Georges confirma.

-        Que faisiez-vous dehors à cette heure ?

-          Sylviane est petsitter. On garde des chiens. Samy avait besoin de sortir.

-          Pourquoi pas dans le jardin ? Ça vous fait une sacrée balade pour un clébard.

-          Pas évident avec les crottes. Sylviane pique des crises quand elle en trouve une.

Croisement de regards. Les deux hommes le prenaient pour un pauvre type. Lui, fils de riche industriel, promis à un grand destin à en croire les prédictions de voyants, avouait qu’il ne pouvait pas laisser son chien faire ses besoins dans le jardin sous peine de grosse engueulade de la part d’une folle.

-          Vous étiez où quand vous avez entendu le bruit de l’accident ?

-          Près des embarcadères.

-          Vous pouvez nous montrer exactement s’il vous plaît ?

Il s’exécuta. Ils passèrent l’endroit au crible. Logique. Georges pouvait en effet avoir entendu les chocs à cette distance.

-        Vous lui avez prodigué les premiers soins ?

Georges acquiesça.

-        Vous avez votre brevet ?

-          J’ai été pompier volontaire pendant deux ans quand j’étais étudiant.

-          Je vois.

-          J’ai fait une connerie ? Une mauvaise manipulation ?

-          Non. Pas du tout. L’urgentiste sur place nous a dit que vous n’aviez commis aucune faute, au contraire. Ça n’a pas été suffisant, mais rien n’aurait suffi de toute façon vu l’état du gars.

-          Il était vivant quand les secours sont arrivés, j’en suis certain.

-          On ne vous accuse de rien, monsieur Cardel. L’homme est mort plusieurs heures après son arrivée aux urgences.

Le capitaine posa une main indulgente sur l’épaule de Georges et l’invita à rebrousser chemin. Il en avait vu assez.

-          Avez-vous trouvé sur place des objets lui appartenant ? Téléphone ? Portefeuille ?

L’estomac de Georges se serra. Il ne pouvait avouer la nature de ses trouvailles. Son portrait, son adresse, Call when done, le Beretta. Il n’avait pas prévu la visite de la gendarmerie. C’était trop tard. Comment pouvait-il leur expliquer son geste de panique à présent. Moi, Georges Cardel, je ne suis personne et j’ai un contrat sur la tête.

-        Vous vivez chez madame Lafeuille ?

-          Oui. Nous sommes colocataires. Je paye le loyer et elle le reste.

-          C’est combien le loyer d’une baraque comme ça ? Il y a bien quatre cents mètres carrés c’est ça ?

-          Trois cents. 650 euros par mois.

-          Vous vous répartissez comment ?

-          J’ai une chambre. J’utilise la cuisine, la salle de bains et le salon.

L’homme marqua une courte pause.

-          Pouvons-nous jeter un œil à votre chambre ? Nous n’avons pas de commission rogatoire. Ce n’est pas une perquisition, mais nous aimerions faire un tour chez vous afin de lever les doutes.

-          Les doutes sur quoi ? demanda Georges.

-          On n’a rien retrouvé dans la voiture. Entre le moment où vous avez découvert le blessé et l’arrivée des secours, vous avez peut-être fait le ménage ?

Georges afficha un air effrayé.

-          Vous ne seriez pas le premier à faire ce genre de connerie. On veut juste vérifier, c’est tout. Votre colocataire n’a pas l’air très cool. On fait ça discrétos et on s’en va. Avec une commission rogatoire, c’est un peu plus musclé. Elle risque de vous en vouloir. On veut juste savoir qui était ce gars.

-          Ses empreintes et son ADN n’ont pas parlé ?

-          Justement, admit l’OPJ, il n’est pas connu. Il est mort. Il ne parlera plus.

Silence perplexe. Les cailloux crissaient sous leurs pas.

-        Vous nous invitez chez vous ?

Georges accepta, soulagé de s’être débarrassé des encombrants effets du mort. Joseph Cardel était en embuscade dans chaque situation. Il aurait tôt fait de confirmer la propriété de Georges d’un magnifique Beretta 9 millimètres et aurait trouvé le moyen de raconter comment son fils chéri savait parfaitement s’en servir. Georges mentait aux deux gendarmes, mais il sauvait sa peau. Le choix était fait sans scrupules.

Les deux hommes passèrent sa chambre au crible. Croisement de regards visages fermés. Rien à signaler. Le capitaine ferma la porte et parla à voix basse.

-          On aurait besoin de vous voir à la brigade à l’occasion.

-          Pourquoi ?

-          On a regardé votre dossier sur le STIC et on a trouvé un truc.

Le sol s’ouvrit sous les pieds de Georges devenu blême soudain.

-          Joseph Cardel c’est bien votre père ?

-          Oui.

-          Il a porté plainte contre vous pour agression, c’est ça ?

-          Oui. Il y a quelques années. La plainte a été classée sans suite et j’ai reçu un rappel à la loi. Le procureur n’a pas voulu froisser mon père.

-          L’affaire a été déclassée apparemment.

-          Impossible. La vidéosurveillance du bâtiment voisin m’innocente totalement. C’est lui qui m’a tabassé avec une barre à mine. Il m’a pété un genou, il…

-          Je suis désolé. Il a fait appel. Le rappel à la loi a sauté et vous avez été condamné. La peine n’a pas été appliquée parce qu’on ne vous trouvait pas.

-          On parle de quoi ?

-          D’un an de prison dont six mois fermes.

-          Pardon ?

Georges allait s’effondrer. Ils le soutinrent jusqu’au lit.

-          C’est impossible. Je ne savais pas que j’étais jugé sinon j’aurais fourni la vidéo. Je me serais défendu ! J’ai été jugé quand ?

-          Il y a un peu plus d’un an.

-          J’étais au séminaire ! J’avais averti la justice !

-          Vous avez été convoqué, vous ne vous êtes pas présenté. Les juges n’ont pas aimé. Ils avaient le témoignage de votre petite amie. Les faits n’étaient pas prescrits.

Georges pleurait. La prison. Il ne manquait plus que ça.

-          Écoutez, nous on vous a trouvé. On va prévenir le bureau du juge. Inutile de passer à la brigade si vous nous promettez de prendre rendez-vous avec lui aujourd’hui.

En proie à un profond abattement, Georges promit de faire le nécessaire. Ils prirent congé en refusant poliment l’invitation de Sylviane à partager un copieux petit-déjeuner. Un sourire froid comme une lame fendit son visage lorsqu’elle aperçut les yeux rougis de Georges.


 



 

23

 

 

Georges avait contacté le bureau du Juge d’Application des Peines. Il avait eu de la chance car, justement, un créneau venait de se libérer en début d’après-midi. Ben voyons, quelle veine.

Raphaëlle Menart fut très claire : Georges Cardel n’irait pas en prison.

-          Vous n’irez pas en prison, monsieur Cardel. Je classe sans suite. Votre affaire ne pose aucun souci. Pas d’ITT pour votre père, car la vidéo était explicite au premier jugement. Vous vous tenez tranquille depuis.

-          Pourquoi ai-je été condamné si ma situation est si claire que ça ?

-          Un autre tribunal. Le juge n’a pas apprécié votre absence et la vidéo n’a plus été prise en compte. Ils ont mis en avant le témoignage de votre ex-compagne en faveur de votre père. Vous auriez pu porter plainte contre elle d’ailleurs, pour faux témoignage.

-          Si mon père a réussi à me faire condamner, une plainte se retournerait contre moi.

La petite femme aux joues roses esquissa une grimace navrée.

-          Écoutez, monsieur Cardel, étant donné le pedigree de votre père qui est quand même fiché au grand banditisme, je classe l’affaire.

-          Ça fait un bon moment que je ne l’ai pas vu et je ne cherche pas à le revoir.

-          Justement. C’est une très bonne chose. Si vous me promettez de rester dans cette posture vis à vis de lui, je ne vous embêterai pas.

-          Je peux porter un bracelet électronique si vous voulez. Ainsi cette peine sera faite et ne sera plus à faire.

-          Non. Je classe. Je vous envoie l’ordonnance dans quelques semaines, le temps de la procédure.

Georges était rentré chez lui soulagé. Encore un écueil évité et non des moindres. Il allait pouvoir se consacrer à autre chose : la recherche de la vérité entre autres.

-          Ce dossier n’est pas clos, dit Dieu en apparaissant si près de moi que je sentais son souffle dans ma nuque.

-          Il va aller en prison ?

-          Comme Herm, le héros de son livre.

-          Tu tues le suspens du film, là.

-          Non. Cela fait partie de son apprentissage. Tu n’as pas besoin d’un effet de surprise car tu n’es pas ici pour ça. Tu es ici pour analyser la situation des Hommes sur Terre avant ce qu’ils appellent « Le Jugement Dernier ». Avant que je ne décide de leur sort. Je prends en compte tes impressions. Tu fais partie de mon processus de décision. Alors en replaçant la détention de Georges dans ce contexte, tu te rends compte que ce n’est pas un élément essentiel.

-          Il le vivra mal.

-          Dans un premier temps, oui, mais ensuite sa détention illégale et injuste sera son fait d’armes dont il sera le plus fier. Les Hommes sont forts pour deviser sur le thème de la vérité. Quand elle leur est dévoilée, ils la rejettent. C’est intéressant à constater.

Il laissa ses pensées vagabonder sur le sujet.

-          Sinon, à part ça, où étais-tu ? fis-je d’une voix neutre.

Il rit.

-          On dirait une épouse délaissée par son mari !

Je haussai les épaules. Encore cet humour à la limite de l’idiotie. Dieu est parfois… désopilant.

-          Blague à part, j’étais occupé à nous débarrasser d’un élément plus que gênant. Un tueur. Je l’ai suivi un moment puis neutralisé cette nuit. 

-          L’accident ? C’était …

-          … bibi. J’en ai provoqué un autre ce matin.

-          Qui cette fois ?

-          L’interlocuteur, le gars du téléphone que Georges a trouvé dans la poche du type cette nuit.

-          C’est lui le commanditaire ?

-          Non. L’intermédiaire. Faut suivre, ministre !

-          Qui a lancé le contrat ?

-          Radul Moldovan, le mari de la princesse Isabella, la mère biologique de Georges. Il veut devenir roi. Georges est un obstacle. Il vient de découvrir l’identité de l’enfant qu’elle recherche depuis des années. L’espionnage fait des miracles. Il fait partie des services secrets du pays. Un mec sournois et discret. Il fait ses coups en douce. Un mariage bidon avec la princesse. Elle est sous surveillance en quelque sorte. Le type a une femme et des gosses chez les anglais. Le mariage parfait !

-          Ah, fis-je un tantinet dérouté. J’aurais parié sur Joseph Cardel. C’était plutôt son style, non ?

Dieu secoua la tête.

-          Non. Pas du tout. Joseph est toujours présent quand il dézingue ou fait dézinguer des éléments gênants pour ses affaires. Il veut voir le résultat car il n’a confiance en personne, surtout pas en son personnel. Il dézingue lui-même quand il veut impressionner un public ou passer un message à un gars qui hésite à lui obéir. Du genre : « Ça va t’arriver aussi ». 

-          Ça revient un peu au même non ?

-          C’est plus nuancé.

-          Si tu le dis, soupirai-je lassé par les comportements systématiquement incompréhensibles des Hommes de la Terre.

-          Et puis Georges n’a pas intérêt à zigouiller Georges et prendre le risque que ça se sache. Dangereux pour lui.

-          Le roi l’a prévenu, en effet.

-          Justement ! Va te balader un peu chez le roi Ferdinand. Ça bouge. Je m’occupe du petit en attendant.


 

24

 

 

L’exhumation de ses souvenirs et la visite de Satan avaient charrié du remords, l’envie de rétablir un cours des choses dévié par une folie à laquelle il n’avait plus la force d’adhérer. La perspective de sa propre fin avait déplacé le curseur de sa perception des situations. À ses yeux, Dieu n’était pas mort. C’était une légende racontée aux disciples pour les encourager à perpétrer des crimes en étant libérés de la crainte de devoir un jour rendre des comptes.

Satan n’était pas parvenu à s’incarner en cette fameuse nuit de solstice. Il ne pouvait pas reconnaître son fils au risque de bouleverser non seulement l’ordre familial, mais aussi l’équilibre en place sur le plan national, européen, mondial. Son initiative serait entravée d’une façon ou d’une autre. Et puis Joseph Cardel détenait des preuves de son implication dans les crimes de sang perpétrés la nuit de la conception de Georges. Une question demeurait : sa famille était-elle au courant ? La reine Joséphine ? François II ? Pierre V ? Feu le pape Lucas II n’a jamais évoqué ce fait de son vivant.

Alors ?

Alors soit ils savaient et se taisaient. Soit ils ignoraient et Joseph Cardel était le plus féroce danger que la famille devait affronter à ce jour.

Ferdinand était vieux. Peut-être n’était-il finalement plus concerné ? Toutes ces années d’insouciance n’avaient apporté aucune preuve d’une quelconque trahison au cours de cette nuit-là. Joseph aurait-il inventé l’existence de ces clichés afin de lui faire peur aujourd’hui ?

Le roi sonna le majordome. Dimitru Oprescu était à son service depuis plus de vingt ans. Un être filiforme et chauve se présenta quelques minutes plus tard.

-        Dimitru, vous parlez français n’est-ce pas ?

Il confirma d’un hochement de tête.

-          Vous allez vous faire porter pâle et je vais vous donner plusieurs jours de repos.

-          Sa Majesté est-elle mécontente de mon service ? Aurais-je fait une bêtise ?

Ferdinand sourit. La loyauté candide de son domestique l’amusait depuis toujours.

-          Non, au contraire, Dimitru. Vous me donnez pleine satisfaction et j’ai confiance en vous.

Il se leva et arpenta le parquet ciré de son bureau en recherche de la meilleure façon de présenter ce qu’il attendait de lui.

-          Vous allez vous rendre en France pour moi. Vous remettrez une enveloppe à une personne qui doit prendre connaissance des documents qu’elle contient.

Voyage en France. Séjour à la frontière Suisse. Tous frais payés loin de la routine quotidienne. Mission facile. Pas de question. Dimitru Oprescu ne cacha pas son enthousiasme à peine contenu.

-          Je dois cependant vous informer du caractère délicat de cette mission. J’aurais, s’il n’en était rien, envoyé ces documents par courriel ou au pire par voie postale.

-          Évidemment.

-          Nous sommes d’accord.

Le roi désigna une petite table à sa droite devant une fenêtre discrète.

-          Asseyons-nous, ordonna-t-il d’un air soudain grave et préoccupé.

Il posa ses mains veineuses et sèches devant lui.

-          Personne ne devra savoir que vous êtes parti, votre destination, l’objet de votre mission. Je ne vous donnerai aucun passe diplomatique, car cela impliquerait une déclaration préalable auprès des services de renseignement et donc sonnerait une alerte que je ne veux pas déclencher. Est-ce que jusqu’ici vous me suivez, Dimitru ?

-          Oui, Majesté.

Sa voix avait perdu son assurance.

-          Je donnerai de votre part un dossier à la personne que vous voudrez.

-          Non. Pas de ma part. Vous vous arrangerez pour rencontrer cet homme par hasard. Vous lui donnerez l’enveloppe sans lui dire qui vous êtes, ni qui vous envoie. Il vous posera certainement des questions. Vous ne répondrez pas. Vous saurez vous montrer convainquant. Puis-je compter sur vous, Dimitru ?

L’homme acquiesça d’un coup-de-bouc quasi militaire.

-          Prétendez vous sentir mal. Faites part autour de vous de votre état de faiblesse. Annoncez votre absence couronnée de mon accord. Préparez vos bagages puis revenez me voir. Je vous donnerai le dossier, l’adresse du destinataire, les clés d’une voiture, des espèces pour vos achats et votre chambre d’hôtel. Vous éviterez de vous faire remarquer durant le trajet. 

-          Votre chauffeur le saura. La voiture sera géolocalisée.

-          Isabella l’accapare. Il ne s’en rendra pas compte. Quant à la voiture, elle n’est pas équipée de mouchard.

-          Bien Majesté.

-          Le destinataire vit au bord d’un lac. Il y promène des chiens plusieurs fois par jour. Abordez-le à ce moment-là en vous assurant qu’il est seul. Ce sera plus facile pour vous. Vous me contacterez, moi et moi seul, avec un téléphone sécurisé que je vous donnerai avant de partir. Ne contactez personne d’autre durant ce voyage.

-          Je n’ai aucune épouse à qui téléphoner.

Surpris par la réponse de son domestique d’ordinaire taciturne et discret, le roi arrondit la bouche comme un poisson.

Dimitru prit la route une heure plus tard, heureux à la perspective de cette parenthèse bucolique accordée par le roi.

Isabella, droite comme un i, en poste d’observation devant l’une des fenêtres de l’aile sud, regardait d’un air songeur la voiture familiale s’éloigner.

Elle traversa le palais jusqu’à la chambre du majordome de son père, frappa à la porte, puis attendit une réponse. Silence. Elle saisit son téléphone.

-          Papa ? Sais-tu ce que fait Dimitru au volant de l’une de vos voitures ?

-          Oui.

-          Et ?

-          Je lui ai accordé quelques jours de villégiature en un lieu de son choix. Il est fatigué.

-          Comme ça ?

Elle ponctua son étonnement par un claquement de doigts sonore.

-        Qui le remplace ?

-          Personne. Je me débrouille. Je ne vois pas en quoi cela te gêne-t-il. Tu as ton propre personnel. Laisse-moi gérer le mien, veux-tu ?

Elle raccrocha et sélectionna le numéro de son directeur des renseignements.

-        Oui Altesse ?

-        Je veux que vous pistiez Dimitru Oprescu.

-        Qui est-ce ?

-          Le majordome de mon père. Il a pris une voiture de la maison.

-          Il y a un souci ?

-          Peut-être.

-          C’est quelle voiture ?

-          La berline grise. Il vient de partir. Vous le verrez sur la vidéosurveillance de l’entrée du domaine.

-          Bien. Qu’est-ce que je dois rechercher ?

-          Ce qu’il fait. Qui il voit.

-          Bien. Je mets un gars sur …

-          Non ! Vous vous en occupez personnellement !

-          Altesse, … allait-il protester.

-          Je me fiche pas mal de ce que vous faites ! hurla Isabella. Vous prenez votre bagnole et vous le suivez !

L’homme capitula. La princesse était colérique, sanguine, violente, meurtrière. Elle le terrifiait.


 

25

 

 

Sylviane débordait d’histoires sordides à débiter puis, sans crier gare, basculait et, sur un ton tranchant, égrenait un florilège de détails riches en sous-entendus relatifs à son quotidien avec Georges.

Il ne ressentait aucun attachement pour elle en dépit de l’étalage de ses apparentes bonnes grâces à son égard, lui le pauvre hère perdu en recherche d’un destin. Robert et Paulette écoutaient, l’œil goguenard et gourmand des anecdotes croustillantes à souhait lentes à venir. Ils sirotaient un vin primeur devant les tronçons dorés au four du silure pêché par le voisin, disposés sur un lit de salade pour faire joli. Les restes de l’animal dormaient encore dans le fond de la baignoire. Il se dégageait de la salle de bains une forte odeur de vase et de sang.

-          La faute à Georges ! Il n’a pas daigné s’occuper de la bestiole. J’ai dû moi-même découper des tranches ce matin pour le repas de ce soir. J’ai failli annuler ! Je vais devoir me taper le reste tout à l’heure avant d’aller me coucher.

Convergence de regards réprobateurs vers Georges occupé à asperger de citron sa tranche de poisson pour neutraliser l’ammoniaque libéré par les chairs mal cuites et brûler les vers de vase. Tout un programme. 

-          Je vais m’en occuper de ton silure, marmonna-t-il comme pour lui-même.

-          Vous voyez comment il est !

-          Excusez-moi…

À ces mots, il posa sa serviette à côté de son assiette, se leva, embrassa Paulette sur le front, salua Robert et sortit, suivi de Samy. Direction le lac.

-          Tu ne manges pas avec nous ?! Vous voyez ce qu’il me fait vivre tous les jours !

Georges s’installa sur un banc. Devant lui les fleurs presque closes, les ajoncs, les canards, les eaux miroitantes dans la lumière du soir.

-        Monsieur Cardel ?

Il leva les yeux vers l’homme posté devant lui, une grande enveloppe coincée sous son bras. Sans âge, fin et élancé, le regard fixe et las, il parlait avec un accent de l’Est prononcé. Un de leurs tueurs. Alors que Georges croyait sa dernière heure venue, l’homme dégaina une pochette.

-          Ne vous inquiétez pas, monsieur Cardel, dit-il comme s’il lisait dans ses pensées. Je ne vous veux pas de mal. Pouvez-vous me confirmer que vous êtes bien monsieur Cardel ? Quelle est votre adresse ?

-        23 rue du Moulin.

-        Parfait ! Cela correspond à ce que j’ai.

-          Et vous qui êtes-vous ? demanda Georges en se levant.

-          Un simple messager. Voici pour vous. Attendez d’être seul pour l’ouvrir.

-          Qu’est-ce que c’est ?

-          Ça je l’ignore ! L’expéditeur me charge de vous préciser que vous ne pouvez connaître son identité et que vous ne pouvez pas utiliser ces documents.

-          Dîtes-moi au moins qui vous envoie !

Le visage de l’homme était presque invisible dans le contrejour. Impossible de retenir l’architecture de ses traits.

-        Au revoir, monsieur Cardel.

-        Attendez !

-          Un conseil, monsieur Cardel, rentrez vite chez vous et n’essayez pas de me suivre ou de m’identifier.

-          Aidez-moi à comprendre !

-          Ils sont plus puissants que les états alors prenez soin de vous.

À ces mots, Dimitru Oprescu regagna sa voiture d’un pas pressé. Georges le suivi du regard, le dossier pendant dans le prolongement de son bras. Un autre homme observait la scène, caché derrière un bosquet. Adrian Pralin, le directeur des services de renseignement. Il n’avait pas eu d’autre solution pour satisfaire le caprice d’Isabella, que de suivre Dimitru. Son portable, la voiture étaient dépourvus de traceurs GPS. Pistage à l’ancienne, comme au temps de la dictature. Un énorme trou dans son emploi du temps impossible à combler. Le prix à payer pour sa tranquillité, si ce n’était sa liberté. La princesse était d’une cruauté sans égales. On disait d’elle qu’elle tutoyait le diable.

Il dégaina son téléphone.

-          Altesse, Dimitru vient de remettre une enveloppe à un homme.

-          Où êtes-vous ?

Il envoya la capture écran de la situation exacte sur laquelle figuraient les coordonnées GPS de l’endroit où il se trouvait.

-          Très bien Adrian. Vous pouvez rentrer, mais auparavant prenez des photos de cet homme.

-          J’ai mieux : des photos du barbat et de la transaction. Ainsi Dimitru ne pourra pas se défausser.

-          Parfait.

-          Souhaitez-vous que je m’occupe de lui ?

-          Dimitru ? Non. Laissez-le. Rentrez et pas un mot, compris ?

-          Bien votre Altesse.

Isabella cernait les contours d’une difficulté à venir. Que fichait Dimitru avec ce français. Que lui avait-il dit ? Que contenait l’enveloppe. Elle agrandit les clichés afin de mieux distinguer son visage. La lumière n’était pas favorable. Une vue d’ensemble un peu floue. Un homme de grande taille, solidement charpenté. Elle grimaça d’inconfort. Elle ne l’avait jamais vu et pourtant, il lui semblait familier. Son téléphone buzza de nouveau.

-        Quoi encore ?!

-          Altesse ?

-          Qui est-ce ?

-          Docteur Miller. Les jardins du Val d’Espérance où réside Madame votre mère.

-          Eh bien ?

-          Sa Majesté vient de décéder.

-          Manquait plus que ça !

-          Pardon ?

-          Vous ça va ! pesta Isabella.

-          Je ne fais que vous avertir. Elle nous a laissé ses dernières volontés.

-          C’est ça. Procédez. Prévenez-moi de la date des obsèques pour les photos et la presse.

-          Voulez-vous visiter sa dépouiller, vous ou votre père ?

-          Pas la peine. Contentez-vous de me donner la date et l’heure de l’office.

Isabelle raccrocha. La vieille avait mal choisi son heure pour crever.

 

 

 


 

26

 

 

L’homme s’était éloigné sans se retourner, puis avait disparu. Georges plia l’enveloppe et la dissimula sous sa chemise. Rapide coup d’œil circulaire. Un autre gars traînait non loin de lui, un téléphone collé à l’oreille. Il aurait juré l’avoir vu le prendre en photo. Impression collante.

-        Viens Samy. On rentre.

Chez Sylviane, les convives étaient toujours à table. Le vin coulait à flot. Parvenu en haut des marches bétonnées, Georges jeta un dernier regard de contrôle avant de rentrer. L’homme, silhouette trapue, longeait le chemin entre la maison et la propriété voisine. Lorsqu’il aperçut Georges qui le fixait, il s’éloigna et disparut.

Ça commence à rôder par ici, merde.

Dans sa chambre, il observa l’enveloppe. On y avait inscrit son nom et son adresse d’une écriture tremblante et déliée. Il la décacheta et sortit les documents qu’elle contenait. Un dossier. Du roumain. Merde, c’est quoi ? Adoption … Référence 8053 6 C BU1A. Mention : très secret. Plus haut degré de confidentialité. Enfant à cacher jusqu’à ordre d’adoption. Veiller à sa bonne santé. Code adoption CARDEL. Christian Nikolaï Mario. Père Ferdinanz Von Hochqueller. Mère : famille. Famille ?Comment ça ? Il plissa les yeux pour mieux déchiffrer la mention manuscrite à peine lisible. Isabella … Mon père c’est Ferdinand et ma mère Isabella sa fille. Je suis le fils de mon grand-père… Ils m’ont fait adopter par ce taré. Tout était prévu depuis le début.

Saisi par une violente nausée, Georges se précipita dehors sur le balcon en recherche urgente d’air frais. Fils de roi ! Je suis réellement fils de roi ! Comment ont-ils pu me faire ça ?! Cardel est de mèche avec eux et je risque la taule à cause de lui ! Ordure !

-          Georges ? C’est toi ? bêla la vieille penchée par la fenêtre de la cuisine, les yeux transparents. Viens avec nous mon p’tit bout !

Il cacha le dossier dans l’armoire entre deux piles de draps avant de rejoindre les convives. Ils étaient totalement saouls. Paulette riait à pleine gorge, comme une gamine. Robert était rouge et luisant, Sylviane servait de la gnôle dans des petits verres à pied.

-          C’est un élixir d’amour ! C’est fort ! Vous m’en donnerez des nouvelles ! J’adorais sucer René quand on en buvait une bonne dose !

L’avenir apparut à Georges soudain très compliqué. Il envoya un texto à Joël Leroc.

 

Puis-je vous appeler dans une heure ?

 

Oui.


 

27

 

 

Petit, chevelu, barbu, Joël Leroc, à 75 ans, était devenu métropolite archevêque de Paris pour l’église orthodoxe d’Ukraine. Georges et lui avaient échangé des platitudes dans un premier temps, puis une amitié respectueuse s’était installée entre les deux hommes. Le séminaire, la Roumanie, l’avenir de la chrétienté sous toutes ses formes, ils échangeaient leurs avis, leurs visions des choses.

-          Monseigneur, merci d’avoir accepté mon appel tardif.

-          Qu’est-ce qui vous amène ?

-          Je vais aller droit au but.

-          Je vous écoute.

-          Quelqu’un m’a dit que j’étais apparenté à la famille royale Hochqueller. Qu’en pensez-vous ?

Silence.

-        Monseigneur ? Qu’en pensez-vous ?

-          J’en suis sûr. Cette information est vraie.

-          Vous me le confirmez donc ?

-          Absolument. Vous pouvez aller de l’avant en vous appuyant sur moi. Je suis avec vous et je vous le confirmerai le moment venu.

Georges écoutait, sans émotion.

-          Je fais comment ?

-          Plongez dans le vif du sujet.

-          Comment ?

-          Envoyez des courriers recommandés. N’allez pas au pays pas car vous n’en reviendrez pas. Si votre famille ne vous réponde pas ou si les services ne trouvent pas d’autres « vrais » parents, c’est que c’est eux.

-          Vous êtes sûr ?

-          Certain ! Allez au carton. Des recommandés et une forte médiatisation. Mon père était banquier d’affaires. Il était ami avec votre grand-père adoptif. Ils savent, chez les Cardel. 

-          Je suis au courant.

-          Ce que vous ignorez, c’est que j’ai été le confesseur du roi, votre père. Je connais votre famille de sang. Ce que vous me dîtes ne me surprend donc pas.

-          Le roi vous a parlé de moi ?

-          De vous non, d’un fils oui. Lorsque je recoupe ce que je sais des deux familles, je n’ai nul doute à ce sujet.

-          Elles se connaissent. Qu’y a-t-il entre eux ?

Silence. Claquement de langue agacé.

-          Vous posez trop de questions. Je veux bien vous aider, mais je peux très vite devenir leur cible. Entendez.

-          Monseigneur, vous confirmez que le roi connait Joseph Cardel. Mes deux pères se sont-ils entendus ? Ont-ils…

-          Le monde est petit. C’est tout ce que je peux vous dire. Nous ne sommes pas seuls sur cette ligne. Je risque ma vie à vous parler.

-          Monseigneur ! Mon père s’est-il entendu avec Joseph Cardel ?! J’ai besoin de le savoir.

-          Je ne sais pas et même si je savais, je ne vous dirais rien. Ils sont trop dangereux pour un modeste métropolite comme moi. Créez une situation de fait qu’ils ne pourront contredire. Un procès ne servirait à rien : vous perdriez. Pensez à leur envoyer des recommandés. Poussez-les hors de leur zone de confort et rappelez-moi plus tard.

Il raccrocha. Joël Leroc avait autorité, au nom de son église orthodoxe d’Ukraine, pour confirmer la réalité de la naissance de Georges en tant que fils de roi. L’église faisait les rois depuis toujours. Pourquoi pas cette fois aussi ?

Tu ne feras rien pour moi, sinon tu le ferais de suite.

Georges devait être sûr de son coup, indépendamment d’une promesse de soutien aussi solide et stable qu’une bulle dans le vent.

Il passa en revue la liste de ses contacts, réseaux sociaux, courriels, répertoire téléphonique. Il s’arrêta sur Eric Lorantha, sénateur, universitaire, généticien. Ils avaient déjeuné deux fois ensemble dans un cadre purement politique. Une femme d’affaires de ses connaissances voulait être élue députée de sa circonscription. C’était bon pour son business. Elle avait mandaté Georges quelques années plus tôt pour développer son réseau politique et draguer les élus déjà en poste appartenant au même courant que le sien. Eric Lorantha avait accepté les deux invitations à déjeuner au nom de la fraternité maçonnique. Les deux hommes appartenaient à la même obédience. Toi, mon pote, tu vas m’aider.

Georges envoya une troisième invitation que le sénateur accepta de suite. Ils se verraient le lendemain.


 


 

27

 

 

Eric Lorantha ressemblait à un vieil anglais. Roux, la peau claire, les yeux bleu acier, il arborait une élégance surannée qui ne passait pas inaperçue. Il se présenta au restaurant avec vingt minutes de retard.

-          Excuse-moi !  Je n’ai pas pu me libérer avant. Je sais que tu es venu en train. Ça a l’air important. Tout va bien ?

Ils commandèrent une bière et attendirent que le serveur se fût éloigné.

-          Tu es généticien, c’est ça ?

-          Tout à fait. Pourquoi ?

-          J’ai été adopté.

-          Oui, tu m’en as vaguement parlé.

Georges prit son temps pour formuler correctement sa question.

-          Je crois savoir qui sont mes vrais parents. Comment puis-je en avoir la confirmation ?

-          Par des tests ADN. Je ne vois pas autre chose s’ils ont un doute eux aussi.

-          Sans leur accord ?

-          Impossible.

-          Impossible ?

-          Illégal surtout.

-          Comment je fais alors ?

-          Tu ne fais pas.

Lorantha prit un air emprunté.

-          Ôte-moi d’un doute : quand tu dis que tu crois savoir, tu sais ?

Georges acquiesça.

-        De qui est-il question ?

-          Le roi Ferdinand von Hochqueller serait mon père.

Le sénateur plissa les yeux pour détailler les traits de Georges.

-          Mmmm… c’est vrai que tu as un peu la gueule de ses filles.

-          Si c’est lui, j’ai besoin de savoir. J’ai eu trop d’ennuis dans ma vie. Est-ce que je dois cette tronche de beau gosse à Ferdinand ? Je suis comme n’importe quel enfant abandonné. Je veux comprendre mon histoire, d’où je viens.

-          J’entends bien.

-          Tu vas m’aider ?

Lorantha abandonna un long soupir.

-          On a des bases de données ADN chez nous. Ce serait en effet facile pour moi de faire des comparaisons. Je pourrais juste te dire s’il y a compatibilité ou non.

Georges posa une enveloppe sur la table.

-          Qu’est-ce que c’est ?

-          Un peu de mon sang sur un mouchoir. Ça ira ?

Le scientifique acquiesça.

-        Dans l’absolu oui.

-        Comment ça ?

-        Tu peux prouver qu’il s’agit de ton sang ?

-        OK, alors on fait comment ?

-        Tu me donnes une goutte de ton sang là, maintenant.

-        Sérieusement ?

-        Oui.

Georges transperça la partie molle de son index à l’aide de la pointe du couteau à viande, la pressa et recueillit une goutte écarlate sur la serviette en papier qui lui était attribuée.

-          Merci, fit le sénateur. Je vais regarder ça au labo. Je ne te confirmerai rien par écrit. Jamais. Officiellement, nous n’avons jamais eu cette conversation.

-          Pourquoi tu m’aides alors si c’est si compliqué et dangereux ?

-          Moi aussi j’ai envie de savoir. L’Histoire regorge de ce genre d’histoires.

-          Merci mon frère.

-          Sois prudent.

Le serveur revint carnet de commande à la main.

Quatre jours plus tard, Eric Lorantha appela Georges comme promis.

-          J’ai vérifié : il y a bien correspondance.

-          Tu es sûr de ça ?

-          Oui et ce n’est pas tout : il n’y a pas d’élément extérieur.

-          Ce qui veut dire ?

-          Consanguinité.

-          Ma mère est…

-          … aussi ta sœur. Ne me demande pas laquelle de tes sœurs est ta mère. Impossible de te le dire.

 


 


 

28

 

 

Le 16 octobre

 

Majesté,

 

je suis né en Roumanie. La Securitate a écrit le jour de ma naissance que j’étais membre de votre Maison Royale de par ma naissance. Mais la Securitate n’a pas écrit que cela dans mon dossier personnel classé « très secret ». La Securitate a noté le nom de mes parents : Isabella von Hochqueller pour la mère et Ferdinanz von Hochqueller pour le père. La Securitate, sans que je m’explique pourquoi, a noté que j’étais votre fils. Mon sang serait le vôtre et cela me convient. Vous avez un fils, Majesté.

La Securitate ne se trompait jamais. Je n’imagine donc pas que cette information puisse être fausse.

Je souhaite porter votre nom, car c’est mon nom.

Votre fils,

 

Bien sincèrement

 

Georges CARDEL

 

Deux exemplaires par courriers recommandés : l’un pour le roi, l’autre pour l’ambassade en France. Georges sortit du bureau de poste avec la certitude d’avoir lancé le rouleau compresseur du destin.

-          Je peux savoir ce que tu fabriques depuis huit jours ?  piailla Sylviane, les yeux exorbités de fureur. C’est quoi toutes ces messes basses avec je ne sais qui au téléphone ? Tes ballades en train ? J’ai vu les billets dans la corbeille ? Tu as une pute en ce moment ?

-          Tu me surveilles ?

-          Je suis obligée.

-          De quel droit ?

-          Du droit que tu vis sous mon toit et que j’ai besoin de savoir à qui j’ai affaire. Je suis une faible femme sans défense. Tu pourrais me violer !

-          N’importe quoi ! Tu es complètement folle !

-          Tu hausses le ton ? Tu vas m’agresser ?

Georges se figea, stupéfait. Voilà où elle veut en venir. Il peina à déglutir. La vieille chèvre le toisait avec un sourire jaune. S’il haussait le ton à nouveau, Dieu seul savait de quoi elle eût été capable.

-          C’était quoi ces recommandés ?

-          J’ai écrit à mon père.

-          Joseph ? Qu’est-ce que tu lui veux encore ? Tu cherches les emmerdements !

-          Non.

-          Non, quoi ?!

-          Je n’ai pas écrit à Joseph, mais à mon vrai père, mon père biologique.

-          Ah ! Parce que tu sais qui c’est maintenant ? Elle est bien bonne celle-là !

Georges l’écoutait distraitement, occupé à publier les photos de sa lettre et de son récépissé postal sur ses profils ouverts sur les réseaux sociaux. Il voulait faire vivre cet écrit, l’ancrer, poser les fondations de la situation de fait en cours de création. Les poings vissés sur les hanches, Sylviane attentait la suite en tambourinant du talon sur le parquet.

-          C’est qui ?!

-          Je ne suis pas sûr. J’ai eu des informations, mais je ne suis pas sûr.

-          Accouche ! Grands dieux ! s’emporta-t-elle.

-          Selon mes sources, ce serait le roi Ferdinand.

Sylviane, toutes amygdales dehors, explosa de rire. Un rire moqueur et sonore. Cruel. Ténébreux.

-          Tes recommandés, c’était pour eux ? Tu ne peux pas les laisser tranquilles et les laisser revenir vers toi s’ils le veulent ?

Georges abdiqua. Toute peine était inutile. Il ne gagnerait pas la bataille des arguments. Il était le salaud, fallait s’y résoudre. Les yeux de Sylviane luisaient d’un étrange éclat, rouge, ondulant. Ses traits se déformaient. Le grain de sa peau se figeait.

-          Tu as raison, dit-il sur un ton lénifiant, ma petite mère de cœur. Tu es de bon conseil pour moi.

Il la prit dans ses bras et la cajola comme une enfant. Elle grogna. Elle avait du ménage à faire. Elle ne pouvait pas compter sur lui pour ça non plus. Pantelant, il regagna sa chambre et se mit à pleurer.

Dieu était contrarié.

-          Les démons en résidence permanente chez Sylviane sont efficaces. Tout ce qui peut atteindre Georges est encouragé.

-          Tu as prévu sa sortie ?

-          Oui, mais en attendant, je n’aime pas le voir pleurer. Je n’aime pas ce que je vois.

-          C'est-à-dire ?

-          Je viens, par exemple, de neutraliser un autre tueur.

-          Qui ?

-          Un gars de Joseph Cardel.

-          Un contrat ?

-          On peut dire ça. Cardel ne lance pas de contrat. Des contrats, surtout de cette catégorie, se rachètent, s’échangent sur un marché très spécial. Cardel veut garder ses affaires sous son contrôle. Il ne prend pas de risques inconsidérés. C’est le deuxième gars en une semaine dont je m’occupe, sans compter les espions envoyés par les uns et les autres. J’ai peur d’un moment d’inattention, de manquer un détail qui pourrait lui être fatal.

-          Tu le ferais revenir à la vie.

-          Je l’ai déjà fait, mais ce n’est pas une habitude à prendre.

-          Et le majordome ?

-          Dimitru ?

-          Oui ?

-          Il est rentré au palais. Il a fait son rapport à son patron. Le roi est content.

-          Isabella ?

-          C’est une autre histoire. Difficile de prévoir avec elle. Je l’ai placée sous haute surveillance. Elle n’a plus rien d’humain. La bestiole est coriace. Elle mange du gamin comme on picore des cacahuètes à l’apéritif.

-          Eh ben…

-          Toute la famille est comme ça. Le crime de sang est leur credo. Ils me fatiguent.

-          Tu vas sauver les victimes ?

-          Les gamins offerts en sacrifice sont bien accueillis là-haut. C’est tout ce que je peux faire pour le moment.

-          Si tu voulais …

-          … je pourrais sauver tout le monde. Je suis au courant. Essaierais-tu de plaider leur cause à nouveau ? Ces trois malheureuses années à peine passées parmi eux ne t’ont pas suffi ? Tu veux que je sauve une créature que je n’ai pas créée et qui me crache à la figure ? Je suis profondément désolé pour les enfants assassinés par ces démons immondes. Vraiment sincèrement désolé, mais je ne les sauve pas parce que je ne suis pas là pour ça. Je suis là pour empêcher les Hommes de se balader dans ma dimension. S’ils continuent de bouffer leurs gamins comme ils le font, je dégage tout le monde et on n’en parle plus. C’est facile pour moi de détruire le monde de la Terre totalement. J’en crée un autre à la place. Je déroule mon plan. Soit je laisse Georges et sa future épouse vieillir tranquillement et puis je détruis les Hommes après leur départ, soit je fais autrement.

-          Je ne te demande pas comment ?

-          C’est gentil, merci. Il faut vraiment comprendre que je me fiche des Hommes car je ne les ai pas créés. Je les tolère. Georges est là pour les mêmes raisons que toi. J’ai besoin de son avis avant d’agir. S’il me dit qu’ils ne valent rien et me donne son aval pour faire le ménage, dès lors, je prendrai mes décisions en toute connaissance de cause. Georges n’est pas un sauveur, toi non plus. Vous êtes des sentinelles, des assesseurs.

-          Tu dis ça, mais tu es assez grand pour savoir et prendre tes décisions sans nous.

-          Il m’arrive de faire des conneries. Avant de modifier un monde, de détruire une espèce vivante, je procède toujours ainsi. Je ne suis pas un tyran, mais il ne faut pas me prendre pour un con non plus.


 

29

 

 

Un vent lourd s’était levé sur les eaux vertes du lac. Les franges des saules ondulaient nonchalamment à fleur de surface.

Comme à son habitude, Sylviane s’était vêtue sordidement. Elle avait rendez-vous, en secret, avec Joseph Cardel en personne. Il avait accepté de faire le déplacement afin de se rendre compte par lui-même de la situation. Sa vieille cousine s’était montrée alarmiste. Selon elle, Georges filait un mauvais coton. Il avait eu l’occasion de s’en rendre compte. Joseph Cardel avait fait placer son fils sur écoute, piraté ses messageries, son compte en banque. Rien ne lui échappait. Il lui manquait cependant un détail : l’atmosphère, le plaisir de contempler son œuvre de destruction. Cet illustre enfant abandonné dans un mouroir, légitime prétendant aux plus belles couronnes d’Europe, baladait des clebs autour d’un lac, les poches vides, des cales sous les pieds. De plus, cerise sur le gâteau, le roi son père grattait à sa porte en miaulant pour qu’il ne diffusât pas les horribles clichés de cette infâme nuit de solstice au cours de laquelle il conçut ce fils aujourd’hui objet de toutes les convoitises sataniques. Quelle jouissance !

Sylviane retrouva le vieux mafieux calé au fond du bistrot le plus infréquenté et le moins fréquentable de la commune. En cette fin de matinée pluvieuse, elle commanda une mousse en passant devant le comptoir. Le plafond bas rabattait une lumière jaunâtre sur le visage de Joseph, lui conférant un air effrayant. Les deux faisaient la paire.

-          Si tu m’as fait venir pour rien, maugréa-t-il, je t’enverrai la facture de mon trajet en hélico.

Le serveur déposa le boc de bière sur la table. Elle but une grande gorgée. Elle allait répondre, mais il l’interrompit avec un air dégoûté.

-          Essuie-toi. Tu as de la mousse sur la gueule.

-          Georges s’est mis dans la tête qu’il était le fils du roi Ferdinand, débita-t-elle d’un trait en passant le dos de sa main sur sa bouche.

-          Je suis au courant. Quoi d’autre ?

-          Il lui a envoyé une lettre recommandée.

-          Je suis au courant de ça aussi, comme tout le monde. Sa lettre circule sur internet. Autre chose ?

-          Oui, mais il y a un truc que tu ne sais pas ! Il a rendez-vous avec…

-          … un journaliste ce matin pour en parler. Décidément, Sylviane, tu me déçois.

Elle se tut. Joseph Cardel la fusillait du regard.

-          Je me suis déjà occupé du journaliste, dit-il. Il va questionner Georges pour savoir ce qu’il a derrière la tête, me fera son rapport et ne publiera rien.

-          Tu l’as payé ? Parce que si tu payes des journalistes, tu peux me payer des trucs aussi.

Les traits de Cardel se durcirent. Ses crocs s’allongèrent au fil de ses mots.

-          J’ai accepté de venir, parce que je pensais que tu en savais plus, Sylviane. Tu vis avec lui. Ce n’est pas compliqué.

Elle plongea un regard honteux dans le fond de son verre vidé à moitié.

-          Je peux avoir des confidences, dit-elle. Je…

-          Inutile de me promettre des trucs que t’auras pas. Il ne te confiera rien parce qu’il se méfie de toi. Ce n’était pas le deal. J’avais un doute avant de venir, maintenant je n’en ai plus.

-          Un doute sur quoi ?

-          Eh bien, il t’a grillée. Il ne devait pas se méfier de toi à ce point.

-          Non. Impossible. Il mange dans ma main. Je te jure.

-          Pourquoi a-t-il envoyé une lettre à son père sans t’en parler ?

Elle haussa les épaules. Ce n’était pas de sa faute à elle si Georges était hors de contrôle. Elle laissa tomber sa tête en arrière lourdement. Elle allait singer le désarroi.

-          Arrête ton char, espèce de connasse, grogna Joseph. Tu as oublié à qui tu causes. Je savais que je me déplacerais pour rien alors j’ai prévu le coup. Petite question d’ailleurs : rappelle-moi combien je te file par mois pour retenir cet enculé chez toi et le rendre complètement dingo ? 1500 ? C’est ça ? Il n’est pas encore très suicidé !

-          Je sais Joseph, mais il est plus intelligent que prévu. C’est en cours. J’y arrive presque.

-          Ta gueule, saloperie. J’arrête les frais. Tu te démerdes avec lui. Il n’était pas censé déborder comme ça. C’est toi la responsable.

-          J’en fais quoi ?

-          Pas mon problème. Du fric, tu n’en auras plus et tu vas me rembourser ce que je t’ai donné vu que ça n’a servi à rien. Il ne va plus rester chez toi longtemps et il est plus en forme que jamais. T’as légèrement merdé.

Sylviane avait envie de saisir son cousin par les cheveux et lui fracasser le nez sur la table. Il sortit un Beretta de son holster dissimulé dans son dos puis en caressa ostensiblement le canon. Il vérifia le contenu du barillet. L’arme répondit à ses gestes par des cliquetis secs et huilés.

-          J’ai une façon radicale de régler certaines questions.

-          Tu vas tuer Georges ? Tant mieux !

-          Je ne pensais pas à Georges. Il m’est depuis peu plus utile vivant que mort. Finalement tant mieux si tu as échoué. Comme quoi la vie…

-          Alors je peux garder mon fric si ça t’arrange !

Il leva les yeux vers elle. Le petit homme aux dents jaunies et sales, au teint crayeux, s’amusa à la calculer avec dédain.

-        À toi de voir, salope.  

Elle ne pourrait manipuler Joseph. Il n’était pas malléable comme les autres hommes.

-          Je peux décourager Georges si tu veux. Si je le dissuadais d’envoyer d’autres lettres… Je ne serais pas obligée de te rembourser ?

Il ricana grassement puis l’ajusta avec son arme. Elle se figea.

-          Tu veux vraiment que je te réponde ? Rends-moi mon fric et passe à autre chose. C’est terminé.

Rapide calcul mental : 32 fois 1500. 48 000 euros. Elle fondit en larmes.

-          Quoi encore ?

-          Tu me demandes de te rembourser 48 000 euros !

-          Et ?

-          Je ne les ai plus, mentit-elle.

-          T’en as fait quoi ? Il te paye ton loyer ! T’as 2 500 balles de retraite par mois ! Sans compter la thune que t’as piquée à tes clients morts quand tu bossais à la banque postale !

Il se leva brusquement et se pencha vers elle, en appui sur un poing, Beretta sur sa tempe.

-          Mon fric ! Je sais que tu l’as encore. J’attends ton virement pour demain.

Résignée, elle acquiesça mollement. Il rangea l’arme dans son holster puis, avant de sortir, menaça le gérant du bar de le flinguer s’il ouvrait sa grande gueule.

Un taxi l’attendait devant l’établissement.

-        À l’héliport !

-        Bien monsieur !

Joseph se cala à l’arrière capitonné du véhicule. En longeant l’artère principale de la bourgade, il entraperçut Georges. Son rendez-vous avec le journaliste était terminé. Il attendrait longtemps pour la publication de son article.

Son téléphone portable vibra dans sa poche. Un appel de l’étranger.

-          Oui ?

-          Isabella von Hochqueller.

-          Altesse, répondit-il avec indifférence.

-          Je suis ennuyée de vous apprendre que nous venons de recevoir un courrier recommandé très désagréable.


 

30

 

 

Sylviane régla la note sans un mot, puis rentra chez elle. Ce salopard avait braqué son flingue sur elle. Sa vessie l’avait lâchée. Il flottait autour d’elle un relent âcre d’urine et de peur. Le barman allait avoir une mauvaise surprise. Bien fait. Pas une bonne idée le velours sur les sièges.

48 000 euros. Georges lui coûtait 48 000 euros en plus de tout ce qu’elle dépensait déjà pour lui. Il mangeait, utilisait son électricité, son eau et sa présence provoquait en elle une forte tension sexuelle impossible à calmer. C’en était trop. Et puis cette quête absurde ! Reprendre sa place parmi les siens !

À lui seul, Georges représentait ce qu’elle honnissait le plus : la probabilité d’un incroyable destin. L’obscur orphelin roumain devenu roi, héritier d’une fabuleuse richesse, d’un fabuleux pouvoir.

Le roi n’avait eu que des filles. L’existence de ce fils déclencherait le retour des titres royaux perdus, cédés à son cousin faute d’héritier mâle.

Une consolation apaisait cependant la colère de Sylviane : la famille de sang de Georges ne se laisserait certainement pas faire, tout comme Joseph, tout comme les démocraties en place sur les territoires appartenant à Georges du fait de sa naissance. Ce connard avait eu la bonne idée de ne pas naître d’une servante, mais d’une princesse. Une concentration de sang royal hors normes coulait dans ses veines et le propulsait au rang de prétendant le mieux né de sa génération. Une chance : les Cardel l’avaient, par leurs magouilles, relégué au rang de pauvre type, dogsitter, occupé à balader des chiens et faire le tour d’un lac, comme un con.

-          Ta couronne, ce n’est pas pour demain !

Elle se rua dans la buanderie sous la maison, ôta sa jupe et sa culotte. Elle fourragea dans le panier de linge sale. Une autre culotte, une autre jupe. Pas lavées. Pas grave. Ça ferait l’affaire en attendant. Il y avait plus urgent.

Elle se planta les poings sur les hanches, jambes en serpette, devant l’immense vaisselier en chêne sombre dans lequel elle entreposait ses potions et onguents.

-          Où ai-je bien pu ranger mon putain d’arsenic ?



 


 

31

 

 

Georges était rentré chez lui avec une impression collante. Le journaliste, la soixantaine tonitruante, épais et sans réelle consistance, lui avait semblé animé de pensées pressées, muré derrière un apparent rempart de certitudes quant à l’issue de sa quête familiale. Georges avait eu beau lui répéter qu’il ne voulait pas prendre le trône d’un autre, mais savoir d’où il venait, comme tous les orphelins, l’homme n’avait eu de cesse de lester la réalité du poids du contexte politique ambiant et d’orienter son interview vers un autre sujet : les Cardel. La plainte de Joseph pour agression. Comment était-il au courant ? Il s’était gardé de le lui demander. Il connaissait déjà la réponse : Joseph Cardel. Il n’y aurait pas d’article. Pour preuve, le journaliste, en fin d’interview, n’avait rien promis. Il avait juste, du bout des lèvres, assujetti la publication à l’approbation du responsable éditorial du journal.

C’est toi le rédacteur en chef, espèce de connard.

Très vite, Georges avait orienté ses réponses comme s’il était en audition avec les précautions d’usage. L’homme ferait un rapport. À qui ? Les services de renseignement. Cardel. Le roi ?

Georges éparpilla sur la table de la cuisine le contenu de la boîte aux lettres raflé au passage. Un accusé de réception. Maison Royale. L’information circulait.

Il photographia le document et posta le cliché sur ses réseaux sociaux. Il téléphona ensuite à Joël Leroc pour se plaindre de l’attitude du journaliste. 

-          Je vous l’ai dit la dernière fois, Georges, déclara le métropolite : placez ta famille devant une situation de fait. S’ils portent plainte contre vous, vous irez au bout du procès. S’ils ne sont pas vos parents, ils les retrouveront pour vous.

-        Je me sens perdu.

-          Agissez comme si votre naissance était actée. Envoyez une autre lettre afin de solliciter encore l’aide de votre père. Si dans un mois il ne se passe rien, faites une déclaration officielle. Vous verrez s’ils réagissent.

-          Vous vous êtes renseigné depuis notre dernière conversation ?

Le métropolite bougonna une protestation.

-          Je ne veux pas allumer des voyants inutiles. Ils savent que nous nous parlons. Je n’ai pas envie de passer de vie à trépas pour cette histoire bien trop compliquée pour moi. Je ne suis qu’un petit homme d’église dans leur monde. Contentez-vous de mes conseils. Je ne t’en donnerai pas d’autre.

Le téléphone de Georges buzza. Double appel.

-          J’en ai fini, dit Leroc d’une voix douce.

Une voix féminine remplaça celle du métropolite.

-          Irina Andreanu. On a échangé sur internet. Mon mari est ministre en Suisse.

-          Ah ! Oui ! En effet, fit Georges plein d’entrain.

-          J’avais dit que je vous appellerais pour discuter un peu.

-          Vous faites bien.

-          Comment allez-vous ?

-          Difficile.

-          Je me doute. Je n’ai pas beaucoup de temps. J’ai lu votre lettre. Je me suis renseignée de mon côté. Cette histoire est vraie. Vous êtes le fils de Ferdinand. Je vais vous aider parce que je suis roumaine. Envoyez-moi un échantillon de votre sang et nous ferons faire des tests ADN de notre côté.

-          Génial !

-          Ne vous réjouissez pas trop. Il ne s’agit pas de tests officiels. La Suisse ne les reconnaîtra jamais. C’est juste que, moi aussi, je veux avoir la certitude écrite noir sur blanc de ce qu’on dit de vous en coulisses. C’est trop grave.

-          Si j’utilise ces tests ?

-          Eh bien, d’aucuns diront que ce sont des faux et vous irez en prison.

-          Charmant.

-          Vous aurez l’avantage de savoir.

Georges lui adressa une mèche de cheveux. Dix jours plus tard  Irina Andreanu l’invita à Genève et lui remit les résultats en main propre. Correspondance à 99,98%. Georges détenait entre ses mains le Saint Graal, et il ne pouvait rien en faire.

Lettre recommandée avec accusé de réception.

 

Père,

 

je suis votre sujet, car vous êtes mon roi et je suis votre fils, car vous êtes mon père. La Securitate est très précise à ce sujet. Je dispose de preuves et de témoignages clairs sur ce point que rien ni personne ne vient démentir. Je suis donc dans une démarche envers vous sincère et sérieuse.

Je sollicite votre conseil et votre aide. Je suis dans une situation très particulière. En effet, je suis par ma naissance membre de fait de votre Maison Royale, mais je ne suis pas membre de droit reconnu à ce jour. Je souffre de cette obscurité injuste liée à mon existence.

Je serais très touché si vous, mon père, acceptiez de m’aider à redevenir un membre officiel de votre Maison Royale. L’une de vos filles a été choisie pour vous succéder, car mon existence était inconnue ou n’était pas prise en compte. Je souhaite donc être inscrit dans l’arbre généalogique de votre prestigieuse et puissante famille, car je suis votre fils et que je vous aime en tant que tel.

 

Votre fils.

 

Bien sincèrement

 

Georges Cardel

 

L’accusé réception lui parvint signé quelques jours plus tard et puis ce fut à nouveau le silence, comme si ses lettres avaient été envoyées dans une autre dimension.

Un mois plus tard, il rédigea une déclaration officielle qu’il adressa à la maison royale des Hochqueller par le même canal. Il diffusa le document sur les réseaux sociaux et l’envoya par courriel à quelques destinataires choisis, différents témoins triés sur le volet.

 

DECLARATION OFFICIELLE

 

En l’an de grâce 1980 naquit un enfant de haute lignée, fruit d’une « union particulière » entre un roi et une princesse. La naissance de cet enfant contient en elle tous les doits et privilèges qui lui sont liés de facto.

Le sang de cet enfant a été identifié de façon certaine et cet établissement en fait le fils du roi Ferdinand 1er von Hochqueller. Cet enfant appartient ainsi à la Maison Royale des Hochqueller par son père et par sa mère. Il ne peut être considéré comme un « bâtard » n’ayant en lui que du sang aristocratique.

Parce que rien ni personne ne peut venir contredire ce fait, parce que rien ni personne ne peut remettre en question les droits d’un prince de sang, l’Enfant est autorisé par le simple fait de son existence à porter nom, droits, titres et privilèges qui lui sont dus sans avoir à demander la permission à qui que ce soit.

Cette déclaration est suspensive durant 365 jours, puis, sans contradicteur, prendra valeur de titre et ne pourra plus jamais être disputée. Par conséquent, Georges Cardel ayant légitimement rétabli sa haute lignée par la voie de la preuve, détient le droit irrévocable de porter le titre de naissance de son père, le roi Ferdinand 1er. Georges Cardel est donc autorisé dès ce jour à s’appeler Prince Georges von Hochqueller.

Établi pour servir et valoir ce que de droit. Déclaration valant titre dans 365 jours.

 

Georges Cardel, né Prince Georges von Hochqueller.

 

Georges reçut l’accusé de réception quelques jours après l’envoi. Un étau brûlant se resserrait autour de lui. Le monde semblait avoir tant rétréci, qu’il ne se résumait plus qu’au lac, aux vieux de la bourgade et aux chiens.

Sylviane ne cachait plus son hostilité. Avec ses trente ans de trop, elle ne risquait pas de porter un jour la couronne à laquelle elle aurait pu prétendre avec un peu d’audace et de persévérance. Georges exposait ses lettres sur les réseaux sociaux. Il lui renvoyait une piètre image d’elle-même. Il était prince et ce prince à portée de main dont elle lavait le linge la méprisait.

Elle ne porterait jamais de couronne avec lui, alors nulle autre femme non plus. Elle venait de retrouver sa fiole d’arsenic. Elle l’avait trop bien cachée depuis la mort de René. Elle lui en avait instillé à faible dose durant des mois jusqu’à trépas. Les médecins ne décelèrent jamais l’empoisonnement. Elle connaissait les dosages pour passer inaperçue. Georges n’avait plus longtemps à lui causer du tracas. L’immonde visage de la vieille  bique se fendit d’un large sourire jaunâtre à l’idée de la fin annoncée de son encombrant colocataire.


 

32

 

 

Comme souvent depuis l’arrivée de Georges chez Sylviane, Dieu aimait s’assoir sur un banc au bord du lac pour recevoir la chaleur du soleil. Il prenait parfois l’apparence d’un vieil homme ou d’une jeune femme pour entamer une conversation en bon riverain. Georges avait l’esprit trop pris pour être sensible à ces badinages.

Ce jour-là, Dieu le regardait traîner sa misère, devancé par Samy et deux autres chiens dont Sylviane avait accepté la garde pour la semaine entière.

-        Je suis heureux de te revoir ! fis-je.

Dieu leva un regard chaleureux vers moi. Tempête de jappements. Georges venait de lancer un morceau de bois. Paulette se boyautait avec Alban sur le petit pont juste avant l’étroit passage piéton entre les premières maisons du bourg.

-        Tout va bien ? Tu es muet ?

-        Georges et moi discutons.

-        Il t’entend à présent ?

-        Il ressent mes réponses. Il y a du progrès.

Je m’installai à côté de lui sur le banc inconfortable puis étendis mes jambes.

-        Vous discutez de quoi ?

-          De ses lettres à l’attention de son père.

-          Il est inquiet ?

-          C’est ça. Ses missives ont déclenché une véritable déflagration en coulisses. La maison royale, le pays, les familles cousines européennes sont sous le choc. Le souci c’est qu’il a publié ses courriers sur internet à la vue de tous.

-          Une erreur ?

-          Non. Au contraire. S’il veut rester en vie…

-          En effet.

Dieu sourit à demi.

-          Le fils de Ferdinand, Satan incarné, se révèle au monde. 

-          Selon eux, précisai-je inquiet.

-          Bien sûr. Qu’ils continuent de le croire, ça me va. Ils sont tellement … Je n’ai pas les mots tu vois, ministre.

-          En effet, c’est rare. Les éléments vont se déchaîner contre lui, je le crains.

-          Tu as raison, mon cher ministre. Je vais lui présenter sa future épouse. Il ne peut plus rester seul, sinon il va vriller. De plus cette garce de Sylviane a dans l’idée de l’empoisonner. Je freine les effets de l’arsenic, mais cela ne pourra pas durer. Elle a vu les lettres sur internet. Elle devient folle.

-          Comme tous les autres.

-          Oui. Les Hommes deviennent dingues au contact de Georges. Ils ne tiennent pas la route. Je te l’ai déjà dit. C’est un drame pour lui parce qu’il pense que c’est de sa faute.

-          Sa future épouse tiendra-t-elle le choc ?

-          Les chocs tu veux dire ?

Il abandonna un long soupir de tristesse.

-          Oui. Elle est de chez nous. Elle est dotée d’un sérieux don. Elle m’entend clairement sans pour autant oser m’identifier. Elle pense à un guide, pas à Dieu en personne. Elle sait que sa vie va encore basculer. Elle souffre beaucoup, mais résiste bien.

-          Comment s’appelle-t-elle ?

-          Cécile Rogier. Une artiste. Je lui ai inspiré des tableaux qui correspondent au parcours de Georges. Il tombera amoureux de son art, d’elle ensuite. Il vient de repérer son travail. C’est en cours. Je lui souffle fortement à l’oreille d’entrer en contact avec elle maintenant et de la demander en mariage sans attendre de la rencontrer.

-          Tu es sérieux ?

-          Oui, ministre. Ils n’ont pas le temps pour les fadaises. Si je laisse faire Joseph Cardel, dans six mois, Georges sera ou assassiné ou apatride. Son mariage avec Cécile les sauvera tous les deux.

-          Elle est en danger elle aussi ?

Dieu acquiesça.

-          Son passé ne la laisse pas tranquille. Elle est partie, elle paye. Un peu trop cher à mon goût, mais bon…

-          Et tu veux qu’ils se marient sans même s’être rencontrés ?

-          Dieu fait bien ce qu’il veut, non ? N’est-ce pas ministre ?

Silence. Les trois chiens étaient entrés en conciliabule pour déterminer lequel aurait le bâton. Georges composait des textos sur son smartphone.

-          Ça fait des années que je la suis de près, poursuivit-il, elle et ses enfants.

-          Des enfants ? Pas sûr que Georges…

-          Ils sont presque tous adultes. Georges s’adaptera.

Je roulai des yeux.

-        Ils sont de chez nous aussi, précisa-t-il.

-        Ses tableaux sont-ils connus ?

-          Elle vient de démarrer une collection. Pour le moment elle est assistante d’éducation dans un collège.

Je pouffai. Ce fut plus fort que moi.

-          Une surveillante avec un dogsitter qui fait des tours de lac en bermuda et claquettes…

Dieu grogna une salve de reproches.

-          Excuse-moi, fis-je amusé, mais tu comptes faire d’une surveillante de collège et d’un baladeur de chiens ruiné un roi et une reine ?

-          Eh bien oui, ministre. Encore un mot et ma main dans ta gueule.

-          Ma foi.


 

33

 

 

-          Georges ! Je t’emmène chez une voyante, prépare-toi ! Elle nous attend pour le café.

Putain, non pas encore. J’en ai eu ma dose. Il fit le mort en espérant une fausse alerte, au bord de l’indigestion au propre comme au figuré. Son déjeuner lui pesait sur l’estomac. Il n’était pas en forme depuis deux jours. Sylviane insista tellement qu’il n’eut pas la force de s’opposer. Elle avait fait une toilette complète, choisi une tenue fluide et translucide, puis était allée chez le coiffeur pour l’occasion.

-          Elle s’appelle Martine. C’est une amie. Tu verras : elle est super.

Martine Servat quadragénaire fine et élancée parlait d’une voix douce, presque inaudible. Sylviane l’avait choisie en raison de sa faible efficacité. Martine était loin d’être une cartomancienne lucide. Elle posait les questions habilement, devinait les réponses, les ajustait en fonction de la réaction du consultant et paraphrasait les oracles.

Martine versa le nectar noir dans les tasses, puis attendit poliment son tour pour prendre la parole. Sylviane s’était lancée dans une série de plaisanteries graveleuses et riait à gorge ouverte entre deux bouchées de gâteau au chocolat. Georges, sourire gêné aux lèvres, se demandait ce qu’il faisait là.

-          Et puis ce gros bêta s’est mis dans la tête une histoire complètement folle. C’est pour ça que nous sommes ici. Il faut que tu lui dises qu’il fait fausse route !

-          Ne me dis rien Sylviane, objecta Martine. Les cartes vont parler d’elles-mêmes. Nous verrons.

-          Justement ! Moi je sais déjà…

-          S’il te plaît, la pria la cartomancienne, je te reconnais d’indiscutables talents magiques, mais là, je suis curieuse de voir ce qui va ressortir de mon travail.

Deux greluches jacassent comme si je n’étais pas là ! Je sens que je vais vomir si elles ne la ferment pas. Qu’est-ce que je fous ici ?

Sylviane couina une protestation sur un ton plaintif et se mit dans l’idée de déchiffrer les visages des deux protagonistes durant la consultation. La démarche légère et coquette, elle traversa le salon et se trouva une place à l’écart.

-        Faites comme si je n’étais pas là !

Martine, après un temps décent de concentration, entama une longue diatribe pour relater le passé et le présent de Georges. Dieu lui soufflait à l’oreille alors, pour la première fois de sa vie, elle visait juste à chaque vision. Je pouffai. Il était toujours là où on l’attendait le moins. Sylviane, de son poste de surveillance, balançait ses commentaires. Oui, c’est vrai. Oh ! Comment peux-tu savoir ça ? Georges, tu te rends compte ? Oh ! La ! La ! Je n’aurais pas dit mieux. Georges écoutait distraitement. La nausée ne passait pas. Une silhouette apparut. Une petite femme voilée de dentelle noire.

-          Une vieille dame est arrivée auprès de vous. Elle vient de mourir. C’est votre grand-mère maternelle de naissance. Elle me charge de vous dire …

Martine marqua une pause. La dame en noir parlait, elle répétait.

-          … Vous allez entrer chez vous et retrouver votre place dans votre arbre généalogique. Ce sera long et dangereux, mais vous y parviendrez. Vous ne serez pas seul. Vous allez rencontrer une femme blonde et plus âgée que vous. Il faudra croire en son amour.

Sylviane, à mille lieues de s’attendre à pareilles révélations s’étranglait de colère. Son cou se gonflait et se dégonflait comme la gorge d’un crapaud. Comment ça Georges allait retrouver sa place dans sa famille de sang ? Même si c’était possible, cette greluche n’était pas censée le deviner. Elle avait choisi Martine pour son incompétence, pas pour sa clairvoyance ! Pourquoi lui ? Cet idiot n’était bon qu’à balader des chiens ! Elle ne serait jamais reine, alors il ne serait jamais roi, lui non plus ! Et cette idiote de Martine qui jouait au prophète ! Elle lui jetterait un sort pour lui fermer son clapet définitivement.

-          C’est vraiment n’importe quoi ! s’exclama-t-elle. Tu devais l’aider, pas lui faire croire un tas de conneries.

Désarçonnée par la rudesse du ton de Sylviane, Martine avalait des goulées d’air à s’en faire craquer l’estomac.

Georges, à bout de patience, remercia Martine en regrettant la tournure inattendue de la consultation. Lui devait-il quelque chose ? Elle fit signe que non. Il s’éclipsa comme un amant surpris dans le placard. Il rentrerait à pieds. Marcher lui ferait du bien.

En traversant le centre-ville, son regard fut attiré par les gros titres de la presse people. La reine Astrid venait de décéder. Le roi Ferdinand, désormais veuf, était très affecté par la nouvelle. Dossier spécial pages 4 à 9. Il acheta un exemplaire.

Dieu m’enjoignit de me rendre auprès d’Isabella. Selon lui, j’allais rigoler. Je demandai à voir.

 

 


 

34

 

 

-          Est-ce que mon père a lu cette déclaration ? Est-ce qu’il a été prévenu ?

Daniela Prescu transpirait abondamment. Isabella la terrifiait. Les deux autres princesses, Anna et Maria, ses sœurs puinées la dévisageaient comme une poule contemple son œuf en se demandant d’où il vient. Les trois femmes arboraient des tenues vestimentaires d’un autre âge, coûteuses et grotesques. Elles attendaient une réponse d’un air mauvais.

Daniela Prescu était leur bonne depuis huit ans. Condamnée à quinze ans d’emprisonnement pour le meurtre de son mari violent, elle avait été recrutée en échange de sa peine, avec le concours des services d’Etat. Un pseudo programme de réinsertion des femmes inventé par Isabella dans le cadre de ses œuvres caritatives, officiellement pour désengorger les quartiers longues peines de certains centres de détention. Embauche ? Pas de prison. Refus ? Prison. Daniela avait accepté de renoncer au mariage, à l’enfantement en échange d’une vie dans le sillage des monarques au sang noir. Elle partageait leur quotidien, était témoin de leur vie. Une liberté promise, un autre enfer en réalité.

Chaque jour passé parmi eux, elle se demandait ce qu’aurait été sa vie en prison. Elle avait 28 ans à l’époque de sa condamnation. La vie n’aurait pas été finie à 45. Elle aurait pu purger sa peine et sortir. Oui mais après ?

Trois postes étaient occupés par des femmes du même profil. Peu payées, elles ne protestaient pas et se contentaient, en apparence seulement, de leur sort.

-        Ça ou la prison ! Choisissez !

Tout retour en arrière était impossible. Le chantage fonctionnait à merveille. Qui aurait accordé crédit à une domestique condamnée par la justice à d’aussi lourdes peines ? Daniela, Sofia, Helena, étaient entrées dans l’antre des démons pour ne jamais en ressortir.

Orgies, messes noires, sacrifices de sang, elles assuraient la logistique, préparaient les innocents destinés aux offrandes sacrificielles, évacuaient les restes, nettoyaient les lieux, traitaient les cadavres.

Mortes à elles-mêmes, elles vivaient dans le plus grand isolement. Daniela était une survivante. Les filles ne résistaient pas longtemps aux visions d’horreur qui leur étaient imposées. D’ordinaire, les familles cousines confiaient ces tâches à leurs enfants, aux amis friands de ces pratiques. Isabella refusait de procéder ainsi. Elle avait donné naissance à un fils censé incarner Satan en personne. Ces basses besognes n’étaient pas pour elle.

Cette prestigieuse gestation passée lui conférait, selon elle seulement, un statut à part, similaire à celui d’une mère de roi. Elle ne pouvait partager ce rang avec ses pairs ni le trône avec son fils. En mère et rivale du diable, elle avait créé un rituel des plus cruels dont elle s’était autoproclamée grande prêtresse. Au fil des années, sa nature maléfique avait pris possession de son être. Daniela connaissait l’étendue des pouvoirs d’Isabella pour l’avoir vu occire un indésirable à distance.

Georges avait libéré la fureur d’Isabella. Trois courriers recommandés. Des publications sur les réseaux sociaux à la vue du monde entier. Opprobre et déshonneur ! Le monde diplomatique s’enflammait.

Si Satan incarné reprenait sa place parmi les siens, elle était perdue. Isabella, plus que tout au monde, voulait succéder à son père. Pour ce faire, elle avait fait appel à Molloch, le bouc noir. Il avait accepté de l’aider à contrer Satan en échange d’une étendue de son pouvoir sur les Hommes.

Molloch s’était joué d’elle. Il s’était gardé de révéler son impuissance face au prince déchu de ce monde.  Molloch était né de la folie des Hommes et mourrait avec elle. Isabella l’ignorait. Elle avait demandé à un enfant de troupe de l’aider à tromper le général des armées. Isabella, la grande prêtresse des imbéciles assoiffée du sang des innocents, par sa seule folie, risée des diables et démons indifférents aux offrandes écarlates des Hommes malades de leur propre nature. 

Et pourtant, en dépit de tout cela, sa barbarie avait projeté la princesse au plus haut niveau de sa caste.

-          Alors, espèce de gourde ! Mon père est-il au courant ?

Daniela confirma d’un hochement de tête craintif.

-        Que sais-tu ? insista Isabella.

-          Il a lu les lettres, mais n’en parle pas.

Toujours le même son de cloches.

-        Rien d’autre ? Tu en es sûre ?

La bonne acquiesça. Pourquoi le roi ne semblait-il pas s’émouvoir de l’audace de Georges Cardel ? Il s’y attendait… Isabella considéra de nouveau les photos affichées sur les profils internet de Georges.

-        C’est lui.

-          Qui ça « lui » ? demanda Maria d’une voix tremblante.

Isabella ignora la question. Dimitru avait remis à Georges Cardel des documents et ces mêmes documents étaient à l’origine de ces maudits courriers. Dimitru avait refusé de parler, elle l’avait réduit au silence, définitivement. Crise cardiaque durant son sommeil. Rien de plus efficace pour avoir la paix.

Ferdinand, informé du décès de son majordome, s’était muré dans un silence épais. De toute évidence, à ses yeux, sa disparition était liée à sa mission en France ainsi qu’à la réception de la première lettre. Dimitru en savait trop. Dimitru avait été assassiné. Le roi avait appris la mort de son épouse le même jour. Il n’existait aucun lien entre les deux événements, cependant cette coïncidence malheureuse provoquait en lui un sentiment de solitude profonde.

Astrid, ébranlée par les mauvaises manières du monarque et de ses filles, avait quitté le palais pour se réfugier en Suisse. Elle emportait dans la tombe les secrets de la famille.

Dix ans plus tôt, Isabella avait fouillé les archives de tous les orphelinats, récents et anciens, du pays. En vain. L’enfant avait disparu pour de bon. Les années étaient passées sans qu’il ne refît surface. Jusqu’à ce jour. D’une façon inattendue, violente, inattaquable. Dimitru avait contribué au déclenchement de ce cataclysme. Les chances de réussite des projets de la princesse volaient dès lors en éclat. Georges Cardel, s’il parvenait à ses fins, la détrônerait. Il mettrait au jour le trafic humain auquel elle prenait part et compromettrait les desseins de leur église maléfique. Qui avait missionné le majordome ?

Le silence du roi était-il un silence coupable ?

Son impassibilité à réception et lecture des courriers de Georges Cardel le désignait. De toute évidence, le roi lui-même avait révélé à son fils sa véritable identité, preuve à l’appui.

Une idée vrilla le ventre d’Isabella. Peur atavique. Et si le roi décidait de reconnaître son fils caché ?

Quelque chose s’était produit en secret. Un événement avait perturbé le cours des choses. Et pourtant sa famille continuait de dérouler son plan. Isabella le sien. Ce fils devait signer le pacte de sang avant de recouvrer sa place. Avec lui, Satan reprendrait possession du monde.

Satan ou pas, Georges Cardel allait disparaître d’une façon ou d’une autre.

Les candidats à cette place étaient légion, dans les démocraties et dans les monarchies. Le règne d’Isabella pouvait donc s’inscrire dans les plans du mal contre Dieu.

Le combiné téléphonique de son bureau trilla. Maître Kevin Wilson patientait au poste de garde. Il n’avait pas rendez-vous et exigeait un entretien céans.


 

35

 

 

-          Je peux savoir ce qui vous prend de débarquer comme ça ici ?

Wilson était petit, vieux, regard de fouine, londonien, avocat véreux en charge des affaires de la maison royale, des petites affaires d’Isabella en particulier.

-          Wilson ! Je vous ai posé une question !

L’homme, embarrassé, prenait son temps pour répondre. Chaque mot pouvait être retenu contre lui. Il avait appris l’art du bien dire et du bien faire.

-          Il semble que nous ayons un problème, Altesse. Inutile de vous préciser de quoi il s’agit, je suppose.

-          Cardel ?

Il acquiesça en secouant la tête comme un chien en plastique sur la plage arrière d’une voiture.

-          Sa sortie de route est-elle maitrisable ? s’enquit-il visiblement inquiet.

Elle haussa les épaules et cilla. La nervosité de Wilson sonnait alerte rouge dans ses synapses. Si l’avocat s’agitait, la situation était plus grave qu’en apparence.

-          Je ne sais pas encore, répondit-elle d’une voix neutre.

-          Certaines personnes sont troublées.

De nouveau ce haussement d’épaules, hautain cette fois.

-          Elles me chargent de vous rappeler, Altesse, que telle déconvenue n’aurait jamais dû arriver. Pas de cette façon. Nous n’avons aucun moyen de pression sur lui. Il ne nous est redevable de rien. Il n’a signé aucun pacte de sang qui le place sous notre contrôle absolu. La garantie d’une voie libre était la condition sine qua non que vous avez signée au moment de votre mise en place dans l’organisation.

-          Je sais ! Je ne suis pas conne !

-          Ce n’est pas ce que je dis, Altesse. Si Cardel succède à votre père, le réseau sera amputé de la branche sous votre commandement. Pire : il découvrira son existence et toutes les ramifications chez nos pays amis. Les partenaires sont très inquiets.

Isabella haletait de fureur.

-          De plus…

-          Quoi ?! Parce que ce vous n’en avez pas terminé ?!

-          Eh bien… hésita-t-il, nous nous demandons comment votre père prend la chose. Certains membres découvrent l’existence de Georges Cardel. Des tests ADN ont été faits en secret. Inutile de vous donner les résultats. Quand vous avez rejoint l’organisation et accepté les termes de votre engagement, vous nous avez assuré que le nécessaire avait été fait. Vous avez détruit le dossier d’adoption de l’enfant. Pourquoi nos services de renseignement affirment-ils que Cardel en a reçu une copie ?

Comment pouvait-il savoir ? Son propre directeur des services secrets aurait-il trahi ?

-          Vous me surveillez et me menacez ?

L’étau de la colère lui enserrait la gorge. Isabella devait trouver une issue à cette situation inextricable.

-          Ne cherchez pas un coupable dans vos rangs, Isabella.

Changement de ton. La menace n’était pas illusoire.

-          Vous êtes la pièce maîtresse de la branche qui couvre votre territoire, ajouta-t-il d’un air ostensiblement assuré. Votre orphelinat, votre implication dans nos ONG humanitaires sont indispensables au bon fonctionnement de notre business. D’ailleurs, vous êtes heureuse de toucher les cinquante millions annuels de rentes diverses et variées, non ? Souhaitez-vous que le monde sache à quoi ces sommes correspondent réellement ?

-          C’est un dédommagement pour les biens que nous avons perdus au moment de la révolution. Je ne…

-          Foutaises ! Les nations ne sont pas obligées de vous verser ce tribut. Elles sont exsangues ! Seules les complicités au plus haut niveau permettent ces rémunérations hors sol ! Que croyez-vous ? Qu’ils vont vous payer sans grincer des dents alors que vous êtes en train de perdre la face ? Et puis n’oubliez pas que les frères Mansfield vous permettent d’accéder à la jouissance des intérêts des placements de la fortune colossale de votre grand-père à laquelle vous n’avez pas droit en tant que femme. C’est Georges Cardel l’héritier légitime de Karl II. Deux cents milliards à sa disposition du jour au lendemain ! C’est ce que vous voulez ? Il pourrait créer sa propre banque rien qu’avec ça. Les Mansfield tiennent à ce fric !

Isabella, pétrifiée et mutique, semblait avoir été débranchée. Situation au-delà de la catastrophe.

-          Et puis ce n’est pas tout, poursuivit l’avocat, doctement. Ses publications sur les réseaux sociaux ont fait le tour de la stratosphère. Nos ennemis sont au courant et vont, les connaissant, s’organiser. Pas besoin de les placer sur écoute, c’est évident.

Elle coula vers lui un regard rougi de rage.

-          Ils se serviront de lui pour nous enfoncer. Imaginez le désastre si nos activités étaient découvertes ? Trois mille milliards annuels. C’est aussi de cela dont on parle. Si nos ennemis comprennent qu’un homme vertueux  est capable de reprendre le flambeau sur nos territoires, à notre place, ils feront tout pour le protéger et favoriser son accession au pouvoir. Cela passera par la révélation de nos activités au grand public. Si les peuples savent et comprennent ce que nous faisons, nous sommes perdus et Georges Cardel aura un boulevard libre jusqu’au trône.

-          Je suis au courant, merci, pérora-t-elle.

Wilson ausculta le visage de la princesse. Il était animé de mouvements irréguliers involontaires. Il la connaissait depuis longtemps. Elle ne se sortirait pas seule de cet imbroglio.

-          Comment pensez-vous régler la question ? demanda-t-il.

-          Il faut que Georges Cardel meure.

-          Vous ne pouvez pas le tuer, ni le faire tuer. Nos ennemis sont désormais à l’affût de nos réactions. Ils ont besoin de Georges car Georges est leur homme providentiel. Nous ne sommes pas encore suffisamment avancés dans notre plan de domination.

-          Et alors ?

-          Nous sommes encore trop fragiles. De plus nous sommes forcés d’accélérer le déroulement de ce plan. Nous pensions avoir un peu de temps devant nous. L’enfant ne refaisait pas surface. Pas de souci. S’il avait été repéré avant ces lettres épouvantables, nous aurions pu le gérer à notre façon. Nous aurions pu le formater, mais là…

Il afficha un air navré.

-          Il faut détruire son image, dit-elle, détruire sa vie. Qu’il en vienne lui-même au suicide. Faisons-le passer pour un salaud, un violent, un menteur. Empêchons-le de gagner sa vie, de tomber amoureux. Seul et honnis de tous, avec ce qu’il a déjà subi, il se donnera la mort. Il mourra en salaud.

-          Eh bien, justement, nous avons des nouvelles inquiétantes à ce sujet.

Isabella se rencogna dans le fond de son siège. Cette histoire sordide semblait sans fin.

-          Le MI6 a capté des conversations révélant une situation un peu plus avancée que prévu. Certains pays, vous savez lesquels, seraient partants pour lui restituer ses titres et ses rentes. Des dossiers seraient en cours de constitution dans ce sens.

-          Normal ! Ils me détestent !

-          Cette affaire est donc désormais traitée au plus haut sommet chez nous. Il va y avoir une guerre et je ne vois pas comment nous pourrons tirer notre épingle du jeu si Georges Cardel devient roi. Il ne nous laissera jamais tranquilles et, de surcroît, il disposera du pouvoir et des moyens pour nous nuire.

-          Ça, je sais ! Merci.

-          Il n’a pas signé le pacte de sang.

-          Je le sais aussi !

-          Je me répète, mais il le faut ! Il est libre de ses décisions ! Il pourrait être effectivement…

Il hésita. L’idée était trop incroyable, insupportable pour la formuler.

-        … le Grand Monarque.

Isabella libéra une vague de morgue. Par de grands gestes amples, elle balaya les objets disposés sur son bureau, sur les consoles. Fracas, bris de porcelaine et de verre. Cris. Hurlements. L’avocat patientait, imperturbable. Une fois la crise terminée, il poursuivit son monologue.

-          Encore une fois, Altesse, j’insiste : nous avons nos propres candidats. Tant que Georges n’a pas compris qui il est, la situation n’est pas désespérée. Vous avez raison : il suffit de le discréditer, que sa parole n’aie plus aucune valeur. Ainsi, même si, par le plus pur des hasards, il parvenait à régner, il ne le pourrait pas tant sa réputation aura été ruinée.

-          Et Satan ? demanda Isabella en hoquetant.

-          Pas de son ni d’image. On se passe de lui de toute façon.

-          En effet. Je m’en méfie tout de même.

-          C’est inutile. D’autres ont pris sa place aussi.

Il marqua une courte pause, inspira comme s’il s’apprêtait à tenir un discours en une auguste assemblée.

-        Voulez-vous le fond de ma pensée, Altesse ?

-        Quoi encore ?!

-          Je pense que Cardel est réellement l’homme annoncé par Dieu. Vous avez voulu contrer le plan de Dieu, et Dieu est passé par vous.

-          Dieu est mort !

-          Je ne pense pas. Je pense au contraire, qu’il tire les ficelles. Je pense que Georges Cardel reprendra sa place et que nous ne pourrons rien contre lui.

-          Impossible ! Karl Shark l’en empêchera. Shark contrôle l’intégralité du système. Il est plus puissant que les états eux-mêmes. J’ai totalement confiance en lui. Il se débarrassera de lui en dernier recours.

-          J’en doute. Karl Shark a beau faire la pluie et le beau temps dans ce monde, ce qui nous arrange bien, pour autant il ne décide pas de tout. Une bascule vient d’avoir lieu en coulisses. Ces simples lettres en attestent. Nous ne pourrons agir à couvert encore longtemps Si Georges trouve le moyen de faire gonfler le scandale. S’il est réellement l’homme annoncé par la prophétie, alors Dieu est avec lui. Contre Dieu, nous ne pourrons rien et Shark non plus.

-          Ça, c’est vous qui le dîtes !

-          C’est ce que nous verrons.

-          Justement ! Fermez-la et hors de ma vue !

 


 


 

36

 

 

Isabella se réjouissait de la mort de Dimitru. Karl Shark était en difficulté ? Tant mieux. Molloch la respectait elle et elle seule. Le démon se moquait de cet homme vaniteux et sans consistance. Par un étrange effet de pyramide de Ponzi, si elle défaillait, le vieux fou libidineux s’effondrerait à son tour. Isabella était non pas la pièce maîtresse d’un réseau, aussi vaste et puissant fût-il, mais la mère d’un dieu ou d’un diable. Si Satan s’était effectivement incarné, alors il restait lové tel un serpent sous la pierre. Sous un énorme rocher plutôt !  Son rival, Molloch, avait promis à Isabella puissance et gloire en échange de la neutralisation de Satan. Les rapports de surveillance décrivaient un homme dépressif, incapable de se défendre, pris au piège entre les griffes d’une vieille femme à laquelle on attribuait les pires qualificatifs. Le démon tenait ses promesses.

La survie de Georges n’en demeurait pour autant pas moins un tracas. Isabella ne pouvait y contrevenir directement sous peine d’admettre la filiation. Message reçu cinq sur cinq. Elle pouvait cependant décourager tout élan de reconnaissance de la part de tiers téméraires. Elle en avait les moyens. Tout le monde était corruptible, à tous les niveaux. C’était une question de prix. Elle n’aurait pas à débourser des sommes faramineuses à chaque fois. La promesse d’une promotion était parfois largement suffisante. Le chantage aussi était une arme redoutable. Adultère. Vol. Viol. La liste des travers humains était aussi longue que l’imagination le permettait. Mon cher fils ne tiendra pas six mois. Le monde passera très vite à autre chose. Le schéma d’un plan se dessinait dans son esprit. Elle sourit d’impatience et de satisfaction.

Le téléphone sur la console sonna. Un appel interne.

-        Quoi Daniela ?!  

-        Votre père… Il…

-        Il est mort ?!

-        Non… Il… Il a reçu la visite de Maître Schiller.

 

Le roi était dans sa chambre à cette heure avancée de la nuit. Il somnolait, l’esprit en paix. Il avait remis à Stefan Schiller, son notaire suisse, ainsi qu’au président du Sénat une lettre dans laquelle il reconnaissait officiellement la paternité de Georges Cardel. Il le plaçait ainsi au premier rang de ses héritiers, au détriment d’Isabella et de ses sœurs.

Isabella eut vent de la visite des deux hommes. Elle leur demanda des comptes. Ils nièrent avoir reçu tout document de la part du roi relatif à une éventuelle modification de l’ordre de succession. Elle les menaça de mort si, d’aventure, ils avaient osé lui mentir et dissimuler un tel document. Le président du Sénat détruisit la reconnaissance en paternité royale. Le notaire, quant à lui, la déposa dans son coffre-fort. Il verrait bien de quel côté la pièce tomberait.

En proie à une rage fébrile, Isabella pénétra dans la chambre royale, empoigna un oreiller puis le plaqua sur le visage de son père pour l’étouffer. Elle appela ensuite ses sœurs. Elles constatèrent le malheur. Le roi était mort pendant son sommeil, comme son majordome. Isabella persuada Anna et Maria de se débarrasser du corps et de faire croire au monde que le monarque, soudain souffrant, ne voulait plus voir quiconque et mettait un terme à sa vie publique.

-        Le temps de neutraliser Cardel, promit-elle.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Elles inventèrent une hospitalisation à domicile en sa résidence suisse. Elles ordonnèrent à Daniela, Sofia et Helena, les trois domestiques, de jouer le jeu. Officiellement, le roi se reposait en d’autres lieux dans le plus grand secret. Il continuerait à prendre des décisions pour le bien de la maison royale. Il nomma à cet effet, dès le lendemain de sa mort, Isabella responsable des affaires de la maison royale, et offrit à son époux Radul Moldovan le titre de prince de sang par voie d’adoption par sa propre épouse. Tribu à payer en échange de son silence. Radul Moldovan pouvait de facto désormais prétendre au trône. Pendant que la dépouille du roi se consumait clandestinement dans un crematorium, les trois princesses peaufinèrent le plan esquissé par Isabella pour se débarrasser de l’encombrant Georges Cardel.

Il fallait pour ce faire dresser la liste des officiels à corrompre, le bilan des moyens pour y parvenir, déterminer les objectifs. Ce serait facile : Georges Cardel n’était qu’un dogsitter trimbalant sa misère autour d’un lac dont la Terre entière se moquait éperdument.

Le directeur du funérarium remit à Isabella l’urne contenant les cendres royales en échange d’une enveloppe. Mille euros. Il se tairait, terrifié comme les autres face à la cruauté sans limites d’Isabella. Le bruit courait que nul n’avait jamais pu assassiner la princesse car le diable en personne la prévenait et désignait l’agresseur juste avant son geste. Elle le neutralisait et l’offrait en met principal à ses convives aux agapes suivantes.

Isabella rangea l’urne dans un coffre fort. Elles ressortiraient au besoin si la situation le requerrait.

 


 


 

37

 

 

Je quittai Isabella sonné par les scènes desquelles j’avais été le témoin invisible. Les âmes noires ne me percevaient pas pour mon plus grand soulagement. Être démasqué est affligeant. Joseph Cardel avait bien failli me confondre. Le danger semblait depuis totalement écarté. Sur Terre, les êtres voyagent d’une dimension à l’autre. Ils observent. Ils interviennent. Les démons croisent parfois les anges. Ils font semblant de ne pas les voir. Ils les attaquent si des derniers interviennent dans leurs actions maléfiques. Ils cessent ce qu’ils font, les uns et les autres.

Les démons voient ce qu’il se passe dans les dimensions  aussi bien que nous. Il faut l’intervention de Dieu pour y faire obstruction. Dieu procédait ainsi avec Georges. Il nous plaçait dans une bulle. Notre trio était invisible tant que Georges n’avait pas conscience de notre présence. Cela ne durerait pas. Nous le savions. Nous n’aimons pas la Terre. Nous n’aimons pas la dimension des Hommes. Je m’en plaignais beaucoup, mais Dieu ne prétendait pas me libérer de mon obligation de séjour dans cet enfer.

Après ma visite chez Isabella, j’ignorais ce que j’attendais réellement de mon retour auprès du petit. Il était, à mes yeux, perdu. J’apparus dans la cuisine par le plus pur des hasards du transport interdimensionnel. Une silhouette familièrement grossière se matérialisa devant moi. Sylviane. Quelle chance. Elle était occupée devant le plan de travail encombré de casseroles et d’ustensiles divers. Son visage raviné de rides se déformait. Des mots sortaient de sa bouche en une masse ondulante et inintelligible.

-          Elle vient de casser sa fiole d’arsenic dans l’évier, souffla Dieu adossé au chambranle de la porte. Je m’amuse un peu.

Les paupières de la vieille vacillaient sous l’effet de la colère et du désarroi. Elle avait perdu les 48 000 euros que Joseph Cardel lui avait donnés en échange d’une surveillance rapprochée de Georges. Le sort semblait s’acharner sur elle.

-          Arsenic inorganique, le roi des poisons, le poison des rois, dit Dieu. Numéro atomique 33. Métalloïde. [As].

-          J’ai droit à un cours de chimie ? Préviens. C’est étrange quand on ne s’y attend pas.

-          Et encore le tableau périodique des éléments tel que présenté par les Hommes est un millième de ce qui existe en réalité.

Je me penchai par-dessus l’épaule de la vieille harpie. Gantée, elle grattait l’émail de l’évier avec une petite cuiller, une fiole neuve dans l’autre main.

-          Georges a commencé à en ingérer ? fis-je.

-          Hélas oui. Une petite dose tous les jours.

-          Depuis quand ?

-          Hier.

Sylviane empestait la mauvaise eau de toilette. Je m’éloignai en direction de la fenêtre.

-        Tu…

-        Je suis sur l’affaire, m’interrompit-il.

-        Où est Georges ?

-        Au lac. Il périt d’ennui.

-        Eh bien…

-        Et toi ?

-        Je quitte Isabella à l’instant.

-        Le roi est mort, c’est ça ?

J’acquiesçai mollement.

-          Je l’ai vu arriver ici. La reine Astrid et lui sont auprès de Georges. Ça se passe plutôt bien.

Sylviane se mit à grommeler. Deux voix. Deux tessitures. Elle conversait avec elle-même comme si deux personnes se disputaient à l’intérieur de son corps. Je guettai la réaction de Dieu. Il observait la scène placidement. Elle, cramoisie de colère, s’insultait elle-même pour avoir répandu le précieux poison et haussait laborieusement les épaules.

Une fois un peu d’arsenic de retour dans sa fiole, elle rinça l’évier rageusement. Autour d’elle, les ténèbres prospéraient plus qu’à l’accoutumée. La horde de démons envoyée par Satan ondulait en rumeurs funèbres, comme de grands linges sombres enveloppant la lumière. 

-        Ils me fatiguent, souffla Dieu.

-        Ils ne te voient pas.

-          C’est vrai. Ils sont dans leur dimension et moi dans la mienne. Heureusement ! Viens ministre, sortons.

Nous quittâmes la touffeur de la cuisine. Georges était au téléphone et discutait d’un air sérieux, assis sur un banc au bord de l’eau. Alban allait et venait un peu plus loin essayant de capter des bribes de conversation.

-        Avec qui discute-t-il ? demandai-je.

-        Elle.

-        Elle… Elle ?

Dieu acquiesça avec un large sourire.

-        Tu t’es décidé à les présenter l’un à l’autre ?

Il acquiesça de nouveau.

-          Décidément faut pas s’absenter trop longtemps au risque de perdre le fil, plaisantai-je.

-          Alban est jaloux, me confia Dieu comme une commère avide de petits potins. Mais lui ce n’est pas le pire. Attends la réaction de Sylviane.

-          Elle est au courant ?

-          Elle subodore un loup quelque part. Le mal autour d’elle la prévient du danger que représente Cécile pour ses desseins.

-          Et Cécile ? Elle a une idée de ce qui l’attend ?

Dieu suivit des yeux l’essor d’un groupe de canards puis sembla se rappeler ma question.

-          Non. Elle sait que Georges est son futur mari. Je le lui ai soufflé fortement à l’oreille. Elle m’a entendu. C’est déjà bien, crois moi !

-          Ah ?

-          Elle vient de divorcer d’un homme très compliqué. Elle n’avait pas envie de remettre le couvert. Je les laisse compter fleurette quelques jours et puis je lance les hostilités.

-          Elle vit ici ?

-          En région parisienne.

-          La vache. Ce n’est pas tout près.

-          C’est ce qu’il faut. Je délimite les actions prioritaires.

Que voulait-il dire ?

-      La priorité, aujourd’hui, c’est qu’ils se marient au plus vite. La distance ne sera pas un obstacle.

J’émis un sifflement de surprise.

-          Gouzi-gouzi quelques jours, mariage et puis…

Il m’adressa un regard navré.

-          … le réel combat va commencer. Une guerre sans merci sans fortune ni armée.

-          Comment est-ce possible ? fis-je. Isabella est un démon. J’ai découvert l’existence d’une organisation titanesque décidée à détruire Georges.

-          Je sais.

Je regardais le petit jouer avec des cailloux du bout de ses chaussures avec un sourire béat de bonheur. La conversation avec Cécile le ravissait. Le roi Ferdinand, la reine Astrid, la horde de démons s’étaient rassemblés et écoutaient avec morgue.

-        Ils les entendent ! fis-je affolé.

-        Je sais.

-        Tu sais et tu laisses faire ?

-        Oui.

-        Je ne te demande pas pourquoi ?

-          Je n’ai simplement pas le temps pour tout et il n’y a pas de danger à ce qu’ils soient entendus à ce stade.

-          La reine et le roi sont là en permanence ?

-          Pour un temps, oui, dit Dieu.

-          Ils vont s’engueuler. Leur fin de vie n’a pas été cordiale l’un envers l’autre.

-          Ils ne se voient pas l’un et l’autre. Je les ai séparés. Je laisse Astrid un peu faire ce qu’elle veut ici, puis je l’enverrai dans une unité de soins. Elle y sera traitée avant de revenir. Ferdinand passe en cour martiale dès que je suis prêt.

-          La cour martiale ? m’étonnai-je. T’es sûr ? Comme te voilà clément.  J’aurais parié l’annihilation.

-          Pas les Hommes de ce niveau. C’est un roi.

-          Oui, ils ont droit à un traitement à part admis-je.  Que risque-t-il ?

-          L’annihilation, comme tu le disais, ministre. Je n’ai pas encore décidé. Je pense le reprogrammer, mais il ne règnera plus nulle part, c’est une certitude. Je ne lui pardonnerai rien.


 

38

 

 

Le lendemain matin, le voisin journaliste déclara forfait. Le journal local ne publierait pas d’article au sujet de Georges. Le sujet ne concernait pas le territoire. L’actualité était chargée, et puis son affaire était politique. Pas de place. Désolé. Une autre fois. Peut-être. Ou pas. Connard !

-          Vous avez besoin d’un article ? Pas de souci.

La voix de Cécile chantait au téléphone.

Cécile Rogier était blonde, fine, les traits réguliers. La voix rassurante d’une maman de trois fils.

-          Il faut un événement. Une accroche. Le journaliste vous écoutera. C’est sûr.

-          Vos tableaux ressemblent à ma vie.

-          Eh bien, nous tenons notre sujet. Je crée cette collection pour vous. Vous vous chargez de trouver un lieu d’expo. Vous dédicacerez votre livre en même temps. Ça créera l’événement. J’ai des contacts. Quatre journaux différents.

-          Vraiment ?

-          Oui ! Je vous laisse, Altesse. Je les contacte de suite.

-          Et moi je cherche un lieu d’exposition.

Une heure plus tard, son téléphone buzza. Un texto de Cécile.

 

C’est bon ! Un article semaine prochaine. J’ai donné votre numéro de téléphone pour l’interview.

 

Merveilleux !

 

Une autre heure plus tard, il pianota un texto à l’attention de Cécile. Dieu lui soufflait le texte à l’oreille. Confiant, il écrivit.

 

J’ai trouvé le lieu d’expo. Une petite galerie ici. Dans une semaine.

 

Génial ! Je serai là avec les tableaux.

 

Je ne me suis jamais marié. Serais-tu d’accord pour te remarier avec moi ?

 

Oui.


 

39

 

 

-          Qu’est-ce que c’est que ces conneries ?!

Sylviane beuglait comme une chamelle.

-          Toi ?! Te marier ?! C’est qui celle-là encore ?

-          Cécile.

Il tendit son smartphone. Elle plissa les yeux pour mieux voir la photo.

-          Elle a l’air d’une pute.

-          S’il te plaît, gémit Georges.

Il se sentait nauséeux et respirait mal. Son cœur frappait les parois de sa cage thoracique. Il avait pris plus de dix kilos en une semaine sans explication possible. Le médecin attribuait les symptômes à un état d’anxiété importante.

-        Tu la connais depuis quand ?

-        Quelques semaines.

-          Depuis quand ? insista-t-elle en plissant les yeux.

-        Un peu plus de deux semaines.

-          Deux semaines ?! C’est celle à qui tu parles tous les jours surtout au moment des repas ?

-          Elle ne peut pas faire autrement avec son travail. On fait au mieux pour ne pas te déranger, tu sais.

Sylviane renâcla bruyamment. La nouvelle tombait mal. L’arsenic commençait à faire effet. Le médecin était à côté de la plaque. Elle touchait presque au but.

-        Elle ne compte pas venir ici au moins ?

-          Si. On a une exposition dans quelques jours ici. Une soirée dédicace et présentation de ses tableaux.

-          Je rêve ! pesta-t-elle en dessinant de grands arcs de cercle dans l’espace avec ses bras. Ma maison va devenir un temple de la fornication à cause de toi ! Je ne veux pas la voir !

Assommé par les paroles assassines de Sylviane, Georges trouva refuge au lac où il vomit longuement. Le malaise passé, il s’installa face aux eaux miroitantes. Le jour déclinait lentement. Il sentit une présence près de lui. Une voix de femme s’éleva, diffuse.

-          Tu es mon petit-fils. Tu arrives sur un échiquier sur lequel personne ne veut de toi. On ne te laissera pas jouer. Je ne ferai rien pour toi.

Loin d’être surpris par l’apparition, Georges lui répondit le plus naturellement du monde.  

-          Si je ne succède pas à mon père, il n’y aura plus de maison royale.

Silence.

-          Tu parles tout seul mon vieux ?

Alban le regardait en souriant, poings sur les hanches, beau comme un sou neuf.

-          On y va à ce méchoui ? s’exclama-t-il guilleret. Je te cherche partout. Allez, rentre chez toi et fais-toi beau.

Georges se leva et se dirigea vers la maison d’un pas lent et lourd. Il n’avait pas envie de sortir, surtout en compagnie d’Alban. Cécile lui manquait.

-          Où est Sylviane ? demanda le vieux voisin imbibé de solution après rasage.

-          Je ne sais pas. Elle est peut-être déjà partie. Sa voiture n’est plus là.

-          Vous vous êtes engueulés ?

-          Un peu, oui.

-          Fais gaffe ! Elle va te faire beaucoup de mal !

Georges poussa la porte d’entrée en feignant de n’avoir rien entendu. Elle va te faire beaucoup de mal. OK. Il était au courant. Il pressa l’interrupteur de l’éclairage du couloir. L’ensemble des ampoules électriques sautèrent. Il contrôla l’arrivée de l’électricité, les branchements. Le tableau affichait un fonctionnement normal. Rien ne fonctionnait. À tâtons, il se dirigea vers sa chambre, se changea. Samy, terrifié, avait trouvé refuge sous le lit avec les deux autres chiens.

-          Il va falloir être courageux, les gars, lança Georges la tête à ras du sol. Vous allez rester seuls quelques heures. Je m’occuperai des loupiottes en rentrant.

La maison était déserte et pourtant un véritable vacarme étouffé grondait en sourdine. Soudains heurts dans la cuisine. Râles. Remugles. Georges, en proie à la panique, rafla sa veste et sortit sans demander son reste, suivi des chiens. Il les enferma dans la buanderie en leur promettant de rentrer très vite. Sur la table de chevet, son smartphone buzzait. C’était Cécile. Elle abandonna un message sur le répondeur.

« C’est moi. Je suis inquiète. Ne sors pas ce soir. Je ne le sens pas du tout. Rappelle-moi dès que tu as mon message, ça me rassurera. »

Mais la voiture de Georges s’éloignait et déjà les deux hommes se perdaient en joyeuses conjectures au sujet de leur soirée méchoui. Dix kilomètres plus tard, un message secoua le téléphone d’Alban. Il lut et pesta.

-        Merde !

-        Quoi ?

-          Le méchoui est annulé à cause d’une tempête. Tu la crois cette blague ? 

Alban repéra une lourde masse nuageuse.

-          Hein ? Tempête ? Où ça ? fit Georges concentré sur sa conduite.

De lourdes gouttes de pluie frappèrent le pare-brise.

-          Ah oui… fit-il forcé de constater la dégradation spectaculaire des conditions météorologiques.

-          On y est dans un quart d’heure, précisa Alban. On se le tente quand même ? C’est un vieux pote. On peut s’inviter à manger.

-          S’il avait voulu nous inviter à manger il aurait écrit autre chose.

-          Tu crois qu’il m’a menti ?

La pluie s’intensifiait. Un vent brutal commençait à se lever.

-          Non. Pas de raison, répondit Georges concentré sur la route. Je préfère qu’on rentre.

Il fit demi-tour, soulagé d’échapper à cette soirée potentiellement fatale pour son estomac malmené. Ils roulèrent en silence. Sautes de vent de plus en plus brutales. Rideau de pluie. Trombes. La campagne baignée de lumière rose du soir céda à l’obscurité et au tourment. La voiture se souleva, puis retomba lourdement sur ses roues. Une attaque de grêle battit la tôle. Ils traversèrent un petit village.

-          On est passé par ici tout à l’heure ? s’étonna Alban. Tu ne t’es pas trompé de route.

-          C’est la même route.

-          La vache ! Je ne reconnais rien.

-          Ils doivent être en panne d’électricité ici aussi.

-          Pourquoi « ici aussi ».

-          Les ampoules ont sauté chez Sylviane.

-          Oh putain !

Ils passèrent devant le cimetière.

-        Cramponne-toi ! s’écria Georges.

La voiture se souleva à un mètre du sol.

-        On va s’envoler ! hurla Alban.

Le vent rugissait. Les grêlons cognaient.

-        Georges ! C’est fini pour nous !

Terrifié, agrippé au volant, Georges priait. Il suppliait Dieu de les sauver. Alors la voiture amorça lentement une descente inespérée, entra en contact avec le bitume en douceur, puis repris sa course sur la route. Le vent se tut, la grêle céda la place à une pluie fine et légère. Une lumière rosée revint sur la campagne.

Alban pleurait comme un enfant.

-        Allez vieux, murmura Georges, on rentre.

-          Toi… renifla Alban, il y a quelqu’un qui veille sur toi parce que sinon on y passait ce soir dans cette putain de bagnole.

Georges, silencieux, gardait son regard vissé sur la route. Lorsqu’il rentra, Sylviane était déjà là. Sa soirée chez son fils avait été annulée pour les mêmes raisons. La lumière était revenue dans la maison, comme si les ampoules n’avaient jamais grillé.

Cette nuit-là, Georges ne ferma pas les yeux. Tous les monstres de l’enfer semblaient avoir élu domicile au pied de son lit.


 


 

40

 

 

Dieu apparut dans la chambre, puis, dans un geste ample et sûr, enveloppa le corps de Georges dans un manteau de lumière.

-          Je le soustrais à leur regard. Sans mon intervention, il mourra !

Silence frappé de pluie. Le temps se figea. Univers immobile. Après une rapide auscultation, Dieu me rendit son verdict.

-          C’est ce que je pensais, maugréa-t-il en grimaçant. Le poison s’attaque déjà aux organes vitaux. Elle a augmenté la dose et la présence des démons ici en active les effets. Ça fait beaucoup. Il faut l’évacuer. Tu nous accompagnes, ministre ?

J’acquiesçai. Aussitôt, le décor suranné de la chambre s’effaça. Apparurent alors autour de nous les lignes pures et harmonieuses de l’intérieur capitonné d’un vaisseau amiral divin.

-          Changement de dimension ! fis-je en me délectant de ces retrouvailles inespérées avec les clartés célestes. Enfin !

-          Facile avec les portes interdimensionnelles. Tu comprends pourquoi j’ai à cœur de déplacer celles qui ouvrent sur nos domaines privilégiés. Imagine un Homme ici !

-          Je ne préfère pas !

Nous fûmes accueillis par une équipe médicale. Prévenue de notre arrivée, elle nous attendait. Dix Pléiadiens. Quelle joie de les retrouver ! J’aime cette peuplade lumineuse, souriante, joyeuse, bienveillante et savante.

-          Ils ne veulent pas peupler la Terre, murmura Dieu comme un secret. Pas assez intéressante pour eux. Il y a des mondes plus séduisants. Savais-tu cher ministre, que le monde des Hommes est considéré par les peuplades avancées et vouées à ma cause comme une poubelle ? Elles l’estiment toutes dysfonctionnelle et sans intérêt. La présence des Hommes n’arrange rien, mais, finalement, ils ne méritent pas mieux. Il y a là quelque chose de poisseux, comme un marécage, un vêtement mal coupé.

-          Tu pourrais remédier à cela.

-          Je m’en fiche en fait. Avec des efforts, les Hommes peuvent y être heureux, mais je ne vais pas dépenser de l’énergie pour une zone indécrottable. Un conseil,  ministre, ne t’habitue trop à ce que tu vois ici à bord de ce vaisseau. Nous ne restons pas.

J’ignorais pourquoi j’avais osé imaginer lui en faire la demande. Dieu n’est pas le diable. Il ne donne pas aux Hommes des bienfaits à volonté pour se délecter de les leur reprendre ensuite. Il ne leur donne pas. Point. Et s’il donne, c’est dans un but précis : effectuer un travail, avancer selon son plan. Dieu n’invite pas à la fainéantise nombriliste. Quant à nous, êtres célestes et divins, notre nature est parfaite pour le rôle que nous occupons. Je dispose de toutes les qualités dont un ministre divin a besoin de disposer. Dieu n’a donc pas nécessité de me donner quoi que ce soit. En revanche, si mon libre arbitre me conduisait à le trahir… brrrr !

-          Oh ! Tu es avec nous, ministre ? J’ai arrêté le temps sur Terre, mais ce n’est pas une raison pour rêvasser ou raconter je ne sais lesquelles de nos histoires personnelles ! Occupons-nous du petit à présent veux-tu ?

Peau dorée, apparence humaine nordique, regard clair, chevelure blanche, parés d’or, le matériau le plus aseptique, les médecins installaient Georges sur un lit tubulaire relié à un tableau de bord composé d’instruments de mesure, de claviers numériques sophistiqués, d’écrans translucides d’une remarquable définition. L’un d’eux pressa la touche ordonnant le déclenchement de la phase de diagnostic. La structure biologique de Georges se dessina sur un écran luminescent.

-          Alors ? s’enquit Dieu en s’approchant. Qu’est-ce qu’on a ? Dans quel état est-il ?

Il plissa les paupières pour observer le résultat. Je l’imitai.

-          En rouge, nous avons les zones attaquées, indiqua le médecin, les tissus lésés. Son foie est touché, ses glandes surrénales, son cœur, ses yeux…

-          Et là ? demanda Dieu en pointant une zone du cerveau repérée par la machine.

-          Des synapses.

-          Son système nerveux commence à être atteint, c’est ça ?

Le médecin acquiesça d’un air navré.

-          Son corps va lâcher, se désola-t-il. Il ne devrait plus être en vie dans l’état dans lequel il se trouve. Nous lançons la correction ?

-          Oui, mais pas complètement.

Échange de regards surpris.

-          Le temps des miracles n’est pas encore venu, dit Dieu.

-        Très bien, acquiesça le médecin.

-          Georges est un homme parmi les autres. Le mal affranchi de moi s’acharne sur lui. Il n’aura aucun moyen de le comprendre s’il n’en subit pas les effets. De plus une guérison inexpliquée encouragerait Sylviane à procéder autrement et de façon plus efficace. Je veux la laisser croire en sa victoire imminente.

Le maître mot de Dieu : dans un combat contre le mal, accepter de laisser le mal croire en sa victoire en acceptant de prendre les coups, dos courbé, l’air soumis, est une phase nécessaire voire indispensable. Lui donner et puis reprendre. Lui donner l’image de ce que l’on n’est pas. L’amener à regarder ici pendant qu’on agit là. Facile en théorie. En pratique, impossible pour les Hommes. Ils pèchent tous par orgueil à un moment ou à un autre. Ils crachent tous au visage de Dieu sous l’effet de la douleur et de la souffrance. Le mal sait où frapper et comment. L’Homme, la plupart du temps, ne le voit pas arriver. Dieu n’est pas le diable, le diable n’est pas Dieu. Le diable peut se faire passer pour Dieu et Dieu peut se faire passer pour le diable. Alors ? Quoi ? La particule divine est la réponse. Celle qui vibre d’une façon en présence du divin et d’une autre en présence du mal. Comme dirait Dieu : « C’est à chacun de se démerder ! Je ne m’occupe pas de ça ! »

-          Tu es avec moi, ministre ? N’en dis pas trop à mon sujet veux-tu ? Dois-je te mettre en garde.

Le message était clair et bien reçu.

-          Que de souffrances, tout de même, fis-je avec apparente affliction.

-          Tu ne vas pas recommencer, soupira-t-il. À peine cinq minutes à bord et tu recommences à te ramollir.

-          Je ne parle pas des Hommes. Je parle de Georges.

Dieu m’adressa un regard moqueur.

-          Tout ce passe comme je l’ai prévu, dit-il. Le petit est au bon endroit au bon moment. Il est soigné, je m’occupe de lui. Cette intervention ici est exceptionnelle, j’avoue. Il faut absolument éviter les interactions entre les dimensions. Cela crée des rampes de lancement entre elles, une porosité difficile à traiter ensuite.

-          Surtout avec la tienne.

-          Évidemment.

Les médecins effectuèrent un dernier contrôle avant de confirmer le bon déroulement du programme de réparation. Le tube transparent se rétracta et libéra le corps de Georges, toujours inerte.

-          Allez petit, on rentre, dit Dieu avec tendresse.

Transfer, douloureux pour ma part, de la dimension céleste à celle de… du… des Hommes. Dieu déposa Georges dans son lit, puis relança la course du temps. Les démons, ivres de colère, rageaient, hurlaient, menaçants et monstrueux. En dépit de leurs efforts pour le détruire, Georges dormait paisiblement. D’immenses râles résonnèrent dans l’air gluant et froid. Reflets infernaux. Il souriait dans son sommeil. Les âmes des démons, pleines de cris, voulaient griffer son esprit en un cauchemar sans trêves. Cécile embellissait ses songes.

Au petit jour, comme un violent coup de couteau, Sylviane ordonna le réveil d’une voix rauque et sale.

-          Je vais chez le docteur. Conduis-moi.

-          Tu es malade ? balbutia Georges groggy, en appui sur un coude.

-          Non. J’ai besoin de codéine pour mes potions.

-          Le docteur va t’en prescrire comme ça ?

Il claqua des doigts pour illustrer sa pensée.

-          Te mêle pas de mes affaires. Le docteur, j’en fais ce que je veux. Mes clientes ont besoin de codéine. Ça leur fait voir la vie en rose.

-          Tu vas avoir des emmerdes à revendre des médicaments. Tu n’es pas médecin.

-          Et si tu te mêlais de tes affaires mon p’tit bout ? Tu me conduis, oui ou non ?

-          Tu ne peux pas conduire toi-même ?

-          Si je suis malade, je ne conduis pas. Faut être crédible. Pourquoi ? Tu n’es pas en forme ?

Elle ne doutait pas de la réponse et l’attendait avec affreuse gourmandise. Georges fouilla sa mémoire. Avait-il bien dormi. En l’absence de réponse claire, il sortit du lit.

-          Si, conclut-il surpris de se sentir suffisamment retapé pour entamer la journée, ça a l’air d’aller ce matin.

Le regard de la vieille femme s’assombrit. Georges perçut la menace et, en réponse, poussa un soupir douloureux.

-          J’ai parlé trop vite. Je suis plutôt en vrac. Je vais profiter du voyage pour consulter le médecin moi aussi.

Sylviane dont la chevelure grise formait un casque graisseux et gris, gonfla la poitrine d’orgueil emprunt d’un irrépressible dégoût devant le spectacle pitoyable offert par ce prince à ce point misérable. Il était son œuvre, l’expression de son art, le sien, à elle et elle seule. Traversée par d’affreuses et mystérieuses horreurs, elle le contemplait de ses petites prunelles froides.

Toi, tu vas crever comme un porc, mon salaud.

Le téléphone de Georges trembla sur le chevet. Sylviane se précipita pour apercevoir la provenance de l’appel. Cécile. Encore cette sale pute ! Je vais aussi devoir m’occuper d’elle.

-          Bon ! s’écria la vieille chèvre. Tu me conduis ? Tu la rappelleras tout à l’heure.

Résigné, Georges obtempéra.

-        Le temps de m’habiller et j’arrive.

Les démons, satisfaits, regagnèrent leurs pénates, le temps d’une courte trêve.

-        Allons voir Cécile, ministre.

 


 


 

42

 

 

Cécile était inquiète. Georges n’avait pas donné signe de vie depuis la veille en fin d’après-midi. Elle ne voulait pas prendre le risque de passer pour une folle furieuse et s’abstint d’insister. Elle lui avait laissé un message affectueux ce matin-là, puis s’était résolue à attendre. Texto :

 

Je vais chez le médecin.

 

Et ?

Autour d’elle les autres, famille, voisins, collègues et leurs fausses inquiétudes. Les mises en gardes tintées de moquerie fusaient. L’article de presse venait de paraître. L’enfant du pays et le prince oublié des siens. Personne ne lui souhaitait le meilleur. C’était évident.

Elle avait préparé de longue date ses enfants à la traversée de cette période à venir. Elle savait. Elle avait vingt ans et vivait à Londres. Tony, son colocataire lui avait tiré les cartes et lui avait annoncé un avenir particulier. Le jeune homme avait fondu en larmes devant un tel destin.

Depuis toujours les mêmes images. Le départ. La séparation. La douleur. Le danger. La mort.

Les événements récents avaient donné raison aux présages, elle avait donc anticipé la suite et préparé ses fils. Ils étaient familiers des affaires du Ciel et avaient appris très tôt à les comprendre.

-          Cette petite est l’une des plus douées dans son genre, dit Dieu. Elle prédit l’avenir, voit ce que nul ne peut voir et ce depuis sa naissance. Le meilleur c’est Georges. J’en suis assez fier. Je vais augmenter leurs capacités au fil du temps. Cécile le guidera et l’aidera à survivre. Ses enfants sont comme elle, surtout le dernier.

-          Ce n’est pas pour me rassurer, fis-je pensivement. Quand tu accordes des capacités aux Hommes, ce n’est pas pour rien.

-          Que dis-tu ministre ? pouffa Dieu. Je ne leur donne aucune capacité ! L’enveloppe humaine n’abrite pas forcément une âme humaine. Je n’accorde qu’aux nôtres. Georges retrouve ici son épouse céleste. Le troisième fils est réellement le leur. Les deux autres sont des généraux appartenant à mon état major direct.

Je me fendis d’un large sourire. Dieu n’avait pas perdu la tête en envoyant Georges dans cette famille inconnue jusqu’alors. S’il était si bien entouré, peut-être pouvais-je espérer ma libération. Dieu perçut le fond de ma pensée et me gronda.

-          Ne te crois pas rentré chez toi, ministre ! Cécile ne prend pas la relève, loin de là.

Pause silencieuse.

-        Quoi ? s’écria-t-il le front plissé.

-          Tu as une tête d’intellectuel primaire, là maintenant tout de suite, fis-je amer.

Abasourdi par mon audace irrespectueuse inattendue, Dieu s’approcha de moi, si près que mes synapses s’affolèrent.

-        Me prendrais-tu pour un con ?

-        Même pas.

Il détaillait l’expression de mon visage.

-          Tu en as assez d’être ici, c’est ça ?

Je levai vers lui un regard vide. Je lui en voulais de me contraindre de cette façon.

-          Tu as un travail à faire, ministre. C’est difficile pour tout le monde.

-          Quand partirai-je ? demandai-je d’une voix éteinte.

-          Quand le petit aura une couronne sur la tête. Ne me demande pas dans combien de temps. Tu sais très bien que je ne donne jamais les détails de mes plans parce que le mal peut entendre et je ne veux pas qu’il s’organise. En attendant, il faut que la petite aille chercher Georges. Opération exfiltration. Ils n’ont pas beaucoup de temps devant eux. L’arsenic agit plus rapidement que prévu. Les doses sont plus importantes. Le mal renseigne Sylviane au sujet de Cécile. Il a accès à sa dimension. C’est facile pour lui. Cécile n’a pas encore tout à fait l’habitude de ces choses.

Le fantôme de la reine Astrid, grand-mère de Georges, apparut auprès de Cécile. Elle nous aperçut et s’étonna de notre présence dans cette même dimension.

-          Aurais-je commis une faute ? s’enquit Astrid d’un air pincé. Je sais ce que j’ai à faire.

-          Nous n’en doutons pas, dit Dieu. Nous avons un accord. Vous faites votre part. Aucun problème pour moi.

-          Ensuite, vous tiendrez votre promesse ?

-          Bien entendu. J’ai donné mes ordres. On vous attend. Vous serez prise en charge. On vous donnera les soins dont vous avez besoin.

-          Et je ne reviendrai jamais sur Terre. Pas de changement ?

-          Je vous l’ai promis. Je tiens mes promesses.

-          Je n’ai pas aimé ma vie. Je ne veux plus jamais revenir.

-          C’est d’accord. Faites ce que je vous ai demandé. Une fois le petit en sécurité, vous pourrez partir.

-          En sécurité chez Cécile ? Vous en êtes sûr ?

-          Oui. Arrivé à bon port chez elle et marié. Vous assisterez à la cérémonie et ensuite vous partirez si vous le voulez.

-          Mes filles ?

-          Vous les voulez en sécurité elles aussi ? s’étonna Dieu.

-          Non. Je ne veux pas qu’elles puissent me retrouver.

-          Je ne suis pas censé vous le dire, mais vos filles seront détruites après leur mort. Même en leur qualité de filles de roi, il y a des choses qui ne se font pas. Je ne les récupèrerai pas.

Un voile de tristesse se posa sur le visage de la reine.

-          Mes enfants… murmura-t-elle. J’ai tout essayé pour faire d’elles des femmes bonnes et loyales.

-          Je sais, dit Dieu. Rien n’est de votre faute. Vous avez ma promesse : vous ne reviendrez jamais vivre ici, sur cette Terre. L’univers est assez vaste. En attendant, acquittez-vous de votre tâche.

Cécile et Astrid avaient déjà fait connaissance. Cécile la voyait, l’entendait parfaitement. D’ordinaire, elle ne conversait pas avec les morts, à raison. Ils étaient incapables de se départir de leurs travers et mentaient aux vivants. Son grand-père, Jean, était la première exception. La reine Astrid était la seconde.

-          Ne retourne pas voir Georges, ordonna cette dernière. Reste chez toi. Il te rejoindra par lui-même. Il faut que tu lui manques. Si tu n’y retourne pas, cela lui donnera la force de bouger.

-          Mes visions sont claires, Majesté, répondit Cécile. Il va mourir si je ne fais rien. Il n’a plus la force de bouger. Au contraire : si je ne vais pas vers lui, il se laissera sombrer. 

-          Sylviane le tuera si elle te voit.

-          Non car je n’irai qu’une seule fois. S’il ne rentre pas avec moi, alors je n’y retournerai pas.

La reine Astrid appréciait Cécile en dépit de sa naissance roturière. Elle se rangea à son avis.

-          Quand comptes-tu partir ?

-          Officiellement dans quatre jours, pour sa dédicace. Je suis censée emporter des tableaux.

-          Tu ne changeras pas d’avis ? Tu veux vraiment prendre ce risque ? Sylviane est un diable aux sabots rouges. Elle t’attend de pied ferme.

Cécile eut un instant d’hésitation. Ses enfants. Que deviendraient-ils sans elle si elle échouait ? La reine avait raison : elle risquait sa vie.

Cécile prit place devant l’écran de son ordinateur, pianota « Sylviane Lafeuille » dans l’espace de sélection du moteur de recherche. Le visage grimaçant apparut. Elle cliqua pour l’agrandir, puis se concentra. Elle perçut alors la volonté de la veille femme de réduire Georges à néant. Elle inscrivit leur rencontre sur sa représentation mentale du temps, effectua une projection afin de déterminer les conséquences. Si elle partait dans quatre jours, ils mourraient tous les deux. Elle inscrivit son renoncement à se rendre auprès de Georges sur sa représentation mentale du temps. Résultat : Georges mourrait seul, Cécile courrait à sa perte et mourrait elle aussi, violemment, plus tard.

-        Merde… murmura-t-elle.

-        Tu vois, ma chère ? J’ai raison.

-          Oui, mais je n’ai pas vu son arrivée ici par ses propres moyens si je ne le rejoins pas là-bas. Ça doit être une question de date, attendez…

Elle inscrivit son départ immédiat dans son schéma mental.

-          Je pars de suite. Le temps de remplir le frigo pour les garçons.

-          Tu les laisses seuls ?

-          Oui ! s’écria Cécile en raflant son sac et ses clés pour les courses. 15 ans et 22 ans, ils seront heureux d’être seuls pour une soirée entre amis sans maman ! Leur frère ne vit pas avec nous. Ils savent pour Georges et c’est OK. Situation sous contrôle !

-          Si vous le dites !

-          Ne vous inquiétez pas.

Astrid s’approcha de la fenêtre et laissa son regard vagabonder dans l’immense jardin. Cécile vivait dans une résidence fermière peuplée d’artistes comme elle. Une vie de célibataire, simple et heureuse, dans la nature aux portes de Paris.

-          Qu’avez-vous Majesté ? demanda Cécile. Vous êtes triste ?

-          Je t’envie.

-          Je ne vois pas pourquoi. Vous avez été reine et vous l’êtes encore.

-          Tu le seras toi aussi. C’est juste que…

Elle hésita.

-          J’ignorais qu’une mère pût entretenir de telles relations avec ses enfants. Voilà pourquoi je t’envie.

-          Ne vous inquiétez pas pour votre petit, dit Cécile doucement. Si je pars aujourd’hui, tout ira bien. Je ne peux pas le prévenir par téléphone. La vieille rôde. Je verrai sur place comment ça se passe.

-          Ne t’inquiète pas, ma chère : je me charge de le prévenir. Ça fait partie de mon travail !

Le téléphone trilla.

-        C’est lui, souffla Cécile.

-          Fais comme nous avons dit ! s’écria Astrid. Je file auprès de lui.

Cécile décrocha.

-        Amour ? C’est moi.

-        Tu es rentré ? Que t’a dit le médecin ?

-          Sylviane avait rendez-vous. J’ai profité du voyage, plaisanta-t-il. Il n’arrive pas à déterminer l’origine de mes malaises. Il m’a donné un traitement, que je ne prendrai pas, évidemment.

-          Ce n’est pas normal. Je sens un grand danger arriver vers toi. Je ne veux pas te faire peur, mais…

-          Je sais. Tu n’es pas la première à me l’annoncer.

-          Ta grand-mère était avec moi tantôt.

-          Ah ? Vous avez papoté dans mon dos ?

Ils rirent.

-          Que t’a-t-elle dit ?

-          Elle s’inquiète pour toi elle aussi.

-          Décidément…

Bruit métallique de casseroles.

-        Tu n’es pas seul ?

-          Sylviane prépare le repas à la cuisine. Oh ! Et puis Astrid vient d’arriver.

-          Tu vois les morts à présent ? Cool.

-          Je les ai toujours vus, entre autres choses tout aussi charmantes. C’est juste que d’ordinaire, ils me fatiguent, alors je ne m’occupe pas d’eux.

-          Je suis bien d’accord !

-          Tu viens bientôt ?

-          Oui. Dans quatre jours, comme prévu.

-          Dédicace à 14h. Prends trois tableaux, pas plus. Inutile de t’encombrer pour deux heures. J’adore ton travail, mais je ne veux pas que tu te fatigues. On fera acte de présence et puis basta.

-          Comme tu voudras.

-          Je te réserve une surprise.

-          Moi aussi.

Il se tut. Claquement de porte. Frottement de semelles sur les marches rugueuses d’un escalier.

-          Je vais au lac avec Samy, expliqua Georges. D’ici ta venue, on va se calmer avec les appels en pleine journée. Sylviane surveille tout. Elle me fait des crises de jalousie. Ça devient compliqué ici. Je ne sais pas si on va pouvoir continuer à se voir après ta venue.

-          T’essaies de me dire quoi là ?

-          Ma vie n’est pas facile. Mon père adoptif est un mafieux. Mes démarches familiales sont compliquées. Tu as autre chose à vivre que toute cette merde.

Panique dans le cœur de Cécile. Il se dégonflait.

-          Alors c’est ça ta surprise ? Juste après ta demande en mariage, tu voudrais annuler ma venue ? bredouilla-t-elle d’une voix étranglée.

-          Je vais réfléchir. Sylviane a deviné à qui je parlais. Elle s’est énervée.

-          Les bruits de casseroles ? C’était elle de colère ?

-          C’est ça. C’est moi qui vis avec elle. Alors, si je te dis que je veux réfléchir, ce n’est pas pour rien. Il se peut en effet que je te demande de rester chez toi. 

-          Et moi ? J’ai le droit de prendre une décision ? Mon avenir est remis en question à cause d’elle. Je ne suis pas d’accord.

-          Je viens de te dire que …

-          Je suis une grande fille, l’interrompit-elle brutalement. J’ai 45 balais. Je suis assez grande pour décider de ma vie, moi aussi. Si je te dis que toi et moi on a un avenir possible, c’est que c’est la réalité.

-          Ma réalité à moi, c’est une balle dans une enveloppe pour me dire que je suis fini. C’est la mort de mon fils à naître. C’est ma dépossession de tout. C’est me faire condamner pour des choses que je n’ai pas faites.

-          De quoi parles-tu ?

-          Joseph, mon cher père m’a fait condamner à de la taule pour une agression qui n’a pas eu lieu. Même si la juge ne donne pas suite ici, je ne suis pas à l’abri d’un retournement de veste opportun pour mes ennemis. C’est mon père qui m’a tapé sur la gueule, pas l’inverse. Les preuves ont disparu et mon ex a témoigné contre moi. C’est ça ma vie. C’est toujours regarder derrière soi, se méfier de tout le monde, être capable de se justifier à tout instant, supporter cette peur d’avoir à répondre de choses qu’on m’aura foutues sur le dos pour me nuire. Alors si je te dis de ne pas venir, ta gueule. Si je te dis que je réfléchis, alors ta gueule. Si je te dis que tu as autre chose à vivre, ta gueule.

La conversation virait au cauchemar, de façon inexpliquée. Les visions de Cécile avaient été claires : si elle ne le rejoignait pas d’ici le début de la soirée, ils allaient mourir tous les deux. Elle allait répondre à ses innombrables « Ta gueule », mais il venait de raccrocher.


 


 

43

 

 

Le visage de Georges était plus glabre que celui de la mort elle-même. Il avait l’impression collante de s’être comporté comme un connard avec Cécile. Il hésita à la rappeler pour lénifier ses propos, mais un doute terrible le tenaillait : et si cette femme le plongeait plus profondément encore dans son océan d’épreuves ? Il l’avait demandée en mariage. Et alors ? Ils n’avaient pas encore publié les bancs. Ils ne s’étaient jamais rencontrés. Qui demande une femme en mariage sans l’avoir rencontrée à part les brouteurs sur internet ? Martine l’avait averti : il devrait croire en l’amour. Ouais, ben, demain !

Il avait encore pris du poids. Il ne voulait pas voir la pitié dans le regard de Cécile. Il avait bien fait de la rejeter. Il en était convaincu. Il finirait sa vie là, à effectuer des tours de lac comme un pauvre type. Son corps subissait un enchaînement confus d’attaques de toutes parts. L’arsenic, les démons, les messes noires présidées par Isabella contre lui, la rage de Sylviane, Georges envisageait la venue de Cécile avec appréhension. Il venait d’y mettre un terme, ou tout au moins venait de jeter les bases d’une rupture à venir. Elle ne viendrait pas pour le moment ou ne viendrait jamais. Il verrait plus tard. La chose était entendue. La reine Astrid le sollicitait, réclamait son attention, exigeait une conversation. Il la congédia elle aussi. Basta tutte ! Lasciatemi morire ! 

-        Quoi ! Qu’est-ce que tu as toi aussi, clebs de merde !

Samy boudait. Il se dressa aussi vite que ses articulations arthritiques le lui permettaient et, la démarche erratique, se traîna à la cuisine nimbée d’odeurs appétissantes. Le chien décida de cesser d’écouter ce maître de circonstances. Il le sentait sur le départ. Inutile de l’investir davantage.

Malaise.

La face blafarde couverte de sueur froide, l’œil droit de Georges menaçait de se faire la malle. Il chaussa une paire de lunettes de soleil, puis se rendit au lac pour attendre la mort.

Dieu apparut à côté de moi, dépité.

-          Il croit qu’il va mourir, fis-je.

-          Je sais, soupira-t-il en écartant les mains d’un air perplexe. J’espère qu’il ne va pas me claquer entre les doigts.

-          Tu as assisté à sa conversation avec Cécile ?

Dieu opina du chef, la mine compassée.

-          Il a rompu selon toutes apparences, fis-je désolé. 

-          C’est ce qu’il croit. Laisse-le en être persuadé, ministre. Le mal pense avoir gagné une autre bataille. Il attend la victoire définitive.

-          Cécile ne vient plus.

-          Faux. Elle ne l’a pas écouté et vient de se mettre en chemin. Elle sera ici dans une poignée d’heures.

-          Il le sait ?

-          Non. Tu vois bien. Il réfléchit. Il se prend la tête. Il veut rompre et mourir.

-          Tu vas le prévenir ?

-          Non. Il serait capable de s’absenter ce soir pour éviter de la croiser. Je ne prends pas le risque.

Georges composait un texto sur son smartphone.

 

Cécile, ne viens pas. Je ne suis pas bien. Je viens de faire un malaise. On se parlera plus tard.

 

Il pressa l’icône [envoi]. Retour immédiat. Cécile l’appelait. Elle voulait entendre sa voix. Juger par elle-même de son état. Il glissa son téléphone dans sa poche.

-          Le poison, murmura Dieu d’une voix épaisse. L’arsenic altère le jugement.

Georges quitta le banc d’un pas lourd, longea le bord de l’eau et s’éloigna par une sente en direction du bourg. Quelques encablures plus loin, il poussa la porte de la galerie d’art. La gérante se servait un café. Son visage s’illumina l’apercevant.

-          Georges ! s’écria-t-elle en s’approchant de lui pour l’embrasser, la démarche ondulante. Tu viens pour ta dédicace ? Tu as des livres chez toi ? Tu devais me confirmer. Il faut que j’envoie mon mailing à tous mes contacts ! Tu n’auras pas grand monde sinon. Tu as prévenu la presse ?

Monique Archambaud, petite femme brune et ronde se figea. L’œil de Georges suintait.

-        Oh ! Mon Dieu ! Qu’est-ce que tu as ?

Elle enroula un bras autour de celui de Georges, puis lui offrit le confort du salon de réception des collectionneurs.

-        Tu n’as vraiment pas l’air en forme.

Ils avaient fait connaissance six mois plus tôt lors d’une soirée caritative. La quinquagénaire avait espéré un élan romantique de la part de son nouvel ami. Elle l’attendait toujours. Sa visite, son piteux état sonnaient comme un appel au secours subliminal. 

-          J’ai annulé la venue de Cécile Rogier, dit-il le souffle court.

-          Tu n’annules pas ta dédicace ? On la reporte ?

-          Oui. Je te remercie. Je suis désolé. Tu avais prévu.

-          Pas encore. J’attendais ta confirmation.

Ils parlèrent de choses et d’autres. Le temps passa ainsi, sur le fil.

 


 

44

 

 

Sylviane fulminait seule dans sa cuisine. Ses différentes personnalités intérieures se disputaient à voix haute, chacune sa tessiture, sa tonalité. On eut dit un commérage de voisinage endiablé.

Dans quatre jours, Cécile serait là avec son sourire d’idiote, ses jambes comme des baguettes et son regard de pauvre fille.

-          Elle ne demande que ça ! psalmodia la personnalité numéro 1.

-          Ouais ! Que du cul ! grogna la numéro 2.

-          Sous ton nez  en plus, ma pauvre vieille ! beugla la numéro 3.

-          Et toi tu feras ballon !

-          Salope !

-          Merde !

-        Elle reste combien de temps ?

-        Deux nuits.

-        Je m’en fiche ! J’ai tout prévu !

Sylviane s’était organisée : les menus composés à partir d’aliments avariés, la mauvaise humeur, l’égrenage de la kyrielle de défauts de Georges, et puis, cerise sur le gâteau, l’intruse profiterait d’un petit séjour en enfer grâce à son arsenic chéri. Dose de cheval ! La salope voulait frayer avec Georges, son p’tit bout à elle, elle le paierait cher.

-        Elle partagera le même sort que lui !

-        Bien dit !

-        Cure de perlimpinpin pendant deux jours !

-        Ils crèveront ensemble !

-        Comme c’est mignon !

Restait à déterminer le dosage et le moyen de la leur administrer discrètement. Elle avait eu un mal de chien à refaire son stock. Il lui en restait à peine assez pour tenir jusqu’au lundi alors pas de blague. Cécile et Georges avaient prévu un vin d’honneur après la dédicace. Sylviane se dévouerait pour faire le service. Un lieu public. Elle verserait le poison dans leurs coupes et si par malheur le crime était révélé, il serait aussitôt étouffé par les puissants bénéficiaires de ces morts opportunes. Si cette opération échouait, elle recommencerait lors du dernier repas de Cécile avant le départ. Elle ne reviendrait plus jamais.

Cécile pleurait. Georges ne répondait pas à ses appels. Ses tentatives étaient dirigées directement vers une boîte vocale. Elle se résigna au silence pour se concentrer sur la route. Le réseau était chargé autour de Paris. Chez elle, le réfrigérateur était plein. Les garçons étaient prévenus de son absence. L’appartement grouillerait d’adolescents dès la fin de l’après-midi. Ils s’étaient préparés à l’idée d’un nouveau venu dans la famille. La vie suivait son cours, tout simplement.

Le GPS annonçait des travaux sur le trajet, des embouteillages. Arrivée vers 18h. Vers 18 h elle rencontrerait Georges pour la première fois, son prince, son futur mari.

Elle avait, par précaution, réservé une chambre d’hôtel. Épuisée par la route, elle passerait la nuit au calme et se présenterait le lendemain au domicile de Georges. Dieu ne l’entendit pas de cette oreille.

Alors qu’elle s’engageait sur la nationale en direction de l’établissement, Dieu lui ordonna d’annuler la réservation, de cesser de pleurer et de rejoindre Georges sur-le-champ. L’ordre ne prêtait pas à discussion.

-          Tu crois qu’elle t’a entendu ? fis-je dubitatif.

-          Oui. Tu vas voir. Georges sait qu’elle arrive. Je viens de l’avertir. Il est sous la douche pour se faire beau. J’ai dissipé son malaise, regonflé son moral et évacué une partie du poison de son sang. Sylviane se demande par quelle malchance il respire encore.

Vingt minutes plus tard, Cécile se gara à cinquante mètres de la maison de Sylviane. Emplacement discret, facile à retrouver en cas d’urgence. Elle se parait à toutes les éventualités. La voix en elle avait pourtant été limpide : « Cesse de pleurer et va le retrouver », mais l’écho de sa dernière conversation avec Georges résonnait encore, ses messages ne prêtaient pas à confusion. Cécile allait frapper à sa porte sans être souhaitée. Georges avait lui aussi entendu cette même voix : « Elle arrive ». Il avait filé sous la douche.

-        On se croirait chez les dingues, fis-je.

-        Parce qu’ils entendent des voix ?

J’acquiesçai. Il  haussa les épaules.

-          Je me débrouille avec les moyens du bord pour faire avancer mon plan.

Georges reconnaissait cette voix des avertissements, des encouragements, des décisions importantes. Il ne lui attribuait aucun propriétaire. Il l’entendait, c’était tout. Ce n’était pas la sienne. Pas le temps pour les recherches, les remises en question, les supputations, les conjectures.

-          Ma voix fait partie pour lui du décorum, ajouta Dieu, tout comme les phénomènes inexpliqués qu’il a vécus, les apparitions divines, les attaques maléfiques, les visites extraterrestres, les fantômes, les événements électriques, médiumniques, les farces elfiques dont il est témoin depuis sa plus tendre enfance.

-          Je commence à angoisser.

-          Mais non ! laisse-moi gérer.

Georges s’enveloppa dans un large drap de bain et se frictionna vigoureusement. Il n’avait pas l’intention de fuir. Elle s’était donné la peine de venir vers lui. Il se laisserait porter par les événements.

-          Cécile connaît un peu notre monde elle aussi, fis-je. Il devrait s’en trouver rassuré.

-          Tu as raison, ministre. La tête de Georges est en vrac. Le poison altère ses capacités de raisonnement, d’où ses décisions à l’emporte-pièce. L’intelligence de Cécile le rassure cependant, mais à ce stade, il n’a plus la force de répondre à ses appels. Il s’est mis dans l’idée de se laisser mourir. Cette situation doit cesser.

-          Dans trois jours ce sera trop tard.

-          Oui, ministre. Je suis au courant. C’est pour cette raison que j’ai poussé Cécile à se mettre en route et Georges à l’accueillir avec confiance. Dans trois jours, il sera mort si je n’interviens pas à travers eux. Ils se sauveront par eux-mêmes. Je ne peux accomplir tous les miracles.

« Elle arrive maintenant ». Son silence douloureux l’avait appelée vers lui. Il la guettait à la fenêtre de sa chambre, caché derrière le voilage. Elle apparut sur le pavé en contrebas. Elle s’arrêta devant la grille rouillée, vérifia le numéro de la maison, poussa le portillon.

Cécile chercha la porte d’entrée, puis se dirigea vers l’escalier en béton.

-          Sylviane ! la héla Georges sur un ton désinvolte. On a de la visite.

-        Qui est-ce ? s’écria-t-elle de la cuisine.

-          C’est pour moi. C’est une copine. Elle me fait la surprise de passer me voir. On va faire connaissance.

-          Tu n’étais pas au courant ?

-          Non.

-          C’est bizarre. D’habitude, tes putes s’organisent autrement.

Il ignora l’attaque et jura que non, il ne savait pas. La bouche moulée dans un sourire crispé, Sylviane apparut dans le couloir, torchon à la main, puis se précipita vers la porte d’entrée. Elle voulait accueillir elle-même l’importune. La silhouette de Cécile se dessina sur le seuil, apparition diaphane à travers la vitre brouillée. La vieille harpie, dérangée dans sa routine, ouvrit la porte.

-        Vous êtes Sylviane ?

-          Je sais qui tu es, bêla-t-elle en la reconnaissant. Entre !

Cécile pénétra dans l’antre du démon sans se départir de son sourire. Une fois ses yeux accommodés à la pénombre, elle aperçut Georges dans le contrejour du corridor. Il ouvrit ses bras et l’attira contre lui.

 


 


 

45

 

 

Sylviane trépignait de joie. Une joie rageuse et dévorante. Ses dents courtes et sales ornaient son sourire animal. Avec trop d’entrain, elle assurait à Cécile à quel point elle était heureuse de la rencontrer. Toutefois, en pénétrant dans la vie de Georges, elle devrait s’attendre à des difficultés. En tant que mère de cœur de ce dernier, elle se devait de l’en avertir, avant de se raidir de répulsion.

-          Sais-tu combien il me coûte par mois ? Si tu savais ce qu’il peut manger ! Il a tellement grossi !

Et d’accompagner le geste à la parole tout en traînant les pieds en direction de la cuisine.

Cécile et Georges se découvraient. Les mots de Sylviane résonnaient dans un lointain diffus. Ils s’attablèrent côte à côte. Muet, insensible aux insultes de la vieille dingue, Georges savourait le contact de la main aimée dans la sienne. Sylviane dont l’ascendant sur sa proie s’effilochait à vue d’œil, s’agitait bruyamment en maîtresse incontestée des lieux. Elle assénait ses vérités en rafales sonores. Il ravalait ses ripostes. Cécile sirotait, impassible, le vin servi en guise de bienvenue.

Les tentatives agressives de Sylviane viraient au fiasco. Raide de répulsion contenue, elle glissait lentement vers des sujets plus sensibles.

Elle passa sur le grill la vie intime de Georges, les manies de Georges, la folie de Georges à se prendre pour un prince, les bonnes raisons de fuir Georges. Les promesses de drames annoncés tombaient en cascade.

Arsenic.

Sylviane, index brandi, asséna qu’il ne fallait pas torturer une pauvre princesse avec de telles élucubrations.

Arsenic.

Sylviane, front plissé, le regard perdu au loin sur le plafond, annonça des pires calamités dignes de l’Apocalypse de Jean, s’il persistait.

Arsenic.

Sylviane, la peau flasque, assura avoir tout fait pour le bien de Georges, son p’tit bout. Elle était là. Heureusement.

Arsenic ! Maintenant ! Absolument.

-          Où as-tu prévu de passer la nuit, Cécile ? Ne devais-tu pas arriver dans quatre jours ? Tu as changé d’avis ?

-          J’ai réservé une chambre dans un hôtel pas loin, mentit-elle à demi.

-          Pas question ! s’écria Sylviane. Tu dormiras ici ! Je laisse ma chambre à Georges. Tu prendras la sienne. Je passerai la nuit en bas, dans la remise, avec mes chats. Ils viennent de naître. Ils ont besoin de moi. Ne discute pas : c’est entendu comme ça.

-          D’accord, répondit Cécile sans se départir de son sourire.

Arsenic. Décidément.

-          Je prépare le repas ! clama la vieille bique.

Un vague sentiment de panique vrilla le ventre de Cécile.

-          Je pensais plutôt dîner dehors et ne pas vous déranger. J’ai débarqué chez vous sans prévenir.

Georges allait abonder dans le sens de Sylviane. Il connaissait les conséquences de la fermeté de la posture de Cécile : vexée, Sylviane la jetterait dehors avec pertes et fracas. Dieu fondit sur lui en hurlant :

-        Invite-les au restaurant !

-          Une pizza, ça vous dit ? proposa-t-il. Je vous invite toutes les deux.

Sylviane, au bord du malaise à l’idée d’accepter telle proposition et d’ainsi céder aussi facilement à une manifestation de gentillesse poisseuse et dégoulinante de bienveillance écœurante, refusa. Ils se voyaient pour la première fois. Ça va être dégueulasse ! Et puis j’ai tout mon plan à repenser ! 

-          Tu es sûre ? insista Georges la bouche arrondie.

-          Oui ! Et ça ne me dérange vraiment pas de faire à manger. Vous pouvez rester.

-          Non, t’inquiète pas. Cécile et moi, on sort. On te laisse tranquille.

-          Vous me laissez seule ce soir ? s’offusqua Sylviane.

-          Oui, répondit Georges en la prenant dans ses bras. Tu es toujours ma mère de cœur. Tu le sais bien. Rien ne changera ça entre nous.

-          Ni personne ! grommela-t-elle en mitraillant Cécile du regard.

Elle repoussa Georges puis bougonna une avalanche de protestations inaudibles. Cécile cilla. En quelle langue la vieille folle parlait-elle ?

-          Demain, tu nous concocteras ton meilleur repas, ajouta Georges en insistant sur les trois derniers mots.

Ils quittèrent la maison, bras dessus bras dessous.


 

46

 

 

Sur la place centrale du bourg, une brasserie.

-          Ici, ça te plaît ? dit-il. Elle nous cherchera dans un resto italien.

-           Si elle ne nous trouve pas, elle va t’en vouloir.

-          J’ai le droit de changer d’avis. Elle m’emmerde. Je n’ai pas envie de voir sa gueule se pointer pendant que je mange avec ma chérie.

Cécile sourit. Il avait dit « ma chérie ». Ils choisirent une place au fond de la salle principale, puis passèrent commande.

-          Que penses-tu de Sylviane ? Quelle est ta première impression ?

Le visage de Cécile se figea. Dehors, un hurlement de sirènes déchira l’atmosphère orageuse. Le tonnerre commençait à gronder.

-          N’hésite pas à dire ce que tu ressens la concernant. J’aime autant savoir.

Elle décela une cassure dans la voix de Georges. Il était terrifié. Elle saisit son regard pour répondre.

-          Nous n’avons pas trois jours devant nous. Je ne peux pas être plus claire.

-          Je vois ça…

-          Tu ne m’attendais pas ce soir. Tant mieux.

-          Tu as surpris tout le monde.

-          Elle n’a pas eu le temps de s’organiser pour nous nuire, poursuivit Cécile en ignorant la remarque de Georges, mais, à présent, c’est exactement ce qu’elle est en train de faire. Nous avons bien fait de manger dehors ce soir.

Il l’écoutait en entortillant ses doigts avec les siens.

-        Tu penses à quoi ? fit-il soucieux.

Elle plongea de nouveau son regard dans le sien et cilla d’un air entendu comme si la réponse était évidente.

-        Dis-moi, insista-t-il.

-          Tu connais mon système de ligne du temps.

-          Oui, tu m’as expliqué. C’est ta façon de représenter le temps pour déterminer l’effet des décisions.

-          Exactement. Si je place sur cette ligne une décision de rester ici ce soir, resto ou pas, et que je projette cette décision, il y a une cassure dans quelques jours.

-          Quel genre de cassure ?

-          La fin. La mort. Je ne me vois plus vivante. Toi non plus d’ailleurs.

Il se passa une main nerveuse sur le visage.

-          Tu voudrais qu’on parte ce soir, c’est ça ?

-          Tes affaires sont prêtes ?

-          Ce n’est pas la question, objecta-t-il. Je crois en l’efficacité de ta façon d’analyser les événements. Je ne remets pas en doute ce que tu dis. Je veux juste savoir si tu préconises de quitter cette maison ce soir.

-          Pour toujours, oui. Moi, en tout cas, je ne reste pas ici. Je ne dors pas ici. Je pars et je ne reviendrai jamais.

-          Sans moi ?

-          J’aimerais plutôt avec toi.

-          On n’attend pas demain ?

-          Non.

Silence. Le serveur déposa les plats sur la table puis s’éclipsa.

-          Demain sera trop tard pour nous, l’avertit-elle à voix basse. J’ai perçu ses pensées. Elle veut notre mort à tous les deux. Elle sait que tu vas partir et que c’est imminent. Elle ne te laissera pas lui échapper. Tu es devenu sa chose.

-          Ça je suis au courant, soupira-t-il.

Silence de nouveau.

-          Regarde dans quel état tu es, dit-elle. Ton œil est presque en train de tomber sur ta joue. Tu es essoufflé. Tu vomis tout le temps. Ton cœur fait sa vie.  

-          J’ai beaucoup grossi.

-          Ça, ce n’est pas très grave. Tu vas perdre du poids. Ta santé se dégrade anormalement.

-          Eh bien d’accord. Ce soir on se casse.

Elle prit sa main dans la sienne en souriant.

-          Elle se couche à quelle heure ?

-          21h30, 22h, ça dépend.

Cécile picora quelques frites.

-          Là, elle croit avoir du temps. Elle va nous laisser tranquilles une poignée d’heures. Je vais garer ma voiture en bas dans sa cour. 

-          Dans le sens du départ, précisa Georges.

-          Oui. On dîne, on se balade un peu, je gare ma voiture, on va dans la chambre, on fait semblant de … enfin… tu vois ce que je veux dire…

-          Hé ! Hé ! plaisanta-t-il d’un air gourmand.

-          Mais au lieu de ça, car nous avons tout le reste de notre vie pour les galipettes, tu prépares tes affaires et vers 23h…

-          … quand elle se sera endormie, quelle que soit l’heure, interjeta-t-il.

-          D’accord … quand le Cerbère aura fermé l’œil…

-          … nous chargerons mes affaires en douce dans ta voiture…

-          … et ensuite…

-          … salut !

Un ombre passa sur le visage de Georges. Et si leur plan se déroulait de travers ? Si Sylviane les entendait et les surprenait ? Et si elle tentait de les retenir ? La ligne du temps de Cécile avait parlé. Il pouvait encore changer d’avis, la renvoyer chez elle auprès de ses fils. Il mourrait seul. N’était-ce pas la meilleure option ?

-          Fous le camp, Georges ! souffla Dieu à son oreille.  Je veille.

Encore cette voix. Il obtempéra.

-        OK, fit-il presque convaincu.

Le dîner achevé, ils déambulèrent dans les ruelles du bourg jusqu’au port de plaisance. Le mal rôdait. On entendait le claquement de ses pas dans la pénombre. L’orage grondait toujours. Une averse les surprit. Ils se réfugièrent sous le préau d’un petit supermarché pour attendre la fin de l’averse.  L’épaisse masse sombre des nuages accélérait le déclin du jour.

-          Une photo avant la nuit ? proposa Georges d’un air jovial. J’adore les contre-jours. On essaie ?

Ils prirent la pose sous la clarté cuivrée du ciel d’orage finissant, puis s’enlacèrent tendrement.

-          Montre-moi les photos, minauda Cécile.

Il s’exécuta. Stupeur ! À côté d’eux, dans le reflet de la vitre de la devanture du supermarché, un visage. Un être serpentin les observait froidement. Georges, affolé, lâcha son téléphone qui percuta violemment le sol.

-          Merde, pesta-t-il en le ramassant. L’écran est un peu fendu. Qu’est-ce que je peux être con des fois.

-          Tu as eu peur. C’est un parélie, rien de plus. Regarde mes cheveux, ils dessinent un visage dans l’éclairage en contre-jour.

-          Regarde mieux ! Ce n’est pas ça du tout ! Il y en a d’autres en arrière-plan.

Elle agrandit l’image, se concentra sur les courbes, les contrastes.

-          Tu as raison ! Mon Dieu ! Qu’est-ce que c’est que ça encore ? dit-elle pour elle-même.

-          Comment ça « encore » ?

-          Ce n’est pas la première fois, expliqua-t-elle. Depuis que je suis petite, je suis témoin de ce genre de phénomènes. Comme je t’ai dit au téléphone, je vois des trucs que les autres ne voient pas. Quand j’étais jeune, j’essayais de convaincre tout le monde. À présent, je me tais. Marre de passer pour une folle. Tu vois dans le regard de ce lui qui écoute, LE moment. Ce point de bascule entre la phase « Je t’écoute. Ce que tu dis m’intéresse. » et la phase « Prends soin de toi, hein ? ».

Georges acquiesça tendrement. Il consulta sa montre.

-          Je te propose qu’on parle de ça plus tard. Il est temps de rentrer, dit-il. Je dois finir de préparer mes affaires.

-          Tu crois pouvoir conduire un peu ? fit-elle s’attendant à la réponse.

-          Hélas non mon ange. Je ne suis pas en état.

-          Je m’en doutais un peu.

-          Le café sera ton meilleur ami cette nuit.

-          Tant pis pour toi !

Ils rirent. Il posa une main délicate dans le dos de Cécile, puis l’entraîna sur le sentier caillouteux. La nuit était tombée sur le lac.


 

47

 

 

Sylviane dormait. Elle avait renoncé à les attendre. Son nouveau plan d’attaque était prêt : arsenic au petit-déjeuner. Un café fort masquerait le goût du poison. La même certitude de totale impunité. Jamais elle ne devrait répondre de ce double meurtre s’il était découvert. La mort de Georges rendrait service à tant de personnes influentes qu’elle était certaine de recevoir des remerciements pour son dévouement à la cause du mal. Les démons l’avaient rancardée dès l’apparition de Cécile sur le seuil de la maison.

-        Tue-les maintenant. Ensuite ce sera trop tard.

-        Pourquoi ?

-        Si tu attends, ils vont te la faire à l’envers.

Étourdie par la présence inattendue de Cécile, Sylviane avait eu peine à mettre de l’ordre dans son cerveau. Pourquoi ne l’avait-elle pas vue venir ? Georges n’avait pas l’air de feindre la surprise. Alors quoi ? Elle avait versé le vin.

-          Tue-les de suite ! avaient insisté les démons.

De suite ! De suite ! Vous êtes marrants ! Mon arsenic est planqué dans la remise pour la nuit ! Son invitation à dîner avait échoué. Promis, je m’en occupe demain matin. Les démons, furieux, l’avaient enjointe de réussir cette fois.

Cécile serait un dommage collatéral. Tant pis pour elle. Ça lui apprendra à laisser traîner ses fesses chez moi. Espèce de chienne en chaleur ! Tu vas voir ! Je ne vais pas me laisser faire ! Oh ! Non ! Tu vas crever avec ton prince de merde. Elle s’était endormie, bercée par ces pensées calmantes et par bercement éthylique, ondulant, apporté par le vin dont elle avait vidé la bouteille.

-          Je ne possède pas grand-chose, souffla Georges. Quelques gros sacs de vêtements, des draps, une couverture, des chaussures. J’ai voyagé léger pour arriver ici. Le lit est déjà défait.

Et puis, silence absolu. Samy boudait dans la cuisine. À pas feutrés, dans une quasi obscurité, ils chargèrent la voiture de Cécile. Les marches de l’escalier en béton étaient à peine visibles. Ils tâtonnèrent, les bras chargés de sacs dodus et gonflés.

Dernier regard circulaire dans la chambre. Georges n’avait rien oublié. Il ferma la porte d’entrée précautionneusement et, tel un fantôme, glissa le long des murs jusqu’à la barrière métallique.

Cécile attendit que la voie fût dégagée pour mettre le moteur en route. Lentement, elle sortit, s’engagea dans la rue, Georges referma la barrière sans bruit puis se hissa à bord. Alors elle mit les gaz. Quelques encablures plus tard, ils quittaient le bourg, le souffle court. Ils n’osaient ni se parler ni se regarder. Instant irréel de sa libération. Ils traversèrent le grand pont et s’engagèrent sur la national en direction de l’autoroute.

-          Tu veux qu’on cherche une chambre d’hôtel pour la nuit ? proposa Cécile terrifiée par la perspective du trajet retour, seule conductrice, exténuée.

-          Roule. On ne peut pas rester dans les parages. Il faut qu’on nous repère suffisamment loin d’ici pour notre sécurité. On fera des achats à une station service pour nous localiser.

-          Tu as peur de quoi ?

-          Qu’elle se cogne la tête contre un mur, qu’elle se jette dans les escaliers, qu’elle se poignarde ou autre trouvaille géniale. J’ai peur qu’elle se fasse du mal pour nous accuser ensuite de l’avoir agressée. Qui pourrait voir en cette faible femme en apparence le pire des démons ? Mon père m’accuse de l’avoir agressé. J’ai écopé d’une peine de prison à cause de lui parce qu’il a réécrit la réalité. J’ai été jugé sans le savoir et mes preuves sont tombées dans le puits, avec la vérité. J’ai donc des raisons de me méfier.

Georges marqua une pause silencieuse. Cécile allait-elle lui demander de faire demi-tour ou renoncerait-elle à l’épouser ? Ils ne se connaissaient pas.

-          Je suis désolé, murmura-t-il. Je n’ai que des emmerdements à t’offrir. Je suis ruiné, rejeté de tous, certainement futur taulard pour une agression dont c’est moi la réelle victime.

Cécile pouffa.

-          Quoi ? fit-il inquiet d’essuyer une moquerie inattendue.

-          Je t’apporte mon lot d’emmerdes, moi aussi. T’inquiète. Un ex complètement taré, des ados, une famille qui ne t’attend pas forcément.

-          Je vois…

-          Hé…

Elle lui adressa un clin d’œil. Lui aussi allait en baver.

-          Je t’aime, dit-elle, alors détends-toi.

Georges esquissa un sourire.

-        Moi aussi, répondit-il.

-          Sylviane se vengera, tu le sais ?

-          Je m’en doute.

-          Elle te fera perdre la face d’une façon ou d’une autre. Je le sens.

-          Ta ligne du temps ?

-          Yep.

-          Quand ?

-          Quelques mois, estima-t-elle. Une occasion se présentera, elle se jettera dessus.

-          Comme la petite vérole sur le bas-clergé.

-          Tu ne fais rien de mal en t’installant avec moi. Son éloge tout à l’heure était éloquent : je lui rends service en la débarrassant de toi.

-          Je sais. Mais si je reste…

-          Tu pars. On a déjà débattu sur le sujet. Tu en as le droit. Tu ne lui dois rien. Tu as épongé ses dettes, payé le loyer.

-          Offert une voiture aussi.

-          Alors ?! Tu vois !

-          Tu ne la connais pas…

-          Certes, mais ce que j’ai vu d’elle me suffit amplement.

Arrêt. Ticket entrée autoroute. Levée de barrière. Accélération direction Paris.

-          Sinon mon beau prince, on s’organise comment maintenant ?

-          Tu veux toujours m’épouser ?

-          Oui ! s’exclama-t-elle. Les garçons t’attendent et ma mère fait déjà la gueule.

-          Charmant.

-          Je t’ai dit…

-          Je sais, soupira-t-il.

-          Je leur ai annoncé qu’on allait se marier.

-          Tu as donné une date ?

-          Non, fit-elle pensive. C’est d’ailleurs je pense ce qui a rassuré ma chère maman. Elle croit à un coup de tête passager.

-          Et ?

-          Et quoi ? s’écria-t-elle les yeux arrondis de surprise. Un coup de tête ? Sûrement pas ! Tu vas connaître les joies du mariage !

-          Je ne demande que ça ! Je n’espérais même pas survivre à mon séjour chez l’autre folle. On prévoit ça pour quand à ton avis.

Elle réfléchit, les yeux rivés sur la route. Le trafic était fluide. La nuit avancée semblait avoir effacé les véhicules et leurs usagers. Elle posa l’événement « mariage » sur sa ligne mentale du temps. Résultat : dès la publication des bans. S’ils tardaient, toute union officielle serait compromise d’une façon ou d’une autre. Ils devaient prendre le monde par surprise. Elle ne pouvait le lui dire. Il réfléchissait lui aussi.

Dieu, agacé par ces pas de deux, ces tergiversations inutiles, hurla dans l’habitacle :

-        Mariez-vous de suite ! Nom de moi-même !


 


 

PREMIER ÉPILOGUE

 

 

Georges était entre de bonnes mains. Il avait trouvé la femme de sa vie. Rien ni personne, selon Dieu, ne s’opposerait à leur mariage. Je dis « selon Dieu », parce que mon séjour parmi les Hommes de la Terre ne m’engageait pas à leur faire confiance. Alors, c’est tout du moins ce que je croyais.

Dieu et moi étions assis à l’arrière de la voiture de Cécile. Georges et elle papotaient pour ne pas s’endormir. Ils filaient vers un destin heureux. Belle image de fin pour un film. Je n’attendais plus dès lors que l’accord de Dieu pour filer moi aussi vers mon destin heureux dans les sphères paradisiaques. J’avais hâte de regagner le Ministère Divin. Dieu me jeta un regard narquois, de ces insupportables regards annonciateurs d’une véritable, terrible, insupportable, incontournable contrariété.

-        Tu te sens nous quitter, ministre ?

-          En effet, fis-je d’une voix blanche. Tu connais mon opinion concernant les Hommes : plus jamais je ne leur accorderai le bénéfice du doute, ni la moindre mansuétude après ce qui m’a été donné de constater. Fais ce que tu veux d’eux. Je m’en fiche. Je m’en fiche tellement ! Tu peux balayer leur monde. Tu en créeras un autre. Tu les remplaceras par ce que tu veux, qui tu veux. Je suis d’accord !

-          Tu as raison, ministre. Ils font cet effet sur nous. Je ne suis donc pas surpris.

-          Tu es d’accord pour que je rentre ?

L’allégresse était sur le point de me gagner tout entier. Je touchais du doigt le but ultime du voyage. Dieu ignora ma question et poursuivit le fil de son idée. J’en fus contrarié. Ça sentait mauvais pour moi.

-          Les Hommes veulent Dieu, dit-il. Ils réclament un sauveur, la larme à l’œil, mais quand il s’en trouve un parmi eux, ils le rejettent. Nombre de fois, j’ai envoyé l’un des nôtres pour les aider. Le pauvre a à chaque fois échoué. Il a à chaque fois fini sa vie comme il le pouvait, vie souvent abrégée de façon prématurée et criminelle. Fort heureusement il a été bien accueilli au Ciel.

-          Qu’essaies-tu de me dire ? Tu es censé être d’accord avec moi et m’accorder enfin mon repos.

Silence coupable et amusé à la fois. Ça sentait le moisi pour moi, décidément. Claquement de langue. Dieu laissa échapper le fruit de sa réflexion. Je ne fus pas déçu.

-          Arrête de geindre sur ton sort. Je voudrais que tu sois témoin de la suite, mon cher ministre.

J’écoutais comme un alligator immobile, prêt à dévorer la première bestiole perdue à portée de gueule. L’idée de jouer les prolongations, encore, attisait en moi une colère froide, impossible à dissimuler.

-          Le Ciel ne peut attendre, poursuivit Dieu. Les temps annoncés sont là, imminents.

Il faisait mine d’ignorer mes états d’âme. Ma colère, à ses yeux n’existait pas. Il déroulait son plan. Je devais m’y conformer, satisfait ou pas, au risque de passer un sale quart d’heure.

-          Le mal affranchi de moi se prépare à sa victoire. Je lui réserve sa perte. L’Homme agit à la grâce du diable, mais il ignore que le diable agit à la mienne. Alors je lui accorderai la victoire, pour un temps seulement. J’aurai plaisir à la lui retirer. Je laisserai entretemps chacun se positionner face à ce monarque qu’ils espèrent et appellent. Comment traiteront-ils cet homme de pouvoir jeté parmi eux sans défenses, privé de ses richesses, sur lequel l’opprobre sera jeté ?

-          Qu’as-tu en tête ?

-          Tu verras, ministre. Encore une fois, je te le dis : je dévoile mon plan au dernier moment, phase par phase. Le mal écoute lui aussi. Je ne veux pas le laisser s’organiser contre moi.

-          Il te faut déplacer la porte entre leur monde et le tien. Tu auras le temps ? Mille ans terrestres, c’est long.

-          C’est le délai que j’ai évalué. Je peux le faire en un claquement de doigts si je veux. Je réfléchis. Mille ans et les Hommes se voient accordés un sursis. Cela signifiera l’arrivée au pouvoir de l’un des nôtres, la docilité des Hommes vis-à-vis de lui, leur respect de mes lois.

J’émis un léger sifflement pour marquer mon doute.

-          Si ça se passe mal, conclut Dieu doctement, je déplace ma porte et je vide la place. Les Hommes n’existent plus.

-          Leur monde ? Les animaux ? La nature ?

-          Je recrée, comme tu l’as dit.

Georges et Cécile firent une halte à une station essence. Ils avaient besoin de faire une pause.

-          Tu vas découvrir, cher ministre, comment le mal affranchi de moi s’y prend pour me défier.

-          Es-tu en danger ?

-          Je ne suis pas à l’abri d’une erreur, d’un oubli. Tout ceci me donne beaucoup de travail. C’est pour cette raison que je dévoile mon plan petit à petit et au compte-goutte. C’est souvent agaçant pour toi et pour ceux qui m’entourent, mais je réponds à mes propres règles existentielles. Lorsqu’il s’agit du mal affranchi de moi, je ne suis pas forcément plus résistant que les Hommes de la Terre. S’ils connaissaient cette faiblesse, ils n’hésiteraient pas à s’en servir. J’ai besoin de ce miroir devant moi, qu’ils ne me découvrent pas. Georges me ressemble. Il est perdu parmi eux, car l’appétence pour le mal sous toutes ses formes lui est étrangère. Cécile est l’une des nôtres, son destin est lié à celui de Georges depuis sa naissance. Je ne peux pas t’accorder le retour chez toi que tu espères.

-          Je reste près de toi.

-          Bien ! Alors, à la grâce du diable ! Et je répondrai à ma façon. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bénédicte CARACCI BOCQUET

Jean-François CARACCI

 

 

 

 

 

LE SAINT-SANG

 

 

 

 

 

 

Prologue

 

 

 

1400. Bruges-Saint-Omer. Une Confrérie secrète composée uniquement d’aristocrates Francs et Gaulois. Elle est connue d’eux seuls.  Saint-Omer est au centre de leur dévote attention. Une prophétie a choisi cette ville. Ils se réunissent, célèbrent, adorent Jésus Christ. Il a été Dieu fait homme. Ils cherchent Dieu. Une grande prêtresse veille.

 

2019. Bruges-Saint-Omer. Toujours les mêmes villes, les mêmes aristocrates. La Confrérie est connue de tous. Ils sont devenus français et belges. Plus la même ferveur, plus la même fidélité, plus de mission. Ils gardaient et célébraient une Relique sacrée et sainte : le sang du Christ mêlé à la terre du Golgotha. Preuve de la réalité de la Crucifixion. L’existence du sang n’est plus secrète. C’est la nature du sang lui-même qui est désormais secrète. Ils ne cherchent plus Dieu. Une grande prêtresse veille toujours. La lumière a changé de couleur.

 

Cette Relique Sainte, contenue dans une fiole durant 600 ans, renferme un secret révélé qui change tout. Le secret le plus absolu du Christianisme pourrait être ce sang. Le Saint-Sang est désormais certain d’avoir trouvé Dieu. Ils ont fait des test ADN. Ils savent et s’organisent.

 

 

 

 

 

 

 

1

 

 

 

Jérusalem, sixième jour du mois d’août, cinquième année du règne de Tibère. La veille du matin, la dernière de la nuit, touchait à sa fin. L’humidité du petit jour commençait à se répandre, telle une bénédiction, sur les terres brûlées par le soleil.

On entendit soudain les deux tintements de bronze annonçant l’ouverture de la porte de Nicador. Les fidèles, peu à peu, répondirent à l’appel des lévites. Bientôt les murmures des prières s’élèveraient du sein du temple d’Hérode jusqu’au cœur de chaque demeure de la Cité de Dieu. Un nouveau jour naissait, un nouveau jour proclamé, un nouveau jour régi par la Loi de l’Éternel.

Il planait encore sur la ville l’écho des rires des hommes qui, rassemblés sur les toits aménagés en terrasses, avaient profité de températures plus clémentes apportées par le crépuscule. D’une même voix, ils avaient évoqué leur labeur et la façon dont ils s’étaient, tout le jour, conformés aux préceptes du Très Haut. Moment de grâce ! Moment de suavité, celui où les âmes se confortaient dans l’appartenance au peuple divin. Chacun puisait dans ces conversations la force de poursuivre cette route si difficile. Outre cela, nul ne devait donner matière à douter de son entière obéissance, car la suspicion était un mal agressif et contagieux.

Les hommes se repaissaient de mets et de paroles. Les femmes de la maison versaient le vin épicé et rallongé par leurs soins. Elles leur apportaient l’ivresse nécessaire à leur voyage vers le Divin et gardaient en secret un œil bienveillant sur eux. S’ils s’attardaient chez les uns ou chez les autres, emportés par la chaleur du moment, ils s’endormaient sur les paillasses disposées le long des murets.

Ali Ben Rachem était seul ce matin-là. Etendu, il attendait le signal, le regard perdu dans l’immensité céleste. La cité dormait encore et le firmament, cédant aux reflets rosés de l’aube, offrait un timide spectacle scintillant. Les courbes pourpres de son vêtement, empreintes de la pâle lumière du jour naissant, ondulèrent sous l’effet de ses étirements.

Il gémit d’aise, gavé de puissance. Une force brutale et fière coulait dans ses veines. Ce sang prestigieux gardait en sa mémoire l’héritage d’une grande famille. Il bouillonnait, grondait, exultait ! En ce moment béni, Ali Ben Rachem se sentit véritable fils de la Terre des Hommes. Le Tout Puissant n’avait-il pas mis entre ses mains la richesse et le pouvoir de changer le cours des existences ? Un concert de plaintes lentes et aigues le tira de sa réflexion.

Dans les ruelles en contrebas, de petits troupeaux de brebis se faisaient entendre. Les bêtes affamées et assoiffées patientaient, regroupées et attachées aux anneaux fixés le long des murs des maisons. Elles avaient passé la nuit, ainsi immobiles, bêlant à tout va. Après un court arrêt à la fontaine, elles seraient vendues au Temple, au Parvis des Gentils.

Il se leva en grommelant. La belle étoffe qui le couvrait glissa sur le sol. Il lissa du plat de la main les pans de sa tunique de lin liée au col par deux cordons alourdis de deux perles d’or finement ciselé. Il se frotta le crâne, agacé par les poussières apportées par le vent. Sa chevelure retomba lourdement sur les broderies en fils de soie confectionnées par l’atelier le plus réputé de Jérusalem. Si la tunique s’usait trop vite, il les ferait découdre pour les replacer sur une autre. Cette merveille lui avait donné tant de mal ! Que n’avait-il pas fait pour acquérir les échevettes nécessaires à la réalisation du précieux ornement ? Qui n’avait-il soudoyé pour ces fibres venues de Chine ?

Il longea le muret. Il appréciait décidément cette heure du petit jour lorsque la pénombre se dissipe et que la lumière victorieuse chasse les fantômes et les démons de la nuit. C’était l’heure de l’espoir, celle de la renaissance, celle de la vie. Il se pencha pour saisir le pichet de terre cuite, puis remonta le pan de son vêtement, urina longuement. Ce faisant, il pouvait distinguer au loin sur la butte, le temple en éveil, car sa demeure était bien la plus haute de la rue. Elle dominait toutes les autres. Il bomba le torse empli de la fierté de l’homme riche,  puissant et respectable.

-                  Jérusalem ! Cité du Très Haut ! Comme j’ai raison de t’aimer ! Tu es si belle ! Digne de lui !

Ali Ben Rachem cultivait avec soin son image de grand dévot par un profond attachement apparent aux enseignements du Talmud associé à un strict respect des textes saints. D’aucuns lui prêtaient les raisons de ses actions à son dévouement au Très Haut. Réputation acquise et immuable, il s’autorisait dès lors à se dégager des obligations de la prière matinale. Qui saurait ? Il était seul. L’idée que Salomon sollicitât jadis l’aide des architectes phéniciens, comme Hiram, un orgueilleux notoire à ses yeux, pour bâtir le temple somptueux si familier, risquait, à chaque fois, d’entacher sa belle humeur. La nouvelle de l’assassinat d’Hiram par ses collègues l’apaisait. Un étranger aux affaires sacrées du peuple de Dieu. Impossible équation.

-          Au diable les phéniciens…

Tandis que le Shemon Esre résonnait dans les âmes de ce même peuple de Dieu, Ben Rachem redéposait la cruche-urinoir à sa place. Il tenta nerveusement de défroisser sa tunique, puis enfila son manteau. Il serra la longue ceinture de coton dont les pendeloques ornées de pierres fines émirent un léger tintement cristallin. Il plongea ensuite la main dans son encolure, en sortit une épaisse chaîne en or. Encore chaud du contact avec sa peau, le bijou retomba lourdement sur sa poitrine en une cascade de cliquetis volubiles.

Il laça ses sandales, puis emprunta l’escalier extérieur. Il longea le mur de pierre, ouvrit la lourde porte en bois et pénétra dans sa demeure. Contrairement aux autres habitations qui, construites en torchis, offraient peu de sécurité à leurs occupants, la bâtisse était inviolable, ceinte par la roche taillée et scellée, verrouillée de l’œuvre d’un forgeron phénicien dont l’art n’avait pas encore franchi la frontière. Tandis que les uns rebouchaient les trous faits par les brigands, pleuraient les biens dérobés et les femmes violentées, Ali Ben Rachem n’avait qu’à tourner une simple clef dans la serrure pour se mettre à l’abri. En cela résidait aussi la grâce du Très Haut.

Il longea un corridor étroit et voûté, jeta un œil distrait sur les parois ornées de mosaïques en marbre : arbres et fruits, courbes et volutes savamment représentées en un harmonieux dégradé de verts, de roses et de blancs. A ce pâle objet de ravissement pour ses visiteurs, il préférait un autre bien plus grisant, offert à son seul regard. En unique huissier, une seule clé. Le frère du forgeron phénicien était l’auteur de cette œuvre impie : une scène de chasse, une autre de baignade et Vénus offrant un cadeau à une jeune fille. Impies mais si délicieuses !

Le savoir-faire phénicien dans sa demeure lui donnait l’impression de se rapprocher de Salomon, de partager avec lui cette même aversion teintée d’admiration pour ces hommes indignes de leurs talents.

Ben Rachem se hâta. Il traversa le jardin, un espace divisé en quatre parcelles de styles différents autour d’une fontaine centrale où résonnaient tous les bruits de la demeure. Il gagna la cuisine. Deux domestiques s’affairaient fiévreusement.

Ashèr, le plus robuste, débitait une carcasse de mouton accrochée par les deux jarrets à la voûte du plafond. L’homme, concentré sur son ouvrage, récitait une prière. C’était le seul salarié de la maison. En le payant grassement, Ben Rachem s’assurait son soutien, son dévouement et sa protection. Il n’était pas rare de déplorer le décès inexpliqué de maîtres peu généreux. S’assurer le bien-être de son cuisinier était le meilleur moyen de garantir sa propre pérennité. Un empoisonnement était si vite arrivé. Ashèr était un homme bon et brave.

Il maintint fermement la tête de la bête, encore sanguinolente, écarta d’un coup sec les deux pattes arrière. En un craquement sourd, l’animal se fendit le long des entailles faites au couteau.

-          Ashèr, maugréa Ben Rachem, ne peux-tu pas attendre que je sois parti ? Je n’ai pas besoin d’un tel spectacle. Je passe tous les jours à la même heure.

-          Sois le bienvenu, répondit le colosse, presque amusé. Je ne t’avais pas entendu. Si j’avais su. Permets que j’en termine avec ça. La viande ne sera pas mangeable si j’interromps le rituel.

-          Fais donc ! Avise-toi à ne pas prendre sa place un jour !

Ben Rachem éclata de rire. Ashèr soupira et, imperturbable devant la menace, poursuivit sa besogne. La prière achevée, il décrocha la première moitié de l’animal puis la déposa sur le billot. Il débita un gigot puis s’attaqua à l’épaule. Il réserva une pièce de viande pour la dîme, un bas morceau, pour une fois.

Moché, le plus vieux, préparait le pain azyme. Il était esclave depuis plus de six ans, des suites d’une inculpation pour vol de marchandises dans le commerce de son beau-père. Ce petit homme un peu malingre aimait s’acquitter des tâches habituellement réservées aux épouses, de la préparation du pain et du vin. Ben Rachem y voyait là une anomalie, mais il préférait Moché et ses particularités à la présence d’une femme dans sa cuisine. Moché mesurait les ingrédients avec application et prenait garde à ne pas faire voler partout la farine. En fixant la balance à fléaux, il ajoutait ou retirait d’infimes quantités avec précision.

Le maître de maison leur tint compagnie un moment, jusqu’à ce que les deux hommes, absorbés par la complexité des rituels accompagnant la préparation des repas, en oubliassent sa présence. Il avait de la chance, décidément, de les avoir à son service.

Ali Ben Rachem possédait trois autres esclaves dont un comptable, des païens. Moins chers que les fidèles qui se faisaient rares, ils étaient moins protégés par la loi, ce qui offrait plus de libertés, à leur égard non seulement, mais aussi à celui du commerce.

Tout ce petit monde résidait au sein de la demeure, non loin de la cuisine, à bonne distance des appartements réservés aux invités. La possession d’esclaves était de moins en moins bien considérée, alors, nul besoin de les mettre sous le nez des visiteurs. A la prochaine année sabbatique, Ben Rachem en libèrerait trois. D’ici-là, le temps lui était donné de faire fortune et ainsi de s’offrir tous les serviteurs fidèles dont il aurait besoin.

Avec le temps, Ali Ben Rachem était devenu fin commerçant, au sens des affaires aiguisé. Rien ne le dérangeait vraiment pourvu qu’il en dégageât du gain. Aussi, il n’hésitait pas à traiter avec les païens pour lesquels il servait habilement d’intermédiaire en achetant et en revendant leurs récoltes sans prélever de dîme sur les bénéfices, puis, à l’abri du regard du Sanhédrin, il remontait vers le Nord-Est dépenser les recettes, illégalement perçues, en soies et en épices.

L’Éternel était-il fâché ? En habile négociant Ben Rachem avait appliqué des prix inacceptables pour ses pairs. Ce n’était que des païens après tout, et puis la dîme ne les concernait pas. Que de tracas et de chemins détournés pour ensuite se voir reprocher un commerce impur. La soie méritait tous les risques. Il prenait tous les risques pour la soie.

Discrètement, son stratagème lui permit, en moins de deux mois après la saison des épis, d’amasser assez de gains pour se bâtir une solide réputation auprès des marchands venus d’Inde. Ces hommes n’accordaient pas facilement leur confiance, car ils connaissaient la valeur des denrées transportées : quiconque commerçait la soie et les épices se voyait offrir les portes des plus puissants.

Ben Rachem caressait un rêve.

En secret, il aspirait au Grand Commerce, celui auquel on accède tel un empereur à son trône. Il devait pour cela remonter la filière indienne jusqu’à sa source, la seule façon de s’assurer un chemin vers la fortune. Il tissa au fil des mois des relations, timides tout d’abord, avec les païens des villes portuaires. Très vite, il mesura les enjeux politiques de son projet et espéra s’adjoindre le soutien des autorités religieuses.

Alors chaque jour que le Très Haut lui accordait, Ali Ben Rachem priait, réfléchissait, suppliait, réfléchissait encore. Il n’était pas aisé de naviguer entre le Sanhédrin d’un côté et Rome de l’autre. Il n’avait pas les coudées vraiment franches. Comment alors endormir ces deux monstres de pouvoir sans éveiller leur méfiance ? Le Grand Commerce n’était-il pas à portée de main ? Le Grand Commerce n’attendait-il pas que lui ?

-          Ô Très Haut ! Entends-moi ! Comment puis-je gagner le grand prêtre Caïphe à ma cause ? Montre-moi le chemin vers les Indes et la richesse !

 

 

 

2

 

 

 

Ali Ben Rachem pria le Tout Puissant plus que d'accoutumée ce jour-là. En effet, un mois de supplique et le Divin s'était montré terriblement silencieux. Ben Rachem était un homme d'espoir et de persévérance. Alors il se recueillit encore chaque heure jusqu'au moment où l'on mit à cuire le pain azyme sur la pierre pour le lendemain, premier jour du Sabbat.

Dieu se décida finalement à se faire entendre, une poignée de jours plus tard. Ali Ben Rachem se rendait au temple accompagné de deux amis. Il avait commandé un sacrifice et devait choisir une bête au Parvis des Gentils. De belle humeur, affable même, il était ouvert à la dispense de compliments. Ses paroles généreuses étaient souvent suivies de gestes mesurés en sicles ou en livres. L’impatience teintée d’avidité éclairait les regards de son auditoire.

- Passons par la fontaine, mes amis, proposa Ben Rachem. Il fait soif et je ne sais quand nous pourrons nous désaltérer à l’écart de la foule.

Des femmes y discutaient en remplissant leurs cruches. A l'approche des hommes, elles s'effacèrent. Le Divin choisit donc ce jour béni pour s'adresser à l'ambitieux marchand. Il prit la voix de Jacques le Sourd, débile et sale. On le disait incapable d'aligner deux idées sensées et ses grimaces étayaient le diagnostic établi sans ambages. Il n’écoutait personne et se contentait de vociférer aux passants des paroles sans queue ni tête. Plus calme, il mendiait parfois.

- Toi ! Toi ! hurla-t-il en apercevant Ben Rachem à la fontaine.

L'homme de bien, étonné de se voir interpelé ainsi par cet être difforme, puis affreusement gêné par le spectacle dont il était l'acteur involontaire, ne reconnut pas la voix de l'Eternel et eut un mouvement de recul.

- Vous faites erreur, mon brave ! s'offusqua-t-il.

- Non ! Non ! Je dois te parler et tu dois m'écouter.

La stupéfaction gagna la foule. Lâche, elle commençait à s'écarter doucement pour mieux jouir du spectacle.

- Passe ton chemin, vieil imbécile ! Je ne te connais pas !

- Lui te connaît ! Il faut que je te parle ! Il me l'a demandé ! Je ne veux pas être corrigé ! Je ne fais rien de mal !

Ali Ben Rachem perdait patience, croulant sous le poids des regards.

- J'ai des choses à te dire, seigneur, insista le dément, pour ton affaire d'épices, de soie et de Grand Commerce.

A ces mots, le marchand l'empoigna et l'entraîna hors de portée de voix. L’imbécile parlait déjà trop. Nul ne devait savoir.

- Ne me fais pas de mal seigneur, gémit le gesticulateur.

- Par quel prodige sais-tu cela ? grogna Ben Rachem à peine audible. Qui t’a parlé ? Que veux-tu ?

- Si tu me poses autant de questions, c'est donc que je dis vrai. Laisse-moi t’expliquer sinon tu ne sauras jamais. Rassure-toi : pas même ton ombre n'a eu vent de tes désirs. Tu pries, supplies, demandes, quémandes. L'Eternel te répond. Il a beau crier, tu n'entends pas. Ceci n'est pas mon affaire, vois-tu. Je te dis juste que je connais ton projet.

- Et alors ? Parle !

- La réponse : marie-toi !

Simplicité ridicule. Ben Rachem convaincu d’avoir perdu son temps et d’avoir été moqué, repoussa Jacques Le Sourd violemment. Le bougre tomba sur les fesses, bascula en arrière. Son crâne heurta les dalles de terre cuite. Il se releva en gémissant. Un mince filet écarlate coulait dans son dos. Il passa une main nerveuse sur la plaie pour en mesurer l’ampleur puis coula son regard, siège de sa folie, en direction de son agresseur.

- Ton rang te permet de m'humilier, moi, petit parmi les petits, dit-il en tapant sur son manteau empoussiéré. Voilà qui est indigne lorsque le Créateur s'adresse à toi par ma bouche ! Tu es ambitieux. Tu aspires à régner en maître, sans partage, sur tous les ports de la côte. Tu es pressé.

Jacques le Sourd s'approcha de Ben Rachem, si près que le marchand eut peine à supporter son haleine fétide. Ses yeux, habituellement vides, le transpercèrent et bouleversèrent son âme. Ce fou avait raison et bien plus encore.

- Moi, pauvre de moi, moi qui ne suis qu'un vieux dément que personne n'écoute et ne croit ! Dieu m'est témoin ! J'ai vu dans les yeux de cette femme l'éternité ! L'éternité, tu m'entends ! Alors maintenant tu peux me pendre et donner mes tripes aux vautours ! Elle m'a déjà sauvé.

- Qui est-elle ?

- Tu me supplies à présent ?

- Parle ! C'est un ordre !

- Tu ordonnes à celui qui parle en son nom ?

- Je te pardonne alors parle !

- Soit. Alors je te réponds : elle est Elisabeth, fille de Jacob Sadoun. Elle sera ta seule richesse en ce monde, ton unique salut. Il te faudra la regarder et l'aimer. Elle t'ouvrira les portes du royaume dont elle seule aura la clef. Si tu te donnes à elle, alors elle te couvrira de richesses dignes d'un roi !

- D'un roi, dis-tu ? Mais de quelle famille est-elle issue pour être une aussi grande dame ?

Jacques le Sourd soupira en prenant un air navré.

- Les fous et les pauvres ne sont pas toujours ceux que l'on croit, seigneur. J'espère pour elle que le Très Haut a de bonnes raisons pour la confier à un homme tel que toi, mais cela n'est pas de mon ressort. J'achève par ces mots mon devoir. Cherche Jacob Sadoun, riche marchand de la Cité. Il est homme respectable. Il se rend chaque jour au temple y rendre ses grâces. Caïphe le reçoit une fois la semaine avant le sabbat. Il l'écoute parce que Jacob est un homme sage. Dans trois jours, fais-toi annoncer et rends-toi chez lui à la neuvième heure. Il te recevra.

A ces mots, Jacques le Sourd s'enfuit et disparut dans la foule comme s'il n'avait jamais existé.

Ali Ben Rachem retrouva ses amis, réécrivit pour eux la scène en la lénifiant avec détachement et indifférence. Le petit groupe se mit enfin en route vers le temple. Ben Rachem souriait avec effort. Leurs voix se noyèrent dans la clameur du parvis. Il tint à choisir lui-même l'agneau du sacrifice commandé. Plus tard, tandis que le prêtre procédait au rituel, son âme fut en proie à de grands tourments. Pourquoi Dieu avait-il choisi un fou pour s'adresser à lui ? Ne pouvait-il pas le faire directement ? Il avait tendu l'oreille pourtant. Alors pourquoi ?

- Trois jours, murmura-t-il en s'adressant au Très Haut. Tu me demandes trois jours. Tu exiges de moi le mariage, alors que je ne le veux pas encore. Je vais faire fortune. Que ferais-je d'une épouse si je peux posséder toutes les femmes que je désire ? Pourquoi avoir choisi la bouche de ce dément ? Je ne peux que douter !

Il s'interrompit. Dans le vacarme du temple, il tendit l'oreille afin de vérifier si une réponse ne lui parvenait pas. Silence. Terrible. Pourquoi Dieu se taisait-il de nouveau ? Hurlait-il qu'il ne l'entendait pas ? Devait-il douter de l’existence même de Dieu par le simple fait que ce dernier avait décidé de s’adresser à lui par la bouche d’un fou ? L’idée était aisée à embrasser. Rebuté par l'annonce de la nécessité de noces futures, Ben Rachem relégua les paroles prophétiques autoproclamées au rang d’élucubrations sans importance proférées par un être sans importance. Si le regard de la belle était à la hauteur de la folie de son admirateur, alors aussi grand son calvaire serait de l’épouser.

- Quelle étrange allocution, murmura-t-il comme pour lui-même. Comment peut-on voir l'éternité dans les yeux d'une femme ? Ou même le Paradis ! Elles sont à peine bonnes pour l'extase. Tout au plus pouvons-nous y voir la profondeur de la mer par moments d'intense mélancolie poétique. Et si le Divin avait réellement parlé par cette bouche sale et édentée ? Dans trois jours, je serai fixé.

Dieu n'aimait pas qu'on discutât ses conseils après l'avoir supplié pendant des mois. Il avait pris la peine de répondre. Ben Rachem réfléchit. Il ne voulait pas courir le risque de subir sa colère. Il décida d'obtempérer. Lorsqu'il rentra chez lui ce jour-là, il n'était plus le même. Il se mit à maltraiter son personnel. Le Très Haut décida de demeurer silencieux à l'avenir.

Trois jours plus tard, à la neuvième heure, Ali Ben Rachem frappa à la porte de Jacob Sadoun.

- Je suis honoré de ta présence, dit Jacob, sois le bienvenu.

 

 

 

3

 

 

 

Ben Rachem remercia son hôte et prit place sur la couche qu’il lui désignait. Une servante apporta un plateau de bronze chargé d’un pot rempli de lait de chèvre agrémenté de miel et d’épices, deux godets et des galettes de fleur de farine. Une autre jeune femme posa à ses côtés une bassine contenant de l’eau de rose. Jacob lava les pieds du marchand. Une fois les ablutions terminées, ce dernier engagea la conversation.

-  Je vois que tu m’attendais, fit-il.

Il but à la coupe de lait.

-  En effet, répondit le vieil homme.

Comment ? Jacques Le Fou ?  Lui aussi ? Ben Rachem éluda ces questions pour se consacrer à son seul dessein. 

-  Honorable Jacob, permets que je t’expose l’objet de ma visite.

Il hésita. Il était encore temps de rebrousser chemin. Le vieil homme était bon. Une salve d’excuses présentée convenablement et la chose pouvait être entendue sans contrepartie. Dans un instant il serait trop tard.

-          Je te demande ta fille Elisabeth en mariage.

-          Tu connais Elisabeth ? s’étonna Jacob. Elle ne sort jamais. C’est incroyable !

Jacob se rembrunit aussitôt. Comment ces mots avaient-ils pu sortir de sa bouche ? De deux choses l’une : soit sa fille bien aimée avait quitté la demeure sans son autorisation, soit ce prétendant inespéré était envoyé par le Sanhédrin. Comment discerner ? La réputation de Ben Rachem le précédait partout où il allait. La visite de cet homme assoiffé de pouvoir ne pouvait être motivée par son seul intérêt matrimonial. Jacob douta de la pertinence et de la sincérité de la demande. Elisabeth était jeune. Elle était le seul amour qui lui restait après le décès de son épouse quelques années plus tôt. Elle illuminait sa vie depuis quatorze douces années durant lesquelles il n’avait cessé de la chérir. Elle s’éveillait à peine à la vie qu’on voulait déjà la lui enlever. Il ne put cacher son inquiétude.

-          Ma fille, ma chair, mes os, mon unique richesse. Tu la veux ?

-          En effet.

Jacob se tut pour réfléchir. Selon la Loi, rien ne pouvait empêcher cette union. Il était pourtant en droit de la refuser, mais s’il le faisait à cet instant, il prenait le risque de déshonorer un prétendant aussi prestigieux et de devoir en assumer les conséquences.

-          Tu sembles hésiter, remarqua Ben Rachem. Est-elle déjà promise ?

-          Non, ce n’est pas cela. Elle est très jeune et l’idée de la donner en mariage m’est difficile, voilà tout. Tu portes de beaux vêtements, des bijoux et des pierres précieuses. Ta ceinture est d’un goût certain. Quel regard pourrais-tu porter sur elle, toi qui ne manques de rien ?

-          Que me demandes-tu pour me la laisser épouser ?

-          Ce que tout père bienveillant, tant soit-il un homme de cœur souhaiterait pour sa chère enfant : que tu l’honores et la respectes.

La tournure de la conversation commençait à agacer Ben Rachem. Il attribuait l’attitude du vieux Jacob à un sentimentalisme, une sensiblerie désuets et déplacés. Enlisé dans un embarras collant, le commerçant se souvint alors des paroles de Jacques le Sourd. Il prit un ton de circonstance.

-          Chaque jour, dit-il d’une voix blanche, je veux chercher dans les yeux de ma future épouse, ta fille, l’éternité.

Il porta l’estocade à ce cœur de père pétri d’inquiétude. Le visage de Jacob s’illumina.

-          Merveilleux ! Dans ce cas Elisabeth est à toi !

Les deux hommes se levèrent de concert et s’embrassèrent pour sceller cette promesse d’alliance. Ils se retrouvèrent deux semaines plus tard afin de conclure un accord de mariage. La jeune Elisabeth n’avait pas encore été présentée, mais son prétendant paya son dû et plus encore à son futur beau-père. Ils fixèrent la date de la cérémonie au quinzième jour de septembre, suffisamment avant la fête des Tabernacles pour éviter une succession trop importante de cérémonies gourmandes en préparatifs. Le soir même, la jeune fille apprit de la bouche de son père, qu’à la prochaine lune, elle épouserait un riche marchand. Il ferait d’elle une dame élégante et belle. Son cœur d’enfant battit la chamade. Ce serait le plus beau jour de sa vie.

-          Ta mère serait fière de toi si elle vivait encore.

Elle pressa son père de questions au sujet de la robe, des bijoux, de la coiffure. Sa joie candide à la perspective de cette fête magnifique en son honneur le convainquit d’avoir pris la bonne décision.

Au quinzième jour de septembre, on fit la noce jusqu’au sabbat, le dix-huitième. Les époux firent connaissance. Elisabeth ne cacha pas son ravissement devant le faste et la joie du moment. Son mari était beau, riche et son père était heureux.

Le vieil homme rentra seul chez lui. Il commanderait au lendemain un sacrifice afin d’assurer à sa fille une belle vie. Les invités mangèrent beaucoup et burent plus que de raison. Au petit matin, on étendit les draps nuptiaux et l’on applaudit l’honneur d’Elisabeth.

Cette nuit-là, alors qu’Ali Ben Rachem se félicitait encore de la réussite de son affaire, la jeune épousée demeura longtemps assise au bord de sa couche, le visage gonflé de larmes. Elle supplia le Ciel qu’il lui rendît le souvenir de sa vie passée à jamais effacé par la violence de ces choses du mariage dont son père s’était gardé de lui faire l’étalage. Son mari eut beau chercher : il ne vit pas, cette nuit-là, ni les autres d’ailleurs, dans les yeux d’Elisabeth, l’éternité qu’on lui avait promise.

Il rendit, dès la fin du sabbat suivant, visite à Jacob trois fois la semaine afin de lui donner des nouvelles de sa fille. Le sourire du vieil homme n’était-il pas l’assurance du succès de son affaire ? Jacob le conduirait à Caïphe et Caïphe au Sanhédrin. L’Eternel était d’accord. L’Eternel lui avait hurlé cette idée. Tout allait pour le mieux.

Sadoun, charmé par tant d’attentions, se laissa peu à peu conquérir par son gendre. Il déplora souvent l’absence d’Elisabeth. Parfois elle lui offrait la grâce de sa présence. Elle ne parlait pas beaucoup comme c’était de bon ton pour une femme en présence des hommes de la famille. Elle s’était assombrie, mais ne semblait pas malheureuse pour autant.

Six mois plus tard, Jacob Sadoun présenta Ali Ben Rachem au grand prêtre. Le religieux ne tarda pas à découvrir en lui le grand homme d’affaires, fidèle, avisé et respectueux des traditions.

Un jour qu’ils conversaient, ils évoquèrent le grand commerce. Ils se mirent à rêver ensemble des Indes et de la Chine, de ces contrées gorgées de trésors et de la façon dont ils pourraient, à l’avenir, les acquérir et les partager.

-          Je vois par là un moyen de contrecarrer le monde païen en Palestine, confia Caïphe, et pourquoi pas, en renforçant notre puissance, évincer Rome de nos terres.

Ben Rachem se réjouissait, y croyant à peine. Dieu ne lui avait pas menti.

-          Je te charge, poursuivit le religieux, de t’engager au plus vite sur cette nouvelle voie. Je t’en donnerai les moyens. Agis pour le bien de notre peuple et tu en seras gratifié.

Il fit appeler le meilleur banquier de la cité et donna ses ordres. Ben Rachem put alors en toute liberté se laisser aller à la joie. Il nageait dans le bonheur.

-  Ô Eternel ! cria-t-il. Je t’offrirai le plus bel agneau en sacrifice !

En sortant du temple, il chercha Jacques le Sourd. Il voulait lui dire qu’il ne s’était pas trompé et le remercier. Le vieux avait disparu un beau jour, lui dit-on. On le vit parfois dans le désert en compagnie d’un homme vêtu d’une peau de bête. Haussement d’épaules. Il s’en fichait. Le fou pouvait être là où il le voulait, le miracle venait d’avoir lieu : les portes du Grand Commerce s’étaient enfin ouvertes. Ben Rachem rentra chez lui. A la prochaine lune, il se rendrait à Césarée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      

 

 

 

 

4

 

 

 

Elisabeth visita peu la maison paternelle après son mariage. Elle en voulait à Jacob de ne pas l’avoir préparée à ce qui l’attendait. Elle devint capricieuse et demanda à son mari les robes et les bijoux les plus chers pour ne jamais les porter. Il céda à tous ses désirs et l’installa très vite dans une vie rituélique régie par les codes de la Loi. Elle se montra peu enthousiaste et accomplit ses devoirs avec tant de réticences que Ben Rachem finit par lui assigner résidence dans une aile isolée de la maison. Il cessa les visites pour se satisfaire dans d’autres couches et d’autres affaires plus exaltantes. Dieu avait besoin de lui et cela justifiait son désintérêt pour les enfantillages de son épouse.

Son entreprise se montra florissante, pour la plus grande satisfaction de Caïphe qui ne tarissait pas d’éloges vis-à-vis de son protégé. Mais un jour, une ombre s’étendit sur ce bonheur apparent.

-          N’as-tu pas de descendance ? demanda un membre du Sanhédrin.

-          Pas encore, répondit Ben Rachem. Mon épouse est encore très jeune. Le Ciel tarde à nous donner cette satisfaction.

-          Un homme de ton envergure se doit de donner un fils au peuple de Dieu afin de perpétuer son œuvre. Comptes-tu t’acquitter bientôt de ce devoir ? Sais-tu qu’on parle dans ton dos ? Veux-tu que l’on t’accuse d’union impie ?

-              Certes non.

-              Tu sais ce qu’il te reste à faire.

C’était donc ça. Le Très Haut attendait son dû. Il était temps de le satisfaire par crainte de se voir retirer, au faîte d’une gloire annoncée, les présents dont il lui aurait fait grâce. Il frémit à l’idée de cette terrible perspective et pressa Elisabeth de lui donner ce fils tant désiré. Il l’honora dévotement. Comme cela ne suffisait pas, il fit sacrifier une brebis et trois tourterelles, envoya au temple chaque jour des galettes de fleur de farine.

Elisabeth quant à elle, ne comprenait pas pourquoi il lui fallait autant souffrir pour plaire à un Eternel dont elle était favorite de par son honorable naissance. La jeune fille en elle rejetait ce joug conjugal écœurant et la fidèle fervente s’en enorgueillissait. Douloureuse dislocation intime. Parfois elle suppliait le Très Haut d’éloigner son époux de sa couche et de la préserver de l’enfantement, parfois elle l’enjoignait de lui donner la force d’accepter sa soumission aux exigences afférentes à sa condition sociale.

A l’ombre du silence du Très Haut, les époux poursuivirent ainsi, ensemble, le fil de leurs existences scellées presque par erreur. A l’abri des regards, jusqu’au début de la septième année du règne de Tibère. Aucun enfant ne vint consacrer leur union douloureuse.

Un jour Ali Ben Rachem décida la fin de cette comédie. Dépité, il se rendit au temple et sollicita un entretien avec le grand prêtre. Quelques lampes à huile éclairaient la grande salle de réception. Caïphe était assis sur un petit siège à côté de l’autel des offrandes aux formes inspirées par l’architecture romaine. A l’aide d’un stylet métallique, il gravait une fine plaque de roche sombre disposée sur une écritoire suffisamment solide pour ne pas trembler. Lorsqu’il remarqua la présence du visiteur, il s’interrompit, posa le stylet devant lui puis se leva.

-          Mon frère ! N’est-ce pas demain le jour de notre entrevue ? Je ne t’attendais pas aujourd’hui !

-          Mon affaire est urgente, permets que je te l’expose. Ta sagesse m’éclairera.

-          Soit !

-          Mon épouse ne porte toujours pas d’enfant.

-          Il me tarde pourtant de m’en réjouir.

-          Je sais. Elle est de mauvaise volonté. Je ne peux plus l’entretenir dans ces conditions.

-          Tu dois t’assurer de sa mauvaise volonté avant de t’en séparer. C’est une grave décision. Jacob, son brave père m’est cher, même si la Loi te donne raison. Es-tu certain de ce que tu dis ?

Le visage de Ben Rachem s’assombrit.

-          Donne-moi ton accord de répudiation.

-          Cela m’est compliqué. Jacob ne le supportera pas.

-          Je veux la répudier, sinon je dénoncerai ton affaire à Rome et fuirai sur le champ.

-          Des menaces ? Tu es imprudent. Sais-tu à qui tu parles ? Ta vie n’est rien si je le décide.

-          Je t’implore !

-          Tu m’implores, la belle affaire. Me donnes-tu le choix ? La loi, les apparences sont avec toi. Je ferai ce que tu me demandes, mais j’en informerai le Sanhédrin. Jacob sera certainement heureux de retrouver sa fille dont, assurément, tu es indigne.

 

Au petit jour, Ashèr, le domestique, réveilla Elisabeth. Confus, il s'éclaircit la voix avant de la prier de le suivre.

- Que veux-tu ?

- Le maître te demande.

Il hésita.

- Sur-le-champ.

- Très bien, fit-elle tremblante en se dressant sur sa couche. Je viens. Ai-je le temps de m'apprêter un peu ?

- Oui.

Il allait sortir, puis se ravisa.

- Ma bonne maîtresse…

- Quoi donc Ashèr ?

Les yeux de la jeune femme étaient magnifiques décidément. Comment soutenir un tel regard ?

- Permets que je t’avertisse : il n'est pas comme d'habitude. Il a tourné en rond toute la nuit, a convoqué l'homme de loi et le comptable. Il se passe quelque chose.

- Merci pour cela, dit-elle. Que le Seigneur te garde. Ne t'inquiète pas : le pire est peut-être derrière moi.

Elle prit place devant son miroir de bronze. La plaque de métal, polie juste assez pour refléter ses contours, renvoyait sur son visage une douce lumière. Elle tenta d'arranger sa chevelure, enfila une tunique sobre, dissimula quelques bijoux, puis sortit. Elle retrouva son mari à la salle de réception. L'endroit était étrangement officiel pour une affaire domestique.

- Ah ! Te voilà enfin ! s'écria Ben Rachem. Je viens de prendre une décision. Sais-tu laquelle ? Tu as certainement deviné.

- Non.

Il poussa un grognement d’agacement.

- Je vais me séparer de toi étant donné que tu ne me donnes aucune descendance. Tu es une charge que je ne veux plus assumer sans contrepartie. Je te rends à ton père. Il doit en avoir été averti au moment où je te parle.

Elle sourit. Sa joie était immense. Elle se ravisa soudain afin de ne pas éveiller la colère de Ben Rachem.

- Je n'ai nulle part où aller, gémit-elle.

- Ton père t'accueillera. N'oublie pas de passer voir Joseph pour qu'il te remette ta lettre.

Il la regarda dans les yeux une dernière fois et se demanda ce que cet imbécile de Jacques le Sourd avait pu y voir. Il lâcha un soupir et disparut derrière la tenture. Il envoya un messager chez Jacob Sadoun muni d'un sac de pièces d'or. Il pensait, par cette donation, alléger le coût de cette bouche inutile. Elle laverait en partie le déshonneur du vieil homme. Jacob Sadoun refusa la compensation et renvoya le messager qui garda les pièces d’or pour lui. Elisabeth, sa fille bien aimée, sa chair, ses os, était en détresse. Le vieil homme était prêt à tout sacrifier pour elle. Lorsqu’elle se présenta à son tour, il lui tendit les bras et la serra contre lui.

- Père, balbutia-t-elle étranglée par l'émotion, veux-tu encore de moi ?

- Oh ma fille ! s'écria-t-il, ma chair, mes os ! Sois la bienvenue !

Il ouvrit les bras. Elle se blottit contre lui. Après un moment à demeurer ainsi serrés l’un contre l’autre, elle leva les yeux vers lui. Son visage alors s’éclaira d’une pâle lumière.

- Père, je crois que nous ne serons pas seuls encore très longtemps.

- Que dis-tu ? fit-il en relâchant totalement son étreinte.

Elle sourit et posa délicatement ses mains sur le bas de son ventre.

 

                   

 

 

 

5

 

 

 

Le 3 juillet 2019, quelque part en France, le psychiatre Marc Delafosse bascula la poignée, la porte-fenêtre glissa lentement sur son rail en feulant. Il sortit, fit quelques pas sur la terrasse. L'air était frais, encore chargé des parfums du jardin exaltés par la chaleur de la journée. Il tira de la poche de son peignoir un petit sachet gonflé de cocaïne, le malaxa pour en jauger la quantité. Rapide calcul mental. Il en avait encore assez pour une dizaine de shoots. Sa consommation ne désenflait pas. Merde. Ses contacts de plus en plus fréquents avec son dealer lui avaient très rapidement posé problème. A plusieurs reprises, le gars avait tourné autour du pot. Que faisait-il dans la vie pour sortir autant de cash d’un coup, comme ça ? Tout finissait par se savoir alors pas de chichis. Dis-moi sinon tu te démerdes pour trouver ta came ailleurs. Certain de faire une énorme bourde, Delafosse avait fini par céder.

-          Psychiatre.

-          Un psy camé ! J’y crois pas. On va bien bosser ensemble !

-          J’ai juste besoin de quelques doses de temps en temps, avait-il lénifié. Je vois trop de dingues à longueur de journée. Ça m’aide à supporter.

-          Tes raisons, je m’en carre le derch’. T’as de la thune. J’ai de la came. Je fais des affaires. Y’ a moyen ! Ouais. Y’a vraiment moyen !

Mutique, Delafosse avait observé dans les prunelles noires du colosse les reflets de son propre enfer. Mamadou M’Bianda connaissait le métier par cœur. Plus de dix ans sur le territoire. Les flics, les juges, la taule, il connaissait tout le monde. Il savait qui, pour quoi, à quel prix. Sur le dark web, une annonce traînait depuis deux ou trois jours. Le profil de Marc Delafosse était recherché sur la zone. « Juge STO recherche 1 doc psy poudré. 15K. Répondre sur site avec référence SS500 ».

M’Bianda, une lueur troublante dans le regard, avait déposé le sachet de came dans le creux de la main de Delafosse, puis s’était fendu d’un large sourire.

-          Tiens mon frère, c’est pour toi. Cadeau.

-          Pourquoi « Cadeau » ? Non, non ! Je tiens à payer.

-          Si tu veux, mais ça ne changera rien.

-          Rien à quoi ?

Le gaillard s’était penché sur lui d’un mouvement au ralenti.

-          Cherche pas, mec. On va s’revoir.

Et puis, sans explication aucune, le dealer n’avait pas donné signe de vie pendant plusieurs semaines. Delafosse avait compensé le manque par les substances disponibles à la pharmacie de l’hôpital. Afin de justifier les sorties de médicaments il avait rédigé de faux diagnostics sur de vrais patients. Relever le niveau de dopamine. Augmentation de sa libération ou diminution de sa recapture. Comme il l’avait craint, le laps de temps nécessaire pour atteindre le niveau de sevrage espéré n’était pas compatible avec les délais imposés par l’une ou l’autre des deux procédés thérapeutiques. C’est une anesthésie générale qu’il me faudrait. Coma artificiel en attendant le retour de son dealer. Impossible défi. Il avait rencontré Mamadou M’Bianda dans le cadre d’une expertise psychiatrique ordonnée par le Parquet de Saint-Omer. Les deux hommes avaient sympathisé. Une consultation en avait entraîné une autre. L’idée de la cocaïne avait germé insidieusement dans son esprit. Pourquoi pas ? Il saurait s’en défaire. Une dose. Une seule. La rareté du geste aurait créé le miracle. Son cerveau primitif avait capitulé dès la première dose.

Planté, droit comme un I, devant l’armoire métallique de la pharmacie de l’hôpital, il ne lui restait plus qu’à espérer que son stratagème fonctionnât. Il avait composé son code de sécurité sur le pavé tactile.

La réalité de la gravité de sa dépendance s’était imposée à lui. Brutale. Implacable. En moins de vingt-quatre heures, le chef de service l’avait pris la main dans le sac. Convocation. Explications. Supporter la pression. La folie des autres. Besoin d’un ailleurs artificiel pour oublier.

-          Je voulais croire que ce que racontent mes patients est amusant, avait-il dit candidement. J’ai assisté à des scènes dont le sens échappe à ma raison. Des pathologies telles que les traitements n’apportent aucune réponse.

-          Tu penses à quoi exactement ?

-          Des cas de schizophrénie très spectaculaires…

-          Ah, oui, je vois de qui tu parles.

-          Antoine Gourdon.

-          En effet. On a même pensé à un cas de possession.

-          Il a fini par se suicider devant moi quand même.

-          Ce n’est pas rien en effet. Mais Marc, nous sommes formés pour supporter ce genre de patients. 

Delafosse avait voulu répondre. L’élocution brouillée par la pique en inversion accusatoire, il avait hésité à poursuivre. L’homme l’avait interrompu avec un geste de connivence.

-          Oublions tout ça ! Je n’ai rien vu. Tu as toujours été réglo ici et on manque de personnel. C’est difficile et c’est normal de flancher de temps en temps. C’est à moi de veiller sur le bienêtre de mon équipe et de soutenir chacun d’entre vous.

-          Merci Jacques. Tu n’auras pas à le regretter. J’entame une désintox, j’arrête mes conneries.

-          Je n’en doute pas.

Courte pause silencieuse.

-          Je vais régler ton problème, Marc, mais à une condition.

-          Ce que tu veux !

-          Une condition, avait-il insisté index pointé vers le haut, sine qua non. Tu as produit des faux en écriture pour voler …

-          Je suis vraiment désolé ! Je rembourserai l’hôpital !

La bouche dodue et graisseuse du professeur Jacques Harnoncourt avait ensuite distillé des sons liquides. D’une drôle de voix chuchotée, il avait, avec coutumière autorité, déployé l’architecture de sa pensée, tranchante comme une lame.

-          J’entends, Delafosse, mais là je me trouve face à un délit d’ordre pénal, d’autant plus que nous faisons partie du service public. 

Tu veux quoi bordel, espèce d’enculé !?

-          Je veux que tu rejoignes la confrérie.

-          La quoi ?

-          La confrérie.

-          La confrérie de quoi ?

-          La Confrérie du Saint-Sang. Je suis Grand Maître de la Confrérie du Saint-Sang et tu fais désormais partie de notre Ordre en tant que membre actif. Tu acceptes, car ton accord est indispensable, et je te fournis tes doses gratuitement. Tu refuses, c’est la radiation et la prison.

-          Je pensais que tu m’aiderais à arrêter la coke, pas à continuer de…

-          Dans ce cas… 

Harnoncourt avait mimé les poignets tendus dans l’attente de leurs entraves. Delafosse avait mordillé sa joue en recherche d’une solution alternative. Il n’en trouva aucune.

-          Je ne vois pas comment je peux refuser.

-          Moi non plus.

Le professeur Jacques Harnoncourt, carrure imposante, la soixantaine élégante, avait affiché un immense sourire de campagne électorale. Instant glacé où les traits épouvantables du démon Carash apparaissent sur le visage soudain émacié. L’affaire était mal emmanchée. Le manque avait provoqué des hallucinations. Sidéré par la vision et l’efficacité du piège, Delafosse avait fini par accuser le coup et s’était rendu sans protester.

Il chassa ces souvenirs de son esprit. En peignoir sur sa Terrasse, la seule vision de ce petit sachet de poudre blanche suffisait à lui rappeler la toute-puissance de ses maîtres. Il sortit enfin un paquet de blondes et un vieux briquet, alluma une cigarette en tirant longuement la première bouffée. Il l’expira comme un soupir vaporeux se dissipe dans la pénombre du marais. Il avança, pieds nus, sur la pelouse et tendit l'oreille. Tout semblait calme à cette heure de la nuit, pourtant le croassement des grenouilles couvrait des cris : un couple se disputait. Curieux, Delafosse monta sur une chaise longue en teck et, comme une girouette, chercha à deviner d'où provenaient les clameurs. Il écouta un moment et puis les cris se turent.

- C’est ça, fermez-vos gueules bande de connards, murmura-t-il sur un ton froid et amusé.

Il s'assit et tira une autre bouffée. Il avait de la chance : certains se querellaient, lui venait de faire l’amour à Marie. C'était bon de ne pas être obligé de traîner dans les bars ou les boîtes de nuit pour tirer son coup. Elle n’était ni belle, ni douce, ni réellement intelligente, mais elle était serviable. La vie l’avait toujours gâté question sexe et sentiments. Et là, il devait l’admettre, il était modérément verni. Son existence venait de prendre un sens nouveau avec leur mariage récent. Il décida, à cet instant précis, la peau encore frissonnante de soulagement, de lui attribuer le titre de femme de la face A de sa vie. La face B, c’était autre chose. Elle était beaucoup moins glorieuse. Il exhala une autre bouffée puis s’étendit sur le dos. Les yeux clos, il se repassa mentalement le film de cette demi-heure passée.

Les cris fusèrent de nouveau. Delafosse soupira, se redressa, tira une dernière bouffée grisâtre en suivant du regard les volutes de fumée s'élevant vers le ciel, puis, d'un léger claquement de doigts, se débarrassa du mégot qui atterrit au beau milieu de la pelouse. Il se redressa, rassembla ses genoux contre sa poitrine et les verrouilla en nouant ses bras osseux. Le ciel était dégagé. Il chercha la Grande Ourse.

- Où est Vénus à cette époque de l'année ? murmura-t-il comme pour lui-même. Est-ce qu'elle change de place pendant la nuit ?

Il fouilla ses vieux souvenirs pour comprendre comment tout ça fonctionnait. Rien. Il n'y connaissait rien. L’immensité céleste finissait toujours par l’angoisser. Il se leva, alluma une autre cigarette et héla son chien endormi dans sa niche. Le corniaud pointa le bout de son museau, puis s'approcha mollement de son maître. Sa queue heurta les meubles à son passage.

- Eh ben, ça fait plaisir. Cache ta joie de me revoir.

L’animal, à peine réveillé, invita mollement son maître à jouer avec lui.

- Non… ce n'est plus l'heure mon vieux.

Il caressa distraitement le sommet de son crâne, histoire de le calmer un peu. Le chien se laissa faire sans broncher.

- Tiens tu me fais penser qu'il faut que j'appelle Stéphane et Sylvie.  Ils vont te garder pendant notre absence. Ta maîtresse part avant moi. J’ai du travail. Nous resterons ici, toi et moi, en tête-à-tête entre mecs durant quelques jours. C'est pas beau ça ?

Marc Delafosse aimait parler à son chien. Il pensait discuter dans le vide, un monologue sans en être vraiment un. Il pouvait tout lui dire, même l’inénarrable, certain de ne pas être compris par la bestiole. Un psychiatre ne pouvait officiellement se poser de questions. En tant que pilier de la pensée humaine, son fondement, il ne pouvait s’autoriser le luxe du doute. Il se plaçait bien au-dessus des psychanalystes, beaucoup trop imbus d’eux-mêmes, et des psychologues, les idiots utiles de la profession, les perroquets bavards dont la bêtise justifiait sa propre valeur professionnelle. Les psychanalystes et les psychologues étaient, selon lui, les rabatteurs des psychiatres. Ils égaraient les patients, déballaient une science sans queue ni tête au sujet de ce qui les effrayait le plus : leur propre fin, leur incapacité à comprendre un monde incompréhensible. Leur destination finale : le psychiatre. Die endgültige Richtung. Marc Delafosse détenait le savoir, les clés de la psyché humaine. Il était le joueur de flûte, le marchand de sable. Le patient, douleur endormie, souriait à la vacuité de son âme et lui, membre contraint de la Confrérie du Saint Sang, gravissait, tenue après tenue, les marches vers sa propre apothéose.     

Ce soir-là, Marc Delafosse était préoccupé : Marie partait. Leurs agendas professionnels respectifs ne leur avaient pas permis de voyager ensemble.

-          Je suis désolé, ma chérie. Je dois reporter mon départ : ils m’ont claqué une expertise de détenu demain. Je prends l’avion dans trois jours.

-          Je peux annuler et t’attendre.

-          Non. Pars avant moi. Repose-toi et nous profiterons ensemble du reste de nos vacances.

-          Tu es sûr ?

-          Certain. Tu as l’habitude de voyager seule. Le Lamentin c’est la France. Je te rejoins à l’hôtel à Diamant. On verra si on peut prolonger de quelques jours une fois sur place.

Elle avait plongé son regard sur les billets, pensive. Le voyage serait long. Il l’avait enlacée, serrée contre lui.

-          Ne t’inquiète pas, avait-il soufflé dans son cou. Je torche cette expertise de merde et j’arrive.

-          D’accord.

L’avion décollait dans quelques heures. Le séjour : six jours et sept nuits sur place. Il avait choisi de l'écourter plutôt que d'y renoncer. Il avait menti à Marie : l’expertise pouvait attendre son retour. Il trouverait bien un moyen de se faire pardonner plus tard. Une lune de miel comme ils l'avaient rêvée. Comme elle l’avait rêvée.

Delafosse verrouilla la porte-fenêtre et monta se coucher. Il s'en voulait. Il feignit les regrets de ne s’être opposé plus fermement au rabotage de ses congés deux jours plus tôt. Le type à expertiser était en prison. On n’était pas à une semaine près. Je ne sais même pas qui c’est, putain. Son collègue Méniel l'avait soutenu, en vain.  Goéland Voyage avait accepté de décaler son vol au mercredi. On ne peut vraiment pas faire mieux ! Notre agence ne fait pas de miracles ! Il chassa de son esprit les scories de sa colère et se coucha. Marie dormait et, pour la première fois depuis longtemps, Delafosse eut peur. Son titre de docteur en psychiatrie lui pesait, la cocaïne ne lui était d’aucun secours, la Confrérie du Saint-Sang resserrait progressivement son emprise sur sa vie. Il chercha nerveusement une position confortable pour s'endormir.

Trois jours, ce n'est pas la fin du monde. Nous sommes mariés. Nous avons la vie devant nous pour d'autres lunes de miel. Harnoncourt ne me fait pas trop chier avec la came. Une réunion par mois au temple. Ça aurait pu être pire. C'est quoi d'ailleurs cette obligation de voyage post nuptial ? Je suis ridicule de me prendre la tête avec ça.

Il remonta le drap et en couvrit ses épaules. Marie se blottit contre lui et lui demanda si tout allait bien. Il la rassura. Pour le mieux dans le meilleur des mondes. Alors pourquoi cette peur soudaine ? A quoi l'attribuait-il ? Était-ce l'idée de la séparation temporaire ? Il tendit un bras, ouvrit le tiroir de son chevet. Un calmant et hop !  Dodo. Il dormit jusqu'à l'aube d'un sommeil peuplé de fantômes et de démons, si réels qu'il lui semblât revenir de l'enfer avec l'aube.

Le lendemain, 6h00, Marie était déjà prête lorsqu'il se leva, groggy. Il avala un café serré et chargea la valise dans le coffre de la voiture. La jeune femme semblait heureuse de partir. Pour elle, l'essentiel était leur bonheur et rien d'autre. Il la déposa quelques minutes plus tard sur le parking de la gare. Son TGV en direction de Paris était prévu dans vingt minutes. Le jour se levait à peine.

- J'aurais dû de conduire à l'aéroport, regretta-t-il. Je n'aime pas te laisser seule dans les transports si tôt le matin. Je ne suis pas tranquille.

- T'es fou ? Tu te serais tapé sept-cents bornes aller-retour ? Tu es très occupé aujourd’hui, souviens-toi. Ton expertise c’est quand ?

- Cet après-midi. Je dois passer à l’hôpital avant. Je ne vais pas traîner.

Elle acquiesça.

-          Le train c'est très bien, fit-elle. Tu as une mine de papier mâché. Retourne te coucher. On se tient au courant par téléphone.

Elle effleura du bout de ses doigts les courbes du visage aimé en riant. La barbe naissante crissa. Elle riait toujours lorsqu'il était embarrassé.

- Ne t'en fais pas pour moi, ajouta-t-elle sur un ton plus doux. A t'entendre on pourrait imaginer le pire. Je vais juste prendre le train, l'avion et t'attendre sagement à l'hôtel en sirotant un cocktail des îles. Toi tu vas sagement expertiser ton gars. Ton patron sera tout content et il te fichera enfin la paix.

- Je ne sais pas, balbutia-t-il. J'ai comme le sentiment qu'on devrait finalement partir ensemble. J'aurais dû être plus ferme avec Harnoncourt et le laisser se débrouiller sans moi.

- Tu n'avais pas le choix. Ne te prends pas la tête pour rien. Mon train va bientôt arriver. On ne va pas gâcher cet instant, hein ? D'accord ?

Une terreur atavique se planta brutalement en lui comme un coup de couteau.

- Ne pars pas ! lança-t-il d’une voix étranglée. Tant pis. On s'en fiche. On ne sera jamais remboursé. Et alors ? Je ne le sens pas ce voyage.

- Qu’est-ce qui te prend, Marc ? C’est la première fois que je te vois comme ça. Je vais finir par m’inquiéter pour toi.

- Ecoute, Marie, on ne va pas y passer deux heures : reste. Ne prends pas cet avion.

Elle se pencha légèrement sur le côté, et sans se départir de son air grave, empoigna sa valise avant de se diriger d’un pas leste vers la porte d’entrée.

- Qu’est-ce que tu fais ? s’étonna-t-il.

- Je vais louper mon train !

- Tu ne m’écoutes pas.

- Je prends ce train, je prends cet avion, je t’attends à l’hôtel.

Delafosse voulait jauger la situation, trouver un moyen de la retenir. Marie ne lui en laissa pas le temps.

- Bon, fit-elle, garde tes angoisses pour toi d'accord ? Je ne suis pas une de tes patientes. C’est notre voyage de noces. J’y vais. Toi, travaille bien, arrive vite et en forme car tu vas en avoir besoin. Je t'appelle à mon arrivée au Lamentin.

Elle enroula ses bras autour du cou de son mari et déposa ses lèvres sur les siennes.

- Au revoir mon amour.

- Bon voyage, souffla-t-il.

Le hall de gare se remplissait peu à peu.

- C'est bon, je ne risque rien, dit Marie avec un geste ample de la main. Tu peux y aller. Je n'aime pas les adieux

- Je sais. Je t'aime.

- Je t'aime.

Une fois dans la voiture, Delafosse s'efforça de ne plus penser qu'à l’hôpital, aux patients, au menu du restaurant à midi, au dévidoir de papier toilette, vide pour la énième fois. A tout, à n'importe quoi sauf à Marie et cette putain d’avion.

 

 

 

 

 

6

 

 

 

Marc Delafosse traversa la ville encore déserte. 6H30. Sous le fond rougeoyant du ciel matinal, les bâtiments semblaient s’étirer dans toutes les directions. Et puis, des clartés aux fenêtres des maisons grises révélèrent enfin des présences rassurantes. Il y avait de la vie derrière ces murs de brique et de pierre. Tant mieux. Pour la première fois, l'idée d'être seul le terrifiait.

Comme un fait exprès, son smartphone qui d’ordinaire trillait, vibrait, tintinnabulait, demeurait silencieux. Personne à l’hôpital ne le réclamait. Toutes les nuits, cinq ou six messages de la part de l’équipe de nuit. Des informations importantes laissées au fil des heures pour ne rien oublier.  Il balaya ce détail d’une poussée laborieuse d’optimisme, puis se concentra sur l’agenda de sa journée sans Marie. Il ne reprenait son service qu’à 9H seulement. Il fit une courte halte chez lui, le temps de se changer et de s'occuper du chien. L’animal boudait. Il n’avait pas touché à sa gamelle et ne semblait pas enclin à écouter les soliloques de son maître en manque d’auditoire.

Delafosse abandonna un long soupir de lassitude, tourna les talons en grommelant un reproche inaudible. Rafla son smartphone sur le plan de travail de la cuisine puis sélectionna le numéro de l’accueil de son service. Répondeur. Décidément. Ils sont passés où tous ces cons ?

-          Bonjour mesdames, Docteur Delafosse. Je suis là dans quinze minutes environ. Gardez un petit café au chaud pour moi. Je vous aiderai à finir votre service.

 Il prêterait main forte à l'équipe en place et gagnerait du temps pour la passation des consignes, moment toujours délicat et laborieux, les uns pressés de rentrer chez eux et les autres angoissés à l'idée de manquer une information importante. Au travail, il occuperait son esprit. C'était l'essentiel. Il prit une dose de cocaïne. Rapide contrôle de l’état de ses narines dans le miroir de la salle de bain.

-          Tu gardes la maison ?

Le chien endormi au salon coula vers lui un regard las et morne.

-          Eh bien, c’est gai, soupira Delafosse en tournant les talons en direction du hall d’entrée. Je reviens tout à l’heure. Sois sage mon vieux.

Il vérifia le contenu de sa sacoche, suspendit à son bras un blouson choisi au hasard dans la penderie et sortit. Dans la voiture, il vérifia une dernière fois ses messageries avant de tourner la clé de contact. Le moteur feula, il actionna l'autoradio et monta le son.

A 7H45, son 4X4 s'engagea dans le garage souterrain de l’hôpital et se gara à son emplacement réservé. Il sourit. Il appréciait ce privilège : son nom à une place de stationnement prestigieuse. Un silence cotonneux reprit ses quartiers dans l'habitacle. Il rassembla ses effets puis s’éjecta du siège en poussant un bref gémissement d’effort. D'une pression rapide et sèche sur l'interrupteur de sa clé électronique, il verrouilla les portières.

Il frissonna. Les courants d'air jouaient dans cet espace ouvert à tous les vents de part et d'autre. Une musique diluée en sourdine glissa derrière lui. Des présences dans son dos le gênèrent soudain, puis des jacassements assourdis. Le bâtiment commençait à relâcher les premiers salariés de l’équipe de nuit. Il toussa. L’acidité de la peur avait envahi son estomac et gagnait du terrain dans son œsophage. J’en ai pris de trop ce matin. Merde. Faut vraiment que je me calme. Il inspira à pleine gorge avant d’entrer dans le bâtiment aux lignes structurées et anguleuses.

Il appuya sur le bouton d’appel de l’ascenseur. Une fois dans la cage, pressa la touche du premier sous-sol. Urgences psychiatriques. Il contourna le poste central. L'endroit était non seulement désert, mais également sens dessus dessous. Il s’approcha d’un pas lent et circonspect. Les effets de la redescente se faisaient déjà ressentir.

-          Il s’est passé quoi ici ? murmura-t-il en auscultant l’espace d’un regard circulaire.

Il hocha la tête. Cela n'arrivait jamais. Il tendit l’oreille. On criait. Il se passait quelque chose. Il regretta aussitôt le message vocal laissé sur le répondeur de l’infirmerie. Il n’avait pas besoin de ça et serait bien retourné chez lui. C’était trop tard. Il était là. Il disposait encore d’un choix pour éventuellement échapper à une situation résolument désagréable : il pouvait feindre de n’avoir rien vu rien entendu et filer à son bureau pour rédiger ses rapports. Ou alors, en bon Saint-Bernard, prêter main forte à l’équipe de nuit et découvrir ainsi ce qu’il s’était passé au cours des heures précédentes. Qu’ils se démerdent.

Il s'engagea dans un dédale interminable de couloirs, ponctués de sas, éclairés par les veilleuses indiquant la sortie de secours. Ses semelles couinaient sur le revêtement plastique au rythme de ses pas. Un dernier virage. Il poussa la porte son bureau, soulagé. Les néons clignotèrent avant de donner le meilleur d'eux-mêmes, comme d'habitude. La pile des dossiers accumulés devant son ordinateur capta son attention. Il entama la liste des cas à traiter, des comptes rendus à rédiger. L’évaluation mentale de la dose d’effort à fournir pour en venir à bout chassa pour un temps l’ensemble de ses inquiétudes. Rapide consultation de sa boîte mail. Rien au sujet de l’expertise de Monsieur Mystère prévue dans l’après-midi à Fleury Merogis. Marie, l’état anormal du service des urgences, l’attitude méprisante de son chien avaient été évacués de son mental par un simple mouvement souple d’ouverture de dossier médical.

- Bon, soupira-t-il. J'ai le temps de me mettre tranquillement au travail. J'ai de la paperasse en retard avant la cage aux fauves. Alors, ici qu’est-ce qu’on a ?

Delafosse entama une lecture attentive. Alexandre Demol. 34 ans. Nouvel épisode psychotique. A agressé sa grand-mère et saccagé son logement. Il compulsa rapidement les pages du dossier à la recherche de l’origine de la pathologie : premier épisode connu, six mois après son placement en centre de détention dix ans plus tôt pour coups et blessures à l’encontre d’un membre de sa famille d’accueil. Suite à ça, traitement Halopéridol durant un an et puis sortie de prison. Arrêt du traitement. Rechute. Reprise du traitement.

- Il est encore en taule celui-là du coup ? C’est quoi ce dossier pourri ? On n’y comprend rien.

Il consulta les données sur le réseau. Le patient était libre, placé sous sédation dès son arrivée aux urgences la veille au soir. Un cas parmi d’autres. Patient suivant.

Les mots ondulèrent sur l’écran, sur les pages des dossiers, ils vibrionnèrent. Delafosse sentit son cerveau dégringoler en chute libre. Impossible de se concentrer sur ce qu'il lisait. Il referma la chemise cartonnée et s'abandonna lourdement dans le fond de son fauteuil qui bascula en arrière sous son poids.  Merde… Faut que je pense à autre chose ! Qu'est-ce qu'il m'arrive ? Ce n'est pas la première fois que je suis séparé de Marie. Elle a déjà pris l'avion seule, elle n'a plus quinze ans !

Une angoisse sourde lui vrillait le ventre. Ramassé sur lui-même, il se redressa, posa ses mains à plat devant lui. Rassembler ses idées éparpillées dans l'espace.

- O.K. J'ai la trouille. C'est totalement irrationnel. Je ne l’aime plus. Bientôt je n’aurai même plus envie de tirer mon coup. Alors pourquoi tout ce cirque !? Je n’ai pas envie de prendre cet avion de merde. J’aurais dû être à bord. Et je suis là. Je ne suis pas dingue. Je sais ce qu'est la folie. Ce n'est pas la folie. La cause : Marie en avion ? Non. Moi en avion. Cette expertise obligatoire me retient ici. Si ça se trouve… Putain de redescente. Merde ! Je suis incapable d'analyser ! Et je parle tout seul à présent !

Il préféra rejoindre les autres. Remplir ce vide oppressant. La paperasse attendrait. Le bureau des infirmières était vide, la salle de repos et le secrétariat également. La salle de soins était pleine. On parlait avec vigueur et émotion.

- Salut tout le monde ! lança Delafosse sur un ton débonnaire, espérant ne rien savoir d’une histoire dont il voulait rester absent. On fait la fête ici ou quoi ?

Personne ne répondit ni même le vit. Impossible de comprendre de quoi il était question derrière ce rideau de clameurs et de sons. L'émotion était palpable. Rapporté à l’échelle des psychiatres habitués jusqu’à l’os aux originalités de l’espèce humaine, l’attitude de ces professionnels de la dinguerie n’augurait rien de bon. Soit ils étaient tous devenus fous eux aussi, soit un événement épouvantable s’était produit cette nuit-là ou alors, autre hypothèse, Delafosse était encore sous effet de la cocaïne sniffée avant le petit-déjeuner, et là, il n’avait plus qu’à patienter un peu, les choses rentreraient dans l’ordre d’elles-mêmes. Il décida de se laisser porter. La cocaïne coulait à flots dans son sang. Il devait à tout prix éviter d’accorder importance aux anomalies relevées depuis la sortie de son lit. Une des infirmière, Martine, petite brune quadragénaire svelte et athlétique, l’aperçut. Elle consulta sa montre, puis se faufila jusqu’à lui.

- Bonjour docteur, dit-elle d’une voix fatiguée, ça fait longtemps que vous êtes là ?

- Je viens d’arriver, mentit-il. Qu’est-ce qu’il se passe ici ?

- Docteur, dit-elle en le saisissant par le bras et l'entraînant à l'écart du groupe, je suis gênée de vous dire ça, mais il faut que je vous parle.

Elle semblait pressée de s’adresser à lui avant les autres comme la détentrice d’un secret brûlant impossible à garder. Une forte odeur âcre de transpiration accompagnait ses gestes. La nuit semblait avoir été rude. Elle chercha ses mots, s’éclaircit la voix. L'angoisse de Delafosse montait en lui comme la mer. Il décida d'user de son autorité : cette comédie devait cesser.

- Quoi ? Parlez nom d'un chien !

- Je suis désolée docteur ! C'est difficile de vous expliquer ce qu'il vient de se passer ici.

Elle plaqua le dos de ses mains sur ses joues brûlantes.

- Vous n'avez pas idée de la nuit que nous venons de vivre ! C'était un véritable cauchemar.

- Parlez que diable !

- Ne… Ne vous fâchez pas docteur ! Un homme est arrivé hier soir chez nous. Il vous a demandé. Il voulait vous parler. Nous lui avons dit que vous n'étiez pas encore de service et qu'il fallait prendre rendez-vous après consultation avec son médecin traitant. C’est un service de nuit. Ce n’est pas la procédure. Là il s'est énervé. Son visage ! Il s’est transformé !

Delafosse pouvait lire sur les traits de l’infirmière la réalité des événements de la nuit. Sans se départir de son air stoïque et docte, il l’invita à une description froide et professionnelle des faits.

- Martine, nous avons l’habitude de ce genre de bizarreries, dit-il sur un ton lénifiant. Les pathologies modifient les visages des gens. Vous ne devriez pas vous en étonner.

- Vous avez raison. On sait comment prendre ce genre de patients. Il en faut beaucoup pour nous secouer. Mais là…

Les mots moururent dans sa gorge. Martine afficha un air désabusé. Delafosse tentait en vain de jauger la situation. En quoi était-il concerné ? Une bonne sédation venait à bout de tous les comportements extrêmes. Où était le problème ? La chair soudain absorbée par une fureur intime, il réfréna une furieuse envie d’étrangler Martine. Cocaïne. Le faisait-elle exprès d’attiser en lui une colère animale, primale. Son éducation polie et sociable venait de voler en éclat. Cocaïne. Rien n’était réel. Cocaïne. Tranquille. Je me laisse porter. C’est à chaque fois pareil. Ça va redescendre. Ça va redescendre. Il marqua un silence intérieur. Les pensées se bousculaient dans sa tête. Cocaïne. Son pouls battait toujours de façon accélérée. Martine leva les yeux vers lui.

- Tout va bien docteur ?

Il chaussa ses lunettes pour se donner contenance. Un sujet futile détournerait l’attention de l’infirmière.   

- Vous n’êtes pas de nuit habituellement, Martine. Qui de mon équipe était de garde ? 

- Sophie.

La suite ne venait pas. Clameurs. Atmosphère d’une ruche vrombissante dans la salle voisine. Delafosse roula des yeux. Cocaïne ou alors agacement au contact de l’infirmière ? Le supplice continuait.

- Martine, de grâce, la suite s’il vous plaît.

- Sophie pour le calmer a fait semblant de vérifier les horaires à l'ordinateur et lui a confirmé tout ce qu’elle venait de lui dire. Il est devenu fou. Il a tout cassé avec une de ces forces ensuite il s'est mis à courir dans le hall… sur les murs… Il hurlait !

- Il était armé ?

Martine stoppa net ses explications et darda sur Delafosse un regard ahuri.

- Quoi ? pesta-t-il.

- Mais enfin, docteur, je viens de vous dire qu’il s’est mis à courir sur les murs en hurlant. Sur les murs.

Il rit orgueilleusement devant l’air perdu de l’infirmière.

- Le corps humain est capable de prouesses insoupçonnées, fit-il. Le net regorge de vidéos de jeunes acrobates capables de prouesses du même acabit.

Nouvelle pause silencieuse. Pressée de mettre un terme à la conversation, elle résuma à la hâte le mode de prise en charge du forcené.

- Non, mais ils ont dû se mettre à huit pour en venir à bout. Il s'est calmé après trois injections.

- Vous l'avez mis sous surveillance cardiaque ?

- Oui docteur.

Martine se tut. Un voile de gravité s’installa sur son visage. Il y avait apparemment un souci. Cocaïne. Je vais redescendre et elle va fermer sa grande gueule avec ses conneries.

- Autre chose ? fit-il avec impatience.

- Il tourne autour de 15 pulsations minutes, déclara-t-elle avec concision professionnelle.

- Quoi ?! Vous voulez sa mort ?!

Cocaïne ou non, l’information était incroyable. Delafosse battait des bras comme un canard en rut.

- Non, répondit-elle. Il ne dépasse pas 15 malgré les traitements. Son état est néanmoins stationnaire. On dirait qu'il dort. Il respire de façon autonome.

- C’est quoi cette connerie ? lança-t-il avec un geste colérique.

Rapide coup d’œil en direction du bureau des infirmières. La tension semblait être retombée. L’assemblée discutait sereinement. Certainement la perspective de la fin de service y était pour beaucoup.

- Conduisez-moi à lui, ordonna Delafosse. Je veux me faire une idée par moi-même.

- Attendez…objecta-t-elle une main en avant.

Elle était terrifiée. Elle aussi. Pourquoi ?

- Il y a encore autre chose : il semble bien vous connaître. Il nous a donné des détails de votre vie qui sont incontestables.

Delafosse inspira profondément. Tout commençait à lui peser. Il flottait autour de lui une atmosphère irréelle. Les mots sonnaient faux. Les attitudes absconses. Martine se comportait en idiote grand format. Recentrer le débat. Cocaïne.

- Que voulez-vous dire ? demanda-t-il le plus calmement du monde.

L’infirmière inspira profondément et raconta d'une traite ce qu'elle savait.

- Il nous a dit que votre femme est partie seule en voyage de noces. Il a donné un numéro de vol, d'un terminal et de la porte d'embarquement.

- Pardon ? s'exclama Delafosse sidéré. Qui c'est ce mec ? C'est quoi ce fatras de conneries ?

- Il a dit autre chose…

Elle hésitait et lui, sentait les morsures de l'enfer brûler sa peau. Sensation depuis peu familière. Très vite après son initiation, il avait été convoqué aux Cérémonies de la Confrérie du Saint-Sang. Les rituels se déroulaient dans un brasier infernal. Une odeur de chair brûlée, un bruit de désespoir accompagné de cris de douleur et d’horreur encore audibles dans des échos oubliés. Cocaïne.

Il avait fini par croire qu’à côtoyer les hideurs de l’enfer il gagnerait le Paradis. Croyance illusoire le temps d’un shoot. Stupide équilibre d’esprits déséquilibrés.

- Il a dit qu'hier soir vous avez fumé deux cigarettes sur votre terrasse. Des gens se sont disputés dehors. Vous avez cherché la Grande Ourse et l'étoile polaire pour ensuite vous dire que vous n'y connaissiez rien. Il nous a demandé de noter ça pour vous. Attendez, je sors le papier pour vous le lire, euh… pour trouver Vénus, il faut compter cinq fois la distance entre Mérak aussi appelée Beta Ursae Majoris, c'est ça je crois… et Dubhe, Alpha Ursae Majoris, l'étoile polaire se trouvant du côté de Dubhe. Il a ajouté que ce n'était pas compliqué de se documenter un peu.

- Mon Dieu…

- Il a dit vrai ?

- Je vais immédiatement porter plainte pour espionnage ! Il a planqué des caméras chez moi et je vais en avoir le cœur net rapidement !

Il éclata de rire avant de nier à coup de haussements d’épaule. Martine disait vrai. Delafosse tentait d’interpréter les informations. Il ne pouvait comprendre, car il ignorait à cet instant que son visiteur ne l’espionnait pas au sens humain du terme. Il n’était pas question de micros, de filatures. L’homme n’appartenait pas à sa dimension, mais avait accès celle de Delafosse à son insu. Le temps et l’espace convergeaient en douze plans multidimensionnels. Un espace-temps, douze plans, six dimensions. Delafosse évoluait sur un plan basique tridimensionnel et le patient agité évoluait sur un autre. Il maîtrisait le savoir et les passages entre les plans, entre les dimensions. Il suivait Delafosse, le ressentait. Delafosse ignorait tout de cela. Les Grands Maîtres de la Confrérie du Saint Sang tentaient d’avoir accès aux autres dimensions par la prise d’une drogue extrêmement puissante : la Paradis 123. Elle permettait même d’accéder à la dimension divine pour piéger Dieu, mais elle avait un prix. Le prix de la rencontre avec les anges et les démons. Ils étaient chez eux et se débarrassaient des intrus non désirés. La Paradis 123 était terrible, secrète, et ne devait pas être consommée. Elle faisait perdre vie et raison aux Hommes. Les agents secrets de certains états s’y risquaient en espérant ainsi régler certains sujets sans se faire repérer. En Italie sous la direction d’Andreotti, Il Divo, ils utilisaient cette Dimension pour gérer les Affaires d’Etat. Mais les agents qui y évoluaient voyaient leur corps et leur esprit vieillir plus vite.

- Docteur, c’est donc vrai ?

- Evidemment que non ! mentit-il.

Le regard de la jeune femme s'assombrit. Il se moquait d’elle. Elle n’aimait pas ça.

- Votre femme est enceinte, dit-elle d’une voix blanche.

Son cœur s’effondra dans son estomac.

- Pardon ?

- C'est ce qu'il a dit.

- Mais…

- Elle l'est ?

- Je ne sais pas ! Nous devions partir en voyage ensemble aujourd'hui. Elle attendait peut-être d'être là-bas pour me l'annoncer. Hier soir j'ai reçu mes beaux-parents. Ils sont partis vers 21h, je me suis tapé la vaisselle et j’ai baisé ma femme. Ça vous va ? La Grande Ourse, la Petite Ourse, j'en ai rien à foutre ! D'accord ?

A ces mots, il abandonna Martine en plein milieu du couloir et rejoignit le groupe en salle de soins. Où était Méniel ? Il le trouva en salle de pause.

- C'est bon Vincent ! annonça-t-il. Pas la peine de me refaire le topo. Je suis au courant pour cette nuit. Le mec dit savoir des trucs sur moi. Je vais m'occuper de ça direct avec les flics. En attendant, on le traite comme un patient normal. S'il s'avère être un danger pour vous ou pour lui-même vous le placez en isolement.

Le Docteur Vincent Méniel, quinquagénaire célibataire cultivait l'élégance avec passion, comme d'autres leur potager. Il aimait l'esthétisme et la beauté. Il en faisait profiter son entourage. Les femmes d'esprit l'évitaient habilement, les autres s'y frottaient goulûment et s'y piquaient. A chaque rupture : 

-          Oui seules les femmes mûres peuvent comprendre le Mythe d’Hansel et Gretel, disait-il, et elles seules savent passer leur chemin sans soupirer de regret.

-          Vincent t’es qu’un connard !

Comme Delafosse, Méniel pensait connaître tout ce qu'il y avait à savoir sur la nature humaine, féminine surtout, sexuellement aussi. Il convoitait Marie Delafosse depuis le jour où Marc avait fait les présentations au lendemain de leurs fiançailles. La jeune femme l'avait bouleversé, profondément. Il maudissait ce jour. De sombres pensées haineuses nourrissaient une colère sourde. Plus une courbure de hanches, plus un sein lourd, une nuque offerte n’éveillaient en lui autant de désir. Marie. Lié à Marie comme un forçat à sa chaîne. Les deux hommes souffraient de la même femme. Un soir d’ivresse :

-          Ce si beau prénom pour une femme si laide de corps et d’âme.

-          Tu parles de ta femme ! Delafosse !

-          Avec toi, elle doit être parfaite, superbe, sage.

-          Superbe, pas tant que ça.

-          Pas faux.

-          Pourquoi tu l’as épousée ?

-          Je n’en sais rien. Elle avait quelque chose qu’elle a très vite perdu d’ailleurs.

-          Toujours envie de la posséder, hein ? C’est ça ? le railla Méniel.

-          Je ne sais pas, mais t’as l’air au courant. Tu te fais ma femme ?

-          Non !

-          Elle ne me le dirait pas de toute façon.

Dame Nature semblait avoir joué un sale tour à Delafosse. Taille moyenne, musculature moyenne, beauté moyenne, allure moyenne. Le salaud avait raflé la mise avec un jeu minable. Méniel le détestait. Marie aux lèvres pleines et aux seins ronds se donnait à ce nabot, réalité assénée en uppercut.

Ce jour-là la chance avait tourné. Un ange de la nuit avait fait irruption dans son enfer. Méniel avait entrevu la lumière de sa libération. Le temps n’était plus à la rivalité. L’homme avait parlé de Marie. Elle était en danger. Union des forces. Solidarité. Méniel relata avec emphase les événements. Delafosse écouta poliment. Il n'apprit rien de plus. Le forcené dormait et personne ne savait quand il se réveillerait.

- Avec la dose qu'on lui a injectée, il y a à peine une heure, il n'est pas près de prendre son petit-déjeuner. Il en a jusqu'à la fin de l'après-midi au moins.

- Ecoute Vincent, dit Delafosse, il faut qu'on le réveille. Il sait exactement ce que j'ai fait hier soir et ce que j'ai pensé. Je veux lui parler.

- Tu attendras. On ne joue pas avec les patients comme ça. Une autre injection pourrait être mortelle. J'interdis à quiconque, même à toi, d'intervenir. La police vient d'arriver et Harnoncourt est en route. C'est lui qui prendra les décisions. Tu arrives après la bataille, Marc. Je ne te conseille pas de te mêler de ça. Il est obsédé par toi. Il faut qu'on sache pourquoi.

L'homme dormait. Inoffensif.

-          Pour moi, strictement entre nous, c’est un cas de possession, précisa Méniel en insistant sur les mots. La folie ne produit pas ce genre de phénomènes. Il faut qu’on trouve quelque chose à dire à l’équipe.

Delafosse émit un claquement de langue d’agacement.

-          La possession c’est comme les fantômes, ça n’existe pas, grommela-t-il. On va le sédater et appeler le procureur. Il verra avec le juge pour l’envoyer dans un quartier de haute sécurité. Enfin… c’est Harnoncourt qui décide, comme tu dis.

-          Oui. Tu as raison. On a fait notre part.

-          Exactement.

Le possédé était-il la cause de sa peur finalement ? L’avait-il perçu sans s’en rendre compte ?

-          Qu’est-ce que tu as ? s’inquiéta Méniel. T’as pas l’air dans ton assiette. En même temps, je peux comprendre. La journée ne commence pas trop bien pour toi.

Connard. Vis ma vie et tu comprendras ce que c’est que la trouille.

Delafosse connaissait la folie. Les patients pouvaient, au cours d’une crise, passer de la catatonie, à la régression mentale, en passant par des épisodes psychotiques intenses. Après le cas « Antoine Gourdon », Delafosse avait écrit un article dans la revue médicale internationale « Archives of Psychatric Medicine ». Sa soudaine renommée mondiale l’avait encouragé à écrire un livre « Folie et Possession démoniaque, un même chaos ? ».

Delafosse ne croyait pas en la possession démoniaque. Il théorisait l’idée qu’il s’agissait uniquement de folies encore inconnues restant à être expliquées, diagnostiquées. Son entrée au Saint-Sang lui avait ensuite offert une autre réalité. Piégé par ses écrits antérieurs, ses propres vérités assénées page après page, il ne pouvait se contredire et risquer de perdre la face. Ses démonstrations approximatives de l’inexistence de la possession démoniaque revenaient à déclarer la réalité de l’inexistence du mal, des démons et donc, de Dieu. Le Saint-Sang lui savait gré de ne pas revenir sur ses publications et de continuer à en défendre le contenu. Faire croire aux Hommes en l’inexistence de Dieu. Quelle victoire en soi ! Alors le respectable psychiatre, professionnel reconnu et recherché pour ses expertises n’avait que faire des contradictions. Possession démonique ou pas, Delafosse, 150 de QI, avait de la chance et de l’assurance. Il savait tout, il évoluait au-dessus de la nuée. Cocaïne.

- Ne te fie pas au gaillard, dit Méniel. Tu l'aurais vu tout à l'heure ! Et pourtant ce n'est pas le premier qu'on remet à sa place !

- J'y crois pas… soupira Delafosse en plein cauchemar.

- Il sait où tu habites. Il a dit toutes ces choses sur Marie. Votre futur bébé. T’étais au courant.

Delafosse répondit non d’un signe de tête.

- Il m'a fichu la trouille ce con.

Delafosse poussa la porte de la salle de soins malgré les mises en gardes de son collègue. Ce dernier le suivit et essaya de le ramener à la raison, en vain.

- Je veux voir de quoi il a l'air. Peut-être que je le connais déjà. J'ai la mémoire des visages : si je l'ai déjà vu, je le saurai tout de suite.

L'homme dormait toujours, comme un enfant repu. De type méditerranéen, il arborait une magnifique chevelure ébène dont les ondulations couraient le long de ses épaules. Il semblait grand et svelte, les muscles de son cou, finement dessinés, laissaient deviner sa constitution tout entière.

- Merde ! souffla Delafosse. Ce qu'il est beau ce salopard. On dirait un dieu !

- Ou un diable ! Ne t'y fie pas. Je n’avais jamais vu autant de visages différents sur une seule tête. Il va me falloir du temps pour oublier.

- Vous avez filmé ?

- Je ne me suis pas posé la question. Les caméras de surveillance certainement. Les flics et Harnoncourt doivent être en salle de réunion en train de les visionner. Perso, j’en ai assez vu. Je vais prendre une pause dans mon bureau, tu m’accompagnes ? Ce n'est pas fini cette histoire.

Delafosse lui emboîta le pas docilement. Abattu, la redescente de son shoot le faisait curellement souffrir. Le service des consultations commençait à s’animer. Les rendez-vous de la journée étaient annulés.

Dans le bureau de Méniel, les deux hommes prirent place sur le canapé.

- Sers-toi un café si tu veux.

Delafosse refusa d’un geste poli. Méniel sortit de la poche de sa blouse une feuille pliée en quatre.

- Tiens, regarde. Tu ne me crois pas. Tu vas voir que je ne me fous pas de ta gueule.

- C'est quoi, demanda Delafosse ?

- Les coordonnées du vol de Marie et tout ce qui va avec.

- Et alors ?

- Ces données sont-elles exactes ?

- Je ne sais pas !

- Eh bien, vérifie, parce que les chiffres qui viennent après, ce sont les coordonnées et l'heure du crash.

- Tu me dis tout en deux fois !

Delafosse saisit le bout de papier et se précipita dans son bureau. Il sortit de son portefeuille la confirmation de la réservation ainsi que les indications concernant le vol, envoyées par le voyagiste quelques jours plus tôt. Il constata avec effroi que tout concordait. Méniel venait de le rejoindre. Il comprit immédiatement la situation.

- Tu ne pouvais pas m’appeler ? Tu ne t’es pas dit : « Tiens, ça pourrait être important ? »

Son visage se froissa. Son regard fila de tous les côtés. Une vague de paranoïa enflait en lui. Ses lèvres se retroussèrent. Il se frotta la bouche du plat de la main.

- Tu peux m'expliquer un truc ? parvint-il enfin à articuler d'un air suspicieux. Comment ce type a-t-il pu vous faire un cinéma pareil et vous expliquer tout cela ? Vous avez pris tranquillement des notes alors qu’il courait sur les murs ? Vous n'êtes quand même pas tous dégueulasses au point de me faire cette blague ?

- Mais non ! Il s'est expliqué je ne sais combien de fois avec Sophie qui a fini par noter ce qu'il disait pour avoir la paix. Quand il a vu qu'elle ne cédait pas et qu’elle ne t'appelait pas, il s'est foutu en rogne. Son visage a changé. Ce n’était plus le même type. Il a commencé à léviter et puis à s’accrocher au plafond en grognant des trucs incompréhensibles. Ça, toute l’équipe l’a vu.

- Et pourquoi n'a-t-il pas cherché à me joindre chez moi ? Il aurait pu m’attendre assis tranquillement dans mon Chesterfield un wisky à la main ? Pourquoi ici ? Sur mon lieu de travail devant mes collèges, des patients ?

- Marc, j’en sais rien. Tu fais le malin. Soit tu le connais. Soit tu ne le connais pas. Personnellement, je m’en fiche. Il y a des flics pour tirer cette affaire au clair. J’ai vu ce type courir sur les murs. Tu as déjà vu ça quelque part ? Je ferme les yeux et je le vois encore faire son cirque. Je n'arrive pas à penser à autre chose. C'était complètement dingue.

L’âme de Méniel zigzaguait entre deux réalités, bouleversée par ces nouveaux paradigmes.

-          Merde Marc , s’écria-t-il, tu as pourtant écrit sur le sujet. Je peux te citer par cœur : la possession démoniaque n’existe pas. Tu l’as écrit noir sur blanc. Et le cas « Gourdon » ? Le gamin s’est suicidé devant toi ! On aurait pu le sauver avec un bon exorcisme.

La voix de Méniel tremblait. Seuls dans le bureau de Delafosse, les deux hommes se parlaient à découvert.

-          Je suis psychiatre, comme toi, Marc. Même en loge, et pourtant j’en ai vu des trucs bizarres, je n’ai pas vu ce que j’ai vu cette nuit. On nous montre la vérité dans les films ! Toute ma vie de psychiatre, je l’ai passée à faire entrer les gens dans des cases. Toi ? Dépressif. Toi ? Psychotique. Toi ? Schizo. Allez hop ! Traitement ! Peut-être le traitement médicamenteux est-il la seule réponse pour tout, même pour les cas de possession démoniaque, mais qui est-ce qui m’apprend à me protéger de l’invisible, hein ? Les cris, les griffes, les têtes qui tournent, les mutilations. Mais comment c’est possible ?! Des mondes, des dimensions existent réellement en même temps ?! Mais comment c’est possible ?! Comment ça marche ?! Pourquoi, pour qui ?!? Dieu est où ?!? Douze longues années d’étude pour ensuite me dire que je ne sais rien et que je n’ai rien compris.

Delafosse émit un petit rire sardonique.

-          Vincent. Tu devrais prendre des vacances.

 

 

 

 

 

7

 

 

 

La terrible réalité de la situation éclata au visage de Delafosse. Indubitablement, Méniel avait raison. Hors de question d’en convenir. Ses écrits passés affirmaient une réalité contraire. Le Saint-Sang l’encourageait à maintenir sa version, même erronée. Une seule position à soutenir : la possession démoniaque n’existait pas, parce que le diable n’existait pas. Les enregistrements de la vidéosurveillance venaient d’être saisis par les enquêteurs. Ces derniers n’avaient pas jugé utile d’avertir la compagnie aérienne. Un fou. Diagnostic confirmé par Harnoncourt. L’homme était inconnu des services. Un cas comme un autre. Sédation. Internement.

Delafosse n’aurait pas accès aux enregistrements. Personne n’avait eu la présence d’esprit de filmer la scène avec son téléphone. Si tout s'était passé comme Méniel l’avait décrit, donc, si l'inconnu disait vrai, Marie allait mourir et Delafosse était un miraculé. Il plongea la main dans la poche de sa blouse et sortit son smartphone. Appeler Marie. Il tremblait. Putain de redescente de merde ! Il dut s'y reprendre à plusieurs fois avant d'y parvenir. La messagerie de déclencha de suite.

- Marie c’est moi, rappelle-moi quand tu as ce message s’il te plaît.

Il raccrocha puis consulta sa montre : 9h42. Décollage à 12H45. Les flics ne feront rien. Si j’en fais trop, ce sera de ma faute s’il y a un problème. Pas le temps d’y aller. Il composa un autre numéro. Au téléphone, la compagnie aérienne lui promit de lancer un appel avant l'embarquement des passagers. Delafosse soupira : il avait fait son maximum pour Marie, sans trop se mouiller. Il ne prendrait pas cet avion maudit, c’était l’essentiel.

- N'oublie pas la réunion, dit Méniel apparu dans l’entrebâillement de la porte. Je passe les consignes et je rentre chez moi me pieuter.

- Oui, oui… pas de soucis répondit Delafosse en le rejoignant dans le couloir.

- Tu fais quoi ? Tu as vu les flics ?

- Vite fait. Je n’avais rien à leur dire. Je ne connais pas ce type.

- Ils vont empêcher l’avion de décoller ?

- Non.

- Tu crois quoi, toi ?

Haussement d’épaules. Fiche-moi la paix.

- Ne te fais pas de chagrin pour moi, répondit Delafosse. On en a vu d'autres non ? Et des trucs sacrément bizarres. On a les épaules solides.

Méniel afficha une moue dubitative.

-          Pas sûr que je m’en remette.

-          Mais si.

-          Non. Mais ça, c’est mon problème.

Il lui tapa vigoureusement dans le dos avant d’ouvrir la porte de la salle de réunion. Delafosse, grimaça d’inconfort. Il ne supportait pas ces gestes de familiarité qu’il attribuait à de la fausse gentillesse.

- Je te remercie, dit-il poliment. Tout ira bien, tu dois certainement avoir raison.

Méniel répondit d’un hochement de tête. La réunion venait de commencer. Jacques Harnoncourt passa en revue les événements de la nuit. Il proposa la tenue de groupes de parole pour évacuer les émotions provoquées par l’aspect spectaculaire des symptômes du patient. Sophie serait à l’arrêt jusqu’à la fin de la semaine pour décompresser. Si elle le souhaitait, on pouvait lui prescrire des tranquillisants. Le cas de l'inconnu fut évoqué de façon sereine, presque laconique. La situation était sous contrôle. La police enquêtait, le chef de service surveillait. Les deux médecins attendaient les résultats de l’expertise médicale. L’homme serait reconnu irresponsable et placé en structure adaptée pour les malades dangereux. Quant à Delafosse, il devait prendre à la légère les élucubrations du forcené.

L’esprit vissé au devenir de Marie, il écoutait distraitement la voix monocorde et procédurière de Martine. L’infirmière avait pris le relai pour la transmission des consignes à l’équipe de jour. Elle distribua ensuite les dossiers, puis la salle se vida. Frappé par le silence, Delafosse sursauta. Une force molle d’inertie l’empêchait de réfléchir. Nauséeux, il fit une halte aux toilettes pour hommes pour tenter de purger son malaise. Il se passa ensuite de l'eau fraîche sur le visage. Le trouble s'intensifia. Lorsqu'il sortit vingt minutes plus tard, une étrange pâleur figeait les traits de son visage. Son téléphone buzza. C'était Marie.

- Pourquoi as-tu coupé ton téléphone ? J’avais besoin de te joindre !

- Marc ! T'es dingue ou quoi ? T’as failli affoler les employés de la compagnie. La police des frontières m’a fouillée ! Tu leur as dit quoi ?! Je suis passée pour une terroriste à cause de tes conneries.

Elle était en colère.

- Tu as réellement envie de me faire flipper !

- Il fallait que je te parle.

- Qu'est-ce qu'il y a encore ?

La gorge en feu, il déglutit difficilement avant de répondre.

- Est-ce que tu es enceinte ?

- Comment ?

- Marie, dis-le-moi maintenant. Est-ce que tu es enceinte ?

- Mais… Je… Marc…

- Tu es enceinte.

- Je voulais te l'annoncer là-bas, je voulais organiser une soirée de rêve pour te le dire.

- Depuis quand tu le sais ?

- Une semaine.

- Et tu ne m'as rien dit.

- Je voulais te l’annoncer pendant notre voyage de noce. Ce n'est pas un crime !

Silence.

-          Comment tu sais ça d’abord, Marc ? Tu as fouillé mon dossier médical ?

-          Oui, mentit-il.

-          Tu n’en avais pas le droit.

-          Je te trouvais bizarre, mentit-il une fêlure dans la voix. J’ai jeté un œil. Tu ne peux pas m’en vouloir. Déformation professionnelle.

-          Ne te fiche pas de moi.

Elle inspira profondément avant de poursuivre. Delafosse l’interrompit. L'homme avait raison. Il n’aimait plus Marie, mais elle portait désormais son enfant. Sa chair, ses os.

- Reste. Ne prends pas cet avion. Reviens et partons ensemble mercredi.

- On était d'accord Marc. Je suis arrivée à l'aéroport. Tu as peur de rester seul alors tu me fais un caprice de gosse gâté. Je suis déjà passée à l'enregistrement. Ils m’ont fouillée, comme tu le sais. Je n'ai pas envie de rentrer. Vu l'ambiance. Un break de quelques jours, ça ne nous fera pas de mal.

- Marie… Il faut que tu me croies. Je ne divague pas. Reste au sol. C'est vital.

- Et pourquoi ?

Il ne voulait pas aborder l'origine véritable de ses craintes, elle cesserait définitivement de le croire. Il décida d'assumer seul sa demande.

- J'ai un sale pressentiment.

Elle pouffa.

-          On va embarquer et je…

-          Vous allez vous écraser en pleine mer. Tu es enceinte. Tu es ma femme. C’est mon enfant. Tu ne pars pas.

Marie soupira, touchée par l'émotion dont lui témoignait son mari. Elle s'adoucit.

- Mon chéri, ne t'en fais pas pour moi. Ce n'est pas la première fois que je voyage sans toi. Je n'ai jamais eu de soucis. Tu vas appliquer à toi même ce que tu dis à tes patients lorsqu'ils sont en phase psychotique et ça ira mieux, tu verras.

- Marie ! Je ne suis pas psychotique ! Je suis persuadé qu'un drame va se produire. Je ne veux pas vous perdre, toi et le bébé, alors je te supplie de rentrer !

- Je te laisse Marc. Je n'ai presque plus de batterie. Je dois donner encore quelques coups de fil pour le boulot avant le décollage. Je te promets de t'appeler quand j'aurai atterri. Nous reparlerons de tout ça très vite, sur la plage, à l'ombre des cocotiers. Toi et moi.

Elle rit et lui dit qu'elle l'aimait.

- Moi aussi je t'aime. Marie s'il te plaît !

- Ecoute, s'impatienta-t-elle. J'y vais. Je te rappelle ce soir.

- T'as des stations pour charger les téléphones partout dans l'aéroport. Tu n'es pas vraiment en rade de batterie…

- Au revoir Marc.

Elle raccrocha.

- Non !

Le sort s'acharnait-il ?  Il tenta de la rappeler. En vain. La mouche était piquée.

- Merde ! pesta-t-il.

Il se précipita à la salle de soin où dément dormait encore. La porte était verrouillée. Il le fixa au travers du hublot, bouillonnant de l'envie de l'étrangler. Harnoncourt lui avait restreint les accès. Delafosse grondait de peur et de rage. Il finit par passer son chemin puis il entama la tournée des patients hospitalisés en compagnie de Martine. Il fit de son mieux pour leur consacrer son attention. Au fil des heures, la peur le quitta peu à peu. Il ne s'accorda aucune pause, s’isola plusieurs fois pour une dose de cocaïne, mangea peu. Vers 19h30 l'équipe de nuit commença à arriver. Méniel était de repos.

A la passation des consignes, Delafosse proposa de leur prêter main forte pour la nuit. Il voulait enchaîner les gardes pour tromper son inquiétude et garder un œil sur le forcené, toujours sous sédation.

- A la condition que vous dormiez un peu.

Il promit. Il profita de la pénombre pour dérober à l’infirmerie le double des clés de la salle de soins interdite. L'homme était entravé. Il le passa au crible afin de percer le secret de son visage. Rien. Une voix surgie dans son dos le fit sursauter.

- Docteur Delafosse ? Qu’est-ce que vous faites là ?

Une infirmière poussa son chariot de matériel de soins dans la chambre et le cala à côté du lit. Elle consulta la fiche du patient et s'attaqua à la perfusion.

-  Je n’ai pas trouvé les clés. Ça m’a inquiétée.

Elle tendit une main.

- Vous me les rendez s’il vous plaît ?

Il obtempéra mollement.

- Vous ne devriez pas être là docteur, dit-elle. On vous cherche partout au QG. Vous n'avez pas votre téléphone sur vous ?

- Je double mon poste. Je ne vois pas pourquoi on me cherche.

- Manque de personnel, comme d'hab… Tout le monde sait que vous faites du rab. On en profite.

- Qui me cherche ?

- Je n’en sais rien. On m’a demandé de prévenir l’accueil des urgences si je vous trouvais. Je vais les prévenir. Je bosse non-stop depuis mon arrivée. Pas pensé à demander.

- C'est bon. J'y vais directement. Merci de m’avoir prévenu.

Il sortit.

- Docteur ! Les clés.

Il stoppa net et fit demi-tour, trousseau à la main.

- Merci. Bonne nuit docteur.

- Tenez-moi au courant pour celui-là d'accord ?

- D'accord.

Il sortit. Les horloges dans le long couloir affichaient 20H15. La porte du bureau des infirmières s'ouvrit violemment. Des cris s'échappèrent aussitôt. Delafosse se précipita et se trouva nez à nez avec la chef de service de nuit.

- Docteur ! Oh mon Dieu !

- Quoi ?!

- La gendarmerie vient d'appeler. Ils vous cherchent.

- Ils vous ont dit pourquoi ?

- C'est votre femme.

- Quoi ma femme !?

- Je les rappelle attendez !

Une voix administrative répondit. Le cœur serré, en pleine phase de redescente, il prit le combiné.

- Vous êtes Marc Delafosse ? fit la voix.

- Lui-même.

- On vous appelle parce qu'il y a peut-être un problème.

L'homme s'éclaircit la voix avant de poursuivre.

- Le vol 4314 de 12H45 a disparu en mer il y a deux heures environ. Un crash. D'après ce qu'on sait l'un des moteurs a pris feu. Il n'y a aucun survivant. Le nom de votre épouse figure sur la liste des passagers présents à bord. Confirmez-vous ?

Le sol se déroba sous les pieds de Delafosse. On l’installa sur le premier siège à portée de main.

- Je pense qu’elle était à bord en effet

- Comment ça, vous pensez ?

- Oui, enfin je veux dire...  Heu... On s’est parlé au téléphone quelques minutes avant le décollage. Je voulais qu’elle retarde son départ.

- Pourquoi ?

- J’avais encore du travail. Elle est enceinte. Je ne voulais pas qu’elle voyage seule. Elle avait déjà enregistré ses bagages. Elle a peut-être changé d'avis. Elle est peut-être restée au sol.

- Elle vous a appelé pour vous prévenir qu'elle restait ?

- Non.

- Elle vous a écouté ?

- Je ne pense pas. Elle m'a envoyé sur les roses et m'a dit que je me faisais du souci pour rien. Mon Dieu…

- Docteur, je suis désolé. La compagnie aérienne a confirmé l'enregistrement de sa carte d'embarquement avant la fermeture des portes.

- Ce qui veut dire…

- … qu'elle était à bord, Docteur. Je suis désolé.

Marie et le bébé étaient morts tous les deux. Fracassé, Delafosse se leva et se précipita dans la chambre de l'inconnu. L’infirmière venait de terminer sa routine. Delafosse n’aimait plus sa femme depuis longtemps. Cependant elle faisait partie de sa vie, de son quotidien. Elle était devenue une habitude honteuse dont on s’arrange. Avant de mourir, un dernier doigt d’honneur. « Je suis enceinte et je ne t’ai rien dit ». En vingt-quatre heures, il avait perdu sa femme et son honneur. Il s’apprêtait à forcer la porte de la salle de soins, fondre sur le corps inerte attaché aux barreaux du lit, l’étrangler de toutes ses forces en hurlant sa rage non pas d’avoir perdu deux êtres chers, mais de lui rappeler sa dépendance vis-à-vis de Dieu sans pouvoir lui dire « Je t’emmerde ! ».

L’infirmière refermait la porte. Il la bouscula avec force et fit irruption dans la pièce : le lit était vide. Les liens pendaient lamentablement le long du matelas. L'homme avait disparu.

- Enculé ! 

 

 

 

 

 

 

8

 

 

Jérusalem, an 12, dix-septième année du règne de Hérode Antipas.

Ali Ben Rachem regarda son épouse Elisabeth quitter son existence sans éprouver de regrets. Son insensibilité devant la honte et la tristesse de la jeune femme tenant à la main la lettre de répudiation l'étonna presque. Ce fut chose facile en fin de compte.

Il ne s'encombrait jamais pensées inutiles. Ce qui était fait était fait. Les conjectures et tergiversations étaient pertes de temps et d'énergie. Autant les réserver à d'autres questions plus concrètes. Un léger froissement de robe, un claquement de porte, puis le silence reprit ses quartiers dans la demeure.

L'Éternel n'avait pas exigé la pérennité de son mariage. Il ne douta jamais de la justesse de sa décision. Rien, de ce fait, ne pouvait le laisser penser qu'il s'était mépris. Cette jeune infertile représentait une charge pour lui, une bouche inutile à nourrir et d'ennuyeuse compagnie de surcroit. Dieu n'aimait pas que la femme soit un fardeau pour l'homme de foi. Ben Rachem était en paix.

Leurs routes se croisèrent encore parfois sur le chemin du temple. Il se dissimulait dans la foule afin d'échapper à son regard. Au bout de quelques mois, elle disparut et il l'oublia.

L'Éternel l'avait comblé en exauçant son vœu le plus cher. Ce Dieu merveilleux se montrait encore fidèle à sa promesse au point d'éloigner de son protégé l'Eve pécheresse qui lui avait permis d'entrevoir la fortune et qui, par sa perfidie, s'apprêtait à la compromettre à tout jamais. Depuis la répudiation, il se sentait puissant, car divinement aimé. Il était si près de cette gloire tant espérée. Rien selon toute vraisemblance ne pouvait plus venir contrecarrer ses plans.

Il rassembla ses économies et acheta après moult palabres la plus belle caravane du pays de Caan. Douze chameaux et quatorze hommes à pied. Tous superbes, il les équipa des meilleures cordées, des tapis les plus confortables, des tentes les mieux assemblées. De chaudes couvertures, attachées aux flancs des bêtes réchaufferaient les marcheurs lors des nuits glacées.

Le pèlerin croisa souvent la troupe majestueuse chargée de volumineux paquets, lacés les uns avec les autres et dont le contenu demeurait secret pour tous, même pour le personnel de Ben Rachem. Soie, épices, vêtements précieux, parchemins et fruits mystérieux sillonnaient ainsi le pays.

L'affaire prospéra rapidement. Ali Ben Rachem envisagea d'étendre son territoire jusqu'à Babylone. Sous peu, il en aurait les moyens. Il lui suffisait de savoir qui soudoyer et dans quelle mesure. Dieu lui dirait comment faire. Il ne pensait plus à Elisabeth, cachée par son père dans la demeure familiale dans l’attente de l’imminence de l’accouchement. Le père de son enfant ignora son existence jusqu'à son dernier souffle. Un funeste événement se produisit à la saison froide.

La caravane cheminait de Betsaïde à Césarée. Ali Ben Rachem avait tenu à l'accompagner comme à chaque fois qu'elle transportait de la soie. Des commerçants, avertis par des espions, avaient engagé des mercenaires pour surveiller les collines.  Le chargement pouvait être revendu deux fois son prix par la voie de la corruption romaine. Ce soir de février de l'an 13, hommes et bêtes marchaient d'un pas lourd, les yeux rivés sur les murs de roche en bordure du chemin rocailleux, à la recherche d'une grotte où passer la nuit. Ils connaissaient l'endroit et savaient où bivouaquer, à condition d’y parvenir avant la tombée du jour. Ils s’apprêtaient à aborder la plaine d'Esdrelon. L’endroit était sûr.

- Maître ! appela l'un des hommes.

Il venait de trouver l'antre tant désiré. On alluma un feu. Chacun s'endormit paisiblement : Ben Rachem avait acheté protection à la horde de bandits la plus terrible de la région. Il les avait payés pour regarder ailleurs. Il y avait suffisamment de hordes dans la région pour s’occuper. Les voleurs entre eux et lui passait au travers.  Il avait pris grand soin à ne pas révéler la nature des marchandises que sa caravane convoyait : du coton, des farines, des étoffes grossières pour le tout-venant. Le chef de la bande avait accepté l’argent. Les mains bien propres de Ben Rachem avaient cependant attisé sa curiosité. Il y avait de l’argent. Il l’avait offert facilement. Il avait à peine négocié. Il y en avait donc encore. De l’argent frais. Mûr. Prêt à être cueilli.

Tout était bien, tout était entendu, rien ne pouvait troubler le sommeil de Ben Rachem. Ses protecteurs, contre plus forte rémunération, étaient devenus des indicateurs de premier ordre, extrêmement efficaces dans l'art de situer une caravane dans ce paysage ingrat et accidenté. Or, l se virent proposer meilleure affaire. Pour le double du prix, ils avaient accepté de se charger du meurtre de Ben Rachem pour le plus grand soulagement du commanditaire dont l’identité était demeurée secrète.

Cette nuit-là, alors que les étoiles indiquaient une heure avancée, les bêtes commencèrent à s'agiter sans raison apparente. Leurs braiments réveillèrent les hommes de la caravane. Alors qu'ils tentaient de les calmer, ils aperçurent dans la pénombre de la roche des silhouettes inconnues. Celles-ci s'approchèrent silencieuses.

- Qui va là ? somma Ben Rachem.

Furtivement, elles avancèrent encore. La clarté dorée du foyer somnolent dansa sur les visages à moitié dissimulés sous des écharpes maculées de poussière rougeâtre. Les porteurs devinèrent à la lueur sombre des regards fixés sur eux, aux mains serrées sur les poignards, que l'heure n'était pas à la discussion. Avertis par leur chef des desseins des visiteurs, ils fuirent, laissant Ali Ben Rachem seul face à ses ennemis.

- Restez ! Défendez-moi ! Je vous paierai le triple !

 Les hommes, sourds à la demande peu alléchante en comparaison à l’offre des assaillants pour rester en retrait le temps de l’assassinat, patientaient tranquillement à l’écart.

- Je vous supplie ! La moitié de la cargaison est à vous ! Revenez !

L'un des bandits dévoila son visage.

- Ah, c'est vous ! s'écria Ben Rachem soulagé de reconnaître son protecteur. Vous êtes efficaces vous et vos hommes. Je ne vous ai pas demandé de faire fuir mes porteurs lorsque nous avons conclu notre affaire.

- Ils ne sont pas concernés par ma visite, répondit l'homme sèchement. Ils sont en sécurité, ne vous inquiétez pas. Mes gardes, à cet instant, leur distribue leur dû.

- Leur dû ? Mais, de quoi parlez-vous ?

- Vous ne comprenez donc pas ?

Ali Ben Rachem vit une ombre glisser derrière lui et sentit une présence menaçante dans son dos. Le chef des bandits s'approcha encore.

- Que voulez-vous ? protesta le marchand sur la défensive. Souvenez-vous : vous m'avez donné votre parole !

- Depuis quand les bandits en ont une ? La notion d’honneur n’existe pas pour nous. Quelqu’un nous a payés plus cher.

- J’ai de l’argent. Je vous en donnerai.

- Certes. Vous nous rapportez plus mort que vivant, car notre commanditaire deviendra immensément riche à votre disparition.

- D’accord ! D’accord ! Je disparais ! Vous ne me tuez pas. Je vous offre mon argent et mes marchandises. Je promets de me retirer des affaires. Je deviendrai paysan et votre commanditaire n’entendra plus jamais parler de moi.

- Je dois fournir la preuve de votre disparition. Si je trompe mon commanditaire. Je mourrai. Mes hommes mourront. Je ne le souhaite pas. Vous ne le souhaitez pas non plus n’est-ce pas ?

Ali Ben Rachem était perdu, désemparé. Que faisait le Très Haut en ce moment crucial ? Deux bras robustes s'emparèrent de lui et l'immobilisèrent en le tenant fermement par poignets. Ben Rachem baissa les yeux, attiré par le pâle reflet de la lame du poignard dégagée de son fourreau. Elle s'élança vers le ciel, fendit l'air et passa, comme le battement d'une aile caresse la terre à son passage, devant son visage, majestueuse.

La lame entra dans son corps avec facilité. Il écarquilla les yeux de surprise. Il ressentit un léger picotement, le temps que son cerveau envoie l’information qu’il se passe quelque chose. Une douleur fulgurante lui déchira l’abdomen, brûlante, morsure épouvantable à l’estomac. Deuxième attaque. Il sentit la chaleur envahissante d'un liquide visqueux jaillissant de son cou en de longs spasmes lancinants. Incrédule, il porta les mains à l'endroit de ses blessures et les regarda avec horreur. Il suffoqua. Douleur paroxystique. Il sombra dans un sommeil profond. Il se réveilla un instant plus tard dans un ailleurs nauséabond peuplé d’âmes errantes et de démons. Leur douleur devint sienne, leur rage, leur désespoir.

Dans les yeux sans vie d’Ali Ben Rachem, le reflet des bandits, le pas lourd des bêtes. La caravane s’éloignait. Déjà le vent, cynique et cruel, soulevait en une vague bondissante le sable et la poussière. D’une onde récurrente l'invisible moqueur voilait peu à peu le regard du malheureux, éteint à tout jamais.

Avant de mourir, Ben Rachem se demanda pourquoi l'Éternel l'avait abandonné. Il quitta ce monde convaincu d’avoir été trahi. Dieu eut pitié et lui envoya Lucifer.

- Le Très Haut t’a accordé d'aimer la plus belle des femmes, la plus pure des épouses tu n'as pas su voir dans ses yeux l'éternité. Ne savais-tu pas qu'un jour il te serait demandé des comptes ? Que tu aurais à justifier la façon dont tu aurais employé les grâces divines ? Rien n'est jamais donné au hasard. Aucun bienfait n'est accordé pour qu'il soit ignoré ou utilisé pour le bénéfice du mal. Dieu t'a donné. Tu as servi tes seuls désirs. Il te reprend. Va en enfer où est ta place.

On attendit, à Césarée, l'arrivée de la caravane, en vain. Comme convenu, les malfrats se partagèrent les bêtes et revendirent les marchandises sous le manteau. Les fuyards qui avaient abandonné leur maître touchèrent leur dû puis se séparèrent et se gardèrent d'avouer leur lâcheté. Certains périrent de s’être vantés de leurs gains inattendus.

La disparition d'Ali Ben Rachem ne passa pas inaperçue à Jérusalem. Caïphe ordonna des recherches en se basant sur les derniers carnets de route que l'homme tenait à jour scrupuleusement. Un petit groupe partit en direction de Bethsaïde pour suivre le même chemin vers Césarée et rapporta, deux semaines plus tard, les restes décharnés d'un homme trouvé étendu dans une grotte. Le vent avait balayé les traces et les charognards anéanti toute chance de reconnaître le macchabée. Les restes de ses vêtements correspondaient à Ben Rachem. Le grand prêtre décréta que cela ferait l'affaire et l'on organisa les funérailles.

Le corps présumé de Ben Rachem fut déposé dans un tombeau privé, presque royal, au Golgotha. Il n'avait aucune descendance reconnue au moment de sa mort, son frère avait disparu et sa mère ne pouvait hériter. Le temple s'appropria le reste de ses biens et de son argent.

 

 

 

9

 

 

 

Elisabeth apprit la nouvelle quelques jours après la cérémonie religieuse. La peine l'effleura et, telle une larme, glissa sur elle avant de disparaître. Elle pria sans compassion pour cette âme dans l’espoir qu’elle ne vînt jamais la hanter. Elle caressa tendrement son ventre rond. Son enfant ne rencontrerait jamais son père. Dans un sens, c'était mieux ainsi. Elle pourrait inventer une belle histoire autour de sa naissance et se construire un passé merveilleux pour elle-même. Elle ne mentirait pas, elle parsèmerait sa vie de fleurs.

Jacob, lui, se rendait au temple chaque jour pour prier l'Éternel de lui rendre son honneur perdu. La joie des retrouvailles une fois passée, il fallait organiser la venue de l'enfant et cacher la maternité d'Elisabeth. Après chaque sabbat, il offrit en sacrifice colombes, brebis et agneaux afin de susciter la clémence du Ciel. Il rappela combien il s'était efforcé, toute sa vie durant, de demeurer un croyant pieux et fidèle, de respecter chaque rite avec ferveur et dévotion et, malgré les épreuves placées sur sa route de ne jamais céder à l'appel du matin.

- Tu perds le sens des affaires, lui reprocha-t-on.

- Tu passes trop de temps au temple, quand honores-tu tes clients ?

- Où se cache ta fille ?

Jacob préférait de loin négliger son commerce. Ses poteries et tentures pouvaient attendre. Rien ne justifiait à ses yeux de renoncer à la protection son honneur menacé. Caïphe, sensible à la détresse de son ami, le reçut souvent dans ses foyers. Il le rassura quant aux intentions du Très Haut à son égard. En effet nul ne pouvait se voir reprocher de vouloir préserver sa respectabilité.

Un jour, tandis que la naissance de l'enfant s'annonçait pour la lune suivante, les deux hommes s'entretinrent longuement. Jacob supplia le grand prêtre de trouver une solution à son problème.

- Mon bon Jacob, dit Caïphe, peux-tu m'assurer que ta fille ne s'est pas montrée enceinte à quiconque ?

- Oui. Je l'ai consignée à demeure trois lunes après son retour. Je me suis arrangé pour que le secret ne franchisse pas le seuil de ma porte.

Le grand prêtre tendit à Jacob un document écrit de sa propre main sur une fine peau d'agneau tannée.

- Tu es à mes yeux plus qu'un fidèle du temple. Tu es aussi un ami. Ta situation me touche et je savais qu'un jour tu me demanderais de l’aide. C'est pourquoi j'ai préparé cela pour toi.

- Qu'est-ce ?

- Une lettre de réconciliation.

- Une lettre de réconciliation ?

- Vois-tu Jacob, poursuivit Caïphe, tu m'es indispensable ici. Tu m'aides à préparer les offices. Je peux te confier des messages importants. Tu ne les divulgueras pas. Ton honnêteté est sans égale. Tu as été assez bon pour recueillir chez toi ta fille répudiée et enceinte. Aucun être sali par le déshonneur ne peut travailler pour moi sans perdre la vie au premier écueil. Je veux donc par cet écrit te rendre l'honneur que tu dis avoir perdu. Désormais, que nul ne se risque à te désavouer.

Jacob lut le document. Caïphe avait signé de sa main la reconnaissance de respectabilité. Le vieil homme se vit aussi attribuer la paternité de l'enfant à naître.

- Le Très Haut est témoin du respect que je te porte, Caïphe. Tu me demandes de devenir le père de l'enfant de ma propre fille ?

- Non, poursuis ta lecture. Le père d'un enfant dont la mère est morte en couches. Ta seconde épouse. Peu importe après tout de qui il est. Ma déclaration est souveraine et indiscutable. Personne n'osera y contrevenir. Accepte et tu vivras.

A ces mots, le religieux mit fin à l’entretien. Sa qualité lui interdisait toute justification. Il avait intérêt à ce que Jacob obtempérât sans protester. Il avait déjà pris possession de l'héritage qui revenait à l'enfant d'Ali Ben Rachem.

- Non, certes, admit Jacob, mais que fera ma pauvre fille quand elle l'apprendra ?

- Pourquoi écoutes-tu ta fille ? Cette lettre est ta sauvegarde. Sois avisé. Je te conseille de marier Elisabeth. Je lui rends son honneur à elle aussi.

- Elle est impure, souviens-toi. Comment veux-tu que je la marie ?

- Nous arrangerons cela le jour de ses noces. Une famille à laquelle je pense serait soulagés de trouver épouse, même impure, pour un fils encombrant aux mœurs assez discutables. Je ferai les présentations si tu le souhaites. Sois heureux : elle aura d'autres enfants qui lui feront oublier celui-là.

 

 

 

 

 

 

10

 

 

 

Jacob quitta le temple, la lettre serrée contre son cœur.  Le dirait-il à sa fille ? Ne risquait-il pas de la perdre ? Le grand prêtre avait raison : il n'avait pas le choix. Avant de pousser la porte d'entrée de sa maison, il marqua une pause à l'ombre, adossé au mur de pierre. Il réfléchit encore. Il baissa les yeux vers le rouleau et caressa du bout des doigts les fines lanières de cuir qui l'entouraient. Il entra.

- C'est la volonté du Très Haut, murmura-t-il.

Elisabeth mit au monde un fils à la lune suivante, le 14 avril de l'an 13, la dix-huitième année du règne d'Hérode. Comme le voulait la tradition, elle respecta une période de purification de huit jours au cours desquels elle resta enfermée dans la demeure paternelle. Elle ne prépara aucun repas ni ne toucha à rien qui fût considéré comme saint. Au huitième jour, Jacob emmena le nourrisson au temple. Caïphe procéda à la cérémonie de circoncision. Il y reçut un prénom : Hannane, « le miséricordieux ».

La jeune mère ignorait toujours l'existence de la lettre de réconciliation. A mille lieues de cette réalité, elle attendait avec appréhension le retour de son père et de l’enfant désormais circoncis. Toutes les mères du peuple de Dieu vivaient dans la crainte de perdre leurs petits des suites médicales du rituel. Elles s'en remettaient au Très Haut, car lui seul décidait du sort des enfants. Elisabeth pria.

L'arrivée des hommes de la maison fut annoncée par les cris de l'enfant blessé. Elisabeth se précipita et voulut le prendre dans ses bras afin de lui prodiguer les soins dont il avait besoin. Jacob fut plus rapide et, serrant le nourrisson contre lui, repoussa vivement sa fille. Elle fixa, effarée, les traits de son père. Elle ne les avait jamais vus aussi durs, aussi sévères. Son regard noir la transperçait.

- Père ! Que fais-tu ?

Il resserra son étreinte et recula de quelques pas. Alors que l'enfant en sanglots se pâmait, ses mots fendirent la jeune femme comme la lame d’une guillotine.

- Ma fille, Hannane n'est plus à toi.

Abasourdie, elle ne pouvait y croire.

- Père ! Je viens de le mettre au monde ! Tu n'as pas le droit de me le prendre.

Le vieil homme, au supplice, refusa d'entendre la souffrance de sa fille.

- Rachel ! héla-t-il.

Une inconnue demeurée jusqu'alors en retrait s'avança. Son voile se soulevait légèrement à chaque expiration. Timide et frêle, les yeux rivés au sol et les mains jointes, elle s'inclina devant Jacob. Il lui confia l'enfant.

- Prends-le et fais ce que tu as à faire. Assure-toi que tu as assez de lait pour le nourrir.

Rachel obéit et emporta l’enfant sous le regard horrifiée de sa mère, impuissante. Elle perdit connaissance. Lorsqu'elle revint à elle, on l'avait étendue sur sa couche. La maison était silencieuse et les cris de son enfant s'étaient tus. Comme une vague lancinante, le chagrin la submergea.

- Je veux mourir. Mon Dieu, appelle-moi auprès de toi ! supplia-t-elle. Je veux mourir !

Jacob la veilla. Dans un souci d'apaisement, il se manifesta et voulu lui offrir son réconfort. La colère n'avait pas quitté la jeune mère. Folle de douleur, elle le rejeta violemment à chacune de ses tentatives d’apaisement. Jacob renonça, la mort dans l’âme. Le chagrin tuerait sa fille, tôt ou tard. Le prix de son honneur retrouvé. Son honneur. Ne le malmenait-elle pas à se vautrer dans son chagrin ?

- Tu vas m'écouter, ordonna-t-il. N'oublie pas qui te parle. Je suis ton père. Tu me dois le respect. J'ai racheté le déshonneur que tu as répandu sur la famille.

Il sortit de sa manche la lettre de Caïphe.

- Lis, ordonna-t-il en brandissant devant son visage le document déroulé. Cet écrit nous permet de vivre dans la respectabilité. Alors tu vas te reprendre et te tenir correctement.

- Mais père, de quoi parles-tu ?

- Cette lettre de Caïphe en personne donne à cet enfant illégitime un père officiel. Personne ne pourra mettre en doute sa filiation et ton honneur est ainsi préservé.

Elle commençait à comprendre où il voulait en venir.

- Père… tu n'as pas fait ça ?

- Je serai pour lui un père comme j'en fus un pour toi et le suis encore. Cet enfant est devenu ton frère de sang. Il ne manquera de rien et devra tout ignorer des liens qui vous auront unis jadis.

- Père, tu es un monstre.

- Je ne saurais accepter de tels mots de ta bouche. Ne l’oublie pas : la Loi m'autorise à te chasser si je juge que j'ai perdu ton respect. Ne m'oblige pas à te corriger, fille. Je ne m’en priverai pas. J’en ai assez fait. Soit tu te reprends, soit tu quittes cette maison.

Son ton était grave et terriblement posé. Elle n'avait aucune chance de le faire plier.

- Tu as vu la signature ? Caïphe en personne, l'homme reconnu saint entre tous. Il a agi au nom du Très Haut. Je ne saurais le contredire sans risquer ma tête.

- Ne compte pas m'attendrir. Tu as trahi ton sang, père. Tu as créé un lien impie avec mon fils dont tu t'es officiellement déclaré le père. Tu devras répondre de tes actes.

- Tu me menaces ? riposta Jacob effrayé par les propos de sa fille.

Le regard de la jeune femme avait changé. Elle fouillait son âme comme si le Très Haut parlait à travers elle.

- Je ne te menace pas, père. Je te le promets.

Elle se dressa devant lui et le fixa.

- Je ne peux croire ce que j'entends. Je ne suis qu'une femme, je ne suis que ta fille. Je ne suis rien aux yeux des hommes d'ici. Dieu n'est pas d'accord et un jour, tu verras, tu devras rendre compte de tes actes. Tu n'auras nul endroit où te cacher. Même au fond d'une grotte, il te trouvera.

Jacob fit mine de ne pas entendre les menaces de sa fille. Il les attribua à une colère passagère.

- Je me charge de te trouver un nouveau mari, dit-il. Nous organiserons de belles noces. Je veillerai à ce qu'il soit bon envers toi pour que tu sois heureuse. Tu auras d'autres enfants dont tu pourras t'occuper. En attendant ce jour béni, tu vivras sous mon toit en compagnie d'Hannane désormais ton frère. J'ai dit.

- Fadaises ! Pauvre de toi ! Te rends-tu compte de ce que tu exiges de moi ? Aucun homme ne voudra de moi. J'ai appartenu à un autre. Les liens qui m'unissent à Hannane sont plus forts que tous, même que ceux qui me liaient à toi. Tu n'es plus mon père. Tu as cessé de l'être le jour où tu as quémandé cette lettre infâme à un homme qui ne sert pas le dieu que je connais.

- Je n’ai rien quémandé et l’Eternel ne s’adresse pas à toi.

- Qu’en sais-tu ?

Les mots de sa fille sonnaient comme la vérité au fond de lui, mais Jacob ne pouvait envisager qu'elle entretint une relation privilégiée avec le Très Haut habituellement peu sensible au sort des femmes. Sa loyauté envers Caïphe et le Sanhédrin prévalait et prévaudrait toujours.

- Pardonne-moi, Elisabeth. Tu ne me laisses pas le choix. J'ai un nom à défendre, un rang à tenir et tu sais à quel point le respect de la Loi me tient particulièrement à cœur.

- Ah ? Tu vas me faire croire que Dieu impose la séparation entre un enfant et sa mère aimante ? Quand cesserez-vous de penser et de parler à sa place ?

Elle évoquait le Très Haut, celui qu'on ne nomme pas, comme s’il lui était familier. Terrible affront dans la bouche d'une femme. Il gifla Elisabeth. Ses yeux roulèrent de larmes.

- Comment oses-tu parler de l'Éternel ? Toi ? Fille d'Ève ?

- Je le fais chaque jour ! Dieu ! Dieu ! Dieu ! Tu t'opposes en son nom à ce qu'il a créé. Tu parles en son nom ! Tu paieras pour cette infamie ! Tu es devenu au nom de Dieu le père de mon propre fils !

- Tais-toi pécheresse ! hurla le vieil homme hors de lui.

Elle lui tourna le dos. Sa voix était contenue.

- Tu m'aimais et pourtant tu m'as vendue à un époux que je n'aimais pas et que je n'ai jamais aimé. Tu m'enlèves aujourd'hui l'être le plus cher à mes yeux pour laver honneur. Par cela, père, tu m'as abandonnée et tu m'abandonnes encore, moi ta fille, au nom de Dieu. Dieu ne veut pas cela pour moi.

- C'en est assez. Je m'en vais au temple quérir le meilleur docteur de la Loi. Il te rappellera tes devoirs. Tu sembles t'en désintéresser, je vais régler la question à ma façon.

Avant de sortir, il brandit la lettre de réconciliation, victorieux.

- Tu pourras toujours invoquer qui tu voudras. L'Éternel ne répond pas aux femmes. Si tu persistes, tu seras accusée de sorcellerie. Caïphe a donné des ordres. Je veillerai à ce que tu les respectes. Tu es ma fille, mais je ne risquerai pas encore une fois le déshonneur parce que tu as perdu la tête. Mon amour pour toi n'est plus à partir de cet instant. Respecte la loi ou sois maudite.

Elisabeth s'effondra. Les mots de son père entraient en dissonance avec ce qu'elle vivait en secret.

- Ne pleure pas Elisabeth ! L'heure n'est pas à la rébellion. Tu vas perdre la vie. Aime ton fils en secret et tu verras la lumière.

- Mes forces me quittent, murmura-t-elle. Tu as toujours été si bon avec moi. Que je meure sur-le-champ puisque je ne puis me battre. Je perds tous ceux que j'aime d'une façon ou d'une autre.

- Ta mère est morte en son heure, ton père a vendu son âme au mal et ton époux t'a achetée pour sa gloire. Tu es précieuse aux yeux du Ciel, alors je te le dis : garde courage. Le moment n'est pas encore venu. Ton fils a besoin de toi. Tu trouveras le moyen de l'aimer.

La voix était douce et suave. Elle avait résonné, pour la première fois, dans le cœur Elisabeth, le jour de sa répudiation. Elle n'y avait pas prêté attention. Une hallucination causée par la douleur tout au plus. Cela passerait avec le temps. Elle ne chercha pas à savoir d'où elle provenait. Les mots l'apaisaient, c'était l'essentiel.

Les jours suivant leur altercation, Jacob laissa libre cours à sa colère. En proie à de fortes fièvres de lait, sa fille se terra dans sa chambre pendant quatre semaines. Il en était fort aise : le Très Haut la punissait pour lui avoir manqué de respect. Jacob accepta pourtant de la soigner. On lui banda la poitrine, prépara des potions et commanda pour elle des holocaustes. Un jour, elle se porta mieux, mais elle feignit la maladie.

- Pardonne-moi, mon Dieu, pour ce mensonge. Tant qu'on me croit faible, on me laisse en paix. Je ne me sens pas capable de rencontrer mon enfant sans pouvoir le prendre dans mes bras. J'ai besoin de temps.

 

 

 

 

11

 

 

Le temps passa, indolent et interminable, jusqu'à ce jour d'été de l'an 13, dix-huitième année du règne d'Hérode. Elisabeth sommeillait. C'était la veille du sabbat. Les préparatifs occupaient la maisonnée. La visite prochaine des médecins du temple était prévue pour le lundi après l'office du matin. Des pas et des voix résonnaient dans la demeure. On s'affairait en cuisine et l'odeur chaude du pain azyme et des galettes de fleur de farine commençait à s'étendre jusqu'au jardin. Un léger frémissement attira son attention. Une présence invisible dans sa chambre. Son sang pulsait dans ses tempes. On la pensait souffrante, peut-être une domestique avait-elle été envoyée à son chevet ?

- Elisabeth, réveille-toi.

Un homme se tenait devant elle. Il baignait dans une lumière blanche, éclatante, qui n'aveuglait pas. La jeune femme ne pouvait parler, émerveillée par la beauté de la vision, intimidée aussi. Une femme n'adressait pas la parole à un homme. Il portait une tunique en laine fine, une corde nouée à la taille en guise de ceinture. Il n'était pas très grand,  une légère cicatrice creusait un sillon oblique sur sa joue droite. Sa longue chevelure ébène couvrait ses épaules. Les traits de son visage oblong étaient harmonieux. Elle pouvait deviner la forme de son menton derrière sa fine barbe. Il se pencha vers elle et plongea son regard dans le sien.

- Comment êtes-vous entré ? se risqua-t-elle.

- Apaise-toi. Voici que je te parle ainsi : tu vas vivre chère Elisabeth. Je te retrouverai sur le chemin.

Elle se dressa soudain. Retenir la vision diaphane.

- Qui es-tu ?

- Lorsque tu me verras, tu me reconnaîtras et ton âme saura qui je suis. En attendant ce jour, vis. Aime ton fils en secret et tu verras la lumière.

Il sourit et s'effaça lentement. Elisabeth quitta la chambre pour se fondre dans le monde. Jacob ne put contenir sa joie de retrouver sa fille, comme si rien n'avait eu lieu, comme s'ils s'étaient toujours aimés. Il s'était résigné à l'idée qu'elle se laisserait mourir de chagrin. Il attribua sa guérison aux innombrables sacrifices commandés au temple. Il avait respecté la tradition, il avait acheté au meilleur marchand du Parvis des Gentils le plus bel agneau d'un an. Il l'avait offert en holocauste au Très Haut. Ensuite, pour achever la cérémonie des relevailles, il avait fait sacrifier une tourterelle afin de laver sa fille de ses péchés. Elle cessait d'être la mère d'Hannane, mais, comme toute accouchée, elle avait droit au rite prévu par la Loi. Alors, le lendemain il avait acheté cet agneau à Caïphe à qui il avait remis une bourse pleine d'argent.

- Ô grand prêtre, par ce geste, je te rachète la vie de mon fils Hannane. Permets-lui de vivre dans ma demeure, j'en ferai un croyant honorable et fidèle à son peuple.

Caïphe accepta la bourse.

- Je te remercie, poursuivit Jacob, d'avoir accepté d'attendre la guérison de ma fille.

- Que le Très Haut vous garde, toi et ton fils devenu saint.

Le vieil homme rentra chez lui le cœur léger. Pour la première fois depuis longtemps, tout était en ordre.

Les années passèrent, bercées par les roucoulades des tourterelles autour de la fontaine du jardin. Jacob se félicita souvent de la docilité de sa fille face aux difficultés imposées par la situation. Il avait finalement renoncé à lui chercher un mari, bien qu'il gardât tout de même en sûreté, dans un coffret, un sac de pièces à l’attention d’un éventuel prétendant en dédommagement de la perte de virginité de sa fille. Elisabeth gardait en son cœur le visage angélique de l'homme qui lui était apparu, dans l’attente impatiente de leurs retrouvailles.

A vrai dire, seul ce souvenir la gardait en vie. Son âme l’espérait. Qui était-il ? Elle ne divulgua jamais son secret. Jacob se serait mépris et l'aurait traitée comme une catin. Il se serait empressé de lui trouver un mari. Alors elle endura chaque moment passé dans la demeure familiale, contrôla chacune de ses paroles, le ton de sa voix afin d'endormir la méfiance de son père. Elle parvint à demeurer dans l'ombre de la domestique en charge de l'enfant. Rachel accomplissait son devoir avec insouciance. De son côté, Elisabeth cultivait son air songeur et paisible à la fois. Il n'en était rien.

Hannane grandissait sous la surveillance de Rachel. Elle le laissait rarement seul avec sa tante. Les deux femmes avaient appris à se tolérer, car ni l'une ni l'autre n'était responsable de la situation. L’enfant ne manquait de rien, grandissait dans le mensonge. Ces instants bénis ne dureraient pas. Elles le savaient.

Hannane allait avoir cinq ans. Cet âge marquait le début d'un long apprentissage religieux de huit longues années. Jacob avait promis à Caïphe de le lui confier personnellement. Le grand prêtre lui enseignerait la Loi et ferait de lui un docteur émérite. Le vieil homme crut voir en cette volonté les prémices d’un grand destin à la tête du Temple, de l’Etat. Caïphe voyait-il pas en lui son successeur ?

Les enfants étaient regroupés autour d'un docteur. Il leur enseignait le Talmud. Ils répétaient inlassablement les versets jusqu'à ce qu'ils fussent capables de les citer par cœur. A leur majorité, marquée par leur treizième anniversaire, les bambins étaient devenus, au regard de la Loi, des fils de la Terre de Dieu. Hannane deviendrait un fils émérite de la Terre de Dieu. Bienheureux Jacob !

Une matinée de printemps de l'an 18, la cinquième année du règne de Tibère, Jacob trouva Elisabeth au jardin, assise sur une pierre. Elle regardait Hannane, amusée. Il jouait avec oiseaux. Le sourire de la jeune femme s'effaça au son de la voix de son père.

- Te voilà, ma fille ! N'as-tu pas d'occupation à cette heure de la journée ? Où est Rachel ?

- Père ! s'écria l’enfant. Regarde ce qu'Elisabeth m'a donné !

Il tendit une pierre aux mille reflets.

- Elle est très jolie, admit Jacob. Va la poser à côté des autres et demande à Rachel qu'elle te prépare une collation. Que dirais-tu d'un peu de lait avec du miel ?

Hannane sauta de joie et courut en direction de la cuisine. Elisabeth, restée seule et immobile feignait d’apprécier la présence inattendue de Jacob. Un souffle de vent chaud s'engouffra dans le jardin et exhala le parfum des jasmins. Elle inspira profondément tandis que l'onde venait mourir sous les arcades.

- J'ai à te parler, dit-il en prenant place à côté d'elle.

Il marqua une courte pause avant de poursuivre. L’annonce était d’importance. Il ausculta le visage de sa fille. Elle coula vers lui un regard lourd d’indifférence.

- Tu connais nos traditions. Hannane grandit et le moment où il devra suivre son propre chemin approche.

Elle ne répondit pas.

- J'ai prévu de l'envoyer au temple après la Pâque.

- L'as-tu prévenu ?

- Non pas encore. C'est moi qui lui en parlerai.

- Bien sûr. Tu es son père après tout.

- Oh… Ma fille. Ta colère gronde encore autant en toi ? N'es-tu pas apaisée ?

- Ce n'est pas ton affaire.

- Si. Tu vis sous mon toit. C'est compliqué de tolérer une femme qui n'éprouve que de la colère en remerciement des bienfaits prodigués.

- Me vois-tu en colère ? Je dis les choses telles qu'elles sont. C'est tout.

- Je ne te le demande pas.

- Que me demandes-tu alors, père ? Pourquoi ces fausses précautions ? Tu es maître en ta demeure.

- Je veux tu te remaries. Le moment est venu pour ça aussi. J'y réfléchis depuis quelques semaines. Je me fais vieux. Je dois penser à mes affaires personnelles. Hannane va partir, donc toi également.

- Le mensonge continue. Hannane croira toute sa vie en la mort de sa mère. Je m’obligerai à oublier que je suis sa mère, à vivre auprès d’un homme sans amour qui me fera payer d’avoir jadis appartenu à un autre avant lui. Aucune lettre de réconciliation ne pourra réparer cela.  J'étouffe à chaque seconde de mon existence de ne pas pouvoir dire à mon fils qui je suis. Tout cela au nom d'un dieu qui n'est pas le mien !

- Blasphème ! Retire ces mots ! Prends garde ! Je pourrais te renier et te vendre en esclave ! Comment ai-je pu croire durant toutes ces années que tu avais compris la leçon ?

- Tu ne m'as jamais posé la question, père.

- Aurais-je dû ?

- Non. Tu as cru ce que tu as voulu. Rien de plus ! Je n'ai plus de mère, je n'ai plus de fils, je ne reconnais pas mon père. Tu me fais honte. Lorsque je te regarde, mon cœur est froid.

- Tais-toi, garce !

- Tu pourrais mourir, j'en demeurerais totalement indifférente.

- Tais-toi, je te dis ! s’écria Jacob en se relevant brusquement.

-  Père, fais de moi ce que tu voudras, une reine ou une esclave qu'importe. Tu as tué ce que j'avais de plus cher au monde : mon humanité. Que le Ciel m'entende et qu'il te châtie !

Le visage enduit de sueur, les yeux gorgés de sang, le cœur gonflé de colère, Jacob fulminait. Elle se dressa et le toisa.

- Prends garde père. Je connais la force de tes coups, tu ignores la mienne. Frappe-moi encore et je te promets d’envoyer ta tête au fond de notre puits.

Le visage de Jacob se tordait de peur et de colère.

- Est-ce tout, père ?

Il ne répondit pas. Elle le laissa seul. Il fondit en larmes. Les paroles de sa fille avaient fait écho en lui. A cet instant précis il ressentit dans les tréfonds l’appel du Très Haut à la vengeance. Combien d'agneaux et de tourterelles avait-il fait sacrifier pour cette fille impie ? Cette terrible humiliation le pénétrait comme une aiguille brûlante. Le sang versé, les entrailles répandues lors des holocaustes n’avaient pas tenu leur promesse. Il frotta vigoureusement son visage avec ses mains caleuses. S'il en était ainsi, le sens de son existence entière en eut été remis en question. La sincérité de son engagement religieux, son respect du Sanhédrin, la domination de Caïphe, s'abattit sur sa conscience comme les pierres de la montagne sur son chemin.

Une douleur sourde s'insinua dans son corps, tel un poison. L'amour avait déserté sa vie. L'avait-il habitée un jour ? Que voulait le Très Haut ? Résigné à ne pouvoir répondre à cette question, il s’approcha de sa fille au point de sentir son souffle sur son visage.

- Tu vas regretter ces paroles, dit-il d’une voix blanche.

- Comme tu voudras. 

 Pour la première fois le poids de sa vie courba son dos. En pauvre vieillard il regagna sa demeure. Il ordonna qu'on lui préparât du vin. Il trouverait dans l'ivresse le réconfort dont il avait cruellement besoin. Dans quelques jours, il se réconcilierait avec le ciel. Dans quelques jours, Jérusalem « la belle » s'apprêtait à vivre une semaine extraordinaire.

Jacob offrit son espoir de retrouver la bienveillance du Très Haut dans la cérémonie de la Pâque. La perspective des festivités le rassurait. Une marée humaine se déverserait dans les rues par flots incessants tandis que le sang des bêtes, offertes en holocauste, inonderait les bas-fonds, conduit par les tuyaux de terre cuite partant de l'hôtel des sacrifices jusqu'aux fosses à l'extérieur de la cité.

 

 

 

 

12

 

 

 

Au matin du premier jour des festivités, Elisabeth décida de se rendre au temple, seule. Elle revêtit sa tunique la plus simple afin qu'on ne la remarquât pas, ajusta fermement son voile sous son menton et sortit. Un vent d’ouest charriait les odeurs âcres et lourdes des chairs et des graisses brûlées entremêlées aux relents des immondices jonchant le sol. Elle détourna le regard et respira au plus près de son corps afin de capter sa propre senteur corporelle. L'eau de jasmin dont elle s’était aspergée avant de sortir était insuffisante pour soulager ses sens malmenés.

- Courage ! D'ici peu, mon nez sera habitué. Je ne sentirai plus rien.

Les ruelles si étroites que deux mules ne pouvaient se croiser retenaient en leur sein les effluves nauséabonds. Sous l'effet de la chaleur ils ne s’infiltraient par les pores de la peau. Elle progressa laborieusement dans la foule dense. Se laissant porter par le flot humain, elle aperçut enfin le Portique Royal. Le temple entier se dressait, majestueux, dans toute son infinitude.

Tous étaient rassemblés sur le Parvis des Gentils. Environ cinq-cent-mille, riches, pauvres, croyants, païens, hommes et femmes, pèlerins, changeurs et marchands accompagnés de leurs bêtes. On ne distinguait à peine, dans ce brouhaha assourdissant, les cris humains des mugissements. On hurlait, s'il le fallait, plus fort que son voisin, afin de produire le plus bel effet en ce jour béni.

On reconnaissait les changeurs de monnaie à leurs petits sacs remplis de pièces suspendus à leur ceinture de cuir. Ils faisaient sauter une poignée de sicles dans le creux de leurs mains. Appeler le client ne servait à rien dans le tumulte. Les pèlerins avaient besoin d'eux, car rares étaient ceux qui disposaient des monnaies officielles usitées au sein du temple. Les changeurs de monnaie étaient soupçonnés de se partager la zone et de s'entendre sur un cours plus élevé, même pour leurs frères de la Terre de Dieu. Mais l'humeur n'était pas aux comptes. On venait rendre grâce et conclure la meilleure affaire en l'honneur du Très Haut, de l'Éternel, du Seigneur, le seul et l'unique.

Les marchands de bêtes avaient commencé à choyer les agneaux dès la fin des Tabernacles. Ils avaient, durant des jours entiers, battu la campagne à la recherche des plus belles bêtes. En effet, parfois, leur cheptel ne suffisait pas pour satisfaire la demande. Le pèlerin attendait l'agneau parfait, immaculé.

La ferveur de la foule envahit Elisabeth. Onde terrifiante et enivrante à la fois. Son âme n'était plus sienne et se fondait dans la multitude. Elle sentit son humanité dans son essence, à la fois unique et partie de ce tout mouvant et rugissant. Jérusalem la possédait. Dieu l'avait-il attirée jusqu'à lui ? Avait-elle trouvé le chemin vers lui au travers de la souffrance et de l'ivresse ? Elle se concentra afin de retrouver la raison. Analyser froidement ses émotions. Ivresse, possession, ferveur, souffrance. Non. Cela ne pouvait être Dieu. Une force obscure requerrait le sang des agneaux pour accorder ses faveurs aux Hommes.

Son regard fut attiré par un jeune garçon devant lequel étaient disposées des cages faites de banchages. Elle s'approcha.

- Qu'est-ce qu'il y a là-dedans ?

- Des tourterelles.

- Donne m'en une s'il te plaît. La moins belle.

Il plongea une main dans l'une des cages et pesta. Les oiseaux, en panique, s'agitaient. Il en captura un et le présenta à la jeune femme.

- Voilà ! Je ne sais pas si c'est la moins belle mais j'en ai attrapé une quand même !

Elisabeth paya et remercia l'enfant. Elle se dirigea vers le Parvis des Femmes. Tout en marchant, elle sentit le cœur de la tourterelle battre dans le creux de ses mains et s'en émut. Elle ne voulait plus souffrir, alors l'animal devait mourir. Elle ne put faire un pas de plus. Le sang de l'oiseau pulsait en elle. Pétrifiée, le monde s'agitait autour d'elle. Elle ne pouvait quitter des yeux ces hommes, la bourse pleine de sicles pendue à la ceinture, se disputer le plus bel animal.

A cet instant, Elisabeth découvrit la réalité de ce spectacle pour la première fois. Le voile de la ferveur et de la dévotion venait de se lever. Des hommes avides, des bêtes à l'agonie dans un flot de sang, une soif de mort pour devenir saints aux yeux de l'Éternel. Le visage de l'inconnu se rappela à sa mémoire. La douceur de ses traits, la pureté de son regard n'inspiraient pas ce que ses yeux percevaient.

Comment Jacob supportait-il de telles visions ? Elle se souvint de ses discours emphatiques sur les feux que les lévites attisaient derrière les prêtres durant l'office. Ils y jetaient les graisses et les viscères impures, dans une puanteur, insoutenable jusqu'aux abords de la Cité de Dieu. Ils ne gardaient que les peaux, en offrande au temple, où elles étaient transformées en parchemins. Comment l'Éternel pouvait-il exiger de telles pratiques ? Chaque pèlerin, en ce jour de fête rendait grâce et invoquait la puissance divine, mais la jeune femme ne ressentait plus que dégoût et tristesse. Elle en comprenait les raisons en tenant entre ses mains la vie de la tourterelle.

- Oh ! Mon Dieu, pensa-t-elle. As-tu besoin que le sang de l'agneau soit versé en ton nom ?

Soudain une voix masculine s'éleva du brouhaha de la foule.

- Elisabeth !

Seul un païen hélait une femme en public. Elle choisit d'ignorer l'appel. Le souvenir du visage de l'inconnu baigné de lumière s'imposa à elle.

- Elisabeth !

Elle se tourna vers le Saint des Saints et entonna la prière du sacrifice.

- Elisabeth !

Elle sentit soudain la caresse fugace d'une étoffe le long de son corps. Une ombre passa furtivement devant elle. Cœur battant, elle scrutait la foule. Son attention se fixa sur une silhouette immobile, quelques mètres plus loin. L’homme la fixait en souriant. Elle le reconnut. C'était lui, tel qu'elle l'avait vu pour la première fois dans sa chambre. Il arborait le même sourire bienveillant. Il fit un signe, puis disparut dans la multitude. Les mains de la jeune femme étaient vides. L'oiseau s’était envolé. Elle fouilla du regard la marée de visages. Où l’homme était-il passé ? Elle le cherchera longtemps.

Elisabeth ne quitta pas le Parvis des Femmes avant la proclamation de la fin du jour. Elle y resta en prière sans manger ni boire. Elle entendait au loin les voix des prédicateurs. Ils dispensaient leur enseignement aux femmes assemblées autour d'eux, nimbés d'une brume pâle et légère. Pourquoi cette brume ? Était-elle apportée par la fin du jour ? La peur vrilla le ventre d'Elisabeth. Elle aurait voulu fuir en direction de la demeure paternelle, comme si sa vie en dépendait. La brume apportait avec elle les fantômes de la nuit. Les hommes et les femmes devenaient ces fantômes dans les hurlements des bêtes à l'agonie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

13

 

 

 

La semaine sainte touchait à sa fin. Dans le jardin, tôt ce matin-là, Elisabeth coupait les branches mortes du jasmin en fredonnant. Son cœur empli de joie manifestait en tout instant sa belle humeur. Une chaude journée s'annonçait, la maison était déserte : les domestiques profitaient d'un congé. Jacob semblait avoir renoncé à lui faire payer son humiliation tantôt.

- Elisabeth !

Elle reconnut la voix enfantine, se retourna et fit mine de ne voir personne.

- J'entends des voix à présent ? plaisanta-t-elle.

- Tu te moques de moi parce que je suis petit ! s'offusqua Hannane.

L'enfant la fixait de son regard noir. Les bras croisés sur son torse lui donnaient un air comique. Attendrie par tant de caractère, la jeune femme s'agenouilla devant lui et le prit par la taille.

- Mais qu'est-ce que tu as ? demanda l'enfant étonné par cette démonstration d'affection inhabituelle. Tu as l'air bizarre.

- Je vois que tu es beau, c'est tout.

- Tu es trop vieille pour te marier avec moi et tu es ma sœur !

- Eh oui !

Elle se remit au travail. Les branches fluettes cassaient à chaque torsion provoquée par les mouvements secs et conjointement opposés de son pouce et de son index. Le jeune garçon se demanda comment tel geste était possible.

- Tu veux essayer ? proposa-t-elle.

- Non. C'est à toi de le faire.

- Je peux t'apprendre si tu veux. Je peux même t'apprendre à faire des tas de choses !

Hannane, agacé, répondit sèchement.

- Non. Le chazzan fera cela pour moi.

Elle se tut un instant, blessée. L'enfant ne lui manifestait aucune affection. Elle mourait d'envie de le prendre dans ses bras, de le couvrir de baisers et de lui dire à quel point elle l'aimait.

- Le jasmin donne le meilleur de lui-même quand il est en fleurs. Pour cela, il faut lui couper les branches mortes. Il faut toujours faire cela si on veut cueillir le meilleur de l'arbre, quel qu'il soit.

Elle se tourna de nouveau vers son fils et le fixa. Il jouait avec des petits cailloux trouvés au pied de la fontaine. Elle reconnut sur son visage les traits de son père, Ali Ben Rachem. Ils partageaient tous deux cette même façon de pincer les lèvres lorsqu'ils étaient concentrés ou contrariés. Il leva les yeux vers elle.

- Père est absent ?

- Je crois, oui.

Il prit un air grave.

- Il ne me répond jamais quand je lui pose des questions. Rachel non plus. Sais-tu où est ma mère ?

Elisabeth vacilla et se précipita vers le banc en pierre pour ne pas s'effondrer.

- Où est ma mère ? Réponds-moi ! Je veux savoir !

- Père t'a déjà expliqué. Ta mère est morte à ta naissance. Rachel s’occupe de toi et…

- Oui mais je ne le crois pas. Il ment. Il me ment tout le temps. Je ne l'aime pas. Ma mère n’est pas morte. Tu sais qui est ma mère et tu ne veux pas me le dire. Tout le monde pense que je suis jeune et que je ne comprends rien. Je sais que tu n'es pas ma sœur. Personne n'est mort quand je suis né !

- Hannane ! S’il te plaît, écoute…

- Vous êtes tous des menteurs ! Je vous déteste tous ! Je te déteste toi aussi parce que tu ne me dis pas la vérité. Je veux la vérité !

Le jeune garçon claqua ses cailloux sur le socle de la fontaine et se sauva en pleurant. Elisabeth n'eut pas la force de le rattraper, ni même de le consoler. Il connaissait la vérité en dépit des silences et des mensonges. Lentement, elle regagna sa chambre. Elle rassembla ses effets, les empaqueta dans une large étoffe. Elle en lia les extrémités et pendit le sac ainsi formé au creux de son coude. Elle repoussa le rideau et s'assura que le couloir était désert. Elle se faufila le long des arcades jusqu'à la porte de la maison. Elle hésita. Pouvait-elle quitter à son fils, sa chair, ses os, l'abandonner sans répondre à la seule question qui l'habitait tout entier ? Ne l'abandonnait-elle pas une seconde fois ? Si elle parlait, elle mourrait. Si elle lui révélait la vérité, elle serait lapidée. Elle ouvrit la porte. Son père apparut.

- Ma fille ! Que fais-tu ?

- Je sors.

- Où vas-tu ?

Il la poussa à l'intérieur et lui barra le passage.

- Viens donc au jardin et parlons, ordonna-t-il.

Elle refusa.

- Je ne vais pas te parler, ni maintenant, ni jamais. Je ne sors pas. Je pars. Je quitte Jérusalem où plus rien ne me retient.

- Plus rien ? Et moi ? Et Hannane ?

Elle sourit.

- Père, je ne t'aime plus. Je ne veux pas me remarier. Je n'ai pas le droit d'aimer mon fils. Je veux choisir mon chemin.

- Où comptes-tu aller ?

- Bethsaïde.

- Bethsaïde ? Il n'y a rien pour toi là-bas.

- Des malades y souffrent. Ils ont besoin de moi.

- Tu vas au camp des malades ? Tu n'y survivras pas plus longtemps que trois lunes !

- Ne me cherche pas. Adieu père.

Elle le bouscula, se précipita hors de la maison et se noya dans le flot des passants.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

14

 

 

 

Un taxi affrété par la compagnie aérienne attendait Marc Delafosse sur le parking des arrivées de l'aéroport. Aucun retard n'était annoncé. Son client ne trainerait pas. Le chauffeur sortit de la voiture et alluma une cigarette. Il tenait une petite pancarte sur laquelle était inscrit le nom de son passager. La radio, par la vitre baissée, annonçait aux passants une journée de dimanche de septembre grise et pluvieuse.

- Ben, pourquoi pas ! maugréa l'homme excédé par les longues courses en fin de semaine. Pays de merde.

Delafosse se présenta une poignée de minutes plus tard. Le chauffeur de taxi proposa de ranger son sac de voyage dans le coffre de la berline, son client refusa, il prit le volant.

- Central, ici 125. C’est bon. Je me mets en route.

- Bien reçu 125, grésilla une voix féminie. On prépare ton retour.

- C’est ça, bah pas trop vite vu c’qui va flotter.

- Tiens moi au courant.

Le chauffeur tenait à l’œil Delafosse à coup de regards hostiles dans le rétroviseur. Le gaillard affichait un air triste, l’esprit perdu par-delà la vitre à moitié baissée.

- Vous pouviez vous installer à l'avant, dit l'homme.

- Pardon ? fit Delafosse brutalement tiré de ses pensées. Vous me parliez ?

- Je vous proposais de vous installer à l'avant. D'habitude j'évite, mais là c'est dimanche, on a de la route à faire. Il n'y a pas de circulation. On pourra bavarder si vous voulez et même s'arrêter casser une petite graine !

Delafosse sourit.

- C'est gentil, je vous remercie, mais voyez-vous, j'ai réellement besoin de me reposer. Si cela ne vous fait rien, je préférerais rester où je suis et dormir un peu.

L'homme enclencha son clignotant, jeta rapidement un coup d'œil en arrière, puis s'engagea sur la route. Le jour se levait à peine. Une pâle lumière rosâtre caressait la capitale. Des nuages amassés au Nord laissaient entrevoir les conditions annoncées par la radio tantôt.

- Mauvais vol ? demanda le chauffeur persévérant.

- Non. Pas tant que ça. J'ai fait un aller-retour sur quatre jours, alors je suis un peu crevé.

Delafosse n'avait pas envie de parler et le bavard ne le comprenait pas.

- C'est vot'patron qui vous fait faire tout ça ?

- Non. Ma femme a disparu il y a quelques mois dans un accident d'avion. Il y avait une cérémonie.

La confidence eu l'effet escompté : l'homme s'excusa et bredouilla quelques mots de condoléance.

- Ils ne m'ont rien dit au central, j'suis désolé.

Delafosse, soulagé, se recroquevilla dans le fond de son siège et chercha une position plus confortable. Les yeux clos, il se laissa bercer par des ondulations de la route. L'homme chercha une station musicale à la radio, pas trop fort pour ne pas incommoder son client, mais assez pour pouvoir se distraire un peu. Il reçut quelques appels téléphoniques auxquels il répondit. Trois heures plus tard, il réveilla Marc.

- M'sieur ! C'est bon. Vous êtes chez vous.

- Ah ! Tant mieux… merci pour tout.

Il récupéra ses bagages. Les deux hommes prirent congé.

De retour chez lui, Marc lança son sac dans le hall d'entrée. Il retomba lourdement sur le carrelage. Il s'en occuperait plus tard. Le voyage, la cérémonie, les larmes des familles endeuillées, dont la sienne, l’avaient épuisé. Il avait de surcroît failli se faire prendre à la douane. Un chien renifleur avait repéré la présence de cocaïne sur lui. Son statut d’époux de victime du crash lui avait évité la catastrophe, sa carte d’expert judiciaire avait fini de les convaincre de ne pas l’ennuyer. La Confrérie du Saint-Sang aurait fait le nécessaire pour lui éviter les ennuis, certes, mais moins il avait affaire à eux, mieux il se portait. Ils avaient besoin de lui pour une expertise. L’expertise n’avait encore pu avoir lieu en raison du crash, des funérailles, des enquêtes, des cérémonies. Harnoncourt n’avait plus évoqué le sujet. Tant mieux.

Delafosse voulait dormir encore. Il décrocha le combiné du téléphone et éteignit son portable. A la cuisine, il se servit un verre d'eau. Rien ne semblait avoir changé. Les psychologues missionnés par la compagnie aérienne l'avaient accompagné. Il avait refusé dans un premier temps car il en savait plus qu'eux sur le sujet. Après réflexion, quelques semaines plus tard, il revint sur sa décision. Un veuf se devait de souffrir. La grossesse de Marie n’avait pas été confirmée. L’enfant avait cessé d’exister dans son esprit. Il ne lui manquerait donc pas. Une apparente indifférence aurait cependant attiré l’attention des membres de sa famille, de ses collègues. Il feignit alors la douleur et le chagrin intenses. Arrêt de travail de trois semaines. Les psys lui dirent que le temps panserait ses plaies. Par chance, il allait très bien. L’expertise de Monsieur Mystère était remise à plus tard si son repos n’était pas prolongé.

Que deviendraient ses souvenirs avec le temps ? Marie avait comblé sa vie durant si peu d'années. Elle ne lui aura même pas laissé le visage d'un enfant. Tout était calme et silencieux autour de lui. Des merles chantaient dans les jardins.

- Faire son deuil, la belle affaire. Tout le monde dit ça, même moi.

Il rentra dans la maison et referma la porte derrière lui.

Après la disparition de Marie, Delafosse fit le vide autour de lui. Il rompit avec la belle-famille, des gens à ses yeux sans intérêt. Il ne supportait plus les amis qu'ils avaient eus en commun et refusait de voir sa propre mère. Elle l'épuisait.

Son père lui rendait visite le dimanche au lieu d’aller à la messe.  Leurs entrevues secrètes duraient une heure tout au plus. C'était suffisant pour partager des idées et évoquer le passé. Le vieil homme avait cessé d'aimer sa femme depuis des années et n'imaginait pas être capable de consoler son fils en peine. Ils buvaient de la bière ensemble et disait du mal de tout le monde.

Delafosse avala les marches de l'escalier d'un pas lourd. Il prit une douche, un somnifère et se glissa dans son lit. En attendant les effets du médicament, il fit le point, en pensées, de la journée de travail qui l'attendait le lendemain, jour de sa reprise. Ton téléphone trilla. Harnoncourt lui demandait par texto s’il comptait revenir. Oui. Reprise demain 9h00.

Soudain, il se souvint d'une question que lui avait posée Méniel six jours plus tôt par messagerie vocale interposée. Il n'avait pas répondu. La voix de son collègue résonna dans son esprit.

- Dis-donc Marc, est-ce que tu sais ce qu'est devenu le patient qui avait marché sur les murs et tout cassé à l'accueil ?

Il se souvint. L'homme avait disparu sans laisser de traces. Personne ne l'avait revu. Il s'était volatilisé. Delafosse avait fini par cesser de penser à lui.

- Il en savait long sur toi, avait ajouté Méniel. T'as jamais trouvé ça bizarre ? Tu me dis que tu ne l'as jamais revu ? Qu'est-ce qu'il est venu foutre chez nous alors ? En plus il est parti sans qu'on s'en aperçoive, hop ! Envolé l'oiseau. J’ai eu du mal à me remettre de tout ça. J’espère que tu vas mieux. Rappelle-moi si tu veux.

Marc soupira. Un sommeil artificiel commençait à l'engourdir. C'est vrai… Je ne me souvenais plus de lui. Comment ce dingue a-t-il pu disparaître ? J'étais dans la pièce à côté avec deux gendarmes venus enquêter. L'un d'entre nous aurait dû le voir. L'heure n'était pas à la torture intellectuelle avec des questions sans réponse. Le souvenir du possédé chassa les effets du médicament. Il se jeta hors du lit, prit un second somnifère et retourna se coucher. Ses idées s'effacèrent et Delafosse plongea dans un profond sommeil.

Les heures se succédèrent paisiblement. La clarté de l'éclairage public baignait la chambre. Soudain, un claquement sec réveilla Delafosse. Il maugréa, encore entre deux eaux, et enfouit son visage dans le creux de son oreiller. Un deuxième, plus sourd cette fois, résonna en écho au premier. Il n'était pas seul. Il se dressa sur un coude et plissa les yeux. Une silhouette sombre se dessina, installée dans le fauteuil face au lit. Elle se leva et s'avança lentement vers lui. Un visage apparut dans le rai de lumière nocturne.

- Je suis désolé de t'avoir réveillé si brusquement, dit l'homme. C'est ce siège, il est épouvantable.

Delafosse médusé, encore engourdi par les somnifères, ne pouvait parler. Il reconnaissait l'intrus : le possédé des urgences psychiatriques.

- Je te laisse te remettre, ajouta l'homme sur un ton désinvolte. Ne tarde pas trop, nous avons à parler, toi et moi.

- Qu'est-ce que vous foutez chez moi, hurla Delafosse, hors de lui. Sortez ou j'appelle la police !

Le visiteur, loin d'être impressionné, s'assit sur le bord du lit et tendit un peignoir.

- Allez ! Arrête de faire ton cirque. Lève-toi et prépare-nous un café.

- Je viens de prendre des somnifères ! Dehors.

- Prends-toi un rail, mon vieux, parce que tu n’es pas couché.

Delafosse se jeta hors du lit et empoigna l’intrus direction la sortie.  L’homme se dégagea d'un geste ample et rapide du bras, pour se défendre le saisit par le poignet, l'immobilisa dos contre lui et enroula son second bras autour de sa gorge. Étranglé, Delafosse se débattait. Une force herculéenne maintenait fermement son emprise. L'air manqua. Putain je vais finir comme une merde, étranglé par un dingue.

- Tu es calmé ?

En guise de réponse, Delafosse tapa avec sa main demeurée libre sur le bras qui l'étouffait. La gorge en feu, il émit un râle pénible et douloureux.

- Je prends ça pour un « oui » ?

Il le libéra. Delafosse s’effondra aussitôt et toussa, les mains sur sa gorge endolorie. Il rampa vers le lit pour se hisser à la recherche d'air.

- Cesse de faire l'enfant gâté. Nous avons à parler alors nous parlerons.

- Qui… êtes-vous ?

- Je m'appelle Apfelbaum.

Il arborait une physionomie harmonieuse et atypique à la fois. Un air familier. Son attitude peut-être ? Quelque chose en lui de terrifiant et rassurant à la fois. Le jabot de sa chemise blanche dépassait de sa veste sombre et entrouverte. Il portait un pantalon de maille et des cavalières noires. Des mèches brunes couraient sur son visage aux traits harmonieux et fins. Sa chevelure liée en catogan courait dans son dos. Il se fendit d'un léger sourire et ses yeux noirs s'illuminèrent d'un étrange éclat. L’éclat du secret.

Car Apfelbaum avait un secret. Ce quadragénaire était un mercenaire dont les talents étaient appréciés par les sociétés secrètes. Harnoncourt et les membres de la Confrérie du Saint-Sang le connaissait bien. Il était ingérable, déloyal, mais il était le seul être connu capable de parfaitement supporter la Paradis 123 sans devenir fou. Apfelbaum était accroc à la Paradis 123 et cette drogue avait un effet unique sur lui. Elle lui permettait de tout voir et de tout comprendre de notre Monde. Il pouvait voir les destins des gens, il côtoyait les anges et les démons dans leur propre dimension. Il surveillait pour eux leurs protégés, leurs victimes et leur évitait ainsi la corvée de se rendre sur le plan et la dimension dans laquelle évoluait Delafosse. La plus dense, la plus aride, la plus agitée de toutes. Apfelbaum évoluait hors du champ social. Sa vie, son équilibre l’avaient écarté du chemin normal. Paradis 123 l’avait conduit si loin que d’aucuns lui attribuaient une rencontre avec Dieu lui-même. Dieu, dans le plus grand des secrets l’avait en effet convoqué. En échange d’une certaine tolérance concernant ses activités douteuses, il lui avait proposé de bosser pour lui. Sa première mission pour être reçu au Ciel : prévenir Delafosse de l’erreur qu’il allait commettre avec un dénommé Georges Cardel. Il lui laissait carte blanche.

- Qu'est-ce que vous voulez ?

- Lève-toi et prépare un café, je viens de te le dire. Je n'ai pas de temps à perdre. Elisabeth.

L'homme tendit la main. Delafosse la saisit et se leva. Il enfila le peignoir, résigné et pitoyable. Il n’avait donné aucune importance au prénom prononcé. Une folie de plus de son invité non désiré.

- J'en ai marre de tout ça, geignit-il en titubant. Je ne cherche même pas à comprendre comment vous êtes entré chez moi.

- Marre de quoi ? Vous n'avez rien vécu. Avancez et cessez de dire des conneries. Un homme qui ne se lamente pour rien est pitoyable et grotesque. Je ne parle pas à un homme grotesque. Les hommes grotesques n'ont pas besoin d'exister car ils ne servent à rien. Je suis entré par la porte.

- Qu'est-ce que vous racontez comme connerie ? Vous en savez quoi de ma vie espèce de connard ?!

Delafosse allait de nouveau tenter de lui asséner une droite, mais l'homme esquiva derechef et le neutralisa de la même façon que précédemment.

- C'est une manie chez vous la violence ? Je veux un café sinon je vais devenir ton pire cauchemar.

 

 

 

 

 

 

 

15

 

 

 

Delafosse disposa deux tasses sur le plan de travail de la cuisine et versa le café. Apfelbaum le détaillait avec dédain. Dieu lui demandait de s’occuper de ce type. Il l’avait observé pendant des semaines, planqué dans les dimensions parallèles. Pas de quoi fouetter un chat. Un psychiatre vaniteux accro à la cocaïne, piégé par les frères du Saint-Sang. L’affaire n’était pas encore dans son sac.

- La dernière fois que je t'ai vu, dit-il, c'était à l'hôpital. Tu me lorgnais à travers le hublot de la porte de ma chambre.

- Comment pouvez-vous savoir ? Vous dormiez.

- Je ne dormais pas : j'étais prisonnier, ligoté et drogué. Ce n'est pas ce que j'appelle dormir.

- Cas de possession.

- Ce n’est pas ce que dit le rapport d’Harnoncourt.

- Ah parce que vous connaissez Harnoncourt ?!

- Peut-être bien.

Delafosse se tut. Le cauchemar prenait ses quartiers dans sa cuisine. 

- O.K. c'est bon. Vous voulez papoter autour d'un café en pleine nuit chez moi sans être invité, pas moi. Droit au but s'il vous plaît et ensuite vous vous cassez !

Apfelbaum but et reposa la tasse délicatement devant lui.

- Tu ne te souviens pas de moi, c'est normal. Pour faire court, je te connais par cœur et tu as besoin de moi.

- Je suis hétéro. Pas la peine de chercher.

Il sourit et retint un soupir.

- Décidément, tu as perdu la mémoire jusqu'au trognon. Nous nous connaissons bien, ailleurs, dans une autre dimension, un autre espace, un autre temps. Des anges t'accompagnent pendant tes incarnations sur Terre. Cette fois, ils viennent de jeter l’éponge. Tu es ingérable.

- Quoi ? C'est une blague ?

Delafosse débarrassa le plan de travail. La conversation était terminée.

- J'ai autre chose à faire que d'écouter des conneries pareilles. Sortez de chez moi !

- Désolé de te décevoir, Marc, mais non. Je ne partirai pas et je vais terminer mon explication.

- Je rêve … dit-il en reposant les tasses devant lui.

- Je suis désormais ton guide de conscience. Pour faire simple je te souffle à l'oreille des pensées pour t’orienter et t’éviter de faire des conneries. Ça ne marche pas. Tu n’écoutes vraiment rien. Mes conseils sont censés t'indiquer la route à suivre, les choses à faire pour que tu réalises le programme que tu as choisi avant de t'incarner. Je suis guide personnel, en opposition avec les guides collectifs qui, entre nous soit dit, sont tous partis.

- Ecoutez… Apfefjenesaispasquoi, on va se calmer. Je vais prendre mon téléphone et appeler l’hôpital. Vous allez retourner dans la chambre que vous n'auriez jamais dû quitter.

L’homme l’ignora et poursuivit sa diatribe sans ciller, insensible aux menaces d’internement. Cela faisait partie de sa vie, partie du jeu. Grâce à la Paradis 123 parfaitement assimilée par son organisme, il naviguait entre les dimensions des différents plans de ce monde. Il voyageait dans l’espace et le temps. L’étendue de ses connaissances était immense. Il se leva, empoigna la cafetière et se servit une autre tasse. Il joua un instant avec les reflets des spots dans le nectar.

- Les humains de la Terre sont livrés à eux-mêmes depuis une bonne dizaine d'années. Depuis la venue du fils de Dieu, ils sont sous observation. Un genre de quarantaine si vous préférez. Une mise à l'épreuve nécessaire pour voir comment ils se débrouillent face au mal. Le mal éprouve les Hommes. Ils doivent montrer qui ils sont pour gagner leur place au Ciel car Dieu ne veut pas d'eux dans les parages. Ça l'emmerde. Le mal malgré lui aide à faire le tri. Ensuite, le mal affranchi de Dieu fait sa vie et se nourrit de la peur et des souffrances des Hommes. Ceux qui n'ont pas su développer une relation stable et sereine avec le Ciel ne résistent pas à des assauts de cette Nature. Dieu n'intervient personnellement que pour des gens qui ont un destin, les autres, il ne s'en occupe pas. Il n'a pas que ça à faire. Il n'aime pas tout le monde, faut pas croire. Bref, à force de se faire appeler pour tout et n'importe quoi, se faire prier pour une paire de godasses au moment des soldes, se voir prêter des intentions et des pensées qui ne sont pas les siennes, se voir aussi attribuer des ordres et des volontés complètement débiles, de voir des Hommes agir en son nom comme des putes, il a dit stop ça suffit. Il a ordonné à tous les anges et les ajusteurs de pensée de remonter au Ciel et de ne plus répondre aux sollicitations débiles des Hommes idiots et orgueilleux. Il a exigé qu'ils se débrouillent seuls. Quand il l'aura décidé, dans quelques années, il sortira la Terre de sa quarantaine et élèvera son niveau de vibration. Ceux qui le supporteront vivront. Tant pis pour les autres. Ceux qui auront voué leur vie au mal iront se faire foutre. Dieu n'est pas un distributeur de bonnes actions. Il en a marre.

Silence. Marc réfléchit. Il réprima une envie de rire. L'homme ne plaisantait pas.

- Dieu en a marre. D'accord. Bon.

Il marqua une pause.

- Ecoutez… je vais appeler l’hôpital ou alors les flics. Vous êtes gourou c’est ça. C’est quoi votre secte ?  Vos propos sont incohérents. Vous me fatiguez.

- Tu ne devrais pas le prendre sur ce ton, Delafosse. Je sais tout. Tu appartiens au Saint-Sang et tu me fais la leçon ? Tu n’es pas sérieux.

- Je le prends sur le ton que je veux. Des dingues, j'en ai vu dans ma vie. J'en soigne à tour de bras. Vous êtes le candidat parfait pour la camisole. Et ce que je fais sur mon temps libre ne vous concerne pas.

- Si tu le dis.

Apfelbaum le saisit par le bras. Les traits de son visage se durcirent, son regard pétrifia Delafosse. Alerte rouge. L'homme poursuivi sans articuler un seul mot, directement dans son esprit.

- C'est ta dernière chance, Marc. Si tu ne comprends pas ou si tu refuses de m'écouter, je ne pourrai plus rien pour toi.

- Comment vous faites ça ?

- Je ne suis pas comme les autres. Il va falloir le comprendre. Tu ne fais pas de moi ce que tu veux. Je ne suis pas l'un de tes patients. J’entends les chuchotements des anges, les cris des démons et le murmure de Dieu. Que choisis-tu ?

- Je… Vous êtes en train de me dire que Dieu a décidé de se débarrasser d'une partie des Hommes ?

- Quatre-vingt-quinze pour cent de l'humanité ne vaut rien à ses yeux.

- Et alors ? Qu'est-ce que je peux faire ? Je suis psychiatre, pas prêtre.

- Dieu n'a pas besoin des prêtres, ils servent tous le mal. Il a besoin de toi et de Georges Cardel.

- Première nouvelle. Georges qui ?

- Ton Monsieur Mystère. Ta prochaine expertise. Elle a été reportée. Pas annulée. Tu n’y couperas pas. 

- De quoi vous mêlez-vous ? C’est Harnoncourt qui vous a parlé de ça ?

- Ecoute, pour l’instant on parle d’autre chose. Je ne suis pas là pour t'expliquer en détail tout ce que Dieu pense de l'humanité. Un peu trop tôt. Et pour le reste, j’y viens, t’inquiète pas.

- Arrêtez de vous amuser avec moi. Qu'est-ce que vous voulez ?

- Tu as moins d'un mois pour te réveiller.

- Pardon ?

- Dieu a envoyé sur Terre son second fils. Il va commencer à se faire connaître dans deux ans. C'est le temps qui te sera nécessaire pour abandonner ton schéma de pensée actuel. Lorsque son identité sera révélée, il aura besoin de relais sur Terre pour diffuser sa reconnaissance.

- De quoi parlez-vous ?

- Dans deux ans, un roi viendra, second fils de Dieu, frère de Jésus. Il viendra pour aider les hommes à se réorganiser après le grand événement. Pour faire court, il va faire la même chose que Jésus. Il s’appellera Georges, le Tueur de Dragon, Descendant de l’Ordre du Dragon en Transylvanie. Il aura l’air d’un mendiant mais il sera l’homme le plus riche de la Terre. Il sera accompagné d’une sainte, Sainte Jeanne-Françoise de Rabutin de Chantal née Frémiot. La Sainte qui fonda la Visitation. La Seule vraie Sainte qui prouva l’existence de Dieu dans le quotidien de chacun. Jeanne-Françoise n’avait rien compris mais aimait Dieu et son prochain. Dieu était ravi. Il ne voulait pas être compris, il voulait être aimé. Et il aura une épouse : une Bénédiction.

Delafosse se tut pour réfléchir. Il avait entendu parler d'une histoire similaire. Il avait surpris des bribes de conversations au sein de la confrérie. Il avait pris ces informations pour des originalités d’illuminés.

- La prophétie, murmura-t-il comme pour lui-même. La Confrérie du Saint-Sang. Carine Mortier Coussin.

Il frotta nerveusement son visage. Le sommeil le torturait. Il ne voulait pas en savoir davantage. Les souvenirs ressurgissaient dans son esprit. Cocaïne. J’étais sous coke. J’ai halluciné. J’hallucine encore.

- Merde…J’ai juste envie de dormir. J’en ai marre de ces conneries.

- Carine Mortier Coussin est psychiatre comme toi. Georges Cardel a été incarcéré dans l’une des pires prisons de France pour une agression inventée de toutes pièces par son père adoptif, Joseph Cardel. Je ne m’étends pas sur le sujet, mais pour faire court, son incarcération vient de convaincre définitivement tes petits copains de la confrérie que Georges est bien le Roi annoncé.

- Ah ouais ? Faites-moi rire.

- Ils ne t’ont pas élevé à un rang suffisamment important pour t’initier à la Vérité. Sache en tout cas qu’ils ne lui veulent pas du bien, car ils veulent tuer Dieu.

- Je m’en fiche. Que des conneries. Je veux juste aller me coucher.

- Tu me déçois, Marc. Je n’aime pas être déçu et Dieu n’aime pas que je sois déçu. Soit tu comprends. Soit tu disparais.

- D’accord. Disons que je vous accorde le bénéfice du doute.

- Je savais que t’étais un vrai connard. Là, tu fais honneur à ton espèce.

Delafosse, certain de son état hallucinatoire décida de se jeter dans l’improvisation avec une désinvolture théâtrale. Apfelbaum s’en contenterait. Il fit mine de jouer à son jeu.

- Il t'en faut du temps pour comprendre, Marc.

- Comment est-ce possible ? surjoua-t-il l’incompréhension.

Il donna l’illusion de cerner l'ampleur de la révélation. Il se ravisa.

- Non. C'est des conneries tout ça. Je soigne des dingues toute la journée, des névrosés, des schizophrènes et tout ce qui traîne dans le genre. Je regrette. Je laisse à d'autres. Tant pis si je ne comprends pas.

- Tu crois aux fantômes ?

- Non.

- Aux extraterrestres ?

- Non.

- La survivance de l'esprit après la mort ?

- Non plus. Raté. Bon. C'est terminé. En ce qui concerne Cardel, je vous crois. Pas de problème. Dieu le garde. C’est super. Vous voulez bien sortir de chez moi ? Je vous propose un déjeuner dans la semaine pour en reparler. Le Professeur Harnoncourt ne m’a pas parlé de Cardel. Je ne sais même pas si c’est lui que je dois expertiser en milieu carcéral, et si cette expertise est maintenue. Dites à Dieu que je le salue. J'ai perdu ma femme. Je suis en deuil, un deuil qui vient de ruiner ma vie. Je ne vous retiens pas et s'il le faut, j'appelle la police.

Apfelbaum se leva, amusé. La Paradis 123 lui disait tout. Il savait qu’il ne se trompait pas. Le psy, Gardien de la Raison, devait le croire, devait le comprendre et non feindre de le faire.

- Marc, je suis sincèrement désolé. Ils ont dû louper quelque chose avec toi au moment de ton incarnation. Je vais prendre l'air sur la terrasse. J’aurai ensuite d'autres choses à t'expliquer qui ne peuvent pas attendre. Tu n'es pas obligé. Dieu laisse toujours s'appliquer la loi souveraine du libre-arbitre.  Ce serait mieux pour tout le monde que tu acceptes d’écouter tout ce que j’ai à te dire. Je vais voir en haut lieu ce que je peux faire pour pallier ton amnésie, qui, je dois l'avouer, me peine.

A ces mots, il emprunta la porte de service et sortit. Delafosse le détailla par la fenêtre. L'homme regardait les étoiles en marmonnant. A qui parlait-il ?

- Pour qui il se prend celui-là ? murmura Delafosse en s’emparant de son smartphone.

Méniel. Il voulait des nouvelles, il en aurait.

- C’est toi Marc ? Tu sais l’heure qu’il est ? Tout va bien ?

- J’ai besoin de ton aide, le possédé est chez moi.

- Qu’est- ce que tu racontes ?

- Je te dis que le possédé est chez moi au moment où je te parle.

- On se voit demain ?

- Vincent…

- Envoie-moi une photo et j’arrive avec une ambulance pour l’interner. Ça te va ?

- Je…

- Envoie la photo.

- D’accord.

- Bonne nuit Marc.  

Delafosse soupira, ferma les yeux l'espace d'un instant. Lorsqu'il les ouvrit à nouveau, Apfelbaum n'était plus sur la terrasse. Un prénom résonnait dans son esprit : Georges.

 

 

 

 

 

16

 

 

 

Marc sortit sur la terrasse. Apfelbaum n'y était plus. Il semblait s'être évanoui dans la nuit. La lune était pleine et dispensait une clarté suffisante pour se repérer. Il était parti. Tant mieux. Bon débarras, lui et ses élucubrations. Il avait appelé Méniel un peu trop vite. Tant pis, il raccrocherait les wagons le lendemain. Le stress de la reprise après un long arrêt de travail. Un deuil pas tout à fait terminé. Normal.

Il entendit le claquement de tiroirs qu'on ouvrait et qu'on refermait, de meubles qu'on bougeait. On fouillait. Il se précipita à l'intérieur. La maison était vide.

- Apfelbaum !

Pas de réponse. Ma vie entière vire au cauchemar. J’entre en désintox et les SaintSangdemescouilles iront se faire voir.

Il entendit résonner le rire clair de son visiteur.

- Quoi ! hurla Marc. Montre-toi ! C'est toi le dingue ! Pas moi !

Silence.

- Cesse de croire que tout ce que tu perçois est la réalité.

Apfelbaum parlait directement dans sa tête. Encore une fois.

- Tu es psychiatre, Marc. Tu as pris l'habitude de la certitude de ton savoir. Il n'est pas connaissance. Il est savoir terrestre. Tu peux t'enorgueillir de porter secours aux autres. Si tu savais à quel point tu ne les aides pas ! Tes intentions sont bonnes, mais ça ne suffit pas. Ça fait longtemps que les anges murmurent à ton oreille. Tu n'écoutes pas. Et puis ton livre sur la possession démoniaque ! Un bijou de connerie. Tu ne sais rien.

Apfelbaum apparut.

- Comment vous faites ça ?

- Même les génies de la science quantique ne pourraient pas comprendre alors évite de poser des questions, Marc.

Il marqua une pause et l'entraîna vers le canapé.

- Assieds-toi.

- Foutez-le camp de chez moi, gémit Delafosse avec lassitude.

- Plus tard.

- Je…

- Silence, Marc. Tu as fait des choix dans ta vie. Ils ne correspondent pas au plan. La psychiatrie ne correspond pas au plan divin. Elle intervient dans le parcours de certains, mais pas dans le tien. Tu as perçu ma voix. Au lieu de chercher à comprendre par l'esprit, tu as cherché à te rassurer en te persuadant que tu n'étais pas fou, selon des critères terrestres inutiles. La mesure de l'action de la psychiatrie au regard du Ciel sur les Hommes est nulle. Elle n'est ni négative, ni positive. Le Ciel s’en moque. Les Hommes agacent Dieu. Si les psychiatres contribuent à les cantonner dans leur dimension, c’est très bien. En ce qui te concerne personnellement, tu n’as rien apporté à tes patients. Tu ne leur as pas trop nui. C’est déjà ça. Tu devais t'orienter vers une autre façon d’analyser les pathologies avec le cas Antoine Gourdon. Les médicaments neutralisent une psyché malade mais ils ne réparent rien. Ce pauvre garçon est mort pour rien.

Las, Delafosse rechercha une position plus confortable sur le canapé. Apfelbaum le passait sur le grill. Au bord de la rupture, il lui lança un regard lourd de lassitude.

- Je ne sais pas, souffla-t-il. Je n'ai pas à discuter de mes choix de vie avec vous. Laissez-moi tranquille une bonne fois pour toutes.

- Non, Marc. Je t'ai laissé suffisamment tranquille justement. Il te faudrait deux années pour comprendre et modifier ta vie, mais tu ne les as pas devant toi. Il y a urgence.

- Cardel machin ?

Apfelbaum acquiesça d’un hochement de tête.

- Tout ce cirque pour un type en taule ? Pourquoi moi ?

- Pas maintenant. Chaque chose en son temps. Je n'ai que trois jours devant moi pour te convaincre de changer.

- Pourquoi trois jours ?

- Ton entretien avec Georges est dans quatre jours.

- C’est la confrérie qui vous envoie, c’est ça ?

- Je les connais, mais ils ne sont pas concernés par ma visite. L’ordre ne vient pas d’eux. Il vient de Dieu lui-même. Il va te falloir le comprendre, Marc.

- Et la confrérie est au courant de cette « mission divine » ?

Il mima les guillemets.

- Non. Et ils n’ont pas à l’être. Si j'y parviens, alors je serai enfin en paix. Tu n’es pas un être agréable à fréquenter. Plus vite ce sera terminé, mieux ce sera pour moi.

Il se tut un instant avant de poursuivre avec gravité. Delafosse n’était plus qu’un corps en attente de la tombe. Un tableau tragique commençait à se dessiner sous ses yeux.

 - Ton inconscience va causer mon enfer. Tu es libre, évidemment. Tu l'as toujours été et tu le seras toujours. Cependant tu as choisi un chemin. A présent tu dois t’engager à effectuer un travail en lien avec l'action du second fils de Dieu incarné.

- C'est qui ce mec ? Il va faire quoi ? Vous attendez quoi de moi ?

- Pour le moment, il se bat pour survivre. Les sociétés secrètes les plus puissantes le connaissent et savent où il vit. Le Ciel a missionné des sentinelles choisies pour leur vivacité d'esprit. Ces sentinelles sont censées le reconnaître au moment où il sortira de l'anonymat, dans deux ans. Tu es l'une de ces sentinelles, c'est pourquoi tu dois changer de vie maintenant si tu ne veux pas passer à côté de ton destin.

- Changer de vie ? C'est une plaisanterie ?

- Tu ne peux plus rester ce psychiatre, Marc. C'est terminé pour toi. Tu as le choix, mais si tu refuses, il te sera demandé des comptes.

- Des comptes ? Des comptes de quoi ? Qui va me demander des comptes ?

- Dieu.

Marc, désespéré, en entendant ces mots, se crut parvenu au bord de la folie. Combien de fois avait-il traité des patients qui se plaignaient d'entendre des voix ? Il connaissait le désarroi de ne pas comprendre. S'il comprenait, il se désavouait et devait remettre en question son schéma de vie dans son intégralité. Apfelbaum lui demandait de choisir. Il leva les yeux. L'homme avait à nouveau disparu.

Résigné, Delafosse se leva. Il voulait retourner se coucher. Il s’apprêtait à éteindre les lumières lorsque son regard fut attiré vers la table basse du salon. Il s'approcha. Une fiole d'albâtre translucide avait été déposée au centre du plateau. Un parchemin scellé avait été délicatement placé devant l'objet.

Il rompit le sceau et lut : « Si tu choisis le chemin de vérité, bois le contenu de cette fiole. Le sang coulera à nouveau dans tes veines. » C'était signé Apfelbaum.

Il prit la fiole et la rangea dans le tiroir du buffet. Haussement d’épaules. Je ne boirai pas ta merde. Tu peux la reprendre. Je n’en veux pas. Il monta se coucher et s’endormit aussitôt.

Le lendemain matin, son smartphone buzza. Harnoncourt.

- Comment ça va mon vieux ?

- Nuit agitée. J’arrive dans une heure.

- Pas la peine. Tu es attendu à la prison de Fleury Mérogis à 14h. Je viens d’avoir la confirmation de l’horaire. Désolé.

- C’est à côté de Paris. C’est pour quoi ?

- Oui. Tu as une expertise à faire pour nous. Tu t’en souviens ? On ne va pas la reporter indéfiniment.

- D’accord. De qui s’agit-il ?

- Georges Cardel.

Delafosse poussa un soupir de lassitude.

- Tu le connais ?

- Non.

- Pour faire court, il vient de foutre le bordel en disant à tout le monde qu’il est fils de roi. On a réussi à le neutraliser mais ça ne suffit pas.

- C’est vrai son histoire ?

- Oui. C’est le fils du roi Ferdinand et de sa fille Isabella. Il nous fait chier. On veut le niquer. Tu vas nous aider. Tu le rencontres. Tu écoutes ses conneries et tu signes le rapport déjà rédigé.

- Sinon ?

- Pourquoi tu me poses la question ?

- Si je produis une fausse analyse, c’est grave. C’est la taule pour moi.

Harnoncourt pouffa.

- T’inquiète pas : il ne se passera rien va ! Toute la cavalerie jusqu’au premier ministre est déjà au courant. Ne pose pas de questions. Tu le reçois. Tu signes le rapport et tu rentres chez toi. Je t’ai envoyé un chauffeur. Il doit être garé devant chez toi.

Il raccrocha. Delafosse s’approcha de la fenêtre. Une berline attendait. Il se prépara un rail de cocaïne. Le renifla. Rapide contrôle dans le miroir. L’affaire était dans le sac.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

17

 

 

 

La berline roulait à vive allure sur l’autoroute du Nord. Delafosse naviguait sur internet en recherche d’informations sur Georges Cardel. Des articles élogieux confirmaient en effet sa prestigieuse filiation. Des reconnaissances produites par des patriarches orthodoxes, la Maison Royale de France, des déclarations de généraux et de sénateurs exposaient une réalité indiscutable.

Quelques articles et reportages méchants aussi. A part faire passer Georges Cardel pour un escroc et un fou, ils n’apportaient pas de preuves contraires à la vérité contraire qu’ils défendaient. Grossière manipulation, méchanceté gratuite évidente. La chaîne MKW6, le journal Peuple Libéré, l’hebdomadaire audomarois L’Affranchi. Un Kompromat grossier, grotesque mais qui fonctionnait aux yeux de ceux que l’humiliation du fils Cardel arrangeait.

Son téléphone trilla. Un numéro non répertorié s’afficha sur l’écran lumineux : 06 62 02 01 91.

- Docteur Carine Mortier Coussin à l’appareil.

 

Carine Mortier Coussin, psychiatre à Dunkerque, Grande Prêtresse de la Confrérie du Saint-Sang composée d’aristocrates. Ils recherchaient la Réincarnation de Dieu fait Homme pour l’éliminer. Dieu fait homme était vulnérable. Georges Cardel avait été conçu dans le cadre d’un rituel de convocation de Satan dans la chair. Les trois décennies après sa naissance ne révélèrent aucun signe de réussite. Satan n’habitait pas Georges Cardel. De longues heures d’écoutes, d’analyses comportementales, des enquêtes commanditées par les services secrets français, italiens, roumains, britanniques et américains convergèrent vers une seule et même constatation : Georges Cardel était le fils de Ferdinand et Isabella. Le mal lui était totalement étranger. Bien au contraire. Qui donc s’était incarné en lui ? Lors d’une cérémonie de convocation, la Grande Prêtresse Carine Mortier Coussin, habitée par le démon, prophétisa l’arrivée d’un Grand Roi, du Grand Roi.  Le Juge Terrible arrivait. Elle donna une liste d’éléments relatifs à son identité visant à le reconnaître assurément. Un profil fut établi. Les recherches commencèrent. Les articles de presse, les reconnaissances, les détails de la vie de Georges Cardel et enfin son incarcération pour des faits non commis composaient un faisceau d’indices concordants qui permettaient de l’identifier sans doute possible. C’était lui. Job.

La Princesse Isabella et Joseph Cardel avaient beaucoup à perdre : un royaume, une fortune par la voie de l’héritage. Il était tout de même question de 200 milliards d’euros provenant de l’or de Transylvanie emportés par le père du roi Ferdinand lors de sa fuite au Portugal pour échapper au communisme. La naissance incestueuse, morganatiquement reconnue comme légitime, redessinait le paysage européen. Les titres de Ferdinand, en l’absence d’héritier mâle, avaient été redistribués à son cousin britannique Philippe de Battenberg, rebaptisé Mountbatten. Georges était en droit de les réclamer. Cette concentration de sang royal dans ses veines faisait de lui le prince le mieux né de sa génération et lui accordait les droits de règne sur la Grande Bretagne et les pays du Common Wealth, l’Espagne, le Portugal, l’Italie, la Grèce, la Roumanie, la Hongrie, l’Allemagne, la France, la Yougoslavie, la Serbie, soit la majorité des pays européens, mais également l’Ukraine et la Russie. Le Prince Charles le savait. Il n’aimait pas ce risque. Pour toutes ces raisons, personne ne voulait de Georges Cardel au pouvoir de quelque pays que ce fût.

Carine Mortier Coussin, la Confrérie du Saint-Sang n’avaient pas accès à tous les services secrets étrangers. La prophétie obtenue lors de la cérémonie de convocation lui avait offert une piste sérieuse. Elle l’avait suivie. Les services secrets belges lui avaient confirmé que Georges était bien le fils du Roi Noir. Le Roi par lequel le Mal devait revenir. Elle était en couple avec un réalisateur. Il avait approché de très près Cécile Cardel, l’épouse de Georges. Trop de conversations au téléphone entre eux ? Trop de fadettes. Trop de témoins. Trop de preuves. Il fallait trouver quelqu’un d’autre pour détruire Georges Cardel. Delafosse était le bon choix pour achever la mission. Cardel en prison, il enfoncerait le clou une bonne fois pour toutes.

- Que voulez-vous ? demanda Delafosse.

- M’assurer que vous êtes bien en route pour ce que vous savez.

Il confirma.

- J’ai discuté avec Georges Cardel par téléphone avant son incarcération, dit la grande prêtresse. L’homme avec qui je vis était en discussion avec Cécile Cardel pour une adaptation de l’un de ses livres à la télévision. Il voulait se faire un peu de fric en récupérant son roman. Elle aurait été éjectée à la dernière minute. Elle n’aurait pas pu se défendre. Le coup était facile. Ça n’a pas fonctionné. Pour une raison qu’on ne s’explique pas, elle a flairé l’arnaque et a refusé d’aller plus loin. La télévision nationale était prête à signer pourtant. Bref. Tout ça pour vous dire que l’histoire de Georges Cardel est vraie. J’ai discuté plus d’une heure trente avec lui. C’est un minable.

- J’ai vu traîner le reportage de MKW6 sur le net. Ils ne l’ont pas loupé. Putain.

- Princesse Isabella et Joseph Cardel ont mis le paquet. J’avoue. Ça a malheureusement fait sortir du bois d’autres institutions en sa faveur. Il a obtenu d’autres reconnaissances. Isabella et Joseph Cardel ont imaginé un autre stratagème. La juge d’application des peines a été fortement encouragée à incarcérer Georges sur la base d’une fausse accusation et une fausse condamnation orchestrée par l’avocat du clan Cardel. La collecte d’une série de faux témoignages est en cours pour un autre procès qui aura lieu en octobre. Cette fois, il ne s’en sortira pas. Il doit être condamné. Son propre avocat est dans la boucle, celui de la partie adverse aussi.

- La partie adverse ? De qui s’agit-il ?

- L’ex-mari de Cécile. Un fou furieux. Son expertise est très claire le concernant ! Joseph Cardel organise avec lui, son frère et les avocats des deux camps l’assassinat de Georges en prison. 2000 euros seront versés sur les cantines de trois détenus. Ils doivent l’agresser sous la douche. Viol. Si ça ne fonctionne pas, son avocat proposera par téléphone à son codétenu 20 000 euros pour un faux témoignage. On surveille ça de notre côté avec nos frères OPJ sur les deux téléphones : le codétenu 07 53 06 44 65 et l’avocat de Georges Cardel 06 18 63 67 28. Les fadettes vont être détruites par notre équipe. Une partie de la famille de Cécile a déjà produit des dépositions à charge, la presse locale va le défoncer avec l’aide de l’ex-mari. Si tout cela ne fonctionne toujours pas, le jugement d’octobre le renverra en prison pour trois ans au moins. Là on aura encore l’occasion de lui faire la peau. S’il n’est pas avec nous, il est contre nous. Il représente notre pire ennemi.

- Une balle dans la tête, c’était peut-être plus simple non ?

La grande prêtresse ricana.

- Vous allez voir, Marc, il est aussi élégant qu’un jambon-beurre et pourtant, il a réussi à échapper à cinq attentats !

- Quelqu’un le prévient ?

- Sa femme est médium, lui aussi. On pense que Dieu les prévient.

La grande prêtresse hésita un instant avant de poursuivre.

- Et puis Cosa Nostra l’a formé. Andreotti et Berlusconi ont été ses patrons. Il est doué, très doué. Un Usual Suspect incroyable. Si on ne le détestait pas autant, on le trouverait génial.

- Et moi là-dedans ? Je fais comment ?

- Vous expertisez en suivant les questions qui vous seront envoyées au fur et à mesure de l’audition sur l’ordinateur. Ensuite vous signerez le rapport prérédigé par mes soins et vous rentrerez chez vous. A la prison, ils ont prélevé son ADN pour faire des tests. Ils savent que Georges est le fils du roi Ferdinand. La confrérie a acheté cet ADN à l’équipe carcérale. Nous avons nous aussi fait nos propres tests génétiques. Nous sommes parvenus au même résultat.  Alors, pas de blague. Je vous laisse. On se tient au courant.

Elle raccrocha.

Delafosse abandonna un soupir de perplexité, puis reprit ses déambulations sur internet en recherche d’informations complémentaires sur Georges Cardel. Une vidéo attira son attention. « Interview du journaliste Martial Léon – Friendly Radio – Salon national de la radio – janvier 2018 – Paris. »

 

 

 

 

18

 

 

 

Interview du journaliste Martial Léon – Friendly Radio – Salon national de la radio – janvier 2018 – Paris. 

 

 

Journaliste Friendly Radio : je continue mon aventure au salon de la radio avec une personne extraordinaire qui m’a raconté une histoire qu’il fallait à tout prix que vous sachiez, chers auditeurs. Alors, c’est Martial Léon, c’est Need Radio…

Martial Léon : Need Radio, tout à fait.

Fiendly Radio : C’est une radio qui existe depuis combien de temps ?

M.L : alors c’est une radio qui existe depuis 2009. C’est une web radio. Et voilà, on a différentes émissions et moi je suis à l’antenne quatre fois par semaine dans quatre émissions différentes. De 21h à 23h en direct. Je viens de fêter mes 25 ans d’antenne la semaine dernière (…) Je suis le producteur entre autres de la grande tournée Génération 80-90 avec Dario Moreno entre autres.

 

Delafosse déplaça le curseur en bas de la vidéo pour s’épargner les blablas sans intérêt pour ses recherches. A deux minutes et trente-cinq secondes.

 

Friendly Radio :  Alors moi je voulais que tu me racontes cette histoire fabuleuse de la Roumanie. Alors. Alors. Raconte-moi un peu. C’est un truc extraordinaire que tu m’as raconté.

Martial Léon : alors en fait, ce qu’il s’est passé, le roi Ferdinand 1er de Roumanie est mort le 5 décembre dernier.

F.R. : D’accord

M.L : Et j’ai rencontré en novembre dernier, fin novembre, donc à quelques jours de la mort du roi, j’ai rencontré le prince Georges de Grèce et de Danemark qui est tout simplement le fils caché du roi. Parce qu’il faut savoir que le roi a eu un inceste avec une de ses filles, parce que le roi avait cinq filles. De cet inceste est né un enfant et cet enfant est tout simplement le prince Georges de Grèce et de Danemark.

F.R. : donc que tu as rencontré et qui t’a raconté son histoire.

M.L. : et qui m’a raconté son histoire. Et je suis le seul journaliste français à avoir dévoilé l’histoire dans le monde entier avec une entrevue de trente-trois minutes vingt-quatre qui a été diffusée. Alors j’ai reçu des menaces de mort du gouvernement roumain…

F.R. : c’est pas des rigolos ! C’est pas des tendres !

M.L : A cause de moi, le Premier Ministre roumain a démissionné de son poste il y a trois semaines.

F.R : parce qu’en fait le roi remplaçant a su que tu avais des pressions et tu lui en a fait part c’est ça ?

M.L. : Tout à fait. Je suis depuis trois semaine une tête en Roumanie où en fait ma tête est longuement affichée sur Romania TV parce que je suis le seul journaliste à avoir dévoilé ce scandale.

F.R : pourquoi ? Ta tête a été mise à prix ?

M.L. : non non, ça s’est calmé, mais en attendant la Roumanie a été choquée d’apprendre que le roi avait vraiment un fils.

F.R. : avec sa propre fille en plus.

M.L. : tout à fait. Et il faut savoir alors que ça a foutu la merde aussi en France parce que le prince vit actuellement sur le territoire français. Qui dit « Vit sur le territoire français » dit « Protection de l’Etat français ». Donc j’ai foutu la merde également au niveau du gouvernement en contactant le Ministre de l’Intérieur et le Ministre des Affaires Etrangères. Et ça a fait un branlebas de combat. Et ça c’est encore récent, ça ne fait même pas une semaine.

F.R. : alors du coup tu as des pressions du gouvernement ? Non ? Plus maintenant ? Ça s’est calmé tout de même ?

M.L. : Alors, j’ai eu des pressions du gouvernement à la base qui me disait de retirer éventuellement la vidéo. Ce que je n’ai pas fait. J’ai laissé la vidéo en ligne.

F.R. : le prince il était consentant. Tu ne l’as pas forcé à dire heu… Il t’a apporté suffisamment de preuves ?

M.L. : on a toutes les preuves. Il y a eu des tests ADN.

F.R. : qui ont été faits suite à l’émission ?

M.L : non, non. Ils avaient déjà été faits. Donc on a vraiment tout. Au départ tout le monde pensait à une affaire tellement hallucinante que tout le monde pensait que c’était un canular. En tant que journaliste, j’ai pensé moi aussi au départ à un canular. Et en tant que journaliste, ce qu’il fallait faire, il fallait faire des investigations. C’est ce que j’ai fait. Quasiment deux mois d’enquête. On a régulièrement fait des recherches, contacté des mairies, des choses comme ça jusqu’en Roumanie et en Suisse parce que la Maison Royale de Roumanie à mon avis était placée en Suisse où le roi est mort. Et heu… il fallait vraiment trouver tout ça et on a trouvé toutes les preuves et on a remis de l’huile sur le feu mardi dernier où j’ai reçu le roi en exclusivité dans mon émission …

F.R. : donc le nouveau roi du coup.

M.L. :  alors il n’est pas encore nouveau roi. Il est pour l’instant toujours prince Georges de Grèce et de Danemark parce que la Roumanie depuis le 5 décembre n’arrive pas à prendre une décision si elle redevient une monarchie.

F.R. : parce que le roi qui est décédé n’avait pas de fils.

M.L : il n’avait pas de fils. Il avait cinq filles.

F.R :  donc il serait forcément le descendant direct, donc il devrait devenir roi.

M.L : il faut savoir que l’inceste en Roumanie est interdit. C’est un délit.

F.R. :  ah bah oui, comme en France.

M.L. : et comme là c’est le roi, ça a choqué dans tout le pays. Tout le pays a été choqué.

F.R. : donc quelle va être l’évolution ?

M.L. : alors l’évolution, c’est qu’on pense que le roi, le fils Georges de Grèce et de Danemark va devenir roi. On a déjà le nom du futur roi, ça sera Carol III. Il s’appellerait Carol III.

F.R. : ah bah oui parce que le roi n’a eu que des filles. Et ce serait avec quelle fille alors ?

M.L. : avec la princesse Isabella.

F.R. : et il le sait depuis le début le prince que…

M.L : il le sait depuis très peu. Depuis deux ans. Il l’a appris par un ancien ministre de Roumanie.

F.R. : et il a été élevé par qui ?

M.L : par une grande famille d’aristocrates, les Cardel. Une famille très riche et très aisée.

F.R. : alors il l’a pris sous sa coupe dès la naissance ?

M.L :  c’est ça.

F.R. : donc il a appris il y a deux ans qu’il était le fils illégitime, non, pas illégitime, le fils caché de la Roumanie.

M.L :  exactement. Il a commencé à contacter la maison royale qui est restée sans réponse bien sûr et la princesse Isabella qui est l’aînée logiquement aurait dû devenir reine s’il n’y avait pas de fils, elle ne peut plus être reine et là elle est en train de menacer elle-même le gouvernement Roumain en disant : c’est moi la reine, c’est moi la reine.

F.R. : évidemment elle a toujours grandi en pensant que ce serait elle la succession. Et la reine ? La femme du roi ? Elle est décédée ?
M.L. : elle est décédée

F.R : le prince l’a su après ?

M.L : après, parce qu’il faut savoir que son dossier d’adoption a été classé secret.

F.R : il y a un dossier d’adoption ?

M.L. : oui, en Roumanie, sur le dossier d’adoption est indiqué « le père : roi Ferdinand 1er de Roumanie ».

F.R. : comment a-t-il eu accès à ce document alors ?

M.L. : il l’a eu par quelqu’un de la Roumanie. Par un ministre qui lui a fait passer le dossier.

F.R. : ils ont fait démissionnaire le gouvernement peut-être à cause de cette histoire, non ?

M.L : même pas, non, non. Je ne pense pas, mais c’est vrai que ça fait coup d’état en cours. Et actuellement le gouvernement a nommé un Premier Ministre qui a pris ses fonctions il y a quelques jours suite à la démission du précédent, et le nouveau Premier Ministre actuel qui vient d’être nommé est en train de démissionner à cause de cette histoire.

F.R. : à nouveau parce qu’ils n’arrivent pas à prendre de décision en réalité.

M.L. : tout à fait. Là c’est le chaos total.

F.R. : et lui, il vit en France actuellement.

M.L : il vit en France actuellement. (…)

 

L’interview s’achevait sur les politesses d’usage. Sur son blog, Georges Cardel parlait d’un sénateur Roumain, Ion Coja. En quelques clics, il trouva le site Ion Coja, publication du 2 mars 2018 relaye l’écrit de l’universitaire le docteur Gheorghe Funar du 28 février 2018. Il lut :  « Le citoyen Duda Dura a lancé une campagne électorale de 2009 pour le poste de Président de la Roumanie. Constatant que dans les sondages il bénéficiait d’un pourcentage de confiance des Roumains de 0.1%, il s’est retiré de la course, prétextant qu’il n’avait pas d’argent. Aujourd’hui la Première Ministre a accepté de l’aider avec des millions d’euros pour qu’il puisse participer aux élections présidentielles de 2019 ».

-  Le mari de la princesse Isabella reçoit de la thune de la Première Ministre démissionnaire pour participer aux élections de 2019, année où Georges Cardel est incarcéré ? Georges Cardel a contrecarré les plans de Duda Dura ou Duda Dura est-il financé pour accéder à la présidence et ainsi barrer la route à Cardel ?

Delafosse poursuivit sa lecture : « Il n’y a aucune base légale pour faire bénéficier des clandestins du Palais Elisabeta doté de 47 chambres ».

- Parce que le mariage du roi Ferdinand 1er n’était pas légal, aucune trace des documents de mariage. Les filles de Ferdinand sont nées hors mariage, mais l’inceste, lui rend la naissance de Georges totalement légitime au regard de la loi morganatique. Ils sont fous.

« En janvier de cette année, sur la chaîne de télévision Rômania TV », des informations ont été présentées sur les relations sexuelles que le citoyen Ferdinand Hochqueller a eues en Suisse avec sa fille Isabella, à la suite desquelles est né en 1981 leur fils Georges Cardel désormais installé en France. Il est probable que cet inceste post-royal a amené la Première Ministre à participer à un déjeuner de travail avec madame Isabella Hochqueller et monsieur Duda Dura afin de connaître quelques détails sur ce repère moral qu’elle veut promouvoir au niveau national et international à l’occasion du centenaire de la Grande Union et dans le contexte de la présidence du Conseil de l’Union Européenne.

Lors du déjeuner de travail au Palais Elisabeta, tenu dans la langue maternelle des trois interlocuteurs (pour ne pas être compris par les serveurs roumains), il a été convenu que dans la Décision du Gouvernement qui sera adoptée prochainement, il faudrait préciser que ce palais sera offert gratuitement aux deux personnes choisies dans la soi-disant famille royale pour représenter la Roumanie tant dans le pays qu’à l’étranger. Après la publication de cette décision au Journal Officiel, il n’y aura plus d’urgence concernant l’établissement de la Maison Royale en Roumanie, selon la décision du sénateur (…) la Première Ministre sait que madame Isabella Hochqueller et son époux ne sont nés dans aucune famille royale en Europe. Il est dommage qu’elle ait raté l’occasion et n’ait pas eu la curiosité de voir l’acte de mariage ainsi que le même acte concernant le mariage civil entre le citoyen Ferdinand Hochqueller et son épouse. Apparemment, les deux documents n’existent pas (…) »

Un autre passage expliquait comment Isabella et ses sœurs avaient écrémé les orphelinats du pays pour mettre la main sur le dossier d’adoption de leur frère-fils. Delafosse lut des publications de Cardel. Il expliquait son parcours, la trahison du clan Cardel, la trahison des Hochqueller, la mort de son fils assassiné dans le ventre de sa mère parce que né roumain alors qu’en réalité il était de naissance suisse allemande. Pour Delafosse, la situation était claire. Cardel disait vrai. Le professeur Harnoncourt et la grande prêtresse du Saint-Sang lui ordonnaient de le trahir. S’il n’obtempérait pas, il subirait leurs foudres.

Les paroles d’Apfelbaum résonnèrent dans son esprit. Dieu ordonnait le contraire. Il lui ordonnait de ne pas nuire à Cardel et de le sauver de cet infâme traquenard dont il ne pouvait désormais douter. Delafosse soupira longuement et se réjouit de ne pas se trouver à la place de ce fils malmené pour qui tout s’effondrait irrémédiablement. Sa décision était déjà prise : le Ciel pouvait attendre. Il avait une situation explosive immédiate à gérer : sa propre préservation.  

- Docteur Delafosse ? fit le chauffeur. Nous sommes arrivés.

- Je vous remercie.

- Je repasse vous chercher quand vous aurez terminé. J’ai besoin de deux heures de pause et ce sera bon pour le retour.

- Très bien. A tout à l’heure.

Delafosse franchit le seuil de la prison de Fleury-Mérogis, puis les points de contrôle, jusqu’à l’hôpital carcéral. Georges Cardel patientait, entravé aux poignets et aux chevilles, assis devant une table métallique, attaché par une longue et épaisse chaîne à un anneau vissé au centre du plateau. Un gardien apporta un ordinateur et une caméra pour enregistrer l’entretien. Cardel n’avait toujours pas relevé la tête lorsque Delafosse s’installa face à lui. Il avait l’air si misérable, si petit, si peu royal avec ses vérités dont tout le monde se foutait, à pleurer son fils mort car roumain. Une histoire merdique pour un homme sans importance.

Delafosse écouta cet homme perdu comme il en avait tant écouté avant lui. Il semblait banal, normal, insignifiant. Un détail cependant le dérangea durant son expertise. Georges s’exprimait parfaitement, raisonnait brillamment. Ça n’était pas normal. Georges semblait tout connaître des choses du monde. Il n’était pas censé être aussi instruit malgré ses deux Mastère en Affaires Internationales et Renseignement. Le profilage décrivait un homme idiot, dépressif, sans envergure et sans défense. Renseignement justement. Delafosse ignorait tout de la capacité de Georges Cardel à créer des situations sans que personne ne s’en rende compte. Une graine plantée le 1er janvier 2010 pouvait prendre vie le 1er janvier 2025. Eclosion de cette graine oubliée de tous après une succession de multiples événements en apparence impossibles à prévoir, sauf par Georges.

Georges Cardel sortit de sa poche un article de presse, Justitiarul, traduit en français, paru en janvier 2018, qui expliquait sur plusieurs pages sous la signature d’un Sénateur roumain, Ion Coja, que Georges était bel et bien fils de Roi. Enorme révélation. Incontestable. Embarrassante.

- D’où sort ce document ? demanda Delafosse. Vous n’êtes pas censé être en sa possession, en possession de tout document d’ailleurs.

 Georges Cardel acquiesça d’un hochement de tête.

- Je sais. Vous allez me faire un procès ? J’ai acheté le droit de l’avoir sur moi aujourd’hui en échange de trois paquets de clopes et du temps de téléphone. S’il vous plaît lisez.

Delafosse accepta à contrecœur. Il lut un document qu’il aurait aimé ne jamais avoir eu à lire. Ne jamais connaître la vérité en étant scruté, ausculté, détaillé par Georges Cardel. Delafosse devait apposer sa signature sur une expertise psychiatrique à charge. Il s’apprêtait à signer un faux au regard des déclarations du sénateur publiées dans la revue roumaine, attestant formellement que Georges Cardel était le fils caché du roi Ferdinand et de sa fille Isabella. Il allait produire un faux au regard de cet article du Sénateur roumain Ion Coja. Si ça se savait, Delafosse ne pourrait pas plaider sa bonne foi. Impossible. Georges avec son air idiot, gauche, perdu, venait de le baiser. Il posa l’article devant lui et croisa les mains. Il attendit une réaction. Elle ne vint pas. Georges le regardait en arborant un demi-sourire.

- Oui, oui, tout ça c’est très bien monsieur Cardel, mais ce n’est pas important ici. Ici vous êtes un justiciable comme les autres et vous n’êtes absolument pas en position de force pour la ramener.

- Docteur, mon fils Chris est mort, assassiné par mon beau-père qui ne voulait pas que sa fille accouche d’un sale roumain. Il l’a enlevée et l’a obligée à avorter à sept mois et demi de grossesse, en Espagne. Chris n’était pas roumain mais lié au peuple d’Israël par ma famille naturelle.

Georges Cardel ne répondit pas. La réponse du psychiatre devant la preuve indubitable, une énième, de la légalité et la légitimité de son action pour faire éclater la vérité, était le reflet du contenu de son rapport d’expertise. La messe était dite. Il n’eut plus rien à ajouter. 

Un gardien détacha Georges Cardel puis déposa une enveloppe scellée et un stylo bleu sur la table métallique. Il se posta sur le côté, les mains croisées devant lui. Appelé par un autre maton, le détenu sortit, tête basse, sans un mot. La porte du parloir se referma dans un claquement sourd.

-  Qu’est-ce que vous attendez ? fit Delafosse.

- On m’a ordonné de vous faire signer le document à l’intérieur de cette enveloppe.

Delafosse, la mine fermée, la décacheta et lut : « Georges Cardel a refusé de se présenter à l’expertise psychiatrique. Aucune analyse n’a pu être effectuée. » Une note manuscrite attachée au document lui ordonnait d’écrire son nom suivi de son numéro d’enregistrement à l’ordre des médecins et de ne pas dater.

- Ils veulent que je signe ça ?

L’homme acquiesça d’un bref coup de bouc.

Delafosse hésita. En pleine redescente de shoot, ses idées se bousculaient confusément dans son esprit. Il prit le stylo, le décapuchonna, écrivit son nom, prénom, numéro d’enregistrement à l’ordre et puis signa.

Lorsqu’il rentra chez lui, le soleil venait de se coucher. Il fourragea dans les poches à la recherche de came. Il était à sec. Personne n’était venu lui livrer ses doses comme convenu avec Harnoncourt. Son esprit s’éclaira soudain.

- La fiole ! De la Paradis 123 !

Si son contenu pouvait lui accorder enfin la paix tant espérée. Pourquoi pas ? Il avait une pharmacopée complète chez lui, dont des antidotes en cas d'empoisonnement. Les risques étaient minimes. Delafosse connaissait l’existence de cette substance par la bouche même de lieutenants de police du commissariat de Saint-Omer, Karl Keller et Elisabeth Valmont. Selon eux, la Paradis 123 était unique. Apfelbaum avait dit vrai, à ce sujet tout du moins.

- Du sang dans mes veines, murmura-t-il. Au pire, je mourrai sans m’en rendre compte. Au point où j’en suis.

Il s'installa sur le divan et but d'une traite le liquide amer. Il n'acheva pas sa pensée. Il perdit connaissance.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

19

 

 

Elisabeth venait de laisser son père dans un état de grand désarroi : elle ne prononçait aucun vœu de nazir, quittait le foyer sans son accord et lui, homme de cœur malgré tout, n'avait pas eu le courage de la retenir. Jacob ordonna à son premier homme de main, Igal, d'acquérir au plus vite une mule et de la charger de vivres pour une semaine.

- Tu accompagneras ma fille là où elle le souhaitera, car une femme ne peut voyager seule sans escorte.

Igal obéit et se mit à la recherche d'Elisabeth. Il la trouva à l'entrée de la cité. Elle attendait que des voyageurs aient terminé leurs préparatifs pour se joindre à eux. La journée s'annonçait chaude en ce lendemain de sabbat. Les hommes et les femmes se pressaient pour parvenir à destination avant la fin de la semaine. La présence d'une femme supplémentaire était la bienvenue : trois jeunes enfants faisaient partie du voyage.

- Je te salue Elisabeth.

- Igal ! Que fais-tu ici ?

- Mon maître, ton père, m'ordonne de t'accompagner où tu voudras. Il m'a parlé de Bethsaïde. Je dois t'assurer un voyage sans encombre.

La jeune femme réfléchit un instant.

- Soit ! Tu peux te joindre à nous si tu veux, mais je ne quitterai pas la famille qui vient de m'accueillir en son sein. Je leur ai promis assistance, moi aussi.

- Je ferai ce que tu me demandes, s'inclina Igal.

La route fut longue, ralentie par les enfants. Ils supportaient mal la chaleur. Après deux jours de marche très difficiles, le chef de famille enjoignit Elisabeth de poursuivre seule avec son domestique. Parvenus à Archélaüs, pour soulager les petits, les parents choisirent de programmer une halte chez un oncle et une tante à Scythopolis, s'ils vivaient encore. Ils se dirent adieu.

Igal et Elisabeth entrèrent à Pella à temps pour le sabbat. Ils établirent leur campement sous les oliviers à l'entrée de la ville, là où l'on accueillait les voyageurs. Le hazzan se présenta et leur demanda, comme aux autres, les raisons de leur visite. Il commanda à Igal de se présenter à l'office du lendemain. Il y dispensait un sermon aux fidèles.

- Que le voyage ne te prive pas de rencontrer l'Éternel, dit le religieux une main posée sur le ventre. Toi, femme, tu attendras ton serviteur en ma demeure, que mon épouse et mes filles te témoignent hospitalité.

Ils quittèrent Pella après la proclamation de la fin du sabbat.

- Que feras-tu à Bethsaïde, seule, sans ta famille ? demanda Igal alors que la cité était déjà loin derrière eux.

Les longues heures passées ensemble sur la route avaient eu raison du protocole. Ils se parlaient comme deux personnes familières l'une pour l'autre.

- Je me dois aux miséreux.

- Tu te dois ?

- Que ferai-je de ma vie ? Mon père me prive de l'essentiel et me veut mariée à un homme que je n'aimerai jamais. Je ne peux aimer mon fils, alors je donnerai cet amour aux malades.

- Je comprends.

- Arrêtons-nous. Nous sommes proches de notre but, mais je tiens à passer une dernière nuit innocente de cette souffrance, de la vie qui m'attend désormais. N'as-tu jamais remarqué, Igal, combien les moments consacrés à l'attente peuvent être parfois délicieux ? Ce que tu attends est sur le point de se produire et tu savoures une dernière fois la personne que tu es avant que cela ne te transforme à jamais, comme pour mieux t'en souvenir plus tard.

- Pourquoi penses-tu de telles choses ? demanda Igal en étalant les peaux sur le sol.

Elle ne répondit pas. Ils parlèrent d’autre chose. Ils rirent. La tristesse de sa maîtresse réveillait en lui des blessures anciennes que la solitude avait fini par taire. Ses mots sonnaient justes en lui. L'esprit bouleversé par son amour naissant, il alluma un feu.

- Qu'as-tu mon bon serviteur ? Ton regard s'est assombri.

- Je t'envie de savoir ce que tu veux faire de ta vie. J’ai l’audace de vouloir t'en donner les moyens. Tu es une femme, autant dire que tu ne vaux rien aux yeux des hommes de cette Terre. Je le déplore.

Elle jouait du bout des doigts avec le sable. Igal souffla sur les étincelles et le feu prit.

- J'ai été esclave, poursuivit-il. Une rivalité avec un homme malveillant. Il a réussi à me faire condamner pour vol. Ma famille m'a renié. Le piège était parfait. Votre père a obtenu l'accord de Caïphe de m'affranchir. J'étais loyal, au point qu'il m'a confié la mission de t'accompagner jusqu'à Bethsaïde.

- Il a eu raison de te faire confiance. Tu es un compagnon de voyage très fiable.

- Merci.

- Tu es serviteur de mon père. C'est honorable.

- Non.

- Pourquoi ?

- Tu parles d'honneur parce que tu sais que j'ai été esclave. Je n'ai jamais volé. Je suis innocent. J'étais un marchand réputé et riche. Je ne vois pas où est l'honneur d'être le serviteur d'un autre. Si tu m’avais connu autrefois, tu m’aurais respecté et craint. On ne croit pas en la valeur d’un homme qui a connu la chute. Tu n’y es pour rien. Notre monde est fait ainsi et produit toujours les mêmes mécanismes de pensée. Te servir me console.

Il se leva et se dirigea vers la mule attachée à un arbre sec à la blancheur spectrale. Il la caressa. Elisabeth le rejoignit. La bête, exténuée par le voyage, avait bu l'eau et mangé le foin servis.

- Ne sois pas vexée, chère Elisabeth, dit-il. Un peu naïvement, j'attendais autre chose de ma vie.

- Quoi ?

- Connaître l'amour, dussé-je en mourir. Ma famille en a été incapable. A mes yeux, peut-être ai-je tort, le service en l'honneur du Très Haut sonne comme un vaste holocauste en l'honneur d'un dieu vengeur que seul le sang de l'agneau versé peut satisfaire. La vie n'est pas célébrée, elle est détruite pour l'Éternel. Cela ne me convient pas, cela ne me rend pas heureux. Je prends des risques à te confier mes pensées.

Il se tut.

- Viens, dit Elisabeth. Le feu va s'éteindre.

Igal remua les braises. Le bois craqua et projeta dans l'air un éclat de lumière.

- Tu n'es pas obligée de vivre au camp des malades durant tout le reste de ton existence.

- Cher Igal, tu as raison. La Loi ne nous demande-t-elle pas de secourir ceux qui ont faim, de panser les plaies des malades et de chérir la vie sous toutes ses formes ?

- La loi d'un autre dieu oui. Pas celui qui est vénéré au temple. Cette loi-là nous ordonne de chérir la vie, mais nous conseille de la détruire pour obtenir une faveur divine. Combien d'agneaux sont-ils massacrés aux fêtes Pâques ?  Cette loi à mes yeux méprise les femmes et les humilie. Elle oblige les hommes à se soumettre à un prêtre voué au culte de sa propre personne.

- C'est pourquoi j'ai décidé de me rendre au camp des malades de Bethsaïde. La vie et l'amour y sont précieux.

- Je comprends.

- L'Éternel m'a permis de donner la vie et l'homme m'a interdit de la chérir. L'amour que je veux donner ne peux être perdu. Je veux en faire le don malgré tout.

- Je comprends.

  Igal plongea son regard dans celui de la jeune femme. Qui était-elle réellement ? Comment pouvait-elle s'exprimer avec autant de sagesse ?  Elle lui avait confié le récit de sa vie. Pourquoi son mari l'avait-il répudié ? N'avait-il pas vu l'éternité dans ses yeux. Il approcha son visage du sien, caressa sa joue et posa ses lèvres sur les siennes.

- Je suis offensée, murmura-t-elle.

- J'oublie que tu es la fille de mon maître, pardonne-moi.

- Demain, nous entrerons à Bethsaïde et tu traceras ta propre route, Igal. Tu me manques de respect.

Il enroula son bras autour de son cou et posa de nouveau ses lèvres sur les siennes.

- Je veux m'établir à Bethsaïde avec toi. Donne-moi ton amour, j'en ai besoin. Je t'accompagnerai au camp des malades. J'y œuvrerai moi aussi.

Elle sourit. Ils s'étendirent l'un à côté de l'autre et s'abandonnèrent en une longue étreinte amoureuse.

 

 

 

 

 

 

20

 

 

Au petit matin, Igal et Elisabeth entrèrent ensemble à Bethsaïde. Jacob ne vit jamais revenir ni sa fille ni son serviteur. Tous ceux qu'il sollicita pour enquêter refusèrent. Le camp des malades était un lieu trop dangereux. Le vieil homme renonça à s'y rendre lui-même et ne sut jamais ce qu'il advint d'Elisabeth.

De longs mois passèrent. Igal et Elisabeth s'engagèrent ensemble au camp. Ils furent accueillis dans la demeure de Gamala, un vieil homme sans défense. La compagnie du colosse l’enchantait. Il ne douta jamais de leur statut d'époux et ne missionna personne au temple pour vérifier la réalité de leur mariage. Leur amour rayonnait et leur bonté envers lui était le meilleur gage de protection que la vie pouvait lui apporter.

Les infirmières célibataires vivaient dans des maisons qui leur étaient exclusivement réservées, gardées jour et nuit par des mercenaires. Elles attiraient convoitises et jalousies de la part des femmes mariées. Veuves, répudiées, épouses de prêtres insatisfaits, elles partageaient la même solitude et le même abandon. Elles se contentaient de peu : du pain et des fruits de saison donnés en aumône par les gens de la ville, du lait de chèvre et du miel. À l'occasion des fêtes religieuses, des chefs de famille les invitaient à partager le repas avec les épouses et les filles. Elles pouvaient alors manger de l'agneau et du poisson pêché au lac de Génésareth.

Une fois par semaine, parfois deux, un lévite envoyé par les prêtres du temple d'Hérode se rendait à Béthsaïde. Accompagné de trois mules, il déposait un chargement de vivres devant la synagogue que le hazzan redistribuait ensuite au camp des malades, là où le voyageur faisait halte, où logeait le pèlerin sans fortune, où finissaient leurs jours les pauvres hères et les lépreux.

Elisabeth, mariée à Igal, échappait à la vie quasi monastique réservée aux autres femmes. Pour autant n'avait-elle jamais sollicité leur bienveillance par quelque artifice condescendant. Igal était un ancien esclave, aucune femme, aussi infortunée fût-elle, n'éprouverait pour lui quelque intérêt. L'amour seul d'un homme, dépouillé des richesses, ne leur était d'aucune utilité. À leurs yeux, Elisabeth était une pauvre fille. Elle leur révélait chaque jour comme il leur était encore autorisé d'espérer meilleure fortune.

Au cours de la journée, des cavaliers sunnites ou gaulois engagés à prix d'or par le Sanhédrin pour monter la garde au camp étaient les seuls hommes valides. Ils effectuaient leurs rondes à intervalles réguliers. S'adresser aux femmes leur était plaisant. Ils échangeaient mêmes quelques propos charmants. Tout était différent de la vie dehors, comme soumis à d'autres règles. On eut dit que la loi de Dieu enseignée par les Hommes perdait de sa substance pour devenir autre. On ne la lisait pas, on ne la disait pas : les hommes et les femmes la vivaient. Ils la respiraient parce que ce lieu était devenu la croisée de leurs chemins.

Une dizaine d'esclaves juifs étaient chargés de l'intendance et de la rotation des équipes des femmes. Lorsqu'ils le pouvaient, ils réglaient les différends. D'autres, païens ceux-là, envoyés au camp à la place de la prison, prenaient le relais au moment du sabbat et transportaient les morts. On ne pouvait traiter les cadavres sur place par cette chaleur accablante. Ces esclaves sacrifiés ne survivaient pas plus que trois ou quatre mois lorsqu'ils étaient robustes.

On quittait Bethsaïde par l'Ouest, puis on remontait le Nord sur environ un kilomètre. On accédait au camp par un petit chemin rocailleux à peine assez large pour laisser passer une mule. Il était bordé de buissons et parfois un olivier y poussait par hasard. Enfin, au détour d'un rocher, s'étendait sur quelques centaines de mètres carrés, un tapis d'abris de fortune, montés çà et là au gré du relief.

Elisabeth s'y rendait chaque matin. Elle le traversait pour gagner une zone retirée, dissimulée derrière un mur rocheux et des buissons. C'était le mouroir. Personne de voulait y dispenser de soins tellement les conditions de vie étaient épouvantables. L'odeur insoutenable des excréments mêlée à celle de la chair putride s'intensifiait à mesure qu'on atteignait le cœur de cet enfer. Rares étaient ceux qui la supportaient. A l'entrée, un feu était entretenu de jour comme de nuit. On y brûlait de l'encens et des écorces d'essences odoriférantes. C'était insuffisant. La chaleur, ravageuse, intensifiait la pestilence au point qu'on eût l'impression d'y perdre son âme.

Dès son arrivée, Elisabeth se plongeait dans ce martyr jusqu'au crépuscule. Elle faisait corps avec lui pour recueillir, jour après jour, les souffrances des malheureux. Chaque visage, chaque main tendue qu'elle prenait dans la sienne lui annonçait l'amour grandissant en elle. Les hommes et les femmes de son entourage espéraient un signe de l'Éternel avant de quitter ce monde.

Elisabeth survivait, en dépit de tout, fidèle, constante, mue par un courage sans faille pour aider ces malheureux à passer de vie à trépas. Elle accompagnait les mourants aux portes de la vie chaque jour, même durant le sabbat. Igal mourut à la troisième lune, touché par la maladie.

Les curieux parlaient dans les rues de Bethsaïde.

- Qui est cette femme étrange qui travaille sans relâche et voue son repos à la prière ?

- D'où vient-elle ?

- Son époux ne veut pas répondre à nos questions. On dirait qu'il ne parle pas notre langue ! Il travaille avec elle comme s'il était son serviteur.

- Ils sont étranges.

- Ils viennent de Jérusalem.

- Ils ne parlent jamais.

- Uniquement aux malades.

- Et aux femmes !

- Elles ne nous répètent rien !

- C'est étrange.

- Son époux ne risque pas de te parler. Il est mort au dernier shabbat.

- Igal ? Comment le savez-vous ?

- Le hazzan me l'a dit.

- Comment est-il mort ? Il semblait si fort.

- La fièvre. Personne n'a pu le sauver.

- Sa merveilleuse femme est seule désormais.

- Je devrais être mourant pour bénéficier de son attention.

- Pour savoir ce qu'elle a dans le cœur !

- Pour entendre le son de sa voix !

- Et croiser son regard !

- Ils logent chez Gamala. Il se tait lui aussi, bouc mal lavé.

- C'est toi qui as la bouche sale !

- Il m'a parlé à moi, le vieux Gamala !

- Qu'a-t-il dit ?

- Que dans les yeux de cette femme, il y a vu l'éternité.

- Va te laver la bouche, fils d'infidèle ! Tu fais honte à ton père ! Depuis quand voit-on quelque chose dans les yeux des femmes ?

- Sale chèvre !

Personne ne comprenait qui était Elisabeth. Elle avait désormais trouvé sa place et comprenait qui ils étaient…

 

 

 

 

21

 

 

À la fin de l'été, les vendanges s'annonçaient fructueuses et l'on entassait déjà les olives devant les pressoirs. Dans quatorze jours, les Tabernacles allaient ouvrir un ballet de festivités pour trois semaines. On se préparait déjà à accueillir la masse des pèlerins. Ils dormiraient à l'abri de tentes, dans les vignes. La tension au sein du camp des malades était palpable. On attendait, comme chaque année, plusieurs milliers de bienfaiteurs venus se recueillir devant l'autel garni de fruits, d'épis de blé, de pain : des offrandes de la Terre destinées aux Hommes. Tout devait être prêt pour l'aumône.

Les infirmières avaient exceptionnellement quitté leur poste pour prêter main forte aux villageois. Elles étaient heureuses de prendre part à la vie de la cité. Elisabeth refusa de se joindre à elles. Personne ne s'en étonna. Elle était étrange.

Le sabbat approchait et, comme chaque jeudi, on s'empressa d'achever les inhumations, en priant pour une accalmie au cours des jours suivants. Rebecca avait rejoint Elisabeth dans une enclave caverneuse. Elles lavaient des corps, les débarrassaient de leurs salissures avec de l'eau parfumée au jasmin, à la myrrhe et à la lavande, puis les frottaient avec un mélange d'herbes et d'huiles avant de les envelopper dans un linge en lin.

- Terminez ce que vous faites et rentrez chez vous, lança le contremaître. Il y en a trop aujourd'hui. Nous enverrons des esclaves dès demain.

- Bien maître, acquiescèrent-elles.

Quatre hommes emportèrent les corps déjà embaumés et les laissèrent seules. Elles mirent ensemble de l'ordre, plièrent les étoffes, préparèrent les mélanges pour les onguents qui allaient bientôt manquer. Soudain des gémissements attirèrent leur attention. Elles tendirent l'oreille. La voix provenait du fond de la grotte.

- Je crois que ça vient de là-bas, s'écria Elisabeth en désignant les dépouilles alignées un peu plus loin.

- Sortez-moi de là, gémit la voix.

- Regarde ça ! s'écria Rebecca. Cet homme est encore en vie !

- Viens m'aider ! ordonna Elisabeth.

- Non !

- Rebecca ! On ne peut pas le laisser avec les cadavres !

- Mon père dit qu'un homme qui revient à la vie revient des enfers. Il amène l'enfer avec lui pour torturer les vivants ! Il faut le laisser !

- Alors va-t'en ! Rentre chez toi et ne parle de cela à personne !

- Que vas-tu faire de lui ? Tu n'as pas le droit de le toucher.

- Je vais l'achever et le laisser avec les autres.

- Tu es certaine ?

- Oui.

Rebecca s'éloigna, effrayée. Elisabeth disposait de peu de temps pour agir.

- Où êtes-vous ! Dépêchez-vous ! Elle va alerter le contremaître et je ne pourrai rien faire pour vous.

La voix, suffocante, émit un léger cri de douleur. La jeune femme tira à la seule force de ses bras les deux cadavres qui la gênaient et découvrit un visage hagard et grimaçant. Elle tendit la main, l'homme la saisit et se dressa avec peine. Il chancela, elle le retint. Elle le conduisit jusqu'à l'entrée de la grotte et l'invita à s'asseoir sur un rocher.

- Tu es sainte, car tu m'as sauvé.

Elle n'osa pas lui répondre et s'éloigna un peu. Elle le fixa : l'homme regardait autour de lui, hagard. Les paroles de Rebecca résonnaient encore. Avait-il ramené l'enfer avec lui ? Elle l'observa, plus intensément encore. Il semblait normal et sanglotait à présent.

- Pardonne-moi, je pleure devant toi. Vois-tu de quel enfer je viens ?

Rebecca avait-elle raison ? Lui-même le reconnaissait : il revenait de l'enfer.

- Qui es-tu ? demanda-t-elle.

Elle tremblait depuis la croisée de leurs regards. Une sensation merveilleuse de retrouvailles sublimes les envahit tous les deux au même instant. Était-ce cela l'enfer ?

- Je suis Esmodée, fils de Judas le Vieux. Je viens de Pella. Les souvenirs me viennent imprécis : je me rendais à Bethsaïde, mon frère est pécheur près du lac et y sèche le poisson. Nous avons célébré le sabbat ensemble. Nous nous sommes quittés, ma mule chargée de deux gros paniers pleins de vivres.

Il se tut. Elisabeth lui tendit le reste de l'eau parfumée et les huiles. Il souhaita se débarrasser de ses vêtements déchirés et terriblement nauséabonds. Quelques suaires drapés ensemble feraient l'affaire.

- Des bandits m'ont dépouillé et battu. Mes cris ont alerté une caravane qui passait dans les parages. Les hommes m'ont recueilli et conduit jusqu'ici. Mon état s'est dégradé en chemin et on m'a pris pour mort.

Compatissante et rassurée quant à ses intentions, Elisabeth s'approcha de lui et observa les ecchymoses apparentes.

- Ton corps est couvert de blessures et de coups.

Elle prit un petit pot de terre cuite disposé sur une table et couvrit les plaies de son contenu, un mélange d'huiles et de plantes.

- Tiens, murmura-t-elle, voici pour te soigner.

Esmodée la saisit par le poignet.

- C'est Dieu qui m'a envoyé vers toi, dit-il. Il a voulu que je prolonge cette vie parmi les hommes pour que je te rencontre enfin ! Tu es la personne qui manquait à ma vie. Je n'ai plus peur de mourir, car mon existence est à jamais liée à la tienne.

Soudain, ils entendirent un brouhaha hors de la grotte. On venait. Rebecca avait averti le contremaître.

- Va-t'en ! Ils te croient revenu de l'enfer pour faire du mal aux hommes. Ils te tueront s'ils te trouvent ici. Prends l'onguent avec toi et brûle tes vêtements dès que tu le pourras. Cache toi et ne parle de cela à personne.

- Comment te retrouverai-je ?

- Retourne à Bethsaïde et demande la maison de Gamala. Dis à Gamala que c’est moi qui t’envoie.

-  Gamala ?

- Je vis chez lui ! Il est mon père de cœur. Tu peux lui faire confiance. Il saura comment t'aider alors de grâce, ne reste pas ici.

Esmodée s'enfuit en claudiquant. Elisabeth s'empressa de remettre en place les deux corps déplacés tantôt. Elle choisit le plus présentable et le découvrit totalement. Elle le débarrassa de ses fluides, jeta le linge souillé au feu et recouvrit à la hâte le corps à moitié. Lorsque les villageois, munis de torches et de poignards firent irruption, elle lâcha un cri en feignant la terreur.

- Où est-il ? demanda le shazzan.

- Qui ?

- Le moribond. Est-il revenu à la vie ? Réponds !

- Il est là, répondit-elle en prenant un air détaché. Je ne l'ai pas recouvert.

Ils se penchèrent sur le cadavre.

- Il est mort depuis longtemps celui-là ! Explique-toi, femme !

Elle tenta de dissimuler sa gêne évidente face au faisceau de regards hostiles.

- Rebecca et moi terminions notre service lorsque nous avons entendu quelqu'un nous appeler.

- Nous le savons déjà. Tu as forcé Rebecca à partir. Tu es restée seule et tu nous montres un macchabée.

- Rebecca a eu peur et je lui ai demandé de partir. Elle était au bord de la panique. Nous voyons beaucoup d'horreurs ici. J'ai jugé nécessaire de la renvoyer.

- Sans l'avis du contremaître ?

- C'est sabbat. Il était déjà parti.

- Soit. Qu'as-tu fait durant ce temps seule ici ?

- Il a gémi encore et puis plus rien.

Le shazzan se pencha à nouveau sur le corps. Souleva le drap. Pas encore de fluides. L'homme venait de mourir, il lui était impossible de prendre la jeune femme en faute. Ils firent le tour de la grotte à la recherche d'indices qui auraient pu contredire Elisabeth. Si elle ne disait pas la vérité, rien ne prouvait son mensonge.

- Rentrons, décida le shazzan. Je n'aime pas qu'on me prenne pour une chèvre sale. Rentre chez toi, femme.

 

 

 

22

 

 

 

Cette nuit-là, la lune était pleine et sa lueur bleutée caressait la Terre de Dieu. Elisabeth, étendue sur sa couche, ne trouvait pas le sommeil. Un miracle venait de se produire. En songe, elle voyait des visages : le doux regard reconnaissant d'Esmodée, le sourire éclatant d'Hannane, son jeune fils abandonné, l'homme mystérieux apparu dans sa chambre de la demeure paternelle. Pourquoi avait-elle l'étrange sensation que tous trois étaient essentiels à son existence ? Pourquoi était-elle si seule pourtant ? Pourquoi tant d'attente et tant de questions demeurées sans réponses ?

Dès le lendemain, les préparatifs des Tabernacles occupèrent toutes les consciences. Personne ne pensa à évoquer les faits étranges de la veille. Les femmes se chargèrent des huiles et des onguents. Elles confectionnèrent ensemble assez de pain et de galettes pour nourrir les habitants de Bethsaïde et leurs invités. Les agneaux étaient déjà gras. Quelques marchands du Temple de Jérusalem en avaient réservé une partie et les éleveurs en gardaient une autre afin d'assurer le renouvellement du cheptel en prévision de la Pâque. On pouvait se contenter : il y en avait suffisamment pour cette fois encore.

Elisabeth, ce jour-là, sur ordre du hazzan, ne se rendit pas au camp des malades. Elle profita de ce jour de repos pour passer du temps avec le vieux Gamala et Esmodée.

- Quel homme étrange, cet Esmodée, murmura Gamala. Il était épuisé, je lui ai servi un repas, il a dormi directement sur le sol. Il n’a pas voulu que je lui confectionne une couche. Il a refusé la mienne. Ce matin, il s'est levé avec le soleil, m'a prié de lui trouver des vêtements. Je lui ai donné un manteau et une ceinture. Il a pris un bâton puis il est parti.

- Où est-il allé ?

- Au camp des malades m'a-t-il dit.

- J'y vais !

Gamala la retint.

- Non ma fille, tu restes ici. Il m'a promis son retour avant la nuit. Aujourd'hui tu passes la journée avec moi car je ne vais pas attendre d'être moribond pour bénéficier de ta compagnie.

Esmodée entrait au camp. L'heure était chaude et l'on travaillait peu. Les patients dormaient, pour la plupart, écrasés par la fièvre.

- Qui est-tu ? aboya le garde gaulois.

- Je m’appelle Esmodée.

- Que viens-tu faire ici ?

- Je veux vous apporter mon aide.

- Tu es juif ? intervint le contremaître.

Esmodée acquiesça. Le garde retourna à son poste et laissa les deux hommes poursuivre la conversation.

- Tu es libre ?

- Totalement.

- La place est peu enviable, tu le sais ?

- Peu importe. J'ai deux bras et tout le reste de ma vie à offrir au service de mes frères.

- Te voilà doué en paroles, railla le contremaître. L'es-tu autant par les actes ?

- Si tu ne me laisses pas une chance de te le montrer, tu ne le sauras jamais.

- Alors, Esmodée, mon frère, bienvenue dans notre enfer. Tu peux commencer par visiter les malades. Prends de l'eau avec toi pour leur en donner et vérifie s'ils ont besoin qu'on les débarrasse un peu.

L'homme disparut derrière un rocher puis revint avec une outre pleine.

- Voici pour toi. Tu es libre de choisir la zone du camp où tu veux servir vu que tu n'es pas esclave. Que le hazzan ne te voie pas. Je ne dirai rien car nous avons trop besoin de ton aide mon frère.

- Permets que je me joigne à Elisabeth, déclara Esmodée.

- Elle n’est pas ici aujourd’hui.

Esmodée prit l’outre et ploya sous son poids.

- Sois prudent, dit le contremaître peu convaincu par la pertinence de la proposition de ce gaillard sans âge.

Gamala scruta la nuit. Son hôte ne revint pas comme il l’avait promis. Elisabeth reprit son poste dès le lendemain, au petit jour, pour le plus grand bonheur des malades. Ils la réclamaient. Cette joie des retrouvailles était partagée et sincère. Elle était leur lumière avant l'obscurité. Elle leur donnait l'espoir avant de quitter ce monde. Ils parlaient ensemble de la mort, de la façon de se remettre de la difficulté du passage. Elle pansait la plaie de l’un des pensionnaires. Un mouvement plus loin attira son attention. Elle leva les yeux. Son cœur bondit dans sa poitrine. Elle acheva le bandage à la hâte et se dressa brusquement. Le malheureux, terrifié, agrippa son poignet.

- Ne crains rien, le rassura-t-elle, un visiteur. Je vais l'accueillir et je reviens.

L'homme, apaisé, la libéra et s'endormit. Esmodée se tenait devant elle, les bras chargés de draps de lin.

- Que fais-tu ici ? demanda-t-elle. Tu n’es pas rentré de la nuit. Nous nous sommes inquiétés pour toi.

- J’ai passé la nuit ici. Il y a tant à faire.

- Le contremaître le sait-il ?

- Non. Cela n’est pas très important. Je suis là. C’est l’essentiel.

Elisabeth observa les lieux d’un rapide coup d’œil circulaire. Pas de gardien en vue.

- Je suis désolé, dit Esmodée d’une voix lénifiante. Je n’ai pas eu le cœur à les laisser seuls cette nuit. J’ai dormi près du feu à l’entrée du camp. Je me passe de couche.

- Ne devais-tu pas être affecté dans une zone moins difficile ? Il y a deux jours encore tu étais moribond.

Il s'approcha d'elle si près qu'elle put sentir son souffle. Elle détourna le visage et recula pudiquement.

- Tu as peur de moi ? Je veux partager chaque jour du reste de ma vie à tes côtés. Mon destin est lié au tien. Si tu attends un autre homme ou un événement dans ta vie j'attendrai avec toi. C’est bien pour toi de ne pas être seule. Je ne te demande pas en mariage.

Elisabeth écoutait avec attention. Les paroles d'Esmodée prenaient tout leur sens et son cœur débordait de joie.

- Alors travaillons ensemble puisque le contremaître le permet. Dans cette zone du camp, chacun fait ce qu'il peut. Écoute-les et apprends. Purifie ton corps le plus possible ainsi que tes vêtements.

- Le chaudron ?

- Oui. Et protège ton visage car ici la mort rôde et menace les valides.

A ces mots, elle retourna auprès d’un malade gémissant.

- Je suis là, murmura-t-elle.

L'homme ouvrit les yeux et esquissa un sourire. Elle lui souleva la nuque et lui offrit un peu d'eau.

- Tu me serviras du vin pour les Tabernacles ?

- C'est prévu ! Nous le partagerons !

- Tu prieras pour moi ?

- Oh que non ! Tu n'en as pas besoin. Mais toi, prie l'Éternel de continuer de me donner assez de force pour être chaque jour auprès de toi.

Il sourit.

- Je n'ai rien offert en holocauste pour ma survie. Voici mon châtiment.

- Lave ta bouche Ismée ! Je n'en crois rien.

- Comment peux-tu savoir ?

- Je le sens au plus profond de moi. Le Très Haut ne t'en veut pas d'avoir omis de sacrifier une vie en son nom pour préserver la tienne.

- Je le lui demanderai lorsque je le verrai.

- Bonne idée.

- Si je le trouve ! Comment saurai-je ? J'ai si peur de me perdre.

Elle prit délicatement sa main dans les siennes.

- Ton cœur est pur Ismée, ce sera suffisant. Tu n'as pas besoin d'autre chose.

Ismée ferma les yeux. Des larmes roulèrent sur ses joues en feu.

- Si tu es prêt, pars, dit-elle. Tu en as le droit. N'attends pas le vin des Tabernacles, il coule pour les bouches sales.

L'homme acquiesça dans un demi soupir. Il remercia Elisabeth. Sa voix mourut entre ses lèvres. Il expira, une dernière fois. Esmodée s'approcha et posa une main délicate sur l’épaule de la jeune femme.

- Tu veux que j'appelle quelqu'un ? demanda-t-il. Il faut évacuer les morts.

- Attends un peu.

- Par cette chaleur…

- Je sais. Il vient juste de trépasser. Laisse-lui le temps de le comprendre.

 

Quelques jours plus tard, tous les hommes valides se rendirent à la synagogue pour les premiers offices des Tabernacles. La foule était très dense. On avait ouvert deux autres maisons pour accueillir tout le monde. Le hazzan avait délégué quatre de ses meilleurs élèves pour la prise en charge des invités les plus jeunes. Quand ce fut possible, les religieux entamèrent le schema et le schemon esre, devant les pèlerins, debout, tournés vers la ville sainte.

 

Et puis les années passèrent et conduisirent les hommes de la terre de Dieu en l'an 25. Elisabeth et Esmodée œuvraient toujours ensemble au camp des malades de Bethsaïde, fidèles, comme au premier jour, à leur engagement. Un amour intense était né entre eux. Ils le nourrissaient de confidences et de paroles aimables. Leur survie tenait du miracle et leur gratitude était infinie.

Jacob ne revit jamais son domestique, Igal. Il ne lança aucune recherche pour le retrouver, retrouver sa fille. Il avait consacré son existence à faire prospérer ses affaires et à donner à Hannane l'éducation méritée. L'enfant ne quittait presque plus le temple où, sans relâche, il travaillait à devenir l'un des plus éminents docteurs de la Loi. Elisabeth habitait encore sa jeune mémoire. Au fond de lui, il connaissait la nature de leurs liens.

Durant ces années, chacun sembla attendre de son côté le signe de l’annonce des retrouvailles. Chacun accomplit les devoirs avec déférence. Et puis, un jour, une rumeur : on disait ici et là qu'un roi inconnu parcourait la Galilée. Cet homme de foi et de grande prestance rassemblait et unissait ses troupes pour chasser l'envahisseur et inviter en son royaume tous les croyants désireux de le suivre. Qui était ce monarque issu de rien, cet héritier du trône de David capable de prodiges, même un jour de sabbat ? Il promettait le Royaume aux femmes comme aux hommes. Elles aussi le cherchaient en secret au risque de se détourner de leurs devoirs. La rumeur. Elisabeth le reconnut. C'était lui. L’homme au regard azur. Il lui sembla voir le ciel s'ouvrir au-dessus d'elle.

 

 

 

 

23

 

 

Dans la maison de Marc Delafosse régnait un silence feutré. Le jour se levait et l’écho de pas pressés claquait sur les trottoirs. Le grondement des moteurs s’intensifiait. La ville entière bruissait d’une sourde activité.

Soudain, on entendit une vibration grave accompagnée d'une sirène stridente et, en l'espace de quelques secondes, la porte d'entrée vola en éclats. Six hommes s'engouffrèrent en hurlant. L'un d'eux se précipita au garage et coupa le courant électrique. Un autre ferma l'arrivée de gaz à la cuisine. Marc était étendu, inanimé, en plein milieu du salon. Des voisins, curieux, agglutinés sur le trottoir, se bousculaient en brandissant leur smartphone pour filmer les hommes du feu en action chez le psychiatre. L'odeur qui se dégagea de l'habitation leur donna un élément de réponse.

- Delafosse est devenu aussi dingue que ses patients !

- Comment ?

- Le gaz !

- Il aurait pu faire sauter le quartier !

- Et nous avec !

- Il y en a vraiment qui n'ont rien à faire de rien.

Delafosse avait bu le contenu de la fiole contenant de la Paradis 123 puis avait perdu connaissance. Que s’était-il passé entre la prise de la drogue et son effondrement ? Avait-il ouvert le gaz ? Avait-il cédé à une bouffée délirante et suicidaire ? Qui avait prévenu les secours ?

Apfelbaum n’avait pas cessé d’observer Delafosse depuis sa dimension parallèle. Delafosse avait signé un compte rendu d’expertise mensonger. Georges Cardel venait de plonger par sa faute dans une mer d’ennuis épouvantables. Dieu était par sa faute contraint d’ajuster son action pour venir au secours de son protégé. Delafosse avait ingéré de la Paradis 123 après avoir trahi Dieu. Apfelbaum avait ouvert le gaz. Le traître serait envoyé en enfer. Avant son trépas, Dieu ordonna à Apfelbaum de lui sauver la vie. Il réfléchissait. Delafosse pouvait lui être utile. Comment ? Lui-même l’ignorait. Il n’y avait pas d’urgence à se débarrasser de lui. Qu’il perde un peu la face en lui collant une tentative de suicide sur le dos, c’était suffisant.

Dieu avait ses raisons mais avait pris tout son temps pour se décider. Apfelbaum avait récupéré la fiole vide avant de prévenir les secours, inutile de laisser des traces de son passage. Appeler les secours. Trop tard certainement. Delafosse était dans les vapes depuis trop longtemps pour s’en sortir sans l’aide du Ciel. En entendant l’écho des sirènes, Apfelbaum s'était éclipsé.

Une fuite de gaz. Cela ne faisait aucun doute. Une tentative de suicide ? L'homme venait de perdre sa femme. Logique. On plaqua un masque à oxygène sur son visage puis on mesura sa tension.

- Ouh là ! s'écria l'urgentiste. On l'embarque tout de suite en espérant qu'il tienne le coup jusqu'à l'hosto !

- On sait qui a prévenu ?

- Non.

- La police arrive !

- Tant mieux. Ils vont boucler la maison.

Delafosse ne pouvait bouger, mais il percevait cependant les mouvements autour de lui. Urgence vitale absolue. Il allait peut-être mourir. Pourquoi parlait-on de fuite de gaz, de tentative de suicide ? Il avait bu le contenu de la fiole. La fiole. Ils n'en ont pas parlé. Il n'avait pas prévu de mourir. Il était malheureux certes mais pas au point de vouloir en finir avec la vie. Le corps de Marie n'avait pas été retrouvé. Il espérait. On ne meurt pas d'espoir. Bercé par les vibrations du camion et ramolli par la chaleur de la couverture de survie déployée sur lui, il s'endormit sans s'en rendre compte. Ses souvenirs s'effeuillèrent, comme soufflés par un vent d'automne. Il frissonna.

- Magne-toi ! On va le perdre !

Après une éternité, le véhicule pénétra dans le garage des urgences. Deux brancardiers et un réanimateur attendaient. Delafosse se tenait en esprit à côté de son corps. Où était Marie ? S'il l'apercevait, il la suivrait et ne chercherait pas à revenir à la vie. Pourquoi ne la voyait-il pas ? On s'acharnait pour le réanimer. Trop jeune, trop précieux pour le corps médical. Il ne devait pas mourir. Après un temps, le médecin urgentiste déclara sur un ton résigné :

- Heure de la mort : 19H39.

Les appareils de mesure se turent. Il ordonna l'abandon de toute nouvelle tentative, jeta ses gants puis arracha son masque avec rage.

- N'oubliez pas de le débrancher.

- Bien docteur. Je vais prévenir sa famille, répondit une infirmière.

Tous se regardèrent médusés. Ils venaient de perdre Delafosse. Il avait glissé lentement et inexorablement sans montrer la moindre possibilité de retour vers la surface. Chaque mort leur rappelait leur propre mortalité. Elle venait de toucher l’un des leurs. Delafosse n'était pas comme les autres, un inconnu croisé par hasard dans la rue ou rencontré dans un bar. Non. Delafosse, c'était eux.

Un silence de cathédrale prit ses quartiers dans la salle de soins où son corps était encore étendu. Flacons rangés, matériel souillé trié avant envoi à la stérilisation. Appareils de mesure débranchés et chariots poussés sur le côté.

Hors de son corps, Delafosse attendait dans son bureau du service psychiatrie. Vêtu d'un vieux survêtement, il fixait par la fenêtre les entrées et les sorties des visiteurs par l'entrée principale. Il se sentait bien, paisible. Mort, mais paisible. Marie n'était pas venue le chercher pour un monde meilleur comme il s’y était attendu. Il n'avait pas vu le tunnel ni la lumière blanche décrits dans les récits d'expériences proches de la mort. Des fadaises inventées par les revenants pour rassurer les vivants ?

Le temps n'existait plus. Il se tenait là, devant la fenêtre et tout était à sa place. Il ne manquait de rien, ne désirait rien. Il existait toujours. Il avait un corps, subtile, une apparence. Pas de quoi en faire un plat. Il aurait pu rester ainsi encore longtemps, mais quelque chose clochait. Il commençait à oublier son état pour se fondre dans les structures de son bureau. Étrange sensation que d'accepter une situation sans la comprendre au prix de son propre discrédit. Il regardait par la fenêtre, la prunelle vide. Il ne pensait plus à sa vie, aux êtres aimés. Il se sentait bien, mais quelque chose clochait.

- Qu'est-ce que je fiche au bureau en survêtement ? Je suis ravagé ou quoi ?

On frappa à la porte. Il chercha une blouse pour cacher son manque d'élégance. Il n'en trouva aucune alors il reprit son poste de surveillance à la fenêtre. On frappa encore. Il ne répondit pas. Il n'en percevait pas la nécessité et plongea dans une profonde rêverie au gré des allées et venues des visiteurs en contrebas.

- Marc !

Il sursauta.

- Tu pourrais ouvrir quand on te sonne.

L'homme était en blanc. Pull, pantalon, souliers. Il souriait. Delafosse connaissait ce visage sans pouvoir lui attribuer un nom.

- Comment êtes-vous entré ?

- Entré où ?

Delafosse n'avait pas envie de plaisanter. Il se précipita vers son bureau. Où était le téléphone. Il voulait appeler la sécurité et pas de téléphone !

- Qu'est-ce que vous voulez ?!

- Que tu te réveilles.

- Je ne dors pas. Sortez !

- En effet. Tu ne dors pas : tu es mort.

Delafosse soupira. Encore un dingue. Il n'était pas mort, il était au bureau. En jogging, certes, mais au bureau. Pas compliqué.

- Depuis quand tu t'habilles comme un sac pour aller bosser, Marc. Toi-même tu as remarqué ce détail. C'est ce détail qui démontre que tu n'es pas dans ton état habituel.

- Tout ce cirque pour une tenue vestimentaire, je rêve. Sortez monsieur s'il vous plaît.

- Sais-tu pourquoi tu es ici en tenue de sport ?

- Qu'est-ce que ça peut vous faire ?

- Te souviens-tu avoir enfilé ce jogging chez toi ou ailleurs et te dire « tiens, je vais aller bosser comme ça ». Te souviens-tu avoir pris ta bagnole, avoir croisé des collègues dans les couloirs ? Te souviens-tu avoir parlé à quelqu'un avant d'entrer dans ce que tu appelles ton « bureau » ?

- Je n'ai pas à vous répondre.

L'homme s'effaça comme par magie. Marc était à nouveau seul. Il haussa les épaules en maugréant.

- C'est quoi ces questions à la con ? Qu'est-ce que ça peut lui foutre comment je décide de m'habiller pour aller bosser ? Connard.

Il se posta à nouveau devant la fenêtre et laissa son regard vagabonder au gré du flot humain. Pourquoi était-il en jogging au bureau. Sa mémoire entra en action. L'homme avait semé le doute dans son esprit. Il chercha un souvenir. Il fouilla, mais ne trouva rien. Aucune scène ne lui venait en mémoire qui expliquât le processus de son choix vestimentaire. Ce n'était pas important, mais seul ce doute persistait en lui comme une vague lancinante. Le doute avait pris corps. Il aurait pu le toucher, en définir les contours du bout de ses doigts. Il grossissait. Delafosse ne se souvenait pas d'avoir choisi ce jogging précisément, d'avoir fermé la porte de sa maison, ainsi vêtu, d'avoir actionné le moteur de sa voiture, d'avoir quitté la ville et pris l'autoroute en direction de l’hôpital, d'être entré dans son bureau. La peur lui vrilla le ventre. Le décor disparut autour de lui. Il fut projeté dans la salle de soins d'un hôpital inconnu. Devant lui, son corps était étendu, inerte. Une infirmière parlait au téléphone en lui caressant la joue du bout des doigts.

- Je sais que vous êtes débordés, mais on a besoin de la salle de soins. Ça s'entasse dans le couloir... Non, je ne peux pas quitter mon poste. Pas assez de monde… Non… ça va faire peur aux autres patients. S'ils voient un corps recouvert d'un drap, ils vont comprendre… Il est mort il y a dix minutes environ… Oui… d'accord… Je le laisse-là, le brancardier n'a qu'à le prendre en charge. Il lui mettra un masque pour le sortir. Le couloir est plein… Oui c'est ça, à plus !

Elle raccrocha.

- Au revoir mon vieux, dit-elle. Je suis désolée de ce qui t'arrive.

Elle sortit. La porte se referma sur le désespoir de Marc Delafosse.

 

 

 

 

24

 

 

Delafosse, happé par la vision effrayante de son enveloppe charnelle inerte devant lui, haletait. La terrible réalité s'imposait à ses yeux. Il ne pouvait y échapper. Il se souvint soudain de la fiole d’albâtre, la potion, les pompiers, le gaz…

-  C’était de la Paradis 123. Tu as tout bu d’une traite. Tu n’as peur de rien ma parole. Tu es à ce point accro à la coke ?

Delafosse reconnut la voix d’Apfelbaum. Il réfréna une bouffée de colère.

- Un éclair de raison aurait remis ta vie d’équerre.

Delafosse ne répondit pas, le regard vissé sur sa dépouille.

-  Je t’ai demandé de prendre de la Paradis 123 avant ton rendez-vous d’expertise. Pas après. Tu devais savoir, retrouver la mémoire. La Paradis 123 peut faire voir Dieu. Ce n’est pas une substance comme les autres.

- Je n’avais plus de came. Je me suis dit que ça ferait pareil. J’ai voulu savoir… 

- Quel imbécile ! Parce que tu n’avais plus de cocaïne. T’as pris ce que tu avais sous la main.

- Pourquoi c’est vous que je vois dans ma mort ?

- Tu t'attendais à qui ? Des anges et leurs trompettes ? Dieu en personne ? Je navigue dans toutes les dimensions accessibles aux hommes. La Paradis 123 a sur moi des effets extraordinaires. Personne ne peut supporter les dosages que je prends.

Confusion. Il n'avait pas prévu de mourir. Il passait sur le grill les derniers moments de sa vie. Rien ne laissait présager une telle issue.

- Tout est de votre faute.

- Première nouvelle.

- Vous m'avez assassiné.

- J'ai déposé une fiole chez toi. Tu as bu son contenu sans vérifier sa composition. Tu es seul responsable, Marc. Continue de me chercher des poux dans la tête. Tu es mort. Autant que tu t'y fasses parce que tu ne changeras pas cette réalité.

- Je voulais savoir quoi au juste ? Je ne sais plus. Je suis perdu.

- Si je t'ai dit la vérité. Reprends-toi !

- Écoutez, j'en ai marre. Je veux rentrer chez moi, reprendre ma vie là où elle en était.

- Ce n'est pas toi qui décides.

- Première nouvelle ! Qui ?

- Quelqu'un là-haut qui t'a récemment demandé quelque chose. Tu n'écoutes pas. C'est terminé. Tu n'étais pas obligé de t'incarner sur Terre. Tu as choisi cette vie en promettant de faire le travail demandé : accompagner le second fils de Dieu et faciliter son retour. A la première occasion tu l’as mis dans une situation épouvantable. Nous avons beaucoup de patience, mais tu n'es pas tout seul pour le job. Tu te défausses. Pire : tu y contreviens. C'est terminé. Un événement doit se produire à une date précise, le Ciel permet à tous de se positionner par rapport à cet événement. Le libre-arbitre, tu connais ? Le moment venu, ceux qui n'ont pas fait le travail dégagent. C'est clair ? Tu étais averti. C'était la dernière fois que nous te le disions : tu n’as pas fait le travail, tu dégages.

- Je suis mort !

- Dans cet espace-temps oui.

- Pardon ?

- Le Ciel fait ce qu'il veut avec l'espace et le temps. E=mc2 n'est pas exact. Une autre loi non encore découverte par l'Homme régit les espaces temps.

- Voilà autre chose.

- L'Homme a commis beaucoup d'erreurs… Bref. Ta mort est une réalité dans cet espace-temps, mais elle peut changer selon la volonté du Ciel. C'est Dieu qui décide. Tu fais le job, tu vis. Tu ne fais pas le job, tu meurs.

- C'est qui ce mec d'abord qui doit revenir ?

- Le second fils de Dieu. Il est incarné et son identité, connue de certains, sera dévoilée au public dans deux ans à partir d'aujourd'hui. Le temps nécessaire pour les sentinelles de se préparer et de préparer les populations à sa venue.

- Pourquoi ?

- Parce que la Terre est sortie de quarantaine et que le Ciel s'apprête à faire des petits réglages et évacuer les cafards. Nous avions décidé d'appliquer avec toi la mesure d'urgence car tu ne t’étais pas réveillé. Le mal nous a pris de court. Ce n’est pas la première fois. C’est pour éviter ces problèmes que Dieu dévoile son plan à la dernière minute. En ce qui te concerne, la psychiatrie a bloqué ton processus de communication avec le Ciel, donc avec tes anges. Pour que tu aies pu accomplir ta mission correctement, il eut fallu que tu te réveillasses en urgence. La connaissance est supérieure au savoir. Tu dois être capable d'agir avec justesse, avec ton cœur. Autant te dire : là, maintenant, tout de suite, c’est fichu. Tu connais la mort parce que tu viens de la vivre, tu savais qu'elle existait avant de passer par là. Tu captes la différence ? La question est réglée à présent.

- C'est tordu.

- Il y a plus tordu encore, figure-toi.

Apfelbaum tendit l’oreille. Il écoutait. Il acquiesça dans le vide.

- Avec qui vous causez là ? demanda Delafosse agacé.

Apfelbaum éluda la question.

- Dieu m’a demandé de t’épargner le temps pour lui de savoir s’il a encore besoin de toi ou pas.

- Je rêve ! M’épargner ? Je suis déjà mort.

- Ça pourrait être pire. Je viens de recevoir les ordres te concernant.  On reprend tout depuis le début. L’épisode du rapport d’expertise et mis en suspens. On me demande de t’obliger à recouvrer la mémoire. Une fois la question de la connaissance enfin réglée, tu pourras réintégrer ton enveloppe charnelle avant sa dégradation naturelle.

- Il y aura des séquelles si je reviens maintenant. Le cerveau a besoin d'oxygène et…

- Le Ciel fait ce qu'il veut.

Apfelbaum se tut et détailla Delafosse. Il n'y mettait pas du sien. La mort ne lui réussissait pas.

- Je dois t'emmener maintenant.

- Où ?

- Un genre d'école.

- Vous me faites vraiment chier.

Apfelbaum ricana. La mauvaise humeur de Delafosse était grotesque. Son regard et le timbre de sa voix s'assombrirent soudain.

- Tu as le choix, Marc. Tu peux rester mort et le processus de ton annihilation sera enclenché. Tu seras détruit, mais tu devras auparavant répondre de ta décision d’avoir trahi Georges Cardel et de ses conséquences, avec tout ce que cela implique pour toi. Nous sommes parvenus à la veille du chaos. Il est temps d'agir.

Delafosse demeurait en état de malaise. Il fixait Apfelbaum. L’homme ne se départait pas de son air froid et brutal.

- Qu’allez-vous faire de moi …

- Tout dépend de toi.

- On fait quoi concrètement ? Je peux revenir à la vie et modifier mon rapport d’expertise. Je peux rédiger un nouveau rapport en disant que j’ai évalué Georges Cardel. Il n’est pas fou. Il dit la vérité. Il est ancré dans le réel. Ça je peux l’écrire et le signer.

- Je ne sais pas ce que Dieu a décidé te concernant. Je ne sais même pas s’il le sait lui-même tant il est stupéfait par le mal que tu viens de causer à cet homme innocent.

- Je ferai ce que vous voudrez !

- Rafraîchissement de mémoire ! Le temps presse !

Le corps physique de Delafosse tressaillit. L'air s'insuffla dans ses poumons. Il émit un râle et toussa. Lorsque le brancardier se présenta pour l'emmener à la morgue, il vit qu'il respirait. Il se mit à hurler de terreur. Un ballet d'infirmières et de médecins anima la salle.

Son état se stabilisa vers le milieu de la nuit. Nul ne savait quand il sortirait du coma. Il semblait dormir paisiblement d'un sommeil profond, sans assistance respiratoire.

- Allez, dit Apfelbaum. On nous attend.

La chambre disparut. Un paysage de campagne se dessina autour d'eux. Un disque lumineux apparut au loin dans le ciel et se posa à côté d'eux. Apfelbaum se tourna vers Marc.

- Un petit voyage rapide, ça te dit ?

- J'avais oublié…

- Tu as tout oublié ! C'est simple !

En un battement de paupière, ils furent arrivés à destination. Delafosse n'avait vu de telles beautés depuis longtemps et ses retrouvailles avec ce monde oublié l'empirent de joie.

Ils furent accueillis par un sage. Il les conduisit à l'endroit réservé pour eux au sein de la grande bibliothèque de la mémoire du monde. Apfelbaum lui tendit le livre de la connaissance de soi dans lequel était consigné l'ensemble de ses actions passées.

- Tu vas faire un voyage. Le Ciel te demande de comprendre d'où tu viens et afin de mener à bien une éventuelle mission corrective. Tu vas retourner dans la chair. Une autre vie. Une autre époque. C’était prévu avant ta trahison. Les ordres n’ont pas été changés alors j’obéis. Personnellement, je t’aurais envoyé directement en enfer. J’espère ne pas perdre mon temps à te montrer tout ça. Alors maintenant, vu que le patron le demande, souviens-toi de ce que tu viens également de trahir.

- De quoi ?

- Tu as été une femme, il y a longtemps, en Galilée, fille de Jacob Sadoun de Jérusalem.

Apfelbaum imposa ses mains sur le crâne de Delafosse. Les souvenirs lui revinrent…

- Mon Dieu, dit-il, qu’ai-je fait.

- Trop tard pour les grandes phrases, mon vieux. Nous avons prévu de te faire revivre une partie de cette vie passée. Tu comprendras pourquoi Dieu hésite à te détruire aujourd’hui. Tu entendras de nouveau parler d'un roi, héritier du trône de David. Le premier fils de Dieu. Je veux que tu revives cette rencontre avec lui, ce parcours à ses côtés afin que tu comprennes ce qu'on attendait de toi. L’ampleur de ta trahison est abyssale.

- Je ne peux pas revenir en arrière. La confrérie du Saint-Sang m’a piégé. Je n’avais pas le choix. Je n’ai pas sombré dans la cocaïne par plaisir. J’étais malheureux. La cocaïne a brouillé mon esprit.

- Les règles sont les mêmes pour tout le monde. Tu n’es pas novice. Tu avais la possibilité tout au long de ta vie de renouer avec le Ciel, de montrer ta valeur. Tu as fait des choix. Je te conseille, lors de ton immersion dans la vie d’Elisabeth, de te laisser porter et de ne pas lui nuire.

- Si j’en crois ce que vous me dites, j'ai été une femme, je ne sais pas être une femme.

- Tu as oublié. Il te suffit de te laisser guider. Une fois de retour dans son corps tu te souviendras de tout. Il est même probable que tu perdes un peu la mémoire à nouveau. Ne te force pas à te souvenir de Marc et de ta mission ratée. Il ne faut pas prendre le risque que tu modifies la vie d'Elisabeth par maladresse. Tu pourrais être tenté de raconter le futur, expliquer qui tu es vraiment et pourquoi tu es là. Vis et c'est tout. Il te suffira de t'en souvenir une fois de retour ici. Je ne serai pas loin, pas pour te protéger, mais en simple spectateur. Dieu pourvoit au reste.

La vue de Delafosse se brouilla et, au moment où il vit à nouveau, le voile se leva.

 

 

 

 

 

25

 

 

Fin de l'été de l'an 25

 

Lorsqu'on avançait dans la plaine, il était difficile de distinguer l'horizon. Les couleurs du ciel majestueux s'étiraient en un camaïeu de mauves, de jaunes et de mordorés. L'aube, à chaque fois, précédait une journée chaude. Les hommes cherchaient la fraîcheur à l'ombre des oliviers, des sycomores, des amandiers ou des noyers. Aux heures les plus torrides, la vie semblait s'arrêter. Un calme étrange prenait possession des villes et des villages engourdis.

Ce jour de fin d'été, Elisabeth quitta le camp des malades de Bethsaïde pour se concentrer, en compagnie des femmes du village, à la mouture des lentilles et du blé, puis à la mise en sacs de la farine. Esmodée tenait à la voir participer à la vie communautaire. Consacrer la totalité de son temps aux soins aux mourants relevait selon lui d'une folie dont il redoutait les conséquences. Il voyait en leur survie à tous les deux l'expression manifeste de la volonté de Dieu. Il les avait préservés de la maladie, mais aussi de la mort.

Elle parlait peu et ne se sentait pas concernée par les conversations de ses congénères. Cependant, elle riait de bon cœur, dès que l'occasion se présentait. On la connaissait, Elisabeth, à Bethsaïde. Elle avait cessé de paraître étrange depuis son union officielle avec Esmodée. On s'était habitué à sa présence au moulin communautaire, au four ou à la fontaine. On ne retenait plus les signes de sympathie à son égard.

Adifa était la plus joyeuse des femmes présentes ce matin-là. Elle était jeune et sa beauté son plus beau joyau. Les hommes auraient donné leur vie pour ses yeux. Kedma était la plus âgée. A presque trente-sept ans, elle avait déjà porté quinze enfants dont douze garçons. Elle avait enterré quatre fils et une fille. Elle en savait long sur les choses de la vie et tenait tête à son époux. Les autres femmes la respectaient pour ces raisons. Il y avait aussi Otsava, Zahara, Tal, Hiba et Gayil, toutes les filles de la cité.

Elles n'avaient connu que Bethsaïde et ses habitants. Leur univers était peuplé de leurs enfants. Leur devoir de mères et d'épouses les retenait à demeure. Ce jour-là pourtant, l'heure était au travail et tout était différent : elles avaient à parler de choses graves. Elles attendirent que toutes fussent arrivées et scrutèrent les alentours. Elles étaient désertes. Elles cessèrent leurs corvées et se rassemblèrent. Les hommes savaient des choses. Ils les gardaient pour eux. Ils avaient un secret. Par souci de sécurité, ils surveillaient les femmes plus qu'à l'accoutumée. On en parlait… On parlait de lui et le cours des vies changeait imperceptiblement.

- Elisabeth, tu ne vis plus chez ton père depuis longtemps et ton époux semble t'accorder la liberté. Que disent les malades là-haut ?

Elle déposa son sac en toile contre le mur de la maison de Kedma. Les hommes allaient arriver pour le partage des farines. Il fallait se presser.

- À quel sujet ?

Elle frappa les pans de sa toge. Un nuage de poussière grisâtre s'en échappa, ce qui amusa Tab et Gayil.

- Nous parlons de celui qui se fait appeler le fils de Dieu, chuchota Adifa terrifiée à l'idée d'être entendue. Nos hommes en sauraient long à son sujet. Des femmes l'auraient entendu prêcher, mais elles ne peuvent pas en parler parce que, depuis, on les surveille.

- Il ne se fait pas appeler, il est, corrigea Elisabeth.

Elle se souvint des paroles d'Esmodée au sujet de Joshua Ben Joseph. À plusieurs reprises, il avait évoqué cet homme. Il parlait au nom de Dieu. Elle-même l'avait vu deux fois. Deux fois, il lui était apparu. Elle ne pouvait avouer à Esmodée la place que cet homme avait déjà prise dans son âme. Elle ne l'avait jamais réellement rencontré. Son époux se serait mépris.

- Bienheureuse Adifa, dit-elle, les malades ne parlent que pour réclamer de l'aide et de la miséricorde. Ils appellent le Très Haut et lui demandent d’abréger leurs souffrances. Ils veulent. Ils exigent.

- Si ces mourants ne s'adressent pas à toi, c'est parce que tu es une femme. La Loi les habite jusqu'à leur dernier souffle ! Cet inconnu fait peur à tout le monde. On dit qu'il traite les femmes de la même façon que les hommes.

- Mon époux le traite de fou. Le Sanhédrin n’a pas été averti de la venue de ce dieu. Ce n’est pas normal.

- Les malades aux portes de la mort s’adresseraient à un animal s’ils le pouvaient, rien que pour échapper à leur sort. Les hommes ne changent pas. Le Très Haut leur dicte ses lois, nous devons nous y tenir nous aussi.

Elisabeth ne voulait pas la contredire ou lui mentir. Adifa avait tort. Elle n'était jamais venue au camp des malades. Ils la supplieraient, elle aussi, si elle y officiait. Il n'est plus ni hommes ni femmes en ces lieux de souffrance, mais des êtres sur le grand départ qui ne veulent pas souffrir. En décrivant le camp, elle craignait d'attiser les foudres de ses compagnes. Elles se sentaient prisonnières des coutumes familiales. Joshua Ben Joseph était devenu leur seul espoir, Elisabeth voulait préserver cet espoir.

- Sais-tu ce qu'on raconte ? renchérit Zahara.

- Dis-nous ! Ordonna Adifa.

- Cet homme, soit-il considéré comme saint, dit que les femmes sont égales aux hommes et que le Seigneur les accueille, elles aussi, dans son royaume de la même façon !

- La Loi ne dit pas le contraire, précisa Hiba.

Piquée, Adifa se tourna vers elle et voulut lui porter le coup de grâce.

- Peut-être, mais la Loi ne dit pas qu'un homme peut parler à une prostituée en public !

- Oh ! s'écrièrent les autres.

- Eh oui ! Lui, il l'a fait ! Ma sœur me l'a rapporté. Elle était là.

- Incroyable !

- Qui est cet homme ?

Elisabeth baissa les yeux et se remit au travail. Un calme étrange s'installa alors. Chacune était absorbée, taraudées par les mêmes questions. L'émergence de cet être en apparence si parfait était-elle le signe discret, mais indiscutable, que la place des femmes sur la terre bénie de Dieu allait enfin se révéler ? Telles des phénix, renaîtraient-elles aux côtés des hommes et quitteraient-elles enfin leurs masques de filles d’Ève responsable de la chute d'Adam ? 

- Ève n'a pas fauté seule, dit Elisabeth. C'est impossible. C'est avec Adam, tous les deux, qu'ils ont tenté de voler la connaissance aux dieux. Les hommes de foi, les hommes, mentent et tiennent sous leur joug la moitié de l'humanité. Une femme doit baisser les yeux devant un homme, un homme qui offre la vie en holocauste à un dieu punisseur et vengeur, assoiffé d'âmes. Nous sommes contraintes à appliquer des rituels insensés qui nous asservissent. L'homme veut la richesse et le pouvoir sur tout, la femme, les animaux, la terre. En réalité, il vénère un dieu des ténèbres car, mes sœurs, le Très Haut crée la vie et non pas la mort.

Vague de protestation.

- C'est beau comme un champ de blé, Elisabeth, ondulant sous le soleil d'été. Ça donne l'espoir de manger à sa faim mais pour nous, cet espoir dépend toujours des hommes. Et puis les animaux nourrissent les fidèles. Nous les mangeons. Autant qu’ils servent à contenter le Très Haut. Je ne vois pas où est le problème. Tu offres tes critiques à tous les vents. Ce n’est pas bien.

- Que personne ne t'entende parler ainsi ! Tu serais lapidée !

- C’est vrai ! Elisabeth est discrète d’ordinaire. Nous comprenons pourquoi ! Notre place auprès de nos époux nous convient ! Nous voulons seulement savoir qui est ce Joshua Ben Joseph et pourquoi il souffle la confusion dans la tête de nos hommes. Il est soit fou soit pernicieux.

Elles n'étaient pas prêtes à payer le prix de leur liberté. Le fils de Dieu n'avait pas encore conquis suffisamment les consciences. Elisabeth savait.

Son action auprès des malades, sa survie inexpliquée, ce nouvel amour, lui offraient un angle de lecture des événements totalement différent. Son destin s’écrivait sous ses yeux. Les fils de la trame de sa vie convergeaient vers lui.

Elle ramassa les trois sacs de farine, paiement de son travail, puis les balança sur le dos de sa mule. La bête attendait, docile, à l'ombre d'un arbre. Surprise par le poids des sacs, elle eut un mouvement de recul. La jeune femme lui caressa le poitrail affectueusement avant de resserrer d'un coup sec les liens qui retenaient la charge sur ses flancs.

- Au revoir l'infirmière ! s'écrièrent-elles. Reviens bientôt !

D'un claquement de langue, elle ordonna à la mule d'avancer. L'animal s'engagea sur le chemin d'un pas lourd. Elisabeth marchait distraitement. Le souvenir du visage de Joshua Ben Joseph ne le quittait plus. Son regard avait apaisé son âme. Elle en était désormais certaine : il s'agissait du même homme, le fils de Dieu !

- Il m'a dit qu'il me retrouverait, murmura-t-elle, pourquoi ?

Esmodée patientait aux abords de la demeure de Gamala, assis sur une souche. Un feu sommeillait devant la bâtisse, lové sous une pierre plate soutenue par deux rangées de galets. Elle y cuirait plus tard des galettes préparées avec la farine moulue tantôt.

Le jour fit place à la nuit, imperceptiblement. La lumière de l'astre faiblit, puis une onde violacée s'étira longuement à l'horizon avant d'embraser le ciel et s'éteindre. Les braiments de la mule avertirent Esmodée. Il se leva pour accueillir Elisabeth. Elle attacha l'animal à un arbrisseau puis le débarrassa de sa charge.

- Je te salue, dit-il d'une voix tendre.

Ils entrèrent chez Gamala. Il se faisait vieux et dormait déjà. Ils ressortirent avec une lampe à huile allumée et une jatte pour la préparation des galettes de farine.

- Veux-tu m'aider ? demanda-t-elle.

- La nuit est glacée. Dormons.

- Je finis cela d’abord.

Ils cuisinèrent ensemble, en silence. Lorsque les galettes furent à point, elle les partagea puis s'assit à côté d'Esmodée. Ils mangèrent en silence. Le feu faiblissait sous la pierre.

- Regarde ces cendres, murmura-t-il, elles veulent briller jusqu'à leur mort.

- C'est vrai.

- Tu es comme elles, ajouta-t-il en plongeant son regard dans le sien. Je te dois beaucoup. Mon amour pour toi est infini. Je n'exige rien de toi. Te regarder vivre m'émerveille. Je suis heureux et comblé.

- Toi aussi Esmodée tu m'es cher.

- Je sais mes sentiments partagés.

Il soupira. Ses traits se durcirent. Il lui en coûtait d'aller au bout de sa pensée.

- Je dois te demander quelque chose.

Il hésita.

- Comment les hommes de ton existence n'ont-ils pas vu ces merveilles dans tes yeux ? Ton fils te manque terriblement. Un homme te l'a donné, un autre l'a repris. Pars le retrouver. Va chercher ton enfant et reviens avec lui. Dis-lui qui tu es vraiment et pourquoi les choses se sont passées ainsi. Dieu te l'a donné et il t'a donnée à lui. Tant que tu n'auras pas le cœur en paix, nous ne pourrons nous aimer plus. Tu ne pourras rien pour tous les autres si tu manques ton enfant, ta chair, tes os.  À quoi bon tout ce que tu fais ici si ton fils n'a pas dans sa vie le seul amour dont il a réellement besoin : celui de sa mère ? Va le chercher et ensuite, reviens, ma femme.

 

 

 

 

 

 

26

 

 

Esmodée avait une nouvelle fois ouvert son cœur. Il voulait épouser Elisabeth. Il avait raison : beaucoup trop de questions irrésolues devaient trouver leur réponse avant d'éventuelles noces. Quelle était la place du fils de Dieu dans la vie de la jeune femme ? La promesse des retrouvailles entraverait-elle le projet d'Esmodée ? Elisabeth lui confia son secret.

- Sois sans crainte, dit-il. Cet homme ne ressemble à aucun autre. Si Dieu était opposé à notre union, il ne t'aurait pas permis d'entendre mes appels à l'aide. Tu agiras comme bon te semblera. Chaque chose vient en son temps. S'il s'est annoncé ainsi, il t'en révélera les raisons.

Cette nuit-là, Elisabeth ne trouva pas le sommeil. Esmodée avait réveillé sa souffrance de vivre loin de son fils. Elle ne l'avait pas vu depuis le jour de son départ de la demeure paternelle. Elle éprouva le besoin, l'urgence même, de partir à sa recherche. A la faible clarté de la lampe à huile, elle rassembla ses effets et de la nourriture dans une étoffe qu'elle noua. Elle posa le paquet au pied de sa couche et tournée en direction de Jérusalem, pria. Son recueillement prit fin à l'aube rougissante. Au moment où la terre de Dieu appelait son peuple, que l’on préparait le premier office à la synagogue, elle se mit en chemin en compagnie de sa mule, en direction de la ville sainte, seule.

Au camp des malades, le lendemain, l'inquiétude d'Esmodée n'avait pas échappé à Eliram qui gisait sur son manteau à même le sol. L'homme avait été trouvé au bord d'un chemin, deux semaines plus tôt, étourdi par la maladie qui commençait à le déformer.

- Elle est partie, hein ? gémit-il. Je ne la reverrai jamais.

Esmodée apporta de l'eau parfumée et s'agenouilla auprès du mourant afin de lui prodiguer les premières ablutions du matin.

- Toi non plus tu ne sais pas où elle est !

- Calme-toi, Eliram, ce n'est pas bon pour toi de t'énerver.

Il tordit le linge au-dessus de la vasque et un liquide brunâtre s'écoula.

- Elle sera de retour dans trois jours, mentit Esmodée.

Mais Eliram était contrarié.

- Vois mon état. Je suis déjà au tombeau. Je vais quitter ce monde sans l'avoir revue. Elle était ma lumière !

Esmodée reposa la vasque sur le sol.

- N'as-tu pas déjà reçu la lumière Eliram ? Il semble que tu aies déjà été baptisé, non ?

- Il s'appelait Jean, Jean le Baptiste, se souvint-il. Quelle étrange journée.

- Pourquoi étrange ?

- Imagine cet homme, il ne mangeait jamais, vêtu de peaux. Il parlait de Dieu avec une ferveur jamais vue. Je n'ai pas reçu la lumière du hazzan, mais de cet homme qui baptise selon un rite inconnu.

- Je l'ai suivi moi aussi.

- Il t'a baptisé ?

- Oui.

- C'est heureux que nous nous parlions alors.

Eliram se dressa et décrivit des cercles de la main.

- Il y avait la foule. Le fleuve était noir de monde, curieux de voir cet étrange personnage. Ah ! Certains se moquaient ! Ah ça oui ! Mais lui, il savait de quoi il parlait ! Moi je l'ai cru ! Je l'ai cru ! Il a parlé de Dieu ! Qu'il envoyait son fils ! Il savait qu'il le rencontrerait, que nous le rencontrerions !

- Tu as rencontré le fils de Dieu ?

- Oui mon frère…Comme je suis las.

- Repose-toi.

Eliram ne répondit pas. Il dormait déjà. Il mourut quelques heures plus tard et fut reçu au royaume des Cieux, baigné de lumière.

Le chant des tourterelles annonçait aux âmes en peine la fin des tourments de la nuit. Elisabeth, suivie de sa fidèle mule, avait rejoint un groupe de voyageurs : des hommes et des femmes, à peine plus de dix. Ils se rendaient ensemble au temple de Jérusalem. Ils avaient l'intention d'y rendre grâce à l'Éternel pour la venue récente d'un bébé garçon dans leur famille. L'humeur était belle et tous partageaient ce nouveau bonheur.

En chemin, elle se remémora le jour où elle avait quitté la demeure paternelle. Le regard de Jacob. Depuis combien de temps était-elle partie ? Hannane devait avoir treize ans ou allait-il les avoir ? Armé de sa majorité, peut-être avait-il quitté la ville sainte et suivi une autre route ? Elle frisonna :  et s'il était mort ?

- Non, pensa-t-elle. C'est impossible. Il est forcément resté auprès de père.

Elle n'allait pas tarder à en avoir le cœur net. Le jeudi, soit deux jours après son départ, le petit groupe entra dans l'enceinte de la cité. La chaleur, accablante depuis le matin, commençait à céder avec le déclin du jour. En cette veille de sabbat, la foule s'amassait déjà, mugissante, aux pieds des portes de la cité.

La mule se désaltéra à la fontaine. Elisabeth prit congé de ses compagnons de voyage et se mêla au désordre, suivie de son animal qui, terrorisé par la foule, commença à hennir et tirer sur le licol.

- Oh là ! Reste tranquille !

Inexorablement, le flot humain coulait, immuable et tranquille, en direction du temple. Elle dut se résoudre à le suivre docilement. à l’instant propice, d'un coup sec sur le licol, elle entraîna l'animal dans l'étroit dédale nauséabond des ruelles. Rien n'avait changé depuis ces années passées loin de chez elle. Elle se dit que c'était de bon augure. Malgré le brouhaha, il régnait un calme insolite. La rumeur de l'artère principale s'élevait au loin comme le son étouffé du ressac d'une vague infinie. Elisabeth attacha sa mule à l'anneau fixé dans le mur de la maison familiale.

- Je te ferai porter du foin et de l'eau, promit-elle en lui caressant les naseaux.

Elle frappa à la porte et attendit. Pas de réponse. Elle frappa une seconde fois, plus fort.

- Où sont-ils ? s'inquiéta-t-elle.

Un visage inconnu apparut dans l’entrebâillement de la porte. Rustre d'allure, il ne chercha pas à dissimuler sa surprise agacée devant cette femme qui osait insister et forcer l'hospitalité d'un homme respectable.

- Je veux voir mon père.

- De qui parlez-vous ?

- Jacob, mon père.

- Je ne peux vous laisser entrer. Votre père est mort il y a deux mois et cette demeure n'appartient plus à votre famille.

- Hannane ?

- Il vit au temple.

- Que s'est-il passé ?

- Jacob était malade. Je n'ai jamais su ce qu'il avait vraiment. Un jour, il a cessé de manger et de sortir. Il s'est couché et s'est laissé mourir. Caïphe s'est chargé de tout : il a promis qu'il garderait son fils près de lui et a pris la maison. Il l'a vendue à mon maître, son frère pour une bouchée de pain paraît-il.

- Le grand prêtre a volé la demeure de mon père, il a volé l'héritage de mon fils.

- De votre fils ? De quoi parlez-vous ?

- Hannane était-il d'accord pour se faire spolier ?

- Il est presque docteur de la Loi. Il récupérera ce sacrifice au centuple tout au long de sa vie.

Le choc fut terrible pour Elisabeth. Elle suffoqua face à la réalité du devenir de sa famille. Elle ne pouvait plus désormais se cacher derrière la culpabilité de Jacob et d'Ali Ben Rachem d'avoir causé son propre malheur, elle qui ne s'était pas battue envers et contre tout pour garder son fils auprès d'elle. Son engagement au camp des malades lui apparut soudain comme l'expression d'une fuite, d'une certaine lâcheté de sa part. Or, elle avait prodigué tant de bienfaits aux mourants. Une confusion incandescente irradiait son esprit.

Dans la ruelle, devant la maison paternelle désormais étrangère, elle s'effondra désespérée. Sa mule tira sur son licol trop court pour venir au secours de sa maîtresse. Elle dodelina de la tête pour attirer son attention, en vain. Un homme s'approcha et se pencha vers elle.

-  Elisabeth, comme te voici égarée, murmura-t-il. Sèche tes larmes.

Elle leva les yeux vers lui. C'était lui ! Joshua Ben Joseph. La mule s'approcha. Elle voulait de l'attention. Il rit et prit sa tête entre ses mains.

- Bonjour ma belle.

La mule plaqua son front contre le torse de son nouvel ami.

- Tu es inquiète pour ta maîtresse ?

Il se pencha et murmura des mots de réconfort. La mule semblait le comprendre. Elisabeth se leva et se joignit à lui pour consoler l'animal.

- Elle est fatiguée, dit-elle.

Il se contenta de lui sourire.

- Tu m'as retrouvée.

- Je ne t'ai jamais perdue.

- Qui es-tu ? Qu'attends-tu de moi ? On parle de toi en secret. Es-tu réellement celui qu'on dit ?

- Que dit-on ?

- Que tu te présentes comme le fils de Dieu et que tu considères les femmes comme les hommes.

- Mais oui ! Je ne le prétends pas. La prétention est réservée aux escrocs et aux voleurs. Je le suis !

- C'est donc vrai ?

- Oui, alors garde courage. Nos routes se croiseront encore.

- Tu ne restes pas ?

- Non. J'ai à faire. Tes questions ne sont pas vaines. Patience et tu sauras. Je suis venu te rappeler que Dieu s'occupe de tout. Fais du mieux que tu peux et tout ira bien. En attendant, va au temple retrouver ton fils.

- Tu l'as vu ?

Il sourit. Un sac se détacha et tomba du dos de la mule. Elisabeth le ramassa.

- Tu viens av…

Elle n'acheva pas sa phrase. Elle était seule. Joshua Ben Joseph était parti.

 

 

 

 

 

27

 

 

 

Elisabeth détacha sa mule et se mit en route en direction du temple. Joshua Ben Joseph était physiquement présent dans la cité. Aucun doute possible. La mort de Jacob épargnait à sa fille les désagréments de retrouvailles tendues et forcées. L’âme légère, elle espérait désormais rencontrer le grand prêtre pour le convaincre de lui rendre son fils. Elle n'était pas certaine d'y parvenir. Le garçon appartenait certainement au Sanhédrin.

Sur le Parvis des Gentils, elle confia sa mule à un jeune garçon contre la promesse de quelques sicles avec l'engagement de ce dernier de ne pas s'éloigner et de la lui rendre plus tard. Elle acheta de la viande séchée, des dattes et des figues qu'elle enfouit dans son sac de toile. Elle chercha Hannane jusqu'au crépuscule, en vain. De retour au Parvis des Gentils, l'enfant, heureux, compta l'argent et rendit la mule.

- Tu es triste ? dit-il en espérant la revoir pour garder sa mule à nouveau.

- Oui, répondit Elisabeth.

- Pourquoi ?

- Tu es bien jeune pour t'intéresser aux tourments d'une adulte !

- Oui, mais tu as eu besoin de moi pour garder ta mule !

- Je ne vois pas le rapport ! Lave ta bouche avant de parler !

Elle lui passa une main vive dans les cheveux en bataille. Il rit de bon cœur.

- Je voulais t'être agréable.

- Je sais ! Je suis venue chercher mon fils. Il vit ici et je ne l'ai pas trouvé.

- Tu es certaine qu'il est au temple ?

- C'est un élève de Caïphe.

Le visage de l'enfant s'éclaira.

- Alors il faut que tu reviennes pour le premier office du matin. C'est à ce moment-là qu'on peut les voir. Le reste de la journée, ils étudient.

- Où puis-je passer la nuit ?

- Si tu me laisses grimper sur le dos de ta mule, je peux demander à père de t'héberger. Il sera fier de moi !

Ils quittèrent le temple ensemble. Le garçon sautillait d’un pas léger. Son père offrit le gîte et le couvert. Elle dormit avec les femmes de la maison, honorées de recevoir la mère d’un futur docteur de la Loi.

Le lendemain à l'aube Elisabeth et le garçon retournèrent au temple. Le sabbat avait commencé et les marchands avaient déserté le Parvis des Gentils. Les échoppes étaient closes. Elisabeth confia de nouveau sa mule à son jeune compagnon et s'éloigna en direction du Parvis des Femmes. Les pèlerins commençaient à arriver. L'endroit fut comble rapidement. Elle eut beau chercher, scruter chaque visage, elle ne trouva aucune trace de son fils. Elle s'arrêta devant l'entrée de la chambre des lépreux. La porte était fermée. Elle hésita. Entrer et se mettre au service des malades comme à Bethsaïde en attendant de peut-être croiser son fils dans ces marées de visages ?  Et Esmodée ? Joshua Ben Joseph était certain qu'elle retrouverait son fils, mais au bout de combien de temps ? Caïphe n'était pas accessible. Il n'avait pas la réputation d'un homme conciliant, encore moins avec les femmes, encore moins avec elle qui avait été répudiée.

Elle renonça à pousser cette porte sur la souffrance et la misère. Elle n'y trouverait que la mort. Elle ne devait pas mourir. Alors le temps passa lentement. Assise devant cette porte cloutée d'où s'échappait une forte pestilence, absente à elle-même, elle pleurait en silence.

- Mère ? dit une voix frêle.

Elle ne répondit pas. Le jeune homme insista.

- Mère, ne pleure plus. Je suis là. Emmène-moi avec toi.

Hannane se tenait devant elle, tremblant, bouleversé.

- Comment sais-tu ?

- Un homme est venu me chercher tout à l'heure après l'office du matin pour avertir de ta présence au temple. Je lui ai demandé comment te retrouver. Il m'a dit que tu serais au parvis des lépreux quand le soleil serait au zénith. Le soleil est au zénith et tu es là exactement où il m'a dit.

- Comment était-il ?

- Les cheveux, la peau et les yeux clairs. Les dents très blanches. Mince, grand, athlétique. Il me donnait l'impression d'effleurer le sol lorsqu'il marchait.

- Tu sais tout ça de lui ?

- J'ai observé.

L'enfant avait grandi. Il arborait le même sourire, les mêmes traits. Elle le prit dans ses bras et le serra contre lui.

- Mère, le temps presse. Je n'ai pas le droit de te parler. Si l'on me voit, je serai châtié. Il faut que nous partions. J'aurai treize ans à la prochaine Pâque. Il sera trop tard : je serai définitivement à eux.

- Suis-moi !

Elle le saisit par le bras, traversa le Parvis des Femmes jusqu'au Parvis des Gentils. Sa mule était toujours sous bonne garde. Elle remercia le jeune gardien et lui donna trois sicles, plus que la veille.

- Tu ne me connais pas. Tu n'as rien vu. Je n'ai jamais retrouvé mon fils, d'accord ?

- Je ne sais pas si le Très Haut sera d'accord !

Elle ajouta une pièce.

- Laisse le Très Haut à ses affaires et évite de le faire parler à sa place. Je pense qu'il n'aime pas ça. Prends l'argent et fais ce que je te demande.

- D'accord.

- Promis ?

- Oui. Promis.

- Que Dieu te garde, petit.

Elle prit ses mains dans les siennes et les serra très fort.

- Mère, s'impatienta Hannane.

En ce jour de mai de l'an 25, Elisabeth et son fils, enfin réunis, se cachèrent à Béthanie. À l'aube du lundi, après le sabbat, ils prirent la route de Jéricho vers Bethsaïde pour retrouver Esmodée. Il les attendait au camp des malades. Elle ouvrit le paquet et en sortit un manteau de laine. Elle couvrit les épaules de son enfant.

 

 

 

 

 

28

 

 

 

Ils avaient quitté Jérusalem sans encombre et rejoint Béthanie pour attendre la fin du sabbat. Au camp, on avait allumé un feu autour duquel voyageurs et pèlerins se préparaient pour la nuit. Elisabeth repéra un endroit à l'écart.

- Viens, dit-elle, nous allons attendre là-bas derrière le rocher. Ne nous faisons pas remarquer. Caïphe a peut-être déjà lancé des espions à ta recherche.

- Mère, dit Hannane le visage presque entièrement recouvert par le manteau, les lévites vont me retrouver. Ils me chercheront ici en premier.

Elle réfléchit. Le risque en effet était grand, mais un élément jouait en leur faveur : à la mort de Jacob, Caïphe avait soutiré à la famille la totalité de ses biens en paiement de la prise en charge de l'orphelin. Une bouche en moins à nourrir sans la nécessité de restituer l'argent devait lui convenir. Le personnel de maison avait changé, plus de témoins.

- C'est d'accord, dit Hannane. Restons ici. Nous prierons et mangerons peu afin de ne pas attirer l'attention.

Ils s'accroupirent dans l'enclave naturelle offerte par la roche. L'endroit était désert. Des hommes attisaient les feux pour la nuit. Tandis que les rabbis et les docteurs de la Loi étaient occupés à discuter de questions théologiques dans la Beth ha Midrash, la maison des études, les autres s'étaient réunis sur le plateau des oliviers.

Assis en tailleur, ils commencèrent à manger les fruits et les galettes de fleur de farine qu'ils avaient déposés dans le creux de leurs manteaux. Au milieu du repas, ils se levèrent, se lavèrent les mains avec de l'eau parfumée que le plus jeune leur offrait et prononcèrent au-dessus de la coupe de vin, les actions de grâce. Ils attendirent. Soudain, de la ville, s'éleva le son strident d'une trompette : c'était la fin du sabbat.

La lumière du jour faiblissait et les hommes revenaient pour la nuit. Ils s'installèrent autour des feux en se souhaitant la bienvenue. L'instant était pour eux merveilleux : une même âme les unissait. Les mains tendues vers les flammes, ils parlaient et riaient d'un même éclat.

- Nous partirons à l'aube, murmura Elisabeth.

Le lendemain, dimanche, la vie reprit son cours, la mère et le fils quittèrent le camp de Béthanie. Ils gagnèrent Jérusalem et achetèrent des vivres en quantité suffisante pour le voyage. Ils s'engagèrent ensuite sur la route qui passait par Jéricho, un chemin de terre foulée par les hommes et les caravanes. Jérusalem la belle disparut derrière eux et le murmure de la lande aride et rocheuse s'éleva tandis qu'ils avançaient.

Ils traversèrent Ephrem et gagnèrent Jéricho vers le milieu de l'après-midi. Ils ne s'y attardèrent pas : par ces citadelles, le palais d'Hérode le Grand offrait au regard faste et raffinement, mais abritait en son sein les victimes de l'orgueil impie du monarque. Jean-Baptiste y serait enfermé après son arrestation.

Ils décidèrent de gagner les rives du Jourdain pour passer la nuit. Là, ils rencontreraient des pêcheurs à qui acheter du poisson frais. Le jour suivant, ils gagnèrent la Samarie où la marche était plus facile. Au bord des routes, dans la plaine limoneuse, des paysans préparaient la terre pour les semis, d'autres taillaient la vigne.

- Ici, nous ne craignons plus rien, dit Elisabeth. Les hommes du temple détestent cette région. Ils n'insisteront pas.

- Je n'ai pas peur, répondit l'enfant bercé par les pas de la mule.

Ils voyageaient en silence depuis Béthanie. Ils n'avaient pas encore évoqué les années passées, la mort de Jacob, leur souffrance.

- Je suis heureuse de t'avoir retrouvé.

Le visage de l'enfant se ferma. Elle marchait à ses côtés en tenant la mule par le licol. Il fixait les plis du voile dans la nuque de sa mère, partagé entre joie et colère.

- Tu avais cinq ans lorsque je suis partie. Je me souviens, nous étions seuls au jardin et tu jouais avec des cailloux que père t'avait donnés. Tu les trouvais beaux.

- Père est venu et m'a chassé.

- C'est vrai.

- Il ne voulait pas que je sois seul avec toi. Si père est ton père, et que tu es ma mère. Il ne peut être mon père. Parle-moi de mon vrai père.

Elisabeth lui révéla l'histoire de sa naissance, Ali Ben Rachem, sa répudiation, la décision de Jacob, la lettre de Caïphe. Hannane découvrit sa véritable histoire. Il était le fils d'un homme riche et respecté. Son grand-père lui avait menti et Caïphe avait récupéré l'héritage des deux hommes. Il n'avait aucun pouvoir pour rétablir son honneur, l'honneur de sa mère. L'amour de sa mère ne lui avait jamais fait défaut, même si elle était partie. Avait-elle seulement eu le choix ?

- Je ne savais pas que Jacob était mort, dit-elle.

- Il est tombé malade après les Tabernacles. Le grand prêtre lui a envoyé son docteur des boyaux comme à chaque fois que ça le prenait.

- Ils se voyaient souvent ?

- Caïphe et lui ? Oui. Ils discutaient pendant des heures de mon travail et de mes progrès. Ils fondaient tous les deux de grands espoirs sur moi. Je m'éclipsais souvent.

- Comment ça ?

- Au début, j'apprenais parce que je ne savais pas quoi faire d'autre. Ils étaient contents et me laissaient en paix. Ce que j'apprenais ne me plaisait pas. Comme si la Loi n'existait pas et ne correspondait à rien. C'était étrange. Je ne pensais qu'à une chose : te retrouver, car je savais que tu étais ma mère.

Hannane, durant toutes ces longues années d'apprentissage au temple d'Hérode le Grand, avait feint le consentement et la détermination à devenir l'un des docteurs de la Loi les plus érudits. Il ne partageait pas la ferveur de ses pairs et la colère en lui le poussait à servir l'Éternel d'une autre façon. Sa vie, l’enseignement de Caïphe lui rappelait chaque jour son abandon. L'amour ne l'avait conduit sur le chemin, mais l'orgueil d'un seul homme : Jacob. Il ne pouvait l'accepter.

Le médecin des boyaux soigna Jacob avec une décoction de racines et de terre d'argile. Le vieil homme se porta mieux durant quelques jours. Il envoya un domestique au temple acheter un agneau et l'offrir en holocauste pour demander à l'Éternel de lui accorder comme une faveur envers l'enfant, sa propre guérison. Le serviteur prit l'argent et le dépensa pour son compte personnel. Bavard, il raconta l'état dans lequel se trouvait son maître. Le bougre se réjouissait de la perspective de sa proche libération. Cette nouvelle parvint aux oreilles de Caïphe. Il comprit que Jacob se savait condamné. A sa mort, il saisit la maison et son argent en paiement de l'entretien et de l'éducation consentis à sa descendance.

Elisabeth contempla son fils. Il avait développé une fierté admirable. La puissance de sa personnalité s'exprimait à chacun de ses gestes et chacune de ses paroles. Ils échangèrent ainsi durant le reste de leur voyage, trois jours. D'Archelaüs, ils se rendirent à Ainon-Salim, puis à Pella, Gadara, Hippos, Kursi et enfin Bethsaïde.

Hannane fut accueilli à Bethsaïde comme un petit prince. Esmodée l'embrassa comme un fils. Le hazzan félicita Elisabeth pour le courage dont elle avait fait preuve pour défendre sa famille, l'une des valeurs les plus chères au peuple de Dieu. Il ne cacha pas sa satisfaction de compter parmi ses fidèles un jeune apprenti du temple de Jérusalem.

Elisabeth retourna au camp des malades et Hanane se proposa pour répéter les versets de la Torah à la synagogue sous l'œil vigilant de l'expert en apprentissage oral. Très rapidement, la question de l'engagement du jeune homme fut évoquée et acceptée après un court débat. On célébra le mariage d’Elisabeth et Esmodée. Durant les mois qui suivirent, chacun trouva sa place et la sérénité gagna les cœurs.

La vie reprit de nouveau son cours, rythmée par les saisons et les fêtes religieuses. Vers la fin de l'hiver de l'an 25, une pluie dense s'abattit sur la région durant presque dix jours, gonflant les rivières et les cours d'eau. Elle fit le bonheur des gens de la terre. Ils allaient pouvoir travailler les sols. Une catastrophe pour le camp des malades. Le hazzan, au cours de l'assemblée des délibérations, décida d'envoyer deux messagers à Jérusalem pour demander au Sanhédrin le secours de docteurs de la Loi et de médecins des boyaux. Les hommes partirent sur-le-champ, au galop, escortés par deux mercenaires gaulois. Ils seraient autorisés à voyager durant le sabbat, car des vies humaines étaient en jeu. On espérait l’arrivée de renforts dans cinq jours tout au mieux.

Cinq jours, une éternité dans cet enfer. Les malades affluaient. Douze morts parmi les soignants, contaminés par la maladie. Il fallait expulser le mal de chaque corps. Le hazzan, aidé de quelques scribes, oignit d'huile la tête des patients, puis tenant d'une main une cordelette au bout de laquelle se balançait un anneau creux rempli de petits morceaux de racine sacrée Baaras, récita les incantations conseillées par le roi Salomon dans son livre de recettes pour chasser les démons, le Sefer Ruefot. Il attendit que les forces de l'enfer quittassent le possédé par le nez, puis demanda au malheureux de renverser le pot de terre déposé à ses côtés.

Elisabeth fut témoin du dévouement acharné de l'homme de culte vis-à-vis de ses frères. Malheureusement, le brave perdait tout sens de la mesure et ne contrôlait pas les effets de ses incantations sur les mourants. Croyant appeler la lumière, il déversait sur eux les ténèbres, appelées par sa certitude de toute-puissance face au mal qui rongeait la population du camp.

Faibles, les malades n'avaient pas la force de renverser le pot de terre et se croyaient maudits. Impressionnés par la vision de cet homme grimaçant au-dessus d'eux, à l'approche de leur mort, ces malheureux ne pouvaient que craindre l'enfer et la colère de l'Éternel, si le démon censé les posséder n'était pas chassé.

Esmodée avait longtemps travaillé avec Elisabeth. Il connaissait chacun de ses gestes, ainsi que leurs effets. Il ne doutait pas de la responsabilité du mal dans ce désastre. Après cette scène improbable d'exorcisme forcé, elle prenait du temps pour chacun, discrètement. Un regard, un geste, une parole suffisaient à les apaiser. Après leur mort, ils furent accueillis au Royaume des cieux.

Lorsque finalement, le jeudi, la dysenterie eut raison de plus de la moitié de la population de l'hôpital, Esmodée supplia Elisabeth de quitter le camp et de fuir Bethsaïde. Elle refusa.

En cette veille de sabbat, on engagea Numides et Gaulois afin d'évacuer les cadavres abandonnés à même le sol. Une fois sur place, horrifiés, les mercenaires rebroussèrent chemin. Les religieux ordonnèrent aux propriétaires d'esclaves païens de Capharnaüm et de Magdala de rappeler leurs hommes des chantiers de construction sur lesquels ils les employaient et de les envoyer à Bethsaïde. Durant deux jours, les esclaves ainsi réquisitionnés œuvrèrent au camp mais ne prodiguèrent pas les soins comme la Loi le prescrivait.

Le dimanche matin, le désastre était tel que tous les villageois durent cesser leur travail pour activer les crémations. Les docteurs de la Loi missionnés par le Sanhédrin arrivèrent à la dixième heure le lundi. Désespéré, le hazzan les exhorta à se mettre à l'ouvrage sans tarder. Ils ne purent accéder à l'hôpital par le chemin habituel, encombré de boues. Ils le contournèrent par l'ouest et, du haut du plateau, ils constatèrent en contrebas l'étendue de la catastrophe. La pluie avait cessé de tomber, mais la terre n'avait pas encore eu le temps de s'assécher. Le travail d'assainissement dura toute la semaine. Le 15 janvier 26, lorsque tout fut terminé, épuisé, le hazzan renvoya les hommes de Caïphe à Jérusalem et les pria de rendre compte des événements au Sanhédrin. Il requit la faveur de commander le sacrifice d'un agneau et de trois tourterelles dans l'espoir de susciter la clémence et la protection de l'Éternel. Le Très Haut fut sensible à cette attention : le jour même se présenta un messager à l'entrée de la cité. Il voulait rencontrer le chef religieux de la communauté. On l'envoya à la synagogue où le hazzan s'accordait un moment de recueillement.

- Dans deux jours, mon maître se présentera à toi. Reçois-le comme un roi en sa demeure.

- De qui parles-tu ? s'étonna le hazzan.

- Du fils de Dieu.

- Le fils de Dieu, rien que cela ? Dis-moi ce qu'il veut.

Il scruta le visage du jeune homme à la recherche d'un détail qui aurait démasqué une perfidie cachée. L'homme ne perdit pas contenance.

- Il sera ici dans deux jours avec ses douze compagnons. Il leur dispense en chemin son enseignement. Il souhaite, à partir de ce jour béni, visiter les malades et ce, deux à trois fois par semaine. Vois en lui le successeur de David, le fils du Très Haut.

- Pourquoi n'est-il pas venu plus tôt ? Les dernières pluies ont répandu l'enfer sur Terre au camp des malades. Il vient après la bataille. Dieu n'a-t-il pas vu notre souffrance ?

L'homme, sans s'en rendre compte venait de prononcer le nom du Très Haut. Il allait céder à la panique.

- Tu n'as pas prononcé le nom du Très Haut. Dieu n'est pas le nom du Très Haut. Personne ne connaît son nom, pas même les anges. Il ne veut pas être appelé par les hommes. Il veut la paix. Aucun risque alors pour que tu le prononces ! Sois tranquille !

En moins d'une heure, la nouvelle se répandit à Bethsaïde. Tous les hommes furent convoqués pour une assemblée extraordinaire. Elle durerait toute la nuit si nécessaire. Des questions devaient être réglées avant l'arrivée de Joshua Ben Joseph. Tous voulaient savoir ce qu'il avait à dire et si ses préceptes respectaient la loi du Talmud.

Ils se réunirent à l'extérieur de l'enceinte, loin des femmes. On avait entendu parler de ses idées. Ce n'était pas la peine de les évoquer devant elles et de perturber inutilement les esprits plus faibles. Que devait-on faire d'elles lorsqu'il serait là ? En soi, les épouses et les filles ne représentaient pas de difficultés dans la mesure où la venue du successeur au trône de David demeurait secrète. Les regards se tournèrent vers Esmodée.

- Toi, dit le hazzan, tu as des relations particulières avec Elisabeth, ton épouse. Nous les tolérons en remerciement de son dévouement au camp des malades. Sauras-tu te taire ? Sauras-tu garder le secret concernant sa venue ?

- Que crains-tu d'elle ? demanda Esmodée. N'as-tu pas foi en la Loi ? Josua Ben Joseph n'est-il pas l'un des docteurs de la loi les plus érudits du peuple juif ? N'est-ce pas un honneur de le recevoir ?

- Là n'est pas la question. Je ne veux pas que les femmes se mêlent de cette affaire. Notre société fonctionne très bien comme ça.

- Après ce que nous venons de vivre ici, je ne crois pas qu'elles auraient la force de nuire à la Loi établie par le Très Haut. Elles tentent de se remettre des images terribles dont elles ont été les témoins impuissants. Elisabeth est une femme honnête. Elle ne fait que son devoir.

-  Devons-nous te mettre en garde plus fermement ?

- Pourquoi ta hargne ? Elisabeth est précieuse au camp et un éminent docteur de la Loi s'invite chez toi. Sois rassuré cependant : je me tairai.

- Allons, laissons ces choses telles qu'elles sont, abdiqua le hazzan. Fils de Dieu ou pas, qu'il soit le bienvenu. Préparez de quoi le recevoir avec les honneurs qui lui sont dus. S’il s’avère menteur ou escroc, qu’il soit pendu. Moi, je vais me coucher.

L'assemblée des hommes se dispersa tard dans la nuit. Esmodée écourta sa présence. Le hazzan l'avait froissé. Il n'avait pas envie de s'éterniser. Il annonça à Elisabeth la venue de Joshua Ben Joseph. Sa joie fut à son comble.

 

 

 

 

29

 

 

Le lendemain, jour annoncé de sa visite, la population toute entière était prête à l'accueillir, même ses détracteurs, eux-mêmes poussés par la curiosité. Les femmes avaient reçu ordre de se tenir à distance.

Joshua Ben Joseph franchit la porte de la cité dans une nuée d'enfants, suivi de ses douze compagnons. Il descendit de sa monture et rit avec eux. La scène dura de longues minutes. Il s'adressa au hazzan demeuré en retrait. Il avait revêtu son costume de fête. Il déposa fièrement la coupe parfumée aux pieds du visiteur et lui lava les pieds.

- Ton accueil m'honore, hazzan. Tu n'es pas obligé de t'humilier ainsi pour que je me sente respecté. Mon messager t'a-t-il informé du but de ma venue ?

- Brièvement. Avant cela, nous t'invitons à te restaurer, te reposer. Nous avons hâte d'entendre ton enseignement.

Joshua se tourna vers ses compagnons.

- Pierre et Jacques, vous irez avec le hazzan. Vous répondrez aux questions de l'assemblée et enseignerez le Royaume des Cieux comme je vous l'ai appris. Les autres, nourrissez et désaltérez vos bêtes puis reposez-vous. Je vais au camp des malades, comme je l'ai décidé.

Le chef de la communauté, déçu, allait protester.

- Tu es brave homme et les portes du Royaume des Cieux te sont déjà ouvertes. Écoute ce qu'ils ont à te dire car ils parlent en mon nom. Si tu as besoin de me parler ensuite, je te donnerai de mon temps. Pour l'heure, je vais au camp. J'y ai à faire.

Il s'éloigna, seul. Les témoins de la scène, stupéfaits se rassemblèrent devant la synagogue. Pierre et Jacques, contre l'avis des hommes, convièrent les femmes à écouter elles aussi. L'émotion fut vive.

Pendant ce temps, Esmodée et Elisabeth, fidèles à leur devoir, œuvraient auprès des malades depuis l'aube. Ils avaient demandé à Hannane, par prudence, de rester auprès d'eux. Il les secondait avec fierté. Alors qu'elle déposait un linge imbibé d'eau parfumée sur le front d'un malade, ce dernier ouvrit les yeux et grimaça.

- Redresse-toi, dit-elle doucement. Je vais te soulager.

Elle souleva la chemise et posa le linge parfumé dans le dos pour le rafraîchir. Il frissonna.

- Encore, réclama-t-il.

- Tu es bien pressé, le railla-t-elle avec gentillesse.

- Je vais mourir… et je vais mourir heureux grâce à toi.

- En voilà un homme de peu de choses.

- Cesse donc de parler, femme. Verse !

Elle tordit le linge au-dessus de lui. L'eau coula le long de sa nuque jusque dans le bas de son dos. Il soupira d'aise.

- C'est bon de te parler, soupira-t-il. Puis-je avoir du vin ?

Elle en versa une rasade dans une coupelle. Il but à petites gorgées. Il la posa sur ses cuisses.

- Qui est-ce ? dit-il en pointant une silhouette.

Elle plissa les yeux pour mieux distinguer les traits de l'homme qui s'approchait. Son cœur bondit dans sa poitrine. Il était revenu.

- Je le connais, dit-elle. Un éminent docteur de la Loi.

- Que fait un docteur de la Loi ici à cette époque ? Il paraît qu'ils ne viennent que pour les Tabernacles.

- Il t'intrigue ?

- Non. Je veux savoir son nom, c'est tout.

- Joshua Ben Joseph.

- J'ai entendu parler de lui. Il paraît qu'il réalise des prodiges.

Elisabeth préparait des bandelettes et faisait mine de ne pas s'intéresser au visiteur. Peut-être ne la reconnaîtrait-il pas. Elle n'était pas autorisée à adresser la parole aux hommes valides.

- Laisse-toi faire, cesse de bouger si tu veux que je nettoie tes plaies et refasse tes bandages.

Elle saisit son poignet et le maintint fermement de l'autre main sur ses cuisses. Elle essuya les lésions. Elle appliqua ensuite un onguent à base de romarin, puis remit en place les bandelettes. Elle rassembla son matériel et se leva.

- Tu as la fièvre alors repose-toi et demande-nous souvent de l'eau.

Chargée comme une mule, elle contourna le malade en prenant garde de ne pas tomber sur les autres étendus près de lui. Elle aller heurter violemment le visiteur, stoppa net au dernier moment et renversa le contenu de la cruche sur ses pieds. Il les secoua pour se débarrasser de l'eau parfumée.

- Comme me voici accueilli Elisabeth, s'exclama-t-il amusé.

En pleine confusion, elle se pétrifia devant l'eau souillée répandue sur les sandales du fils de Dieu. Tête baissée, elle n'osait pas soutenir son regard. Elle n'aurait jamais imaginé pires retrouvailles !

- Eh bien, femme ! Ce moment est-il si grave que tu n'oses pas m'adresser la parole ?

- Pardonne ma maladresse, balbutia-t-elle, les yeux rivés sur le sol.

Elle voulut que la Terre s'ouvrît et l'avalât toute entière.

- Je suis heureux de t'avoir retrouvée, dit-il en lui prenant doucement le bras en signe d'apaisement. Venons-en à l'essentiel, veux-tu ?

Il s'adressa à la jeune femme par l'esprit. Elle entendit sa voix résonner dans son crâne. Elle sursauta.

- Calme-toi et écoute…

Ils marchèrent d'un pas lent jusqu'à la réserve des onguents, parfums et potions.

- Dans l'attente de ma venue, tu es restée fidèle à l'enseignement que tu as reçu avant ton retour dans la chair, sois-en remerciée. Tu as fait ton devoir dans le respect et la volonté du Père. Lorsque le moment sera venu, tu recevras un autre enseignement qui te permettra d'orienter les âmes vers le Royaume des Cieux. Bonté et vérité t'accompagnent dans chacune de tes actions. Elles te grandissent et te guident vers l'actualisation du bien. La possibilité du mal a autrefois été source de peine et de culpabilité, mais en ce jour, tu es libérée car elle n'est plus nécessaire à l'établissement de choix éclairés. La Vérité se passera désormais de la parole car elle sera vivante en toi en parfaite harmonie avec la Connaissance. Par ta foi et l'expression constante de ta volonté d'accomplir celle de mon père, tu œuvreras en faveur d'un retrait constant et progressif du mal. C'est alors que tu laisseras l'esprit divin s'exprimer pleinement. Poursuis ce travail, accomplis cette œuvre. D'autres femmes se joindront à toi, lorsque je l'aurai décidé. Je reviendrai et je te demande, dans l'attente de ce jour, de demeurer celle que tu es.

Imperturbable, Joshua Ben Joseph, à voix haute, lui demanda un peu d'eau pour se désaltérer, puis à rejoindre le malade qu'elle venait de quitter.

- Albar, dit-il. Que fais-tu ici ?

- Tu connais mon nom ?

- En toute apparence oui !

- Comme tu le vois. Je me meurs.

- Es-tu prêt à rejoindre le Royaume des Cieux ?

- Oui. Tu peux faire quelque chose pour moi ? Je souffre tant ! Ne fais-je pas peine à regarder ?

- Je crains qu'il ne te faille patienter encore un peu avant de partir.

- Pourquoi ?

- Ton heure n'est pas encore venue. Tu n'as pas terminé ton travail.

- Je ne peux plus travailler !

- Sauf si tu guéris ?

Albar sourit.

- Je ne vais pas guérir, tu as voulu me donner de l'espoir, alors c'est bien.

- Tu vas guérir je te dis. Ensuite tu iras t'occuper de ton fils et tu lui apprendras ton métier.

- Potier ?

- Oui.

- Tu ne me délivres pas de mes souffrances alors ?

- Si, mais pas comme tu l'entends. Dans quatre jours, tu iras mieux. Tu pourras partir dans six jours et dans huit, tu retrouveras ta famille.

Albar le remercia sans toutefois croire ses paroles. Joshua s'éloigna, suivi d'Elisabeth.

- Tu pars déjà ? Je pensais que tu restais quelques semaines.

- Oui. J'avais prévu de rester un peu ici, mais mon père vient de m'informer qu'il y a à faire du côté de Pella.

- Et les autres malades ? Ne peux-tu pas les guérir ?

- C'est le Ciel qui décide. Il s'est trouvé que mon Père m'a autorisé à annoncer à Albar sa guérison. Il n'intervient directement que très rarement. Les Hommes sont laissés seuls face à leur destin sauf dans quelques cas précis. Les Hommes importants ont un destin. Ceux-là sont suivis de près par le Ciel. Les autres non. Leur protection est déléguée aux anges. Ils se débrouillent et meurent. Le Ciel ne se mêle pas de ça. Tu sais cela, pourquoi me poses-tu la question ?

- Je me suis attachée à chacun d'eux. J'aimerais les aider.

- La Loi est la même pour tous. Au revoir Elisabeth.

De retour à Bethsaïde, il retrouva ses apôtres. Ils étaient heureux car ils avaient recruté beaucoup d'instructeurs prêts à accomplir sincèrement la volonté de Dieu. Ils renonçaient aux holocaustes, acceptaient les femmes comme leurs égales et comprenaient que le Ciel regarde le cœur des Hommes avant de les accueillir. Joshua les félicita. Les préceptes étaient simples : bon sens, respect de la vie.

Le lundi 19 janvier 26, Joshua Ben Joseph, les apôtres fraîchement nommés et les instructeurs recrutés la veille se mirent en route en direction de Pella. Ils feraient halte pour la nuit à Tarichée et le jour suivant à Pella où ils resteraient deux semaines pour ensuite gagner Jérusalem.

Après son passage, le camp de Bethsaïde ne désemplit pas, mais le moral des malades et des soignants allait beaucoup mieux. Tous avaient retrouvé l'espoir de guérir ou de mourir en paix. Tous attribuaient leur joie retrouvée à la visite de Joshua. Albar guérit et quitta le camp pour rejoindre sa famille.

Pendant qu'Elisabeth mesurait le blé pour le pain, Hannane attisait le feu sous la pierre. Esmodée s'approcha.

- Femme, je t’aime tant !

Elle sourit. Dans les yeux de son fils, la clarté du feu.

 

 

 

 

 

 

30

 

 

La lune semblait veiller sur les hommes et les femmes de la Terre de Dieu engourdie par la froidure de la nuit hivernale. Pleine, elle dispensait sa clarté bleutée sur les villes et les villages, les monts et les plaines, les lacs et les cours d'eau, les buissons et les arbres qui, poussés par le vent, balayaient de leurs ombres jardins et chemins.

On avait déserté les terrasses, trop exposées aux morsures du Qadim, plus vives à la tombée de la nuit, pour se retrouver autour des feux allumés çà et là dans les rues. À Bethsaïde comme ailleurs, un peu de bois sec, de la graisse de mouton et quelques pierres suffisaient à réchauffer les mains tendues. Les hommes parlaient plus vivement et abordaient les sujets essentiels. Le temps n'était pas propice aux longues conversations, mais plutôt aux longues nuits de sommeil à l'abri du froid.

Esmodée avait rejoint, comme tous les soirs, le même groupe dont il appréciait le calme. On y parlait de la fête de la nouvelle année qui venait d'avoir lieu. La joie des retrouvailles familiales était encore vivante dans les cœurs. Elisabeth était restée au foyer. Le vieux Gamala était malade et Hannane n'avait pas envie de se mêler aux hommes. Elle attendit qu'Esmodée fût sorti pour se lever discrètement. Elle vérifia par la fente étroite épargnée dans le mur de paille et d'argile, qu'il fût hors de vue. Elle revêtit un manteau sombre et sortit, elle aussi. Elle se faufila, comme un brigand, jusqu'au centre de la cité, contourna le point d'eau dont les vannes avaient été fermées par le maître des fontaines. Elle parvint à un endroit clos par les murs de trois maisons dont les habitants s'étaient réunis autour d'un feu crépitant. Elle s'assit derrière le large tronc d'un sycomore, à quelques mètres de là et attendit. Le vent, par chance, était favorable et portait les voix vers elle.

Motivée par son désir de découvrir la véritable personnalité du fils de Dieu, elle espérait puiser dans les conversations de précieuses informations. Esmodée en parlait peu pour une obscure raison. On la disait « originale ». Peut-être craignait-il une aggravation de son image jusqu'au rejet ? Elle ne l'entendait pas de cette oreille. Une question la taraudait : quand Joshua Ben Joseph reviendrait-il à Bethsaïde ? Espérant capter une réponse, elle espionnait les hommes. Elle se cachait la nuit et dissimulait sa volonté de devenir elle aussi une apôtre.

- Elias, dit le hazzan, te souviens-tu lorsqu'il est venu chez nous lors du dernier Iyyar ? Tu avais préparé l'office, non ?

- Oui. Il n'y a pas assisté.

- Je sais. Et pourtant, c'est comme s'il avait toujours été présent.

- Va te laver la bouche Yaïr !

Ali, le frère aîné du hazzan, sortit de ses gonds.

- Dois-je te rappeler l'attachement de notre père pour les saintes écritures ? Je n'ose pas imaginer que tu pourrais t'en détourner !

Le hazzan s'approcha du feu et plongea dans le lit de braises une longue tige de bois dur. Il la remua pensivement.

- Je voue un profond respect pour la mémoire de notre père, mais l'enseignement de cet homme a touché mon âme.

Vexé, Ali se tourna vers le reste des convives et applaudit.

- Le grand Yaïr a parlé ! Rien à ajouter ! Sais-tu ce que tu vaux désormais ? Pas plus qu'une vieille chèvre !

- Tu ne vaux pas mieux que ton âne, mon cher frère, rétorqua le hazzan imperturbable.

- On prête beaucoup de défauts à mon âne. Il est la matière brute. Les sens en éveil, il attend la main de son maître. Elle fera de lui quelque chose de grand. Alors oui, je suis cet âne ! Nous avons le même père, la même mère, mais nous ne sommes plus de la même famille, Yaïr. Ton jugement m'attriste, pas tant que ta trahison à la communauté de nos frères.

Ils se turent et se plongèrent dans leurs pensées respectives. Elisabeth, persuadée de perdre son temps se leva. Yaël Ben Asher s'approcha du hazzan et posa une main amicale sur son épaule.

- Moi je te comprends. Cet homme se présente comme le fils du Très Haut. Il est pour moi un mystère. J'ai eu envie de le détester parce qu'il fait voler en éclats nos traditions. Si nous l'écoutons et appliquons ses idées, notre société en sera bouleversée. Nos femmes nous tiendront tête puis elles voudront travailler, décider, prendre le pouvoir. Il semble si libre alors que nous obéissons à tant de lois ! Je l'ai rencontré. Je souffrais de la mort de mon quatrième enfant. Mon foyer était devenu aussi vide qu'au premier jour. Tout comme toi, Yaïr, il a touché mon âme.

- Alors pourquoi viens-tu toujours à l'office comme si de rien n'était ? s'écria Ali, furieux.

- Rentre chez toi mon frère, ordonna le hazzan.

- Pourquoi ?

- Parce que ta colère te donne l'illusion de la réalité de ce que tu ressens.

- Tu as la bouche sale ! Vous avez tous la bouche sale, vous et tous ceux qui écoutent cette chèvre aux yeux rouges qui bêle au nom de Dieu.

- Tu nous brutalises pour des idées qui ne t'appartiennent pas !

- Tu me le paieras !

Ali cracha aux pieds de son frère et rentra chez lui. Il passa près du sycomore derrière lequel se cachait Elisabeth. Elle retint sa respiration et, une fois l'homme hors de sa vue, elle se pencha pour observer les autres restés sur place.

- Je suis désolé, dit le hazzan, confus.

- Ne t'en fais pas : la vie se chargera de le faire changer d'avis.

Elisabeth rentra. Un morceau de pain était tombé sous la tablette sur laquelle elle avait empilé et couvert d'un linge les galettes. Hannane avait dû se lever et trouver la maison vide. Il semblait paisible pourtant. Elle s'endormit.

Le soir suivant, elle renonça à sa sortie nocturne. Sa place était chez elle, auprès de son fils. Elle décida de faire confiance au Maître. Il lui avait promis de revenir. Dans un an, dans deux, dans une décennie, elle l'attendrait confiante. Il avait semé en elle un germe. Il levait paisiblement, nourri de la foi en son Créateur. Toutes ces paroles saisies au vol ne l'éloignerait-elle pas, par leur imperfection, du chemin choisi ?

Le temps passa. Long. Langoureux. Les festivités passées, s'en annonçaient déjà d'autres avec la venue d'avril. En cette fin d'hiver 26, on s'activait aux champs et aux vignes, à préparer la terre à recevoir la semence. Les jougs se vendaient au prix fort, nourris par les blés d'hiver. Puis, alors que les pâturages reverdissaient, on voyait les bêtes un peu partout, attachées aux troncs des arbres, ruminer paisiblement.

Le temps passa encore, étiré, durant lequel la mère et le fils tissèrent des liens d'amour indéfectibles dans l'attente du retour de Joshua Ben Joseph.

 

 

 

31

 

 

Dans l'enchevêtrement des fils de ces milliers de vies qui se croisaient sur le chemin du royaume des Cieux, Elisabeth poursuivait sa route, gardant à l'esprit le but ultime de servir le maître du peuple d'Israël. Durant les mois écoulés après la mort de Jacob, ses retrouvailles avec Hannane et sa rencontre avec Joshua Ben Joseph, elle commençait à cerner les contours du but de son existence. Elle ne savait pas tout, certes non, mais elle acceptait ses conditions de vie Des conditions choisies avant son incarnation d'une part, mais aussi un fois dans la chair.

Hannane, de son côté, entretenait son éducation religieuse à la synagogue. Le hazzan ignorait tout de sa fuite du temple et n'avait pas renoncé à en faire un jeune docteur de la Loi émérite. Il lui réservait des entretiens privés au cours desquels il partageait avec le jeune garçon des moments d'échanges spirituels animés et subtils.

Esmodée était parvenu à trouver sa place en son foyer et avait pris dans le coeur d'Hannane la place d'un véritable père. Elisabeth était heureuse : elle avait une famille.

Leur vieil hôte Gamala mourut. Les habitants de Bethsaïde leur offrirent alors sa maison en remerciement de leur implication au sein de l'hôpital. La maladie n'avait pas eu raison d'eux. Cela tenait du miracle. Leur générosité était la manifestation matérielle de leur crainte respectueuse envers ce couple qui, dans cet enfer sanitaire, continuait de survivre. On leur devait l'aumône, de veiller à ce qu'ils ne manquassent de rien, sans excès. Le Très Haut avait, de près ou de loin, quelque chose à voir avec ce prodige. Prudence.

Au matin du 18 janvier 29, alors que la neuvième heure touchait à sa fin, le calme serein du sentier qui conduisait au camp des malades fut troublé par l'écho de pas pressés. Une silhouette filait le long de la ligne de séparation entre la roche et la lande infertile, heurtant ça et là une pierre. La nuque et les tempes noyées de transpiration, Hannane courait à perdre haleine. Il avait échappé à la vigilance des religieux durant la récitation du shemon esre. Il avait enjambé les sandales alignées à l'entrée de la synagogue, traversé la cité en se cachant sous les porches pour ne pas être vu.

Parvenu à la première patte d'oie, il bifurqua et suivit le petit sentier vers la source d'Otsara où se rendait sa mère tous les vendredis. Une eau pure y coulait, chantante et cristalline. Un calice naturel creusé dans la roche recevait le flot limpide depuis des millénaires. On y accédait par un étroit chemin escarpé et la coutume voulait que l'homme qui s'y rendait déposât son manteau sur la pierre la plus haute juste avant de s'engager dans la petite gorge formée par l'érosion. Les femmes, averties, rebroussaient chemin. Rares étaient celles qui s'aventuraient par là sans escorte masculine familiale. Elisabeth s'affranchissait de cette règle et profitait du sabbat, au centre des préoccupations des hommes, pour prendre un bain, seule. Les cheveux bercés par l'onde, elle nageait. Elle aimait cette fraîcheur mordante et la beauté colorée des algues et des pierres caressées par les rayons du soleil. Elle joignit les mains en calice et but longuement.

- Mère !

Elle se précipita vers le bord et se glissa à la hâte dans sa tunique abandonnée sur un rocher.

- Mère ! Tu es là ? Puis-je te voir ?

- Oui, mon fils ! Approche !

Le jeune homme déposa son manteau sur le plus haut rocher puis rejoignit Elisabeth. Elle l'attendait en contrebas. Il s'accroupit au bord de l'eau pour se désaltérer. Elle s'approcha.

- Mère, un homme vient de se présenter sur la place, près de la fontaine.

- En plein sabbat ? Comment est-ce possible ?

- On s'est rendu compte qu'il était là. Hazzan Yaïr a dit qu'il avait passé la nuit sur la terrasse mais je crois qu'il a menti pour le protéger. Il est arrivé ce matin.

- Lui a-t-on offert l'hospitalité ?

- Non. Le hazzan l'a pris de ce fait à sa charge, assurant qu'il était arrivé hier matin. Comment se faisait-il que personne ne l'ait vu ? C'est un comble.

- Tu l'imites bien !

Hannane répondit au compliment par un sourire.

- Il veut te voir.

- Pardon ?

- Il veut te voir.

- Profite de te laver la bouche. Elle est remplie de terre ! Tu vas faire honte à l'Éternel avec tes mensonges.

- Je ne mens pas, mère. La Loi prévoit ce genre de situation. Il veut te voir.

- À quoi ressemble-t-il ?

- À cet homme dont tu me parles souvent.

Elle se mordilla le bout des doigts, en proie à une vague inquiétude.

- Mère, que redoutes-tu ?

- La réaction des femmes, des hommes. Un homme quel qu'il soit me demande sans passer par celui qui est responsable de moi. Cela ne peut que m'attirer des ennuis.

- Ne t'inquiète pas, mère. Je suis majeur. Je dirai qu'il m'a demandé d'abord.

Elle rit puis rassembla ses vêtements.

- Retournons à Bethsaïde alors, dit-elle.

La chaleur avivée par le soleil commençait à se répandre sur la terre et quelques lézards quittaient leur cachette pour se reposer sur les rochers. La mère et le fils traversèrent ainsi les vignes, puis l'oliveraie. Des nuages de poussière, soulevés par le Qadim, venaient mourir contre l'enceinte de la ville et, dans un regain de vivacité, parvenaient à s'y engouffrer et sillonner la cité par ses ruelles étroites et ombragées.

- Mère, s'écria Hannane en arrivant à la place centrale. Tu marches vite ! Ne m'abandonne pas !

Elle s'arrêta net et s'approcha de son fils. Elle le prit dans ses bras.

- Je t'ai retrouvé et je ne te laisserai pas de nouveau. Je veux juste savoir ce que me veut cet homme.

- Crois-tu qu'il soit le messager du Très Haut.

- Si c'est Joshua Ben Joseph, c'est son fils.

Devant la synagogue vidée de ses occupants après l'office, un inconnu, assis sur un banc en pierre patientait. Sa mule somnolait à côté de lui, tête basse. À l'approche d'Elisabeth, il leva les yeux et ausculta son visage en cillant. C’était bien elle. Il se leva et la salua avec respect. Elle ne le connaissait pas. Des passants, curieux, se retournaient ostensiblement.

- Je suis majeur ! s'écria Hannane. C'est ma mère ! Il m'a demandé la permission.

Ils lui répondirent d'un haussement d'épaule.

- Je te salue Elisabeth, fille de Jacob.

- Ta visite m'honore. Qui es-tu ? Que me veux-tu ? Si c'est le camp des malades que …

Il posa la main droite sur son cœur et se pencha en avant avec respect.

- Je me nomme Jacques. Je souhaite m'entretenir avec toi.

- Je t'écoute.

- Je suis Jacques, fis de Joseph et frère de Joshua. C'est lui qui m'envoie.

- Suis-moi ! lança-t-elle. Je t'invite en ma demeure. Ils en franchirent le seuil quelques minutes plus tard. Jacques présenta le premier de ses pieds à Hannane. Il en ôta la sandale, puis le lava et le sécha à l'aide d'un linge propre. Il répéta l'opération avec le second. Elisabeth lui offrit du lait de chèvre parfumé au miel, accompagné de galettes de fleur de farine et de figues séchées. Lorsqu'il termina la collation, il expliqua enfin le motif réel de sa venue.

- Mon frère m'envoie, comme je te l'ai dit.

Le cœur d'Elisabeth cognait dans sa poitrine. Le sang battait ses tempes.

- Joshua, fils de Joseph. Il y a deux jours, mon frère nous a fait part de sa volonté manifeste de s'adjoindre des femmes pour transmettre son enseignement. Il compte ainsi toucher la part de la population qu'il nous est difficile d'atteindre, nous les hommes : les femmes, les malades. Les apôtres et les disciples ne peuvent pas adresser la parole aux femmes en public sans susciter la passion autour d'eux. Or les portes du Royaume des Cieux sont ouvertes à toutes les âmes. Mon frère s'est adressé à nous sans détours et nous a demandé de réfléchir à celles que nous connaissions. Nous devons choisir celles qui, à notre jugement, sont les plus dévouées à la cause des autres. Nous avons dressé notre liste. Il a lui-même ajouté ton nom en me commandant de venir ici, à Bethsaïde, pour te rencontrer. Je me suis aussitôt mis en chemin et me voici, épuisé, mais sain et sauf !

Hannane et Elisabeth, tous deux bouleversés, s'enlacèrent sans même s'en rendre compte. Jacques vit alors avec émerveillement la force de leurs liens. Le moment tant attendu était venu, or l'idée de laisser de nouveau son fils lui était insupportable.

- Mon frère bien aimé n'exige de toi aucun sacrifice. Ceux que tu aimes sont attendus eux aussi, précisa Jacques.

Ce matin-là, à la synagogue de Bethsaïde, on lut les Saintes Écritures et le hazzan invita quatre hommes de l'assemblée à exposer leurs idées au sujet de la manifestation de la loyauté envers l'Eternel par l'application de la loi du Talmud. L'office se prolongea jusqu'à la fin de la onzième heure et ce ne fut qu'au moment du repas qu'Esmodée retrouva son foyer.

Jacques exposa les raisons de sa visite. Il écouta attentivement. Lorsqu'il termina, Esmodée et Hannane décidèrent d'accompagner Elisabeth au temple de Jérusalem. Elle serait attendue, dans onze jours, au Parvis des Femmes. De là, ils se rendraient en un lieu secret où Joshua Ben Joseph les accueillerait. Hannane dissimulerait son visage derrière des bandelettes. Caïphe le cherchait-il encore ?

Le 25 janvier 29 à l'aube, le petit groupe détacha la mule vieillissante. Elle se cala sur les pas de celle de Jacques en direction de la ville sainte. Ils laissaient derrière eux leur maison encore engourdie par la fraîcheur nocturne. A l'horizon dessiné par le relief bleuté de la terre, la lumière rougissante de l'astre merveilleux annonçait aux nouveaux venus dans le Royaume des Cieux l'avènement d'une vie nouvelle.

Deux jours plus tard, au milieu de la journée, Elisabeth embrassa Esmodée et Hannane. Elle ajusta sa robe, resserra sa ceinture et s'assura que son voile était correctement attaché à sa coiffure. Elle leur confia la garde des mules. Elles tirèrent sur les licols en direction de la fontaine. Le temps de les laisser plonger le museau dans l'eau, Elisabeth, elle, s'était éloignée et avait disparu, avalée par la multitude.

- Allons, fils, dit Esmodée. Il faut nous reposer un peu.

- N'oublie pas : nous sommes chargés du ravitaillement pour la route.

Jacques s'était volatilisé lui aussi.

- Ils ne partiront pas sans nous, va. Trouvons-nous un endroit à l'ombre.

- Oui, mais ils comptent sur nous pour le ravitaillement. Si nous nous reposons, nous n'aurons pas le temps de nous en occuper et cela retardera encore notre départ. Je ne veux pas tomber sur les sbires de Caïphe. N'oublie pas que je suis en fuite. Il m'a formé. Il va vouloir me récupérer s'il me voit. Ou pire : il voudra m’assassiner pour ne pas avoir à me rendre mes héritages. Achetons la nourriture, chargeons les mules et faisons-nous discrets.

Esmodée obtempéra sans protester. Une fatigue douloureuse le faisait souffrir. A cet instant, il discerna le crépuscule de sa propre existence.

 

 

 

 

32

 

 

D'un pas rapide, Elisabeth traversa le Parvis des Gentils puis franchit la porte vers sur le Parvis des Femmes. Dressée sur la pointe des pieds, elle chercha Jacques. Le flot de la foule les avait séparés. Lui avait-il réellement dit de se rendre à cet endroit précis ? Il y avait tant de monde !

- Je suis ici ! s'exclama Jacques.

Il avait rejoint un groupe de cinq femmes. Il ne s'encombra pas des présentations. L'heure était à la préparation du départ. Le groupe retrouva à la hâte Hannane et Esmodée à la fontaine, là où Jacques et Elisabeth les avaient quittés tantôt. Ils quittèrent le temple sans attirer l’attention. Les mules transportaient quatre jours de vivres.

- Nous nous installerons provisoirement au camp de Béthanie, annonça Jacques.

Esmodée posa tendrement la main sur l'épaule de sa compagne tandis qu'ils descendaient la colline vers le camp. Elle leva les yeux vers lui. Son visage rayonnait d'une profonde gratitude vis-à-vis de lui. Ils ne retourneraient probablement jamais à Bethsaïde, mais, à aucun moment, ils n'eurent l'impression d'abandonner les malades. Ils leur avaient consacré des années de leur vie. Des années de danger de mort pour eux-mêmes. Nul ne pensa à les blâmer d'être partis vivre autre chose ailleurs. Ils passaient doucement à une autre étape de leur existence, après s'être acquittés de leurs devoirs.

Il régnait parmi les membres du groupe un silence cristallin. Les recommandations du maître avaient été claires : personne ne devait parler durant le voyage.

- Mon frère, avait dit Joshua, je place en toi ma confiance pour ne perdre aucun d'eux en chemin. Qu'ils ne sachent rien les uns des autres avant de m'avoir rejoint. N'évoque pas mes desseins. S'ils ne savent pas, ils n'y pensent pas, n'en parlent pas. Ainsi les âmes malveillantes du monde visible et du monde invisible ne sauront rien et ne tenteront rien contre eux.

- Je ne les connais pas moi-même, avait répondu Jacques. Je sais seulement que tu leur as demandé de se trouver au temple à une date et une heure très précises. Au Parvis des Femmes, sur la troisième marche.

- Tu sauras ce qu'il faut faire le moment venu. Ne t'inquiète pas. Mon Père qui est aux cieux veille. Il te guidera personnellement.

Jacques guidait la troupe en silence. Personne n'osa le rompre. Il respectait la parole donnée à son frère. Le soir venu, ils se réunirent autour d'un feu et prièrent ensemble avant d'entamer la première veille de la nuit.

Ils parvinrent aux rives du lac de Tibériade vers la troisième heure de l'après-midi du 31 janvier de l'an 29. Hommes, femmes et bêtes à bout de forces. Jacques décida d’installer le bivouac aux abords d'un village de pêcheurs dont il ignorait le nom, entre Hippos et Kursi. Des maisons de construction légère abritaient quatre ou cinq familles tout au plus. Le doyen dirigeait son petit monde d'une main ferme et aimante, sous l'égide bienveillante des hazzans des villes les plus proches. Averti de la présence des visiteurs, il se présenta et proposa l'hospitalité aux femmes afin de passer le sabbat plus confortablement. Jacques refusa avec déférence. Elles resteraient avec les hommes du voyage. Le regard bleu du vieil homme se durcit. Cependant, il se ravisa. Jacques pouvait toujours changer d'avis si bon lui semblait. Cela fut donc entendu ainsi, mais le doyen des pêcheurs s'en retourna chez lui très contrarié.

- Prenez tout le repos que vous pourrez mes compagnons et parlez peu. Des oreilles peuvent vous entendre. La lune sera pleine cette nuit et les rôdeurs nombreux. Mon frère nous attend à quelques kilomètres d'ici seulement, cependant il est déjà trop tard pour nous y rendre ce soir.

- Jacques, dit Elisabeth, retournons auprès du vieil homme et de sa famille. Demande-lui du pain pour ce soir et parle-lui du Royaume des Cieux tel que te l'a enseigné ton frère. Tu apaiseras son cœur et demain nous pourrons partir sans craintes. Ton frère nous attend, c'est sabbat. Si nous bougeons, il nous dénoncera. Il est vexé parce que nous avons refusé son hospitalité.

Jacques, surpris, ne sut que répondre. Encouragé par l'approbation enthousiaste des autres, il s'exécuta et se rendit au village des pêcheurs. Il parla du Royaume des Cieux. Ravi, le doyen assura à son visiteur qu'il pourrait voyager un jour de sabbat sans crainte d'être dénoncé aux autorités religieuses. Il devint, malgré son grand âge disciple de Joshua Ben Joseph.

Lorsqu'il rentra au campement, Jacques remercia Elisabeth et annonça que la rencontre aurait lieu le lendemain en un lieu tenu secret.

 

 

 

 

 

 

33

 

 

 

La nuit ne tombait jamais tout à fait sur les rives du lac de Tibériade. Les hommes entretenaient des feux crépitants, les étoiles se reflétaient sur l'onde noire et la lune, lorsqu'elle était pleine, faisait remonter à la surface par un étonnant jeu de réflexion de sa pâle lumière, la lueur instable et insolite des algues en suspension dans l'eau. On enjambait les rochers pour atteindre le terme de l'avancée formée sur l'étendue majestueuse, alors on pouvait plonger le regard dans le ballet féerique de ce microcosme. Il semblait attendre le crépuscule pour libérer enfin toute la vie contenue pendant le jour.

- J'ignorais que cet endroit pouvait être aussi beau, murmura Elisabeth, émerveillée.

- Quel ravissement n'est-ce pas ? acquiesça Esmodée, heureux de découvrir le bonheur radieux sur le visage de son épouse.

- J'y suis déjà venue par le passé, mais j'ai l'étrange impression de le découvrir pour la première fois.

Elle posa sur lui un regard candide. Il sourit. Elle avait une façon si simple de percevoir la réalité des choses !

 

- Apfelbaum !

Tandis qu'Elisabeth s'endormait sur les rives du lac de Tibériade, Marc Delafosse choisit cet instant pour sortir en esprit de ce corps qu'il ne connaissait pas.

- Apfelbaum ! Où es-tu ?

Il enjamba des voyageurs endormis et s'approcha de la rive. Image diaphane, il n'avait aucune consistance, aucune masse. Un hologramme translucide hélait à qui mieux-mieux, prisonnier d'une vie qui ne lui appartenait pas. Poings vissés sur les hanches, il regardait autour de lui à la recherche de détails déclencheurs d’une révélation. Ces instants étranges, depuis plusieurs mois, il les vivait indubitablement. Indubitablement, il avait conscience d'être Marc Delafosse, hôte passif et muet du corps d'Elisabeth. Indubitablement encore, il avait l'étrange impression de penser, de vouloir, d'espérer tout ce qu'elle pensait, voulait, espérait au moment où elle le pensait, le voulait et l'espérait. Il n'avait aucun pouvoir sur elle en tant que Marc Delafosse. Il était le spectateur impuissant de l’accomplissement d’un destin auquel il était totalement étranger. Il l'accompagnait en esprit à la fois le même et tout à fait un autre. La féerie du lac se rappela à lui.

- Apfelbaum, murmura-t-il comme si sa voix mourrait sous ses mots.

- Ça y est ? Ça te revient à présent ? Qui as-tu oublié ? Marc ou Elisabeth ? Encore un peu confus ?

- Cela dépasse tout ce que j'ai pu imaginer. Même chez les plus dingues. J'en ai enfermé sous camisole pour moins que ça. Mon Dieu…

- Il n'a rien à voir là-dedans.

- Ah oui ?

- C'est toi. Tu as fait fausse route, souviens-toi. On a dû employer les grands moyens.

- Ah parce que ça y est ? Je peux rentrer à présent ?

Apfelbaum rit.

- Marc. Tu es réellement un cas particulier. Je t'ai laissé sortir pour un genre de debriefing si tu préfères, mais cela ne signifie pas que tu vas retourner à ton train-train de psy-connard.

- Tu te fiches de moi ?

- Pas le moins du monde. Tu n'as pas terminé ici. Si tu veux rentrer, soit, mais tu en assumeras les conséquences.

- Lesquelles ? Je suis presque mort et j’ai commis un crime.

- Je suis au courant. Ici ce n'est pas fini. Les ordres sont les ordres. Personnellement, je t’aurais déjà évacué. Dieu est ainsi : il fait parfois des erreurs. On l’a vu avec Eve. Il a succombé à son charme et toute la merde est venue ensuite.

- La merde… tu parles comme moi à présent.

- Ne t’en vante pas. Ton sort n’est pas scellé. Tu peux encore disparaître. Les procédures ne manquent pas.

- Du style.

- Désintégration. Mort définitive. Quarantaine si Dieu est de bonne humeur.

- L'est-il ?

- Il perd patience.

- Je vois que j'ai le choix.

- Tu l'as. Tu l’as toujours eu. Pour preuve tu as fait ce que tu voulais avec l’expertise de Georges Cardel.

- Je vois.

Il hésita.

- Alors j’y retourne, c’est ça ?

- Exactement.

 

Cette nuit-là, sur les rives du lac, un séraphin et son armée d'anges divins furent envoyés auprès des disciples endormis. Ils chassèrent les fantômes, les démons, les êtres néfastes. Ils insufflèrent en chacun et chacune une force d'une grande pureté pour assurer à ces hommes et à ces femmes une entrée sans détours au Royaume des Cieux. Delafosse quitta à nouveau, brusquement, Elisabeth.

- Ah ! Tu vois Apfelbaum ! J’ai mon entrée au Royaume des Cieux ! Direct !

- Ferme-la. Tu peux y entrer et en ressortir de suite. Ce n’est pas un problème. Dieu n'accepte pas n'importe qui là-haut. Si tu ne prouves pas qui tu es, tu n'y vas pas. Tu n'es pas important pour le Ciel si tu sers le mal. Le Ciel ne pardonne pas, il ferme la porte jusqu'à ce que tu montres ce que tu vaux. Une fois la patience divine épuisée, tu dégages définitivement. Dieu n'aime pas tout le monde, il va falloir t'enfoncer cette réalité dans le crâne.

- Dieu donne et reprend, comme le diable finalement.

- Je me demande si tu n’es pas fou, Delafosse, finalement.

Jacques se leva le premier. Il réveilla ses compagnes et compagnons de voyage. Il alluma des torches et fit chauffer de l'eau pour préparer une infusion de plantes. Il puisa dans un petit sac de longues racines séchées, des feuilles réduites en miettes et quelques pierres. Une fois prêt, il versa le breuvage dans une outre à l'aide d'un petit entonnoir en terre cuite puis la boucha à l'aide d'un morceau de bois tendre.

- Qu'est-ce que c'est ? demanda Esmodée.

- Une préparation contre des maux que j'ai parfois. Je ne me suis pas senti très bien cette nuit. Les démons sont coriaces.

- Pourquoi ces pierres ?

- Elles te rappellent d'où tu viens et où tu te dois de ne plus retourner ! Elles symbolisent le devoir de vigilance en quelque sorte.

- Ma mère choisissait des pierres sur les chemins. Elle remplissait des pots qu'elle conservait à la maison.

- M'en donneras-tu ? intervint Elisabeth.

- Je t'apprendrai à la préparer ! promit Jacques grave et solennel.

Une heure plus tard, le jour se levait à peine, ils se mirent en route en direction de l'est. Ils marchèrent une dizaine de kilomètres puis empruntèrent un chemin étroit qui venait mourir à flanc de montagne. Ils gravirent des rochers. Un passage était creusé dans la roche. Les mules peinaient. Ils devaient sans cesse prendre garde aux blessures. Lorsque le soleil revint tout entier à leur vue, ils aperçurent un peu plus bas une source autour de laquelle s'étaient réunis des hommes et des femmes.

- C'est un véritable campement perdu dans la montagne ! s'exclama Esmodée.

- Combien sont-ils ? demanda Hannane.

- Je vous présente votre nouvelle famille.

Jacques était heureux d'avoir mené à bien sa mission. En ce jour de sabbat, tous se reposaient au sein de ce camp dressé en pleine nature, isolé de tout. La journée fut rythmée par les prières et les rituels. Ils attendaient son retour. Nul ne savait où il se trouvait. Il lui arrivait de s'absenter sans prévenir. On le voyait revenir le soir même ou quelques jours plus tard sans plus d'explications. Il reprenait part à la vie parmi ses disciples.

Matthieu accueillit les nouveaux arrivants les bras grands ouverts.

- Soyez les bienvenus en ce jour béni. Femmes, venez avec moi. Je vous présente aux autres.

Elles écartèrent leurs voiles et les laissèrent élégamment tomber sur leurs épaules. Il s'en suivit un brouhaha de voix et de rires. Une fois les présentations faites, elles évoquèrent la façon dont elles avaient été appelées. Toutes avaient été choisies pour leurs qualités humaines exemplaires et leur dévouement à la cause des autres. Il y avait Suzanne, dont le père était un ancien chazzan de la synagogue de Nazareth. Jeanne, femme de Chuza au service d'Hérode Antipas. Elisabeth, fille de Jacob de Jerusalem. Marthe, sœur d'André et de Pierre. Rachel, belle-sœur de Jude, frère de Joshua Ben Joseph. Nasanta la syrienne. Milcha, cousine de Thomas. Ruth, fille de Mathieu Lévi. Celta, fille de centurion romain. Agaman de Damas. Rebecca, fille de Joseph d'Arimatie rejoindrait le campement bien plus tard.

Les heures suivantes furent consacrées à leur installation temporaire et à la description précise du fonctionnement du camp. Ils voyageaient beaucoup. Tout fut passé en revue dans le moindre détail. Aucun rôle précis ne fut attribué.

Avant la tombée de la nuit, on annonça le retour de Joshua Ben Joseph. Il attendait les apôtres pour l'enseignement du soir. Les treize hommes s'isolaient très souvent. Ils parlaient sous le regard curieux des disciples avides de connaissance. Ces dernières semaines, la fréquence des enseignements s'était intensifiée et les hommes quittaient le maître le visage grave, perplexe parfois. Jacques se présenta devant les femmes.

- Il nous attend et nous devons prendre congé. Je vous présente Marc. Il est un peu notre homme de main.

Marc s'avança et la main droite sur le cœur se pencha pour les saluer.

- Marc vous guidera au sein de notre camp. Soyez libres d'aller et de venir là où bon vous semblera. Dès demain matin, Judas vous aidera à vous organiser selon les ordres de Joshua.

Les couples pouvaient dormir ensemble dans un endroit à l'écart. Les hommes allumèrent douze feux et se préparèrent à se relayer pour la nuit. Les corps endoloris par le long voyage glissèrent doucement dans un profond sommeil. Lorsque le camp se fut endormi et que seules les sentinelles veillaient encore, on se prépara au travail. Par-delà leurs consciences, loin de leurs mémoires, les femmes rejoignirent Joshua Ben Joseph en un endroit de son choix, situé aux frontières du monde et de l'esprit. Changement de plan, d'espace-temps de dimension. Leurs corps subtiles se réunirent sur le plan de l'espace-temps qui leur correspondait. L'archange Gabriel était présent, deux séraphins et des anges montaient la garde.

Le témoin éveillé aurait vu un ballet de lumières blanches et parme. Il aurait vu aussi la silhouette de Joshua, infiniment puissante. Chacun regagna son enveloppe charnelle. Divines.

Delafosse, furieux somma à nouveau Apfelbaum.

- Tu pourrais m’expliquer pourquoi je viens de me faire éjecter de ce souvenir ? Ils se sont dit quoi ? C’était Jésus, non ? Alors pourquoi je me suis fait jeter comme une merde ? J’aurais bien aimé me souvenir de cette conversation avec les anges.

Apfelbaum ne répondit pas.

- J’étais à deux doigts de savoir !

- Pour que tu répètes à tes copains du Saint-Sang ?

- Ce ne sont pas mes potes. Tu les connais mieux que moi.

- Le mal te connaît. Il t’a marqué comme une bête pour l’abattoir.

- Une bête pour l’abattoir ! N’importe quoi !

 

On entendit le tintement de trois trompettes annonçant le jour nouveau. Les résidents du camp sortirent de leurs tentes presque tous en même temps. Ils se tournèrent en direction de la ville sainte et prièrent d’une seule voix. Joshua Ben Joseph apparut, suivi de ses apôtres et se joignit à eux.

 

 

34

 

 

 

Le groupe apostolique était arrivé à Bethsaïde où Joshua dispensa un enseignement. Les femmes étaient invitées. Le mécontentement souleva les cœurs des hommes comme une vague. Il les encourageait à s'adresser à lui. Elles gardaient le silence, effrayées par les regards réprobateurs des vissés sur. Les choses se régleraient plus tard, dans le secret des demeures. Cela n'avait pas échappé à Joshua.

- Laissez-là vos femmes. Qu'elles comprennent ce que j'ai à dire et vous verrez, elles vous rendront encore plus heureux. Elles feront votre fierté et vous voudrez que la vôtre soit la plus érudite !

- Dis-nous comment entrer dans ton royaume ! Où est-il ? Tu n'as pas l'air d'un roi !

- Dieu est mon père !

- Prouve-le !

- Tu nommes le Très Haut ! Tu l'appelles par son nom ! C'est interdit !

- Dieu n'est pas le prénom du Très Haut, dit-il. Personne ne connaît son nom. Il ne veut pas que vous le connaissiez ! Je l'ai même oublié en arrivant ici. C'est le secret le mieux gardé de la Création.

- Pourquoi ?

- Dieu veut la paix. Il ne veut pas qu'on le dérange pour tout et n'importe quoi. Imaginez toutes ces âmes en prière en même temps à l'appeler sans cesse ! Il n'a pas que cela à faire. Vous n'êtes pas le centre de son monde. Il vous a créé et ensuite il vous laisse faire jusqu'à un certain point. Lorsque les bornes sont dépassées, il intervient. Soit en détruisant, soit en envoyant un fils pour recadrer les choses. C'est ce que je suis venu faire.

- Recadrer quoi ? Comment peux-tu être son fils. Joseph est ton père.

- Tu renies Joseph ?

- Pas le moins du monde. Joseph est mon père terrestre. Je lui voue une grande affection. Nous existons avant et après cette vie ici-bas. Sous une autre forme. J'ai un corps, une apparence. Un père, un frère.

- Tu as des frères et sœurs ?

- Ici oui, au Royaume des Cieux également. Mon frère est comme moi. Nous avons le même père. Un père qui n'a jamais été fils et qui apprend à être père. Il découvre la paternité avec mon frère et moi.

- Qui est ton frère ?

- Vous ne le connaissez pas et ne le connaîtrez pas. Il est différent. Nous n'avons pas le même caractère.

- Et ta mère ?

- Marie est ma mère ici-bas. Je n'ai pas de mère au Royaume des Cieux.

- C'est impossible.

- Je suis le fils de Dieu. La façon dont Dieu nous a engendrés mon frère et moi ne regarde pas les Hommes. Les Hommes ne doivent pas tout savoir.

- Pourtant nous vouons notre vie au Très Haut. Nous sommes en droit de savoir certaines choses. Nous organisons notre vie pour le satisfaire.

- Libre à vous, mais il ne vous le demande pas. Dieu ne vous demande pas de ritualiser votre existence en son nom et de parler à sa place, de lui prêter des intentions qu'il n'a pas.

- Si nous ne le faisons pas, nous attirons sa colère. Sa colère est terrible. Il nous envoie les fléaux.

- L’Homme a été créé et placé sur Terre. Dieu regarde ce qu'il fait sans intervenir. Ses interventions sont rares et ne sont destinées qu'à ceux qui ont un destin très précis. Le plan divin ne concerne pas tous les individus. La majorité suit une direction générale, c'est tout. Ce n'est pas les holocaustes que vous commandez qui vont vous attirer les bonnes grâces de mon père. Il ne demande pas les sacrifices de ces vies. Il vous suffit d’adapter votre rituel. Il ne vous demande pas de renier votre religion, mais de respecter la Vie. La vie est précieuse. La détruire au nom de mon père est pour lui une abjection. Il n'aime pas cet aspect de l'Homme pour cette raison.

- Dieu n'aime pas les Hommes ?

- Il n'aime pas tous les Hommes. Il n'aime pas les hommes qui servent le mal et qui laissent le mal diriger leur vie. La religion, tant qu’elle grandit le cœur des Hommes, lui convient. Il demande des ajustements. Ces ajustements sont simples et vous apportent la joie.

- Le mal est venu par Eve. Nous n'avons rien fait.

- Dieu a succombé à la beauté d’Eve. C’est lui le coupable !

Joshua marqua une pause silencieuse pour réfléchir.

- Eve et Adam s'aimaient d'un amour profond. Ils ont choisi tous les deux de s'accaparer la Connaissance sans contrepartie. Ils sont comme prométhée qui a volé le feu aux dieux. Adam est aussi coupable qu'Eve. Quant à mon père, s’il a été sensible aux charmes d…

- Je regrette Joshua, Eve est seule pécheresse. Le Talmud est très clair à ce sujet. Tu ne peux pas intervenir sans preuves et nous donner ta version de choses impossibles à vérifier. Nous n’y étions pas. Nous n’avons aucun moyen de vérifier tes dires. Il est inutile de venir sur nos terres pour bouleverser notre Loi sainte. Tu n’y seras pas autorisé.

- Soit. Ami. Tu es persuadé que la femme porte le péché en elle. Elle est responsable des fléaux et des plaies qui te persécutent. Dieu seul juge. Tu n'es pas Dieu. Ne juge pas ta femme car le Ciel te regarde.

- Le Très Haut sait à quel point les femmes perdent les hommes. Nous nous prémunissons de leur perfidie. C'est très bien ainsi. Je veux bien gager que les hommes de ta nouvelle religion, si elle survit à la Loi de la Terre de Dieu, redonnera à la femme, avant deux décennies, la place qui est la sienne et qu’elle n’aurait jamais dû quitter. 

- Soit. Ami. Quand le Très Haut sonnera ta dernière heure, il te demandera des comptes. Tu verras alors qui a raison, de lui ou de toi.

- Toi aussi tu as la bouche sale, Joshua. Les femmes valent moins que nos chèvres.

- Les chèvres valent autant que toi aux yeux de mon père, voire plus. Elles se contentent de bêler et te donner le lait que tu voles à leurs petits sans les remercier. La chèvre vaut plus que toi aux yeux de mon père.

- Comment oses-tu ?!

- Tu as le choix. C'est toi qui décides. Tu décides aujourd'hui en toute connaissance de cause. Tu veux continuer de traiter ta femme moins bien que ta chèvre, dans ce cas, épouse ta chèvre.

L'assemblée éclata de rire. L'homme écarta la foule, vert de rage et disparut.

- Comment savoir si on agit bien ?

- Lorsque le bon sens et ton cœur inspirent tes décisions et tes actes. Tu ne te trompes pas. Ne tue pas, ne vole pas, ne convoite pas la femme de ton voisin.

- Ni sa chèvre !

Hilarité générale.

- Certes. Agis avec ton cœur car ton cœur obéit aux lois divines. Il les connaît.

- Et le mal ! Il faut éviter le mal. Si nous abandonnons les rituels, le mal va s'emparer de nous.

- Il s'empare de vous, même en respectant les rituels et les prières. C'est ton cœur et ta foi qui te gardent du mal. Le mal entre en toi si la porte lui est ouverte. Si elle n'est pas ouverte, il n'entre pas.

- Si elle n'est pas ouverte, il attaque.

- Oui. Le mal affranchi de mon père attaque. S'il a raison de ta vie, le Ciel t'accueillera comme il se doit.

- Que dis-tu ? Le mal affranchi de Dieu ?

- Dieu demande à l'Homme de lui montrer qui il est avant de l'accueillir dans son royaume. Il laisse le mal, qui a ses quartiers dans la matière noire de la création, agir à sa guise. Il observe les réactions, les comportements. Le mal n'aime pas être reconnu. Lorsqu'il est débusqué. Il s'en va. Par sa confrontation au mal, l'Homme peut choisir le bien et montrer à Dieu ce qu'il vaut. Plus l'individu a un destin important auprès des Hommes, plus sa confrontation au mal est importante. Le mal affranchi de Dieu agit. Il ne reconnaît pas l'autorité de Dieu et recherche la destruction de la vie. Le mal absolu, lui, est l'anti-création. Il détruit toute vie. Dieu a le dernier mot. Il agit différemment selon la nature du mal auquel il est confronté. Le mal absolu doit rester un mystère pour l'Homme. Si l'Homme comprenait le fonctionnement du mal absolu, il s'identifierait. Il n'y a pas accès. Il fait face au mal et au mal affranchi de Dieu. Ces hiérarchies existent mais ne doivent pas être prises en considération par l'Homme. Qu'il se contente d'agir avec son cœur et d'éviter le faire le mal d'une façon ou d'une autre. Les aides célestes le secourront s'il montre sa bonne volonté et s'il le demande.

- Donne-nous des exemples ! Nous passons notre vie à respecter les enseignements et observer la loi.

- Respecte ta femme qui supporte un homme comme toi et remercie ta chèvre quand elle te donne son lait ! C'est un bon début ! Onze femmes ont rejoint mes apôtres. Accueillez-les comme il se doit ! Je les souhaite toutes les onze avec moi. Qu'elles me retrouvent seules à l'entrée du campement lorsque nous y serons et que les devoirs journaliers auront été accomplis.

Les disciples se dispersèrent. Les enseignements étaient toujours suivis d'une période de réflexion. Joshua les encourageait à appliquer ces découvertes à leur quotidien. Parfois ce n'était pas le cas et le refus s'installait dans les esprits soit immatures, soit voués au mal tout simplement. Les grains étaient en terre. Il fallait attendre qu'ils lèvent.

Tout en gardant un œil attentif sur les allées et venues, Elisabeth versa l'eau d'une outre dans un gobelet puis la déposa sur un lit de braises encore chaud. Elle les raviva et jeta des feuilles de jasmin, de la coriandre et une pincée de graines prélevées dans le petit sac offert par Jacques. Elle se redressa et fourragea nerveusement dans son baluchon à la recherche du caillou ramassé dans la montagne. Elle le déposa sur le dos de sa main droite, psalmodia, murmura un « Amen » de circonstance, les yeux clos, avant de déposer la pierre dans l'eau frémissante. Elle retira le gobelet du feu et attendit. Lorsque le breuvage fut tiède, elle but.

- Elisabeth ?

Elle sursauta.

- Pardonne-moi, Maître, bafouilla-t-elle, je…

- Tu priais. Je t'ai dérangée.

Il s'assit à côté d'elle.

- J'ai mis du temps avant de te retrouver et te demander de me rejoindre. Tu as patienté. D'autres auraient abandonné.

- Je ne sais pas. Tu m'as promis de revenir, je t'ai cru, c'est tout.

- Je ne me suis pas joué de toi. Le Ciel avertit parfois les Hommes avant certains événements. La vie reprend son cours, en suivant une trajectoire en apparence opposée. C'est une façon d'éprouver quelqu'un. Si le Ciel prend la peine de donner les directions générales d'un parcours de vie, c'est pour que les événements soient placés dans cette finalité. Si rien n'est pris en compte, la finalité n'est pas atteinte. Le libre-arbitre est souverain même sur les destinées des Hommes. Si un Homme connaît sa destinée mais refuse le chemin qui lui est proposé pour l'accomplir, elle n'aura pas lieu et devra rendre des comptes une fois quitté cette Terre.

Elle tendit le gobelet.

- Merci, dit-il.

- Dieu a préservé ma vie jusqu'à aujourd'hui.

- En effet.

Joshua se tut. Un voile de tristesse passa sur son visage. Son père l'avait averti de sa fin. Il savait comment il serait mis à mort. Dieu lui avait promis de le rappeler auprès de lui avant de subir les souffrances qui seraient infligées à son corps. Les hommes se réjouiraient des souffrances d'un corps vidé de son esprit. Dieu n'avait pas l'intention d'intervenir, mais il se vengerait. Il laisserait chacun montrer sa vraie nature et prendrait les décisions qui s'imposent ensuite.

Joshua jouait, pensif, avec les végétaux accumulés dans le fond du gobelet. 

- Tout va bien ? s'inquiéta Elisabeth.

- Oui. Je réfléchissais.

- À quoi ?

Elle regretta sa question posée spontanément.

- À ce que m'a dit mon père récemment.

Il marqua une pause avant de poursuivre sans quitter des yeux le jeu de la lumière à la surface du reste de liquide dans le gobelet.

- Mon père m'a envoyé ici pour recadrer les Hommes. Leur façon de s'adresser à lui, leur façon de s'opprimer les uns les autres en son nom ne lui plaisent pas. Il m'a demandé d'intervenir pour rappeler les réelles lois divines. Que les religions ne soient pas reniées, mais ajustées. Tout ce qui intéresse les Hommes est de savoir si je suis roi et si je veux prendre le pouvoir. Je suis de sang royal, c’est vrai. Je ne prendrai pas de force une place qu’on me refuse. Je parle d’un Royaume immatériel. Ils se méprennent. Je fais ce que mon père m'a demandé. J'ai accepté de naître ici-bas dans ce seul but.

- Tu crains d'échouer ?

- Non. Je ne crains pas cela. Je doute de la capacité des Hommes à ajuster leur façon de s'adresser à Dieu. Il y a des populations inconnues de vous dans des contrées éloignées qui vivent dans le respect de la vie. Ils agissent avec leur cœur et sont heureux. Mon père les apprécie. Ils respectent les lois divines instinctivement. Le Ciel s'adresse à eux et ils entendent. Ils attribuent cela à leurs ancêtres, à la Nature, qu'importe. Cela fonctionne. Le problème c'est l'influence sur l'ensemble de l'humanité exercée par ces groupes dissidents. Ces tribus d'hommes et de femmes vénèrent un dieu que je ne connais pas car leur appel n’est pas ajusté. L’invisible regorge d’êtres maléfiques. Ils se font passer pour Dieu et trompent les Hommes. Ils ont un pouvoir trop important sur le devenir du monde dans son ensemble. C'est pourquoi mon père m'a envoyé. Les religions dans leur ensemble conviennent, mais elles doivent toujours viser à élever le cœur des Hommes. L’Homme se souvient qu’il vient d’ailleurs mais ne sait pas d’où. Il y aura toujours des religions. C’est très sain. Mais comme à chaque fois des hommes pourraient prennent le pouvoir sur les idées. L’Apocalypse sera la découverte par l’Homme de sa terre d’origine. Mon père veut infléchir cette tendance et replacer ces hommes et ces femmes sur une trajectoire acceptable pour le Ciel. Il n’y a pas grand-chose à changer. Mais cette équation est insoluble. Dieu aime l’apparence des hommes et des femmes. C’est pour cela qu’ils existent encore. Enki et Enlil ont créé de magnifiques créatures. Mais leur cœur, leurs pensées ne valent rien. Et ça pourrait toujours être ainsi.

Elisabeth écoutait avec émerveillement.

- Je ne sais pas si ce que tu demandes est possible, regretta-t-elle. J'ai passé beaucoup de temps au camp des malades de Bethsaïde. J'ai vu la misère. Aux portes de la mort, ils ne fléchissent pas. Ils restent ceux qu'ils ont toujours été.

- Aux portes de la mort, ils refusent l’idée d’avoir pu se tromper. C’est normal.  Dieu ne tient pas rigueur aux hommes et aux femmes qui ont été trompés. Les hommes de foi qui ont été trompés et qui ont trompé sans le vouloir ne sont pas coupables, mais les hommes de foi qui ont servi le mal intentionnellement devront rendre des comptes. Aujourd'hui mon père a décidé. C'en est terminé de cette façon de faire avec le Ciel. Je prêche, j'explique, j'illustre. Cela dévie toujours sur la légitimité de mon discours. Ils attendent le miracle, le merveilleux. Ils me prendront comme alibi pour construire un autre dogme à leur seule gloire.

- Pourquoi t'échines-tu dans ce cas ?

- Dieu prend la peine d'envoyer l'un des siens dans ce monde où les divinités rechignent à séjourner. Je vais dispenser son message. Que les Hommes entendent ou non, je n'en serai pas tenu pour responsable. Ils seront avertis. S'ils passent outre, ou déforment mes propos et mes enseignements, ils en répondront. Mon frère a l'habitude de venir ici voir ce qu’il s’y passe. Il y reviendra encore et encore en tant que roi. Dieu a anticipé l'échec possible et malheureusement probable de mon intervention. Mon frère n'aime pas ça. Pour ma part, une fois suffit. J'ai à faire ailleurs.

- Ailleurs ?

- D'autres mondes existent qui ont besoin de moi. Mon frère n'a pas souhaité endosser mon rôle. Il interviendra plus tard, si le vent tourne mal. Il n'a pas le même caractère que moi. C'est un guerrier.

- Pas toi ?

- Si, mais j'ai rarement été amené à me battre, contrairement à lui. Le mal agit beaucoup ici. Plus que dans d'autres mondes plus calmes. Mon frère combat le mal. Le sens de la guerre s'est inscrit en lui peu à peu. Certains dieux créateurs ont ce caractère par nécessité. C'est également le cas de mon frère. Mais qu'importe, Elisabeth. Les Hommes sont responsables de leurs choix. Je ne vais pas chercher à les convaincre par la force. Leur cœur comprend ou alors il n'est pas assez ouvert pour cela et ils poursuivront leur route comme si de rien n'était. Ils pleureront les pierres une fois la vie passée. Ils auront été prévenus. Si un nouveau mensonge est orchestré après mon passage, mon père observera les conséquences le temps de sa patience. Un jour il décidera que c'est terminé et ce sera terminé. Allons ! Je te laisse vaquer à tes occupations.

- Pourquoi m'as-tu confié tout cela ?

- Parce que tu reviendras en ce monde pour accompagner mon frère lorsqu'il viendra en tant que fils de Dieu lui aussi.

- Revenir… tu en es certain ?

- Oui. Mon père veut l'envoyer si les Hommes ne comprennent pas ce qui leur est demandé aujourd'hui. Cela ne m'appartient pas. C'est la somme de tous les libre-arbitres qui déterminera la nécessité ou non d'une intervention. Je connais déjà la réponse… malheureusement pour mon frère. Il n'a aucune envie de revenir. Notre père l'a exhorté de s'incarner plusieurs fois avant la survenue de ces temps à venir. Il lui faut vivre ce que l'Homme vit.

- Pas toi ?

- Fort heureusement non. Une existence ici dure le battement d'une paupière au Royaume des Cieux. Le temps n'existe pas et les vies s'inscrivent dans la non-existence du temps.

- Pourquoi ?

- Parce que nous pouvons passer d'une époque à l'autre comme l'on traverse les pièces d'une demeure.

Elle ne sut que répondre. Elle ne lui avait pas proposé de lui laver les pieds. Il ne semblait pas en avoir pris ombrage. Devait-elle l'inviter à s'assoir ?

- Tu viendras tout à l'heure ? s'assura-t-il.

- Je sais où se trouvent les oliviers dont tu m'as parlé. Je serai là.

- Je te laisse terminer ton travail. Je t'attendrai.

Il s'éloigna.

 

Lorsqu'elle fut prête, elle se mit en chemin en direction du lieu du rendez-vous. Un petit groupe attendait assis dans la poussière, à l'ombre des arbres. Elle les rejoignit. Suzanne manquait à l'appel et demeurait introuvable. Joshua ne s'en inquiétait pas. Il ne montrait aucun signe d'impatience. Où était Esmodée ? Il était parti rejoindre le camp des malades une dernière fois avant de partir. Seules les femmes apôtres avaient été conviées. Suzanne apparut enfin. Elle claudiquait et se tenait le ventre à deux mains.

- Assieds-toi au pied de cet arbre. Je vais te donner un morceau de racine. Tu le mettras dans ta bouche.

Il glissa une main derrière l'un des pans de son manteau et fourragea dans un sac lié à sa ceinture. Il vérifia que l'échantillon prélevé était le bon, puis le lui tendit. Il posa ses mains sur son ventre endolori. Les yeux clos, il remua les lèvres comme s'il priait la guérison de Suzanne. Elle prit place sous la ramure d'un olivier.

- Gardez-vous de la maladie, gardez-vous du mal. N'offrez rien en holocauste pour guérir. Ne détruisez pas la vie pour sauver la vôtre. Cela ne plaît pas à mon père, mais satisfait le mal qui se nourrit de la peur, de la douleur et de la tristesse.

Il adressa un hochement de tête à une présence dont il semblait le seul averti.

- Approchez, dit-il. Je souhaite qu'elles vous voient.

Une armée d’anges et de séraphins apparut.

- J'attends la première de vos questions, dit-il.

- Maître, demanda Nasanta, qui sont-ils ? Pourquoi toutes ces beautés sont-elles encore inconnues des Hommes ?

 

Delafosse fut immédiatement éjecté du petit groupe.

- Je les ai vus ! Je veux leur parler moi aussi ! Apfelbaum ! Tu vas me punir encore longtemps !

- Pour que tu donnes des informations à leur sujet à tes amis de la confrérie. Certainement pas !

- Ils m’ont piégé ! Ils m’ont obligé à signer ce rapport de merde ! Georges dit la vérité !

- La psychiatrie n’était pas bonne pour toi. Le cas Antoine Gourdon aurait dû te réveiller. Tu as écrit un article et un livre pour expliquer que la possession démoniaque n’existe pas. Si la possession démoniaque n’existe pas, le mal n’existe pas, Dieu n’existe pas. Le talent du mal est de faire croire aux Hommes qu’il n’existe pas. Tu as servi le mal !

Une poignée d'hommes se présenta. Joshua leur fit signe d'approcher.

- Femmes, choisissez votre guide et votre trésorière. Judas, je te confie la responsabilité de leur apprendre à gagner leur argent. Donne-leur ce sac de sicles et aide-les à le faire fructifier. Apprends-leur à acheter du blé et les bêtes qui leur seront nécessaires.

Il lui tendit la bourse. Judas se leva et la prit. Il y eut un silence consterné. Aucune femme n'avait jamais été autorisée à gérer ses propres intérêts.

- D'ici peu, j'enverrai les apôtres, deux par deux, sillonner la Terre de Dieu pour répandre à leur tour la bonne nouvelle. Nous devons consacrer nos derniers moments ensemble à parfaire l'enseignement et comprendre quelle place les hommes doivent vous laisser dans la société. Les femmes ne peuvent pas être soumises aux hommes.

- Tu ne peux pas changer cela, se plaignit …… C'est ancestral.

- C'est ancestral, mais ce n'est pas divin. Nous voulons ce qui est divin et non ancestral. La tradition ne peut être perpétuée si elle méprise les femmes.

Ils conversèrent ainsi jusqu'à la tombée de la nuit.

Plus tard, la nouvelle de la séparation prochaine fut accueillie avec beaucoup d'émoi. Nul n'avait imaginé quitter Joshua aussi rapidement. Ils étaient inquiets.

- Je pense que c'est prématuré, objecta Thomas. Je n'ai pas peur de te le dire, Joshua.

- Tu as toujours su t'opposer à moi en te préservant une possibilité de repli stratégique. Pas cette fois. De quoi as-tu peur ? Tu perçois l'humeur du groupe. On te laisse parler. Alors parle.

- Cela fait trop peu de temps que tu nous enseignes. Je ne sais pas si nous sommes prêts. De plus je doute que les femmes soient écoutées. Cela risque d'être inutile. On les chassera.

- Elles parleront aux femmes en ces lieux où elles se réunissent sans les hommes. La peur ne sert à rien. Elle nourrit le mal. Cessez d'avoir peur alors que vous savez que le Royaume des Cieux vous attend.

- Sommes-nous certains d'y aller ?

- Thomas, on dirait que tu as oublié. Je crains que vous n'ayez pas compris le véritable sens de ma décision : vous ne serez pas protégés en restant auprès de moi, vous serez protégés en vous séparant de moi pour diffuser mon enseignement. Dieu souhaite que l'Homme agisse d'une certaine façon. Il faut qu'il le sache, sinon ma présence ici ne sert à rien. Autant que je rentre chez moi et reprenne l'atelier de mon père. Ce n'est pas le travail qui manque. Le message est simple mais il doit être diffusé. Vous devez le transmettre.

Les esprits des hommes étaient troublés. Ils avaient cru détenir à eux seuls la vérité. L'idée qu'elle devait être défendue conjointement avec une femme les plongea dans un intense découragement. Ces hommes issus du peuple de Dieu, éduqués selon les lois du Talmud par des pères et des instructeurs de grande respectabilité s'étaient vus promis à une grande carrière de prédicateurs. Ils se voyaient rappelés à un fait qu'ils n'avaient jamais envisagé parce que leurs aïeux l'avaient ignoré depuis des millénaires : les femmes étaient devenues leur salut. Celui qui se croyait sauvé du néant par le simple fait de croire et d'appliquer la loi convenue par tous, devait envisager une autre route.

- Comment veux-tu que nous enseignions ceci à notre tour ? Nous allons nous faire lyncher.

- Simon-Pierre, tu es un homme de bon sens. Tu trouveras. Sème le grain, il lèvera. Montre-toi avenant avec les femmes qui t'accompagnent. Laisse-les t'adresser la parole. Ne t'en offusque pas. On te demandera comment est-ce possible et tu leur répondras.

- Et si le grain ne lève pas ?

- Alors il sera perdu.

Les femmes avaient peine à le croire ; certaines pourtant étaient plus libres que les autres comme Elisabeth.

- Vous aussi, vous parlerez à vos sœurs. Vous leur enseignerez cette autre façon, plus simple, de vous adresser à Dieu. Vous leur direz comme il les considère elles aussi. Nul en ce Royaume des cieux ne doit rester innocent de ces choses.

Elisabeth se leva et s'approcha de lui. Elle hésita, visage devant le sien. De son index, elle repoussa la mèche de cheveux blonds qui lui collaient au visage et vit que la cicatrice qu'il avait sur la joue droite venait mourir dans sa barbe. Elle le fixa, fouilla son regard. Il la laissa faire sans sourciller. Cet homme était bien fait de chair et d'os.

- Maître, murmura-t-elle, pourquoi nous aimes-tu autant, nous les femmes.

- Le Ciel aime les hommes et les femmes qui agissent avec leur cœur. Tu agis avec ton cœur alors pourquoi ne t'aimerais-je pas ?

- Dieu aime tout le monde alors ?

- Non. Dieu n'aime pas tout le monde. Les hommes et les femmes qui servent le mal n'ont pas sa bienveillance. Il lui arrive d'ailleurs de mettre un terme volontairement à certains parcours lorsque sa patience a atteint ses limites. Dieu n'est pas miséricorde. Il est justice. Dieu seul juge du parcours de quelqu'un, de la valeur du cœur de quelqu'un. L'Homme n'a pas ce pouvoir. Il se l'octroie pourtant. Qu'il se contente de juger les actes selon des règles terrestres pour des faits terrestres. Qu'il s'abstienne de juger ses pairs quant à la valeur de son âme ou de son cœur. Qu'il s'abstienne de tuer volontairement. Seul Dieu prend ces décisions et décide des moyens pour ce faire. Personne n'est autorisé à parler pour lui, à penser à sa place. Et pourtant c'est ce que tous font à longueur de temps.

 

Elisabeth s’étendit dans les bras aimés. La nuit fut longue. Elle ne put fermer l'œil.

- Tu es soucieuse, s'inquiéta Esmodée.

Elle se blottit un peu plus contre lui.

- Ne t'inquiète pas pour moi. Je ne cesse de penser à tout cela. Tout est si nouveau ici, ce mode de vie, l'absence des malades, cette façon étrange qu'il a de voir les choses et de les expliquer. S'il a raison, imagines-tu ce que nous vivons tous ici et ailleurs ? Cette erreur gigantesque à l'origine de nos souffrances ? Ces injustices ? Ces mensonges ?

- Disons qu'ils ne le font pas exprès et qu'il est là pour aider à changer les choses. Tout n'est pas mauvais. Il vaut mieux croire mal avec son cœur que ne pas croire du tout et faire n'importe quoi.

- Tu as raison…

- On dirait que tu cherches ta place.

- Oui, un peu. Je suis fatiguée.

Il la serra contre lui.

- Viens là… Dors tranquille.

 

 

 

 

 

 

35

 

 

 

Delafosse appela Apfelbaum. Il se souvenait. Pas la peine d’aller plus loin. Il voulait rentrer chez lui. Régler ses comptes avec la confrérie du Saint-Sang et produire un autre rapport d’expertise pour rendre à Georges Cardel la vérité et la justice dont il était privé. Vivre dans le corps d’Elisabeth avait été un exercice intéressant. Le psychiatre en lui comprenait mieux désormais les patients hermaphrodites ou transsexuels. Cependant toute expérience ayant une fin, celle-ci était parvenue à son terme. Leçon comprise. Basta, va bene cosi. Par ailleurs, il n’était pas certain de ne pas être victime d’hallucinations, effets secondaires d’un surdosage de cocaïne ou, pire, de Paradis 123. Il avait appris à se méfier de ses sens et de ses tendances paranoïaques, surtout en phases de redescente.

- Je me souviens ! s'écria-t-il. Où êtes-vous ? Je veux rentrer chez moi. Je vais réparer mes conneries.

Apfelbaum apparut.

- Je suis là. Inutile de crier comme un âne bâté.

- Je me souviens. C’est bon. Je rentre.

- J'ai compris, Marc. J’en suis fort heureux. Il nous a tout de même fallu avoir recours à ta mise sous coma « artificiel », t'insérer dans un corps presque deux mille ans en arrière. Te souvenir est la moindre des choses !

- Si vous le dites.

- Hum…

- Que pensez-vous de tout ça ? Grandiose non ? J'ai rencontré Jésus ! J’en ai interné pour moins que ça. J’aurais peut-être dû les croire !

- Tu vas faire ta groupie ? sérieusement, Marc. On a autre chose à faire. Les enfantillages, à ton âge…

- Que pensez-vous de tout ça Apfelbaum ? Vous avez une vision d'ensemble que visiblement je n'ai pas. J’ai pris de la Paradis 123, ça va peut-être venir. Je pourrai peut-être bientôt faire comme vous et voyager dans l’invisible. J’ai hâte !

- J’espère que tu ne te fiches pas de moi.

Delafosse ne répondit pas. Il n’avait aucune envie de replonger dans un autre épisode hallucinatoire. Prisonnier d’une boucle hermétique, il voulait trouver le moyen d’en sortir et rentrer chez lui.

Visiblement il n’en était pas encore là.

- Le lendemain, dit Apfelbaum, ils sont partis en direction de Jérusalem. Ils ont fait halte à Magdala. Imagine, Marc, la réaction des habitants. C'était une petite ville où le moindre événement prenait une ampleur démesurée, où tout était réglé en fonction de la Loi dictée par Abraham. Ce groupe suivi de ces bêtes chargées de tentes et de vivres, ces hommes qui parlaient aux femmes et ces femmes qui parlaient aux hommes sans la moindre gêne ! Les habitants étaient choqués, bouleversés, agressifs.

Un voile de lassitude passa sur le visage de Delafosse.

- C'est bon, dit-il. Mes souvenirs sont revenus. Je vais rentrer chez moi. Jésus, c’est bien joli, mais j’ai plutôt l’impression de suivre un gourou. Il faut arrêter maintenant. Si je veux lui laver les pieds, je retourne au catéchisme, et même, les curés, ils ne disent pas les mêmes choses que le Joshua Machin Chose. Je ne lui manque pas de respect, mais je veux juste dire que j’ai compris que j’ai merdé avec Cardel. Laissez-moi rentrer chez moi.

- Non.

- Pardon ?

- Non.

- Pourquoi ? J’ai compris la leçon, je viens de vous dire.

- Je n'ai pas fini mon explication. Ensuite tu retourneras d'où tu viens. Ton séjour avec Elisabeth n'est pas terminé. Donc, je disais : imagine le choc que recevait un homme n'appartenant pas à leur communauté, un sadducéen par exemple, à la vue de ces femmes responsables d'un budget ? On soupçonnait Joshua Bon Joseph de fractionner les finances apostoliques dans le seul but de provoquer les autorités religieuses. Ses détracteurs firent feu de ce bois et répandirent leurs soupçons partout dans le pays. Comme cela n'était pas suffisant, ils l’accusèrent aussi de vouloir s'opposer aux coutumes romaines, heureusement sans grand effet, parce que Rome laissait depuis longtemps les autorités gérer leurs affaires internes. Devant cet échec, les opposants l'accusèrent de vouloir montrer que le successeur de David pouvait prendre toutes les décisions qu'il voulait sans tenir compte des us en vigueur. A qui cet homme rendait-il des comptes ? Quelles étaient ses limites ? Un peu comme Georges finalement.

- Et alors ? Que dois-je comprendre de si important ? Les lois sont les mêmes pour tous depuis la nuit des temps. Les mêmes causes n'ont-elles pas les mêmes effets ?

- En physique classique oui. Pas en physique quantique qui tient compte des statistiques. Un événement a cinquante pour cent de chances de déclencher une conséquence A et cinquante pour cent de chance de déclencher une conséquence B. On ne sait jamais à l'avance laquelle va avoir lieu. La répétition d'un même événement déclenche A et B

Décontenancé, Delafosse cherchait une échappatoire. Il se demandait comment il allait intégrer ces données oubliées dans sa vie de psychiatre. Un vaste territoire d'investigation se déployait à l'infini devant lui. Il refusa cette idée. Il se contenterait de rentrer chez lui et modifier le rapport d’expertise de Georges Cardel.

- Il faut que tu restes encore afin que tu comprennes les enjeux de l'action de Joshua. Il n'était pas question de contrat moral entre les deux sexes, ni même de partager un territoire devenu exsangue, mais de la survivance de l'esprit humain. L'enjeu, à cette époque déjà, était bien plus étendu qu'il n'y paraissait au regard des autorités du Sanhédrin. Le Fils de Dieu ne poursuivait qu'un seul but : régler de façon définitive la rébellion de Lucifer. Elle attirait le mal comme un flux continu. Il fallait neutraliser cette gangrène. Dieu voulait rétablir l'équilibre. Des mondes observent ce qu'il se passe sur Terre. Les événements sont des enjeux dont les Hommes n'ont pas conscience. Lorsque le mal progresse sur Terre, les conséquences sur les autres mondes sont concrètes. Il en va de même pour le bien. Dieu a toujours le dernier mot. Il laisse faire. Ses interventions personnelles sont rares.

- D’accord. Je ne vois pas en quoi je suis concerné. Je n’ai rien à voir avec Lucifer et sa rébellion.

- Décidément, tu ne comprends rien. Je te renvoie auprès d’Elisabeth. Les ordres sont les ordres. Personnellement, si on me demandait mon avis, je t’enverrais en enfer direct. Dieu a l’air de vouloir que tu comprennes à quel point les apôtres hommes et femmes ont mal interprété l’enseignement de Jésus. Ils ont créé la notion de fils de l’Homme au lieu de fils de Dieu. La leçon n’a pas été comprise. Alors tu vas fermer ta grande gueule de psy de mes deux et retourner fissa au temps d’Elisabeth. Je te conseille de ne pas en manquer une virgule.

 

 

 

 

 

 

36

 

 

Le groupe apostolique fit son entrée à Magdala.  La méfiance se lisait sur les visages. Elle céda devant la curiosité des uns et des autres. Elisabeth et ses compagnes se tenaient ostensiblement à l'écart des hommes afin de ne pas susciter le rejet des habitants. Ils n'avaient pas encore entendu parler de l'enseignement au sujet du Royaume des cieux.

Elles se rassemblèrent autour de la fontaine, près du lavoir. Il régnait entre elles une douce paix. Les voiles portés plus bas qu'à l'accoutumée, elles parlaient entre elles à voix basse. Leur apparente complicité, la joie sur leurs visages, n'avaient pas échappé aux femmes de Magdala.

Les autorités religieuses accueillirent Joshua Ben Joseph. Les hommes s'isolèrent à la synagogue pour parler. Ils voulaient l'entendre et se faire une opinion bien campée. Ces femmes. Quel était leur statut ? Joshua ne répondit pas. N'expliqua rien. Elles l'accompagnaient, rien d’autre à savoir. Les humeurs s'assombrirent. Il devait leur donner du grain à moudre sinon ils trouveraient la première ineptie à raconter à son sujet. Fixer leurs pensées sur un élément choisi. Tout pouvait tourner mal et très vite. Il finit par leur dire la vérité et choqua l'ensemble de l'assemblée. On se plaindrait au Sanhédrin. Joshua assura que les hommes de son groupe les surveillaient de près.

- Elles ne sont pas vouées à elles-mêmes, rassurez-vous. Elles bénéficient de notre protection.

- On dit que tu leur as confié un budget. Que fais-tu donc ?

- Nous sommes très occupés à parcourir la Terre de Dieu. Elles nous aident. Elles sont plus sérieuses et plus appliquées que nous, les hommes. C’est un avantage.

Joshua n'aimait pas la tournure que prenait la conversation. Il envisageait de leur mentir pour préserver leur sécurité. Il refusait d'avoir recours aux services de mercenaires dont la loyauté était destinée au plus offrant.

- Je veux vous parler aujourd'hui du pardon et de la miséricorde de Dieu.

- Il paraît que Dieu pardonne avant même qu'on ait pensé à formuler la question et qu'il nous connaît jusqu'au nombre de cheveux qui ornent notre auguste crâne.

L'homme pérorait sur un ton de défi.

- Dieu n'a que faire du nombre de cheveux sur vos crânes. Il est occupé à d'autres choses que ces fadaises. Il ne pardonne pas. Pardonner supposerait un effacement total des fautes sans garantie.

- Garantie de quoi ?

- Qu'elles ne seront pas commises une autre fois. Fort de ce pardon acquis sur simple demande, l'Homme ne comprend pas sa faute et ne donne aucune importance à la valeur du pardon.  Ce n'est pas à Dieu à pardonner mais à l'Homme à montrer à Dieu ce qu'il vaut. Dieu ne peut accueillir en son royaume des brebis galeuses vouées au mal.

- Si ton dieu n'aime pas tout le monde et ne pardonne pas, où est notre intérêt de te suivre et de t'écouter ? Le Très Haut sait exactement ce qu’on veut. Il nous donne ce dont nous avons besoin et nous respecte. Je ne vois pas pourquoi nous changerions notre façon de faire avec lui.

- C'est toi qui vois. Je n'ai pas à te dire ce que tu dois faire. Tu verras la question avec lui lorsque tu quitteras ce monde. Cela ne m'appartient pas. Je te dis ce qui est.

- Comment sais-tu plus qu'un autre ? Plus que Caïphe ?

- Parce que je suis le fils de Dieu.

- Tu parles comme un âne qui a volé le vin de son maître.  Dans ce cas, moi aussi je suis le fils de dieu. Il suffit de le déclarer sans preuve ! C'est !

Joshua esquissa un demi-sourire.

- D'accord.

- D'accord quoi ?

- C'est toi son fils.

- Tu te fiches de moi ?

- Non.

- Alors pourquoi acceptes-tu que je sois son fils ?

- Parce que tu en es certain. Je n'ai pas de raison de te dire le contraire. Si tu es le Fils de Dieu, tu ne dois pas connaître la haine, la méchanceté, la luxure, la jalousie. Tu ne dois pas supporter la mort de tous ces animaux offerts en holocauste au nom de ton père. Tu ne dois avoir à l'esprit que le souci du bien-être de tes pairs. Tu dois accepter que ta femme se joigne à toi à tous les instants de ta vie, qu'elle soit ton égale. Lorsque ta chèvre pleure, tu dois ressentir toi aussi de la tristesse. Tu dois entendre chanter les arbres et pleurer lorsqu'on les coupe. Tu dois regarder le ciel dans l'attente des signes envoyés par ton père pour te guider. La vie doit être précieuse et l'amour doit inspirer toutes tes décisions. De plus ton père te parle. Tu l'entends comme je t'entends. Tu connais son vrai visage, son caractère. Est-ce bien cela ? Je n'en doute nullement. Je n'ai pas à décider si oui ou non tu es le fils de Dieu. Si tu es tout cela, alors tu l'es, tu es tout au moins précieux pour le Ciel et les portes du Royaume des Cieux te seront ouvertes le moment venu.

L'homme fulminait. Il s'approcha de Joshua si près qu'il sentait la chaleur de son souffle sur son visage.

- Tu es un imposteur Joshua. Tu te prends pour un roi, tu n'es le roi de personne, d'aucun royaume. Ta bouche est sale, tu offenses le Très Haut et bafoues les Lois. Continue ainsi et tu finiras avec les rats.

Joshua ne cilla pas. Il soutenait le regard furibond de son détracteur. Il décela une présence familière : l'inique parlait à travers lui. Son visage en emprunta ses traits l'espace d'une seconde.

- Frères ! dit Joshua. Vous êtes libres de croire ou de ne pas croire. C'est en vous. Je n'ai rien à vous inculquer contre votre volonté. Si vous ne voulez pas entendre, n'entendez pas. Cela me va. Mon père m'a demandé de m'entretenir avec vous afin de vous montrer une autre voie vers lui. Vous la refusez, libre à vous. Sortez de cette assemblée, je n'en prendrai pas ombrage ! Je sais qui je suis. Ma place auprès de mon père m'est acquise. Je n'ai pas besoin de vous pour gagner le Royaume des Cieux. Quel que soit mon destin, j'y retournerai et mon père ne cessera jamais de m'aimer. Je ne suis pas vous, que cela vous plaise ou non. Un roi en ce monde est considéré différemment par le Ciel, car il agit sur tout un peuple, contrairement à l'homme ou la femme de ce même peuple. Le Ciel prend plus de temps pour ce roi, même le plus tyrannique. Ce roi sur Terre est roi au Ciel d'une façon ou d'une autre. Il a accompli des bienfaits. Il a gagné sa place par sa naissance et par son action passée. Un roi est choisi par Dieu. C'est vrai. Vous ne voyez pas en moi un roi car je n'ai pas de royaume terrestre à vous montrer, je ne suis pas orné de bijoux et ne dispose pas d'une cour dévouée. Soit. Selon votre jugement, l'invisible n'existe pas. Mais vous le sollicitez. Vous lui demandez ses faveurs. L'impalpable n'existe pas, mais l'esprit existe. Vous consacrez votre vie aux rituels, aux lois ancestrales et vous refusez l'existence d'un Royaume invisible à vos yeux et pourtant réel. Si vous le souhaitez. Je ne suis pas juge. Je suis messager.

- Et ces femmes ? Tu ne nous réponds pas !

Un groupe d'hommes déterminés à obtenir une réponse à cette question cruciale à leurs yeux s'étaient regroupés au fond de la salle afin d'être sûrs d'être entendus de tous. Les détracteurs de Joshua payaient des hommes pour s'opposer à lui à chacune de ses interventions publiques. Tout prétexte était bon pour l'embarrasser. A chaque fois, Joshua parvenait à renverser la situation. Ces hommes quittaient alors l'assistance ou rejoignaient le groupe apostolique.

 

 

37

 

 

Pendant ce temps, dans la cité, la voie était libre. Les hommes avaient déserté la place. Les femmes, laissées seules, profitèrent de l'absence des hommes pour rejoindre le petit groupe à la fontaine. La confusion s'estompa rapidement. Elles avaient entendu parler de Joshua Ben Joseph et de son enseignement. Il y avait urgence : les hommes ne tarderaient pas à sortir de la synagogue. Les détracteurs auraient fait leur travail de sape. Joshua aurait dépensé énormément d’énergie pour détricoter les mensonges jetés à sa face. Au final, il aurait à peine eu la possibilité d’évoquer les préceptes de base de son enseignement. Rien ne changerait pour elles. Elles en avaient l'intime conviction.

- Le Royaume des Cieux existe, dit Suzanne. Joshua est le fils de Dieu.

- Que fait-il pour nous ?

- Il enseigne à vos hommes la valeur de leurs femmes pour le Très Haut.

- Ils s'en fichent. Je les connais. Ils vont en revenir encore plus énervés contre nous et vont nous faire la misère.

- Nous ne pouvons rien.

- Si, objecta Suzanne, en leur montrant que vous savez.

Elle décrivit avec passion une femme égale de l'homme, aimée de Dieu, active au sein de la famille et de la société.

- Votre souffrance, ajouta-t-elle, n'est pas de nature divine. Elle a pour origine le carcan bâti par les hommes au prétexte de laver les péchés d'Eve. Adam et Eve ont agi ensemble ! Ils ont été créés ensemble ! Dieu n'a jamais considéré la femme comme inférieure à l'homme. C'est faux ! Il a été séduit par la beauté d’Eve. Adam a été laissé de côté.

- Nos hommes sont vexés !

Eclats de rire étouffés.

- Il est inutile de laisser libre cours à votre colère. Elle serait réprimée aussitôt et nourrirait le mal. Ce n'est pas le but recherché.

- Je suis en colère ! Contre mon père. Ma mère. Mon mari ! Hors de question de penser autrement !

- Soit, dit Suzanne. Alors calme ta colère et éduque en secret ta fille en tant qu'égale de son frère. Éduque ton fils en tant qu'égal de sa sœur. S'il a la bouche sale, force-le à la laver. S'il te manque de respect, force-le à te respecter. Ne le laisse pas considérer les femmes moins bien que ses chèvres. Aime ton fils autant que ta fille. Qu’il recherche cette douceur une fois devenu adulte. Souvent les mères rejettent leurs filles ou les méprisent parce qu'elles ne lui ont pas fait l'honneur de naître avec un sexe mâle. C'est à vous de changer cette vision de vos filles, de leur donner la valeur qu'elles méritent. Les mères sont les premières à museler leurs filles comme elles l'ont été elles-mêmes. Elles perpétuent la tradition pour ne pas être les témoins impuissants de la libération de leurs filles. Pourquoi elles et pas moi ? Dieu vous demande de libérer vos filles avant de vous libérer vous-mêmes. Leurs pères comprendront mieux car le carcan se brisera de l'intérieur. Si toutes les mères et futures mères agissent de concert, alors le changement s'amorcera pour elles aussi. Être à l'origine de la libération de vos filles en le voulant au plus profond de vous-mêmes vous ouvrira les portes du Royaume des Cieux.

- Et si nous n'y arrivons pas ?

- Pourquoi ne voulez-vous pas y arriver ? s'étonna Suzanne. Joshua Ben Joseph éduque vos hommes ! Il leur explique comment vous considérer, ce que Dieu attend d'eux. Ils grogneront au début puis constateront les bienfaits de ce changement. Ils ne voudront plus revenir en arrière. Imposer un pouvoir sur un pan de la population est difficile. Ne pas être aimé de sa femme est difficile. Ils voudront votre amour et voudront se libérer eux aussi. Dieu n'a pas demandé aux Hommes de vouer leur vie entière au respect de rituels. Dieu n'est pas rituels, Dieu n'est pas holocauste. Il impose des lois aux Hommes c'est vrai, dans les grandes lignes, pas pour chaque geste de la vie. Il ne rejette pas la Loi de la Terre de Dieu, il demande un ou deux ajustements. Si les Hommes pour être meilleurs ont besoin d’un une loi pour le lever, le coucher, le salut, le repas, de bâtir des temples immenses et riches. Qu’ils fassent ainsi. Dieu demande uniquement à l'homme de respecter la vie, d'agir avec son cœur, de résister au mal, de montrer au Ciel qui il est vraiment. Le chemin pour cela lui est égal. Il demande la même chose à la femme. Les lois sont nécessaires pour le fonctionnement d'une société. Elles doivent être justes et basées sur les lois majeures dictées par le Très Haut. Elles ne sont pas nombreuses. Leur application garantit le bonheur pour tous, pour les hommes comme pour les femmes.

Silence. Lourd. Croisées de regards inquiets et dubitatifs.

- Je n’ai rien d’autre à ajouter. Si vous n'avez plus de questions, dispersez-vous !

Les hommes avaient eu vent des rassemblements des femmes. Ils assistaient au sermon de Joshua. Les affaires religieuses ne regardaient pas les femmes. Leur avis n'était pas souhaité. Les détracteurs du fils de Dieu virent là une aubaine pour alimenter les critiques. Les avis se partagèrent immédiatement et irrémédiablement, les uns attachés aux valeurs héritées des anciens, les autres désireux de vivre autre chose.

Ce jour-là, une poignée de femmes sans famille décidèrent de quitter Magdala et de se joindre au groupe. Des hommes avaient entendu le discours de Suzanne. Touchés par ses mots, ils décidèrent de libérer leurs femmes sans attendre. Si ceux-là en étaient capables, pourquoi pas les autres ? La joie et la satisfaction de ces familles démontra que Suzanne avait raison. D'autres femmes voulurent ces changements pour elles-mêmes. Un vent de zizanie souffla sur la cité.

Le soir venu, ils dressèrent les tentes aux abords de Magdala et allumèrent les feux. Ils parlèrent de la journée, du discours de Suzanne. On servit le vin et on partagea le pain azyme encore chaud.

 

 

38

 

 

 

Quelques jours après l'enseignement de Suzanne aux femmes de Magdala, Joshua réunit les onze. Elisabeth fut invitée à lire les textes saints et à les commenter. Il éclaircit certains points obscurs et entama un discours sur la maturité. Toutes remarquèrent la présence d'une inconnue. Elle se tenait à l'écart et écoutait en silence. Modeste, sa tenue comportait cependant tous les éléments d'usage.

Il acheva par un commentaire approfondi sur la grandeur et le service, puis la glorification et la Gloire.

- La maturité, c'est lorsque l'Homme comprend et accepte de devoir montrer à Dieu ce qu'il vaut, faire la preuve de qui il est avant de prétendre gagner le Ciel. L'Homme, par sa volonté, modifie ses structures physiques. Chaque infime partie de son corps répond à sa volonté. S'il voue son âme au mal, son corps lui-même s'en trouvera modifié. Il transformera la matière créée par Dieu en une matière noire. La maturité de l'Homme est pleine lorsqu'il refuse par l'action totale de son libre-arbitre, de succomber aux appels du mal, en agissant avec son cœur. L'Amour dont il est capable attire à lui l'esprit divin. Cet esprit divin se distille dans la moindre de ses structures. Peu à peu, chaque partie infime de son être est régi par cet esprit divin. A sa mort, il n'a pas à chercher le Royaume des Cieux car il en fait déjà partie depuis longtemps. La grandeur d'une âme ne se mesure pas à sa capacité à glorifier le divin par de complexes rituels, dont le sens échappe aux moins érudits. Dieu ne se trouve pas dans la glorification de ses représentants proclamés par les hommes, mais dans la Gloire d'une âme dont seul le cœur régit les pensées et les actes.

Il marqua une pause avant de poursuivre. Son discours était simple, étayé de paraboles, de mises en situation. Des scènes de leur vie quotidienne illustraient et corroboraient ses dires. La place au doute était de moins en moins permise.

- Respectez la vie avant toute chose, humaine, animale, végétale. Cessez ces holocaustes au nom d'un dieu qui n'est pas mon père. Ne sacrifiez pas en son nom. Il ne vous le demande pas. Ne parlez pas en son nom. Vous ne savez pas ce qu'il pense. Mon père ne s'adresse pas directement aux hommes et aux femmes sans destin. Les anges sont là pour ça. Ne cherchez pas son nom. Ne lui en prêtez aucun. Ce ne serait pas lui, mais un dieu pour qui la vie importe peu. Ce dieu-là n'est pas mon père. Hommes, respectez vos femmes. Elles sont vos égales, vos mères, vos sœurs, vos épouses, vos filles. Femmes, respectez vos enfants et ne perpétuez pas les schémas qui asservissent les filles et assoient encore un peu plus l'hégémonie des hommes. Prenez la parole et parlez de Dieu, de ce qu'il vous demande. Cessez d'accepter un martyr consenti et transmis à vos filles de par votre volonté. Ce sont vos filles. Ne leur infligez pas les mêmes souffrances que les vôtres. Dieu vous demande d'agir afin de libérer vos filles même si vous n'avez pas vous-mêmes été libérées. Ne veuillez pas pour elles ce que dont vous avez souffert. Femmes, si vous ne changez rien, vous êtes désormais responsables, tout comme les hommes, de votre malheur. Car en vérité, l'ignorant est pardonné de ses fautes. Vous n'êtes plus ignorants des volontés de mon père. Elles sont simples. Je vous les répéterai encore jusqu'à ce qu'elles soient admises. Les comprendre, les admettre, les vouloir. Lorsque vos volontés se confondront avec celles de Dieu, alors les portes du Royaume des Cieux seront ouvertes pour vous.

Il se tourna vers l'inconnue.

- Voici votre sœur. Accueillez-la comme telle car elle est de votre terre. Approche !

Elle s'avança vers lui. Il l'enlaça. Elle posa son visage contre son torse et ferma les yeux. Il ôta son voile et l'ajusta sur les épaules de la jeune femme.

- Voici Marie-Madeleine, mon épouse. Elle comprend la vie de vos sœurs de misère. Elle est courageuse et droite. Son âme est pure et son cœur sincère. Vous êtes à présents douze. Douze femmes apôtres au même titre que les hommes.

L'Archange Gabriel se présenta à Joshua. Son armée apparut. Elle encerclait le groupe tel un rempart infranchissable. Gabriel émit une lumière d'un blanc immaculé, puissante et pénétrante, tel un éclair puis disparut.

Consternation. Que venait-il de se produire ? Toute peur, toute colère, toute émotion négative avait quitté définitivement le cœur de chacun. Il leur sembla comprendre le sens de tout ce qu'ils avaient entendu. Mille et un détails. Chaque chose plus précise. Ils percevaient dès lors des informations auxquelles ils n'avaient jamais prêté attention. Le souffle du vent devint langage, le chant des oiseaux devint discours, les étoiles devinrent mondes célestes et le soleil divinité. L'invisible devint visible. Les réalités jusqu'alors cachées apparurent, bien réelles, devant eux. Emerveillement.

Elisabeth ne se lassait pas de la douceur, de la gentillesse et de la bienveillance qui régnaient entre elles. Marie-Madeleine était une femme rigoureuse, ses paroles justes, ses actes mesurés. Elle retrouvait en elle les mêmes qualités dont elle avait dû faire preuve durant ces nombreuses années passées au camp des malades de Bethsaïde. Les deux femmes devinrent des amies sincères.

 

Le 23 février 29, Joshua convoqua les femmes et s'entretint avec elles tout au long de la première veillée de la nuit.

- Je vous mets en garde, dit-il, contre la tentation d'instaurer des rituels autour de ma personne et de mon enseignement. Mon père ne prête pas attention aux simagrées. Il n'écoute pas les prières récitées sans y penser, communes à tous, et qui glissent irrémédiablement vers les ténèbres. Priez avec votre cœur. Demandez avec votre cœur. Ne vous enfermez pas dans un système qui vous échappera tôt ou tard. Vivez en harmonie avec le vivant autour de vous. Dieu n'est pas miséricordieux ; il est juste. Dieu est Amour, mais pas pour tous. Il n'aime pas tout le monde et peut décider de se débarrasser de cafards qui auront trop joué avec sa patience. Le bon sens commun est votre garde-fou.

- Nous craignons la colère si nous ne maintenons pas un lien avec les rituels imposés par le grand prêtre. Caïphe peut se montrer cruel envers les dissidents et les mécréants.

- Ne craignez qu'une seule colère : celle de mon père. Il ne vous est pas demandé de renier la Loi qui régit les Hommes de la Terre de Dieu. D’en ajuster certains aspects. Rien d’autre. Je ne me présente pas en rival de Caïphe. Caïphe mène sa barque comme il l’entend.

- Dieu est Amour, n'as-tu pas dit ?

- Dieu est Amour mais il n'aime pas tout le monde. Je vous le répète. Chaque jour vous devez faire la preuve de qui vous êtes. Il n'est pas question de clamer partout où vous irez que les rituels existants ne valent rien surtout s’ils vous aident à devenir le meilleur de vous-mêmes. Cela plaît au Ciel car l'intention de se rapprocher de Dieu est authentique. Dispensez mon enseignement simplement, sans associer de rituel spécifique. Chacun l’adaptera à sa façon, en totale liberté. On vous demandera comment prier, vous répondrez « Selon ce que vous dicte votre cœur ». Rien de plus.

- On ne nous prendra pas au sérieux.

- C'est un risque. Cela ne vous concerne pas. L'enseignement est dispensé à tous. Le libre-arbitre de chacun décide de la suite. Ce n'est plus de votre responsabilité. Dieu ne vous demande pas de convertir mais de diffuser son message. Il est d'une simplicité étonnante.

- Justement ! Il n'y a pas de rituel complexe. Les plus érudits risquent de le rejeter sans même y prêter attention.

- C'est leur décision, leur responsabilité, répondit Joshua. L'enseignement est simple et adaptable à un dogme existant. Il peut se fondre en lui et le sublimer. Il aide à déplacer le curseur, ajuster. Que personne ne vienne se plaindre d'une quelconque complexité pour ne pas en tenir compte dans sa vie. Sa compréhension peut engendrer des complications car le mal n'aime pas être démasqué et se défend. C'est là qu'est la difficulté : toujours faire la preuve de la pureté de son cœur envers et contre tout.

 

Le lendemain, les apôtres se mirent en chemin pour leur première tournée de prédication. Ils se séparèrent. Joshua et Marie-Madeleine espéraient gagner Jérusalem avant trois jours. Ils se promirent de se retrouver à Nazareth dans un mois. Ils avaient convenu d'un périple précis ainsi les messagers pouvaient les retrouver si cela s'avérait nécessaire. Joshua n'en avait pas réellement besoin : Gabriel, l'Archange et son armée pouvaient à tout moment les situer. Il n'en dit rien et donna une dernière fois ses recommandations.

- N'oubliez pas mes conseils si vous voulez que le message de mon père ne soit pas dévoyé. L'Homme aime se mesurer à lui et n'hésitera pas à s'approprier vos paroles, les transformer. Les paroles de mon père sont simples à transmettre, simples à comprendre et difficiles à accepter car elles ne supposent la remise en question de tous les systèmes religieux existants mais leur ajustement.  Nos détracteurs feront croire en la mise en danger du pouvoir des pontifes et leurs richesses. Les richesses terrestres sont autorisées à partir du moment où tout le monde y a accès de façon honnête. Le pouvoir des pontifes est nécessaire pour centraliser les informations et veiller à la sécurité des croyants. Je ne suis pas leur ennemi, mais certains aimeront le faire croire. Gardez-vous de commenter plus qu'il ne faut ces paroles, de leur adjoindre votre propre interprétation. Que Dieu vous garde.

Ils se séparèrent.

Joshua poursuivit sa route. Un petit groupe l'accompagnait. À chaque première veillée de chaque nuit, il parla du Royaume des Cieux. Sa mémoire était intacte. Il avait souvenirs des lieux célestes qu'il fréquenta autrefois, des visages des ministres de Dieu, des rois et des reines célestes, des dieux créateurs, de son frère. Ils étaient deux. Deux fils. Dieu les avait engendrés. Il n'avait jamais été père. Personne ne le lui avait appris. Il apprenait la paternité avec ses deux fils. Il les aimait plus que tout. L'un, de son nom terrestre Joshua, orchestrait les interventions divines sur Terre et dans l'ensemble de l'univers, l'autre, dont le nom demeurait un mystère, était en charge du maintien de l'équilibre de ces forces divines sur Terre et dans l'univers. Dieu connaissait la nature humaine. L'Homme le décevait souvent. Il était, selon lui, le seul être parvenu au stade de têtard à l'échelle galactique capable de se prendre pour Dieu lui-même, de parler à sa place. Son orgueil était sans limites.

Dieu espérait l'intervention de son fils Joshua efficace. Il laissait à l'Homme son libre-arbitre et ce libre-arbitre ne garantissait jamais sa pleine satisfaction.

Une semaine après le départ des apôtres, Joshua annonça une halte à Nazareth. Début mars. Il y retrouverait les lieux et les visages de son passé. Il envoya un messager céleste afin que les apôtres l'y rejoignissent.

Il aborda la façon dont une âme pouvait être sauvée, la paix, le mal, le péché, le doute, la prière, l'adoration. Il s'aida peu de paraboles, estimant que ses explications étaient suffisamment claires. Il voulait retrouver son enfance. Des membres de sa famille y vivaient encore, des amis de son père avec lesquels, s'ils étaient encore de ce monde, il évoquerait les souvenirs de sa vie passée. La nuit précédant son départ, il fut averti de ce qui l'attendait là-bas en réalité.

- Es-tu heureux de retrouver ton pays ?

- En effet.

- Tu me sembles soucieux.

- Je n'y suis encore jamais retourné depuis mon départ.

- Crains-tu leur accueil ?

- Non. Je me doute qu'ils ne m'écouteront pas. L'orgueil et la paresse ont eu raison d'eux. Peut-être les choses ont-elles changé ? Je l'ignore.

- Tu te résignes ?

- Non. Je fais ce que j'ai à faire. Le reste ne m'appartient pas. Je n'oblige personne à me croire. C'est la liberté absolue de chacun. Je ne mène pas ce combat de persuasion. Il conduit toujours à la violence. La violence est inutile. Soit le cœur parle, soit il ne parle pas de lui-même. Dieu ne regarde que cela. Rien d'autre. Vivons ce qui doit !

Parvenus aux portes de la ville, Joshua demanda à ses disciples de se disperser en simples observateurs. Il ordonna aux femmes d'installer le camp à plus d'un kilomètre au Nord-Est, au centre du triangle Nazareth, Tibériade et Tarichée. Elles devaient quitter la route et rejoindre un village de paysans où elles trouveraient chaleur et hospitalité. Là, des âmes mortes attendaient leur venue pour gagner le royaume des Cieux.

Nazareth était en plein préparatifs du sabbat. Les disciples décidèrent de se mêler aux hommes et de participer aux offices à la synagogue. On prévint le doyen et le hazzan de la présence de ce roi étrange qui se disait fils de Dieu, un enfant du pays. Comment était-ce possible ? La nouvelle se répandit à la vitesse du vent.

Pendant ce temps, incognito, Joshua arpentait les rues étroites et ombragées. Il n'avait pas encore adressé la parole à quiconque. On ne le reconnaissait pas, il n'intéressait personne. Il retrouva l'atelier de son père. Un autre charpentier avait pris la place. Il le regarda avec indifférence. Joshua le contempla un moment, en plein travail. Il était pressé. Le sabbat allait commencer. Il n'avait pas terminé sa commande et pestait en aboutant deux pièces massives. La transpiration ruisselait sur son visage et le gênait.

- Veux-tu de l'aide ? proposa Joshua.

- Saurais-tu seulement étranger ?

- Je peux toujours essayer.

- Alors vois ce qu'il y a à faire ici.

Il entra. Un feu se consumait dans le fond de la pièce dont la fumée s'échappait par un simple trou dans la toiture. Joshua saisit une pièce métallique et l’employa comme un levier. Le charpentier fixa l'ensemble et le tour fut joué.

- Sois le bienvenu chez nous ! s'écria-t-il.

- Et toi chez moi !

Ils se donnèrent l'accolade. Joshua prit congé.

 

Les douze femmes apôtres se réunirent en l'absence des hommes et décidèrent de se reposer un peu. C'était sabbat. Elles devaient rester discrètes.

- Elisabeth ! appela Marie-Madeleine. Veux-tu partager le repas avec moi ? J'ai préparé du lait au miel et des galettes salées.

Elisabeth déposa les graines de plantes, récoltées en chemin, dans un petit linge propre qu’elle referma précautionneusement puis elle se leva et s'approcha en souriant.

- Avec joie, dit-elle.

Une rai de lumière inondait le petit espace réservé pour elles dans la roche.

- Installe-toi où tu veux.

Elles mangèrent et burent ensemble. Le visage de Marie-Madeleine se figea et s'assombrit. Elle déposa lentement le gobelet de terre cuite devant elle.

- Qu'as-tu ?

- Je tremble.

- Pourquoi ? Es-tu malade ?

- Je ressens la colère autour de nous. Le Sanhédrin, le grand prêtre et les autres. Ils se vengeront.

- Se venger de quoi ?

- Joshua… Ils le détestent pour ce qu'il dit, pour ce qu'il ne fait pas pour eux.

- Tu as peur pour lui ?

- Non. C'est juste que je ressens cette colère sourde. Elle gronde et éclatera certainement. Je n'aime pas la colère, ni la méchanceté. Je ne les ai jamais éprouvées contrairement à la tristesse.

Les couleurs du crépuscule enflammaient le ciel. Les hommes n'avaient pas encore annoncé leur retour. Le silence de la nuit ne laissait rien présager de bon. Suzanne et Marie se voulaient rassurantes. Les heures passèrent. Ils revinrent enfin. Joshua ouvrait la route, taciturne. Les apôtres venaient d'arriver à Nazareth, en plein sabbat. Les visages étaient fermés : Nazareth venait de chasser le fils de Dieu. 

- Comment est-ce possible ?

- Ta propre famille ?

- Ton pays natal !

- Ils n'ont même pas cherché à écouter ce que tu avais à dire !

- Nous aurions dû commencer par eux. Nous aurions dû nous arrêter chez eux en premier. Ils se sont peut-être sentis négligés ?

- Et les remercier d'avoir été ton berceau !

- Des Gentils !

- Pire ! Des Saducéens.

- Non ! Des ignares !

On chuchota.

- Lui … vous l'avez vu ?

- Qu'avez-vous entendu ?

- Qu'a-t-il dit ?

- Qu'a-t-il fait ?

- Ses ennemis se sont approchés de lui en le menaçant. Ils voulaient savoir pourquoi il n'avait accompli aucun miracle sur la terre qui lui avait donné vie. Pourquoi il n'avait jamais servi les siens. Sa réponse ne leur a pas plu.

- « Je ne décide pas à la place de Dieu. »

- C'est ce qu'il a dit.

- Il leur a ensuite parlé de la foi vivante.

- Il leur a fait face.

- Puis il est parti.

- La foule s'est écartée à son passage.

- Comment ont-ils pu se montrer aussi irrespectueux envers l'envoyé de Dieu ?

La peur se lisait sur les visages. Marie-Madeleine avait vu juste tantôt. La colère grondait. Joshua s'approcha d'elle et la serra contre lui.

- Ils lui ont reproché d'avoir épousé une fille de rien au lieu d'honorer une famille de son pays.

- Je suis une fille du peuple, dit-elle. Je n'ai commis aucun parjure, aucun déni. Je suis aimée du fils de Dieu et je l'aime en retour d'un amour profond et puissant. Pourquoi honorer une famille d'un pays aussi hostile et si peu reconnaissant ?

- Ne vous inquiétez pas, s'écria Joshua. Les portes du Royaumes des Cieux ne sont pas restées fermées pour tous aujourd'hui. Certains, par la violence de ces événements ont décidé de quitter cette terre maudite. Ils vont nous rejoindre discrètement pendant la nuit. Nous lèverons le camp dès l'aube, par petits groupes pour ne pas éveiller l'attention. Nous prendrons des routes séparées et nous nous retrouverons dans quatre jours au camp des malades de Bethsaïde. Prenez votre temps. N'éveillez pas la méfiance de vos pairs. Ceux qui arriveront les premiers prépareront la place pour les suivants.

La véhémence de leurs détracteurs était assez forte pour craindre une volonté de s'en prendre à leurs vies. Le samedi touchait à sa fin et Nazareth attendait l'aube pour chasser les retardataires. Des Nazaréens étaient partis pendant la nuit. Les traîtres. Comment avaient-ils osé ? Quelques habitants, choqués par le comportement de leurs concitoyens et profondément émus par le discours de Joshua, quittèrent la ville eux aussi, dans la journée afin de ne pas éveiller la méfiance, à la recherche du groupe apostolique. Ils en retrouvèrent la trace dans le courant de la nuit suivante. La lueur de quatre feux les attira. Une poignée d'hommes et de femmes venaient de mettre leurs vies en suspens. Si les autorités de Nazareth les retrouvaient, il leur en coûterait.

Sous la tente, Elisabeth s'étendit sur la couche à côté d'Esmodée. Ils dormaient seuls pour la première fois depuis longtemps. Hannane les avait quittés pour s'établir avec une jeune fille, Myriam, rencontrée à Magdala.

- Je suis triste, dit Esmodée encore sous le choc de l'accueil réservé à Nazareth. Ma déception est immense.

- Nous savions en nous engageant sur ce chemin que des embûches nous attendraient tous. Joshua bouscule des intérêts. Il défend la vérité et la vérité ne sert pas des intérêts bâtis sur le mensonge et la manipulation des peuples en recherche de la présence du Très Haut. Au début, ses prédications faisaient sourire. On se moquait de lui. Un roi de rien qui se dit héritier du trône de David n'est pas dangereux. Il a touché le cœur et l'âme des croyants. Caïphe n’a pas ajusté ses rituels, il a vu ses fidèles se détourner de lui pour suivre Joshua, car Joshua ne ment pas : il est réellement le fils de Dieu. Sa vie est un miracle. Il ne demande rien, n'oblige personne, ne contraint pas, ne manipule pas. Son discours est simple et sensé. Il ne s'adapte pas à son auditoire. Il ne change pas selon les circonstances et si l'on ne le croit pas, il n'en prend pas ombrage et passe son chemin, estimant que cette affaire ne le concerne plus mais la relation entre le croyant et le Ciel. Il ne fait aucun prosélytisme, ne complique pas la relation entre Dieu et l'Homme afin de la rendre inaccessible, l'apanage d'une caste érudite qui seule à accès à un savoir si complexe qu'elle même parfois s'y perd. Et il y a cet homme qui gagne le cœur des croyants avec son discours simple comme le bleu du ciel. Ils cessent d'en rire. Ils s'en exaspèrent et finissent par le haïr.

- Je sais que tu as raison. Joshua sait ce qu'il fait. Je prie pour son salut.

 

Marc Delafosse quitta le corps d'Elisabeth. Il voulait réfléchir.

- Apfelbaum ! Où es-tu ?

- Je ne suis jamais loin. Ne grogne pas.

- C'est si loin de tout ce qu'on nous a appris. Et les paraboles ? Et les miracles ?

- Les miracles ont eu lieu, mais plus tard. A la fin de sa vie.

- Je ne comprends pas tout ce qu'on nous a imposé… Le catéchisme, les offices, les rituels. Cela n'a pas de sens.

- C'est pourquoi Dieu envoie son second fils. Il doit remettre de l'ordre dans tout ça une nouvelle fois. A moins qu'il ne décide de mettre un terme à la présence de l'Homme sur cette Terre. Le conseil Divin doit se réunir une ultime fois dans les prochains mois.

- Le fils de Dieu est déjà sur Terre, pourquoi tout détruire ?

- Dieu peut décider de le laisser vivre une vie normale sans le laisser se révéler aux Hommes. Il fait son enquête et rédige son rapport. Il n'a pas décidé de la suite qu'il donnerait à son projet d'ultime sauvetage de l'humanité. Son premier fils a été crucifié et le second vit un martyr. Les apôtres n’ont rien compris. Il ne voit pas pourquoi ce serait différent cette fois-ci. On a l’impression d’un éternel recommencement. Les mêmes rejets, les mêmes attaques. Comme si tout ça n’avait servi à rien. Les Hommes aiment faire le mal. C’est ça la réalité. Dieu veut le constater une dernière fois. L'un de ses ministres a été missionné pour évaluer la situation. Il a accompagné le fiston au cours de son passage chez les jésuites et au séminaire d'Aix en Provence. Ce ministre est persuadé que l'humanité mérite d'être sauvée. Il a fait le malin en plein conseil divin. Il le regrette amèrement. L'issue de son séjour sur Terre décidera de l'avenir de l'humanité. Dieu a déjà une idée de ce qu'il va décider, mais il veut que ses ministres l'approuvent.

- Quelle est l'identité de cet homme ?

- Tu viens de lui nuire. Il ne sait pas qui il est vraiment. Son passage au séminaire a été une véritable catastrophe. Il a été recueilli par une veille cousine de son père adoptif, elle a voulu l’empoisonner. Sa femme l’a sauvé in extremis. A peine mariés, les médias sur ordre d’Isabella et de Joseph Cardel les ont humiliés. L’appareil judiciaire s’est emballé, tant les mensonges du clan Cardel étaient crédibles. Georges a été appréhendé et déféré pour des faits dont il est totalement innocent. Le ministre de Dieu est avec lui, à son insu, évidemment.

- Les hommes d'Eglise attendent le retour du fils de Dieu depuis deux mille ans, ça devrait bien se passer.

- Pas certain… N'oublie pas qu'ils ne servent pas le Dieu que nous connaissons.

- N'oublie pas… Qu'est-ce que j'en sais, moi. Je suis psychiatre, pas le Pape.

- L'Église catholique ne vénère pas Dieu, mais les ténèbres.

- Sérieux ? Apfelbaum, tu délires…

- Inutile de m'insulter. Les croyants sont tous trompés. La théorie du fils de l’Homme est née des suites d’une interprétation erronée de l’enseignement de Jésus.

- Ou alors Jésus a carrément fait de la merde. Il s’est présenté comme le fils de l’Homme, ni dieu, ni maître. Vu le gaillard que j’ai vu, je n’en serais pas étonné.

- Tu me fatigues, Marc.

- Attends, moi je suis désolé : il n’a pas arrêté de répéter les mêmes conneries comme un parent à des gosses qui dirait « c’est interdit de dire « dégueulasse » et « va te faire enculer, grosse merde ». Il y en a forcément un qui va essayer au bout d’un moment et tous les autres vont le suivre. C’est du B.A BA. Au final ça donne une église qui aime un peu trop les enfants.

- Une église dont les serviteurs s'adonnent à la pédophilie ne sert pas la lumière…

- Et pourtant ce n’était pas faute de le dire.

- Le signe de croix dessine une croix renversée, la communion consiste en un rituel satanique : boire le sang et manger la chair d'un mort, cannibalisme pour en acquérir la puissance, se satisfaire de la souffrance, vénérer la douleur ne sert pas la lumière mais s'apparente à de la magie noire. C'en est assez. Dieu est à bout de patience.

- Je n'avais jamais vu ces choses sous cet angle. Mais je suis désolé, le Jésus, il a fait de la grosse merde. Il aurait fait psy, il aurait « ajusté » son discours, comme il dit. Moi, je suis d’accord avec Caïphe et tous les autres. Franchement. A sa place, je l’aurais envoyé se faire foutre avec son sacré « cœur » mis à toutes les sauces.

- Les choses sont telles qu’elles sont. Le mal a joué sa partie. Jésus a fait comme il pouvait. Il n’est pas responsable de la suite. Quoique.

- Pas sûr, mais enfin, si tu le dis. Je ne vais pas te contrarier. C’est toi le patron.

- Absolument. Toi aussi tu dois discerner la vérité.

- Je la connais la vérité. Georges Cardel s’est fait enculer par sa famille naturelle et sa famille adoptive. C’est clair.

- Son parcours est exceptionnel et défie les lois de l'entendement. Il n'est pas comme les autres et il a été très facile pour ses ennemis de le faire passer pour un affabulateur. Le monde entier lui crache au visage. Seul Dieu décide et lorsqu'il accèdera aux trônes qui lui sont dus, ses ennemis comprendront qui il est réellement, il sera trop tard pour eux. Ils ne pourront pas revenir en arrière et réclamer sa clémence. Ils attendent le retour du fils de Dieu et lorsqu'il se présente à eux, ils ne le reconnaissent pas et lui claquent la porte au nez. C’est parce qu’en réalité, ils attendent le fils de l’Homme. Ils veulent vivre l’apothéose et non l’humilité. Cette reconnaissance est un défi pour l'âme des Hommes. Dieu regarde. Il est attentif à tous les comportements de ceux qui côtoient Georges. Ceux qui lui auront nui devront s'expliquer avec le Ciel, si le Ciel le leur en laisse l'occasion. Il est probable qu'ils soient détruits tout simplement.

- Et tu me dis que je vais devoir accompagner cet homme dans son parcours ?

- C'est ce qui était prévu pour toi. Elisabeth y est brillamment parvenue. Tu t’es choisi une profession et un entourage qui ne vont pas. Voilà ce que ça a donné.

- Je peux me rattraper. Je viens de te le dire.

- Ce n’est pas de ma décision, je viens de te le dire aussi.

- Ce sera mon défi. Je serai attentif et vigilant.

- Ne négocie pas avec le Ciel. Ça ne change pas le fait que tu as nui volontairement. Cette réalité existe. Tu peux regarder ailleurs si tu veux. Cela ne la modifiera pas. Tu n'es pas le seul prévu sur cette Terre pour accompagner Georges jusqu’à son couronnement.

- Nous sommes combien ?

- Peu importe le nombre. Suffisamment.

- Si ça se trouve je suis tout seul.

- Inutile de me cuisiner : tu ne sauras pas.

- Je vois.

- Non tu ne vois rien. Tu ne comprends rien. J'ai eu toutes les peines de l'univers à te convaincre de me laisser de rendre la mémoire et tout ce que tu trouves à dire c’est que Jésus était certainement un connard. Tu penses que le Ciel n'a prévu que toi et prendre le risque de voir capoter une opération cruciale pour la survie de l'Univers ?

- Pour la survie de l'Univers ? Tu es sérieux ? Tu n'y vas pas avec le dos de la pelle.

- La Terre est un monde particulier. Ce qu’il s’y passe à des répercussions sur les autres mondes car l'Homme est la seule bestiole de la Création capable de vénérer le mal à un point hors catégories. Un Mal qui lui veut du mal. Adorer son ennemi. Stupide créature. Il donne un tel mauvais exemple qu'il met en danger des civilisations extraterrestres de par son incapacité à respecter le divin. Il n'est rien et se prend pour Dieu. La Terre a été placée sous quarantaine avec un moratoire jusqu’à la décision finale.

- Dieu n'est pas encore certain de la décision qu'il va prendre, répéta Delafosse.

- Il prépare ses troupes.

- Ah oui, cette épée de Damoclès sur la tête de l'Homme.

- Cela n'a rien à voir avec Damoclès. Dieu n'a pas d'énergie à perdre avec une créature qui refuse de respecter les lois divines et met en danger un équilibre universel par sa bêtise et son obstination à servir le mal. Le mal n'a pas sa place au Ciel. Si l'Homme n'est pas capable de comprendre ça alors il va tout simplement être détruit.

- Tout simplement ?

- Tout simplement.

 

 

 

 

 

 

39

 

 

Au cours de la nuit qui suivit les événements de Nazareth, l'écho des insultes et des invectives résonnait encore dans les consciences amies de Joshua. Certains, parfois des détracteurs, reconnurent en lui la grandeur d'un maître. Ceux-là ne pouvaient trouver le sommeil. Ils se levèrent et se préparèrent au départ.

Les mains enfouies dans un sac cousu à la hâte, entassant les vêtements et la nourriture pour le voyage dont ils ignoraient la destination, ils se pressaient de quitter leur terre natale, ces hommes et ces femmes aux yeux rougis par les larmes versées devant le fils de Dieu humilié. Ils ne pourraient jamais réparer l'affront public, mais ils désiraient le servir plus que tout au monde désormais.

Au matin, la dispersion des disciples s'organisa. En ce dernier dimanche de février, la saison froide tirait à sa fin, mais il restait néanmoins, empreinte dans le fond de l'air, une froidure qui glaçait les os des hommes et des femmes de la Terre de Dieu. Nazareth se réjouissait d'avoir enfin signifié à cet imposteur, prétendant au trône de David, son désaccord. Il devait savoir, même s'il avait été habitué à être considéré comme le fils de l'Eternel, que la ville qui l'avait vu grandir ne s'y trompait pas. À n'en point douter, le ressentiment était vivant dans les cœurs. Au plus profond de leurs âmes, les habitants de la terre natale de Joshua Ben Joseph étaient convaincus de la légitimité de leur colère. Les textes sacrés racontaient la venue et le parcours d'autres prophètes, mais jamais aucun d'eux ne s'était comporté comme Joshua. Le manque de respect dont ils avaient été victimes était flagrant.

Tandis que chacun s'affairait :

- Où est ma mère ? demanda Hannane, inquiet.

Esmodée, occupé à plier une tente, inspira profondément et appuya de tout son poids sur le rabat pour le refermer.

- Je ne sais pas, fils.

- N'est-elle pas partie ?

- Ne t'inquiète pas, fils, je l'ai vue tantôt. Elle parlait avec Joshua, non loin du tertre. Peut-être l'a-t-il invitée à méditer ses paroles ?

- Il ne fait plus cela, trop dangereux.

- Hum… c'est vrai. Ne t'inquiète pas. Ah ! Regarde ! La voici ! Tu vois : j'avais vu juste.

Hannane sourit. Elisabeth s'approchait, une cruche d'eau calée sous un bras. Elle offrit une rasade à sa mule. La bête, fidèle, but à pleines lampées. Hannane, troublé par ces années vécues loin d'elle, avait souvent besoin d'être rassuré à son sujet. Il se précipita vers elle et la prit dans ses bras, renversant l'eau. Elle rit.

- Fils ! Va chercher Joshua ! On a de la visite !

Dans le prolongement du regard d'Esmodée, des hommes. Ils approchaient. Luc Alphée les accueillit et s'enquit du motif de leur venue. Des femmes les accompagnaient. Leur présence le rassura. Ils avaient l'air pacifique. Luc Alphée adressa un signe aux gardes prêts à intervenir. Ils demeurèrent en retrait à l'affût du moindre signe d'hostilité de la part des visiteurs.

Joshua Ben Joseph apparut, suivi de Simon Pierre et de Thomas. Il avait été alerté de leur venue et connaissait leurs desseins.

- Soyez les bienvenus. Thomas, conduis-les vers l'extrémité nord de notre camp. Ils pourront s'installer.

- Tu ne sais pas ce qu'ils nous veulent et tu les invites ? Je ne tiens pas à mourir égorgé en pleine nuit. Réfléchis bien.

Joshua sourit.

- Tu as raison. La prudence s'impose à nous après les événements d'hier.

Les visiteurs le supplièrent de les accepter auprès de lui. Dieu souffla à l'oreille de son fils bien aimé qu'il pouvait les accueillir sans crainte.

- Vous n'aurez pas beaucoup le temps de vous reposer car nous prenons la route très bientôt. Si vous le souhaitez, Thomas vous donnera notre itinéraire et vous nous rejoindrez dans deux jours, le temps pour vous de faire une halte.

- Nous sommes poursuivis pour trahison, nous restons près de vous.

Un voile d'inquiétude passa dans le regard de Joshua. Si les autorités commençaient à poursuivre ses disciples, cela n'augurait rien de bon. Quelques heures plus tard, le groupe se sépara et chemina vers Bethsaïde par des voies différentes. Les hommes et les femmes prirent l'apparence de familles ou de caravanes armés d'arguments à déployer en cas de contrôle par les autorités religieuses incitées par les détracteurs de Joshua Ben Joseph à surveiller le moindre de ses gestes.

Aucun mouvement populaire d'importance ne fut rapporté ce jour-là. « Celui qui se faisait passer pour le fils de Dieu », « l'usurpateur du trône de David » semblait avoir disparu de la surface de la Terre du Très Haut. Les espions envoyés par Nazareth étaient revenus bredouilles au grand dam du Sanhédrin. Il aurait bien voulu mettre un terme définitif à cette mascarade. Une mascarade qui pouvait lui coûter cher au moment des Pâques et de toutes ces fêtes religieuses au cours desquelles le sang des holocaustes et les sicles coulaient à flots. Les espions étaient des gaulois payés chichement. Ils travaillaient en plein sabbat, un avantage dans ce genre de mission. L'on disait en coulisses que Joshua Ben Joseph ne respectait pas le Sabbat. Il pouvait prendre une ascendance certaine sur les fidèles qui eux respectaient les lois à la lettre. Les gaulois étaient parfaits.

Ils suivirent eux aussi des chemins différents. Le service rendu fut à la hauteur des remerciements consentis par les autorités de la ville : ils ne rapportèrent aucun élément quant à la direction qu'avait pu prendre l'imposteur et ses « sbires ». Deux espions ne revinrent jamais. On les prit pour morts, sans doute attaqués par des bandits. On n'envoya personne à leur recherche. Rien ne servait de payer d'autres mercenaires pour les retrouver. « L'imposteur » referait surface en d'autres lieux. Ce ne serait plus de leur ressort. Ils abandonnèrent l'affaire temporairement.

En réalité, les deux gaulois portés disparus avaient retrouvé la trace de Joshua Ben Joseph à peine quelques heures après leur départ. Ils s'étaient laissés guider par leurs montures sans vraiment prêter attention à la direction qu'elles empruntèrent. Ils discutèrent et rirent ensemble tout au long du voyage, persuadés de l'inutilité de la mission. Comme parvenues à destination, les juments s'arrêtèrent enfin. A dix mètres au-dessus de la route principale, un petit groupe évoluait sur un chemin rocailleux.

- Regarde !

- Combien sont-ils ?

- A peine une dizaine.

- Nous n'avons croisé aucune caravane.

- Exact.

- Que font-ils sur ce chemin secondaire ? Leurs bêtes ne sont pas habituées à des routes aussi escarpées.

- Ils se cachent.

- Et si c'était lui ?

- Tu veux savoir ?

- Allons-y.

Ils partirent au galop dans leur direction. Dieu prévint Joshua. Il ordonna qu'on regagnât la route principale immédiatement.

- Nous attendrons.

Les gaulois, furieux de ne trouver personne sur le chemin secondaire, rebroussèrent chemin. Ils n'aimaient pas ce genre de déconvenues. Qui avait prévenu la troupe de leur arrivée ? Ils les retrouvèrent plus loin, souriants. L'un d'eux leva une main vers eux en guise de signe de bienvenue. Ils se consultèrent du regard. Que cachaient-ils sous cette apparente bienveillance ? Joshua avança à leur rencontre.

- Je vous salue ainsi que vos nobles bêtes qui vous ont conduits jusqu'à moi.

Les gaulois, ahuris, ne surent que répondre.

- Je suis Joshua Ben Joseph. Vous me cherchez. Me voici. A présent, vous avez le choix : offrir ma tête à vos maîtres, car c'est bien de cela dont il s'agit n'est-ce pas ? Ou alors me suivre jusqu'aux portes du royaume des Cieux.

Les mercenaires mirent pieds à terre et embrassèrent Joshua. Toute envie de s'en prendre à lui les avait abandonnés. Esmodée vit ces effusions d'un mauvais œil. Ces hommes étaient des étrangers aux mœurs et coutumes très différentes. Joshua fut averti des pensées d'Esmodée.

- Chasse donc ces idées de ton esprit ! Elles ne sont pas dignes de toi. Tu crains un danger physique pour moi alors que le véritable combat se déroule dans l'invisible. L'on peut tout me prendre, même la vie. Mon Père veille.

- Je ne sais pas comment tu fais pour raisonner ainsi. Le danger pour ta vie est réel. C'est vrai, la peur parfois est plus forte que la confiance et la foi. Je n'ai pas ta force pour résister à ses assauts.

- Je suis conscient des dangers pour ma vie. Tu as raison : ils sont réels. Cela n'entame en rien ma détermination.

Les gaulois, témoins de la conversation entre les deux hommes, étaient heureux.

- Toute vérité, poursuivit Joshua en reprenant la route, est à la portée de vos yeux et de vos oreilles. Lorsque vous décidez de vous engager sur le chemin vers le Royaume des Cieux, le voile se lève enfin et vous pouvez recevoir le Souffle. Vous êtes égaux devant Dieu. C'est votre volonté de faire le bien ou non qui crée cette différence entre vous. Si vous refusez de voir ou d'entendre la Vérité, votre esprit s'atrophie jusqu'à disparaître. N'oubliez pas : vous mourrez un jour certain. Si vous n'êtes pas familiers de Dieu, comment le reconnaîtrez-vous dans le monde de l'esprit ?

- Comment pouvons-nous comprendre de telles choses ?

- Agissez avec votre cœur, répondit Joshua. C'est le seul repère pour vous. Le Ciel fera le reste.

Les mercenaires gaulois se fondirent dans le groupe et disparurent. Ils vécurent heureux pour le restant de leurs jours.

 

 

 

 

 

40

 

 

Sabbat approchait à Bethsaïde. Tous les disciples de Joshua étaient parvenus à destination sans encombre. Ils s'en émerveillèrent. L'idée de se séparer pour voyager en sécurité les avaient plongés dans une peur atavique de se perdre, d'être attaqués en route. Ils se sentaient en sécurité ensemble.

Une fois le campement dressé, les femmes préparèrent le vin et les galettes de fleur de farine. Un office aurait lieu au sein même de l'hôpital, dirigé par Suzanne et Marie. Les rituels rassuraient les malades aux portes de la mort. Il était inutile de leur dispenser l'enseignement de Joshua à ce stade de leur existence, mais d'instiller les messages de Dieu dans un rituel connu et rassurant. Ils ne prêtaient pas attention au contenu réel des discours ; ils n'en avaient pas la force, mais ils ressentaient le déroulement de l'office. Ils reconnaissaient les changements de ton, les chants. Ils se sentaient en connexion avec le Très Haut, c'était l'essentiel avant leur départ de cette vie.

Les deux femmes déterminèrent quatre zones distinctes qu'elles confièrent à d'autres évangélistes.

- Le Très Haut veut-il vraiment que je souffre ? demanda un malade. Si c’est ce qu’il veut, je risque de souffrir éternellement.

- Non, répondit Elisabeth. Apaise-toi.

- Pourquoi ne fait-il rien pour moi ?

- Je ne sais pas. As-tu été heureux ?

- Un peu, oui.

- Pars tranquille, murmura-t-elle en s’accompagnant d’une caresse sur la joue du malheureux.

Pendant ce temps, Joshua intervenait à la synagogue sur invitation du hazzan. Ce dernier lui vouait une grande admiration et n'avait pas été corrompu par les émissaires du Sanhédrin. L'assemblée était plus dense qu'à l'accoutumée. L'écho des événements de Bethléem commençait à peine à se répandre dans la petite cité. Joshua n'était pas un enfant du pays pour eux. Loin de se sentir trahis par les absences et la pauvreté de ce « successeur au trône de David », ils comprenaient le sens de ses prédications. Les rituels familiers, les Lois du Talmud, tout ce qui faisait d'eux des fils de la Terre de Dieu commençaient à se sublimer dans leur esprit, enrichis par les nouvelles lois révélées par Joshua. Cette population était considérée comme maudite. Elle côtoyait la mort et la maladie. L'existence du camp des malades tenait à distance les visiteurs. L’impermanence des choses, la déchéance des corps leur étaient familières. Joshua leur apportait l'espoir non vain de l'existence d'un Royaume accessible pour eux indépendamment de la loi imposée par les Hommes. Personne n'était insignifiant désormais aux yeux du Très Haut. La volonté sincère de faire le bien suffisait pour y être accueilli, alors pourquoi se soumettre à des rituels et des règles dont la légitimité et l'utilité ne pouvaient plus qu'être remises en question ?

- Se confronter aux autres, éprouver la vie, dit Suzanne au même moment au camp des malades de Bethsaïde, est à mon sens l'un des seuls moyens à notre disposition pour montrer au Ciel ce que nous sommes et ce que nous valons.

- Dieu ne veut pas notre souffrance. Tu l’as dit tantôt sans nous donner d’explication ! Je ne comprends pas le sens de la souffrance.

- Certains souffrent de l'incompréhension d'une situation. Comme des enfants capricieux, ils exigent de la vie des choses impossibles à obtenir. D'autres sont victimes des autres, tombent malades, sont malmenés. Ceux-là sont bien accueillis au Ciel si leur cœur est pur.

Les femmes de Bethsaïde assistaient au discours de Suzanne. Des malades affaiblis au point de ne pas pouvoir se dresser et boire au calice hurlaient leur indignation devant cette femme qui prêtait des intentions au Très Haut comme si elle le connaissait personnellement. Ils réclamaient des comptes, interrompus par des râles rocailleux, sur l'origine de telles idées dans cette bouche illégitime souillée par la faute d'Eve.

- Une femme indépendante, autonome, vous affirme une probable vérité et vous entrez dans une colère noire ? Votre maladie vous fait souffrir et vous l'intensifiez sans raison. J'ai reçu l'enseignement du fils de Dieu…

- Tu remets en question l'enseignement du Grand Prêtre Caïphe d'après les affirmations d'un homme de peu d'honneur qui parle à une femme ?

- Tu t'adresses à une femme, toi aussi.

- Je suis mourant et je ne veux pas qu'une femme vienne piétiner une vie vouée au respect envers le Très Haut.

- Tu es libre.

- Tais-toi, femme ! Tu insultes l'Eternel.

Sur ces paroles, l'homme s'étouffa dans un long râle et mourut. Silence. Lourd.

- Comment as-tu fait ça ? clama un autre mourant.

- Je n'ai rien fait, déclara Suzanne.

D'un regard rapide, elle consulta ses compagnes. Les hommes étaient malades certes, mais plusieurs étaient suffisamment valides pour les forcer à se taire. Elles ne pouvaient rester au péril de leurs vies et décidèrent de quitter les lieux le plus rapidement possible en évitant de provoquer l'auditoire. Elles s'apprêtaient à franchir le seuil de fortune lorsqu'une voix s'éleva.

- Suzanne a raison !

Silence. Le temps sembla retenir son souffle.

- Pourquoi Caïphe a-t-il besoin d'une armée pour faire respecter son enseignement ? Il ne m'a jamais touché au cœur. Quand Suzanne parle, mon cœur réagit !

- Je suis d'accord ! s'écria un autre malade.

- Moi aussi ! Je vais mourir ici comme un chien errant ! Ce qu'elle dit me réconforte !

- Reste et parle-nous encore de Dieu et de ses fils !

- Raconte-nous le Royaume des Cieux !

- Et le Paradis !

- Que te dis ton maître ?

- Ne nous laisse pas sans savoir !

Suzanne sourit. Un morceau de Ciel avait percé les ténèbres de cet enfer.

 

 

 

41

 

 

Le repas du soir touchait à sa fin. Joshua souhaita s'entretenir avec les apôtres.

- Mon enseignement se diffuse grâce à vous. Il a franchi les frontières de cette Terre. Le Sanhédrin n'a jamais imaginé cette réussite. Je suis désormais en danger. Vous aussi. J'ai pris une décision : je ne m'adresserai plus aux foules. Cela fait des mois que vous vivez à mes côtés. Vous savez comment enseigner le Royaume des Cieux. Enseignez à d'autres. Ils enseigneront à leur tour. Je ne peux plus m'exposer à la colère de Caïphe. Il me tuera. Caïphe mettra à mort le fils de ce Dieu qu'il est censé vénérer. Il parle d'un dieu inconnu de Dieu lui-même. Mon père n'a pas besoin de sang pour aimer. Il ne se repaît pas de la souffrance des Hommes. Il n'exige pas la pénitence. Ecrivez mon enseignement et cachez les tablettes dans un endroit secret. Votre secret sera révélé plus tard, lorsque les Hommes seront prêts. Mon père enverra son autre fils pour leur demander des comptes. Les Hommes voudront boire mon sang et manger ma chair. Ils vénéreront en mon nom un dieu des ténèbres, car le mal transformera mes propos, mes actions. Il parlera en se faisant passer pour moi et m'inventera une vie que je n'aurai jamais eue pour encore mieux asservir les croyants. Mon frère viendra lui aussi. Je peux affirmer ces choses ce soir à la simple observation des événements récents et la montée de l'hostilité à mon égard. Les hommes de Dieu ne veulent pas perdre leur pouvoir, leur fortune. Mon enseignement sera compris pendant un temps. Les femmes gagneront en liberté, les hommes en bonheur, mais l’un d’eux, un jour, pervertira mes paroles et mes actes. Il renverra les filles d'Eve à leur triste sort de pécheresses et les stigmatisera.

- Comment peux-tu en être si sûr ?

- L'échiquier est déployé devant moi. J'ai étudié les comportements des uns et des autres. J'ai réalisé une projection sur plusieurs siècles. Mon père vient de me prévenir. Il m'a averti également des intentions de Caïphe. Ils vont me torturer et m'assassiner.

- Sauve-toi !

- Non. Mon père me rappellera auprès de lui au moment de mon arrestation. Ils s'acharneront sur un corps vide.

- Tu seras mort ?

- En apparence non. La mort peut revêtir différentes formes. L'esprit peut mourir et quitter un corps en vie en apparence. Il mange, boit, dort, parle, mais il est vide. Aucune âme ne l'habite. Le mort vit et ignore tout de son état. Mon père me fera mourir au moment de mon arrestation, je vous le répète. Je ne serai plus de ce monde à cet instant précis. Il n'était pas prévu que ma vie se terminât ainsi, mais le libre-arbitre des Hommes est souverain. Mon père passe son temps à s'adapter à leur folie. S'adapter… enfin… Le terme n'est pas exact car il place les Hommes en état de supériorité, ce qui est faux. Je dirai que mon père observe. Il laisse faire. Il intervient lorsque la situation devient dangereuse pour le Paradis. Il ne peut se permettre de prendre le risque de voir débarquer des âmes sales.

- Et nous ? Que devrons-nous faire ?

- Je vous l'ai dit : enseignez. Consignez mes paroles exactes et cachez vos écrits. Ils seront retrouvés le moment venu.

- Je te sens si las, dit Jacques.

- Tu es fataliste, dit Simon-Pierre. Nul ne sait ce que l'avenir nous réserve. Tu as été choqué par ton accueil à Nazareth.

Judas Iscariote versa de l'eau dans un gobelet puis le déposa sur la pierre encore brûlante. Il attendit, les mains tendues au-dessus des braises.

- Vous ne voyez donc rien ? dit-il.

- Judas, dit Thomas, tu es un serpent !

- Parle Judas, murmura Joshua.

- Je suis sûr que tu as raison. Caïphe te tuera si tu ne renonces pas à tes discours. Il est d'ailleurs déjà trop tard.

- J'ai mesuré les limites de l'esprit des Hommes. Vous êtes les seuls, avec vos sœurs, à pouvoir transmettre ce que vous avez reçu de moi.

- J'ai tant cru… soupira Judas.

- Continue de croire. Ma fin n'est pas la fin de tout. Mon père va être obligé de m'éjecter d'urgence de ce monde. C'est une donnée. Il tiendra compte des actes des Hommes à mon égard. Caïphe, comme les autres, oublient une chose : ils me feront mourir, mais eux aussi mourront un jour. Ils seront présentés à mon père et devront s'expliquer. Ne craignez pas la mort en ce monde car elle est naissance en un autre tout comme votre naissance en ce monde est mort dans un autre. Mon père regarde le cœur des Hommes. S'ils font le mal et insultent le Ciel, ils disparaissent. Mon père va laisser les Hommes agir après mon passage. Il va les observer. Il va voir comment mon enseignement sera pris en compte, transformé, respecté. Mon frère fera des passages réguliers sur cette Terre, en tant qu'empereur, roi, prince ou duc. Il incarnera de hautes fonctions en occident afin d'avoir accès à des informations cachées au peuple. Il dressera un rapport et tiendra mon père informé de l'évolution de l'humanité sur cette Terre. Viendra le jour où mon père décidera la fin de ces temps de souveraineté du mal et demandera des comptes aux Hommes de la Terre. Les cœurs purs ne peuvent être pervertis.

- Qui est ton frère ? Comment s'appelle-t-il ?

- Je ne vous le dirai pas. Je ne mens pas. Mon frère existe vraiment. Je ne vous dirai pas son nom, car il ne veut pas être appelé sans cesse. Mon père a pris la précaution de l'effacer de ma mémoire.

- Tu es déjà venu sur cette Terre auparavant ?

- Non et je ne reviendrai pas. Mon frère se charge de cela. Je m'incarne dans d'autres mondes.

- Il existe d'autres mondes ?

- Oui. D'autres mondes, d'autres peuples. L'Homme se croit seul et souverain. Il nous fatigue. J'essaie de le raisonner et de lui faire comprendre une autre façon de se comporter face au Ciel. S'il ne comprend pas, mon frère se chargera de la suite.

- Rigueur et miséricorde.

- Non. La miséricorde n'existe pas. C'est une invention des Hommes. Dieu les laisse faire.

Joshua abandonna les apôtres à leurs réflexions. Il avait sommeil et souhaitait s'entretenir avec son père.

 

L'attente à Bethsaïde dura quelques semaines. Joshua poursuivit son enseignement en dépit de sa décision. Les demandes étaient sincères. Des groupes de croyants triés sur le volet.

Un matin, il invita les femmes apôtres à le rejoindre à la fontaine des purifications. Elle alimentait un point d'eau naturel à l'est du camp des malades. Elisabeth connaissait bien l'endroit.

Elles marchaient sous escorte. Joshua avait emprunté une autre route. Parvenues aux abords de la fontaine, un manteau était déjà déposé sur le rocher : des hommes d'une même famille venaient de prendre possession des lieux le temps de leurs ablutions.

Ils levèrent les yeux et aperçurent les femmes. Furieux, ils brandirent leurs poings en signe d'intimidation. Le manteau était visible du chemin. Elles avaient enfreint la règle. Avant même d'avoir l'idée de les chasser, l'escorte des femmes apparut, épées hors des fourreaux. Suzanne s'avança.

- Nous vous saluons, hommes de bien et sollicitons cet endroit car notre maître bientôt s'y présentera.

- Ah ? Tu as donc un maître ? railla l'un d'eux. Qui est-il donc que je le rosse pour avoir si peu d'autorité sur sa servante !

- Joshua Ben Joseph.

- Connais pas.

- Moi non plus.

Les quatre hommes sortirent de l'eau et se rhabillèrent.

- Cela fait des semaines que nous sommes à Bethsaïde, poursuivit Suzanne. Il ne me semble pas vous avoir vu en sa compagnie pour les enseignements.

- Nous ne le connaissons pas. Le comprenez-vous ? Ou alors nous prenez-vous pour des menteurs ? Nous arrivons de Jérusalem.

- Nous y étions pour affaires.

- Nous sommes phéniciens et nous nous rendons à Damas.

- Nous sommes mardi, dit Suzanne. Vous devriez déjà être partis si vous voulez rester en vie dans ces contrées.

- Nous possédons des chevaux !

Le plus âgé requit l'attention des trois autres et s'adressa à eux dans leur langue natale.

- Mes frères, mes cousins, dit-il, respectez cette femme car son maître est le fils de leur dieu. J'ai entendu parler de lui. Nous en avons parlé. Je rêve de croiser sa route, alors du calme. Essayons de susciter sa confiance. Nous rentrerons au pays et raconterons ce qu'il se passe ici.

Il s'adressa ensuite à Suzanne en araméen.

- Femme, toi et tes sœurs, parlez-nous de votre maître. Il paraît qu'il se présente comme le fils de votre dieu ? Il se dit roi ? Parle-nous de son royaume. Que devons-nous faire pour devenir ses sujets ?

Les trois autres protestèrent. Le vieux allait trop loin, trop vite. Ecouter, collecter des informations, d'accord. De là à suivre cet homme si sûr de lui, il y avait un monde. Joshua Ben Joseph n'était pas encore là. Les phéniciens prirent place parmi les femmes. Cette nouvelle fraternité jusqu'alors inconnue leur plut. Les femmes leur dispensèrent l'enseignement de Joshua.

Joshua fit son apparition. Il réclama la présence des femmes et permit aux phéniciens de se joindre à eux.

- Je suis venu afin de vous transmettre le dernier enseignement. Il vous permettra d'appeler vos frères mâles vers une réconciliation de l'Eve et de l'Adam. Phéniciens, vous saurez, vous aussi.

Il prit place sur une pierre, à l'ombre de la roche.

 

 

 

 

42

 

 

- Apfelbaum ? Tu es là ?

- Oui, Marc, juste à côté de toi.

- Je ne te vois pas avec toute cette brume.

- Moi je te vois parfaitement.

- Je ne t'entends pas bien.

- Moi, si.

- Je ne perçois plus les battements de mon cœur et pourtant mes tempes m'oppressent au point que mon crâne menace de se fendre.

- Tu es compliqué, Marc. Tu te plains sans cesse. Tu es juste là où tu dois être. Ce lieu est le comptable de tes actions passées.

Delafosse se tut et huma l'air. Un parfum étrange planait, apporté par le vent, inattendu en cet endroit.

- Quelle est cette odeur putride ?

- Tu ne la reconnais pas ? s'étonna Apfelbaum.

- Elle me prend tout entier, me dévore et me consume. Et ce bruit sourd, lancinant. Il résonne et me chavire. La tête me tourne. Je défaille.

- Tu as si souvent vu la mort de près pourtant. Tu devrais en reconnaître les signes.

- De quoi parles-tu Apfelbaum ?

- Les Hommes meurent et reviennent. Sauf si Dieu s’en mêle.

- Je ne sais pas. Je ne me souviens pas. Que se passe-t-il ?

- Laisse-toi aller, Marc. Plus tu vas résister, plus ce sera difficile pour toi.

- Qu'est-ce qui sera difficile ? De quoi parles-tu ?

- Tu rentres chez toi. Tu as construit une Maison dont chaque brique, chaque tuile, chaque poutre est un acte, une pensée que tu as commise.

Delafosse aurait voulu pleurer comme un petit enfant. Il ne voulait plus rentrer chez lui. Il pressentait la souffrance et la douleur. Il était mort, il voulait rester mort et tracer sa route dans l'inconnu, loin de la vie dans la chair. Il avait abandonné son air de défi, ses provocations. Il ne voulait pas retrouver ses patients, le souvenir de Marie, la cocaïne, la confrérie du Saint-Sang et leur obsession pour Georges Cardel.

- Tu ne peux pas demander à ton dieu de m'oublier et de me laisser tranquille ici ? Je ne suis pas à la hauteur. Dont acte. Si Marie est dans le coin, qu’elle vienne me chercher. On fera un bout de chemin ensemble.

Apfelbaulm soupira. Encore un caprice. Elisabeth était idiote d’avoir abandonné son fils en pensant que ça n’aurait pas de conséquences. Delafosse aussi, d’avoir laissé sa vie partir à vau-l’eau.

- Tu vas la retrouver, ne t’inquiète pas. Elle n’est pas au Paradis. Ta femme ne valait rien. Tout comme toi. Souviens-toi de Georges !

- Je ne risque pas d’oublier. Vous me le rappelez toutes les deux minutes. J’ai compris.

- Tu n'as pas le choix, Marc. J’aurais voulu que tu te laisses rafraîchir la mémoire avant de commettre cette grave erreur. Tu as mis Dieu dans l’embarras. Il y a des choses qu’il ne peut pas faire lui-même. Elisabeth a été idiote. Jésus l’a choisie quand-même, à défaut d’autre choix. Son environnement favorable a limité la casse. Et toi… toi… tu le lâches le grand patron au moment de faire ce qu'il te demande.

- Faites chier ! Vous essayez de le faire croire que Dieu ne pouvait pas se charger de rédiger le rapport d’expertise psychiatrique de Georges Cardel ? Il peut tout faire, non ?

- Dieu ne peut pas se charger de tout ! Aucun rapport n’a été rédigé ! La première fois, la matonne n’a pas voulu laisser sortir Geroges de sa cellule pour rencontrer le psy au prétexte qu’il était 18h. Au final, elle a rapporté que Georges avait refusé l’expertise. Et d’un. Au second tour, tu signes la même chose ! Toi, tu savais. Je t’avais prévenu. Je t’avais demandé de ne pas lui nuire. Je t’avais demandé de refuser les consignes de cette salope de Carine Mortier Coussin ! Pendant le trajet, trois heures, tu as eu le temps de te faire une idée de la situation. Le gars ne mentait pas. Les preuves étaient évidentes. Ça te coûtait quoi de rédiger un rapport honnête ?

- La vie. La liberté. Je suis accro à la coke. J’ai volé des palliatifs à l’hôpital parce que j’étais en manque et je me suis fait prendre par Harnoncourt. Il me fait du chantage. Je n’avais pas le choix.

- Tu n’avais pas d’autre choix que de faire ce que Dieu te demandait.

Delafosse se tut.

- Il va se passer quoi maintenant ?

Apfelbaum poussa un soupir d’agacement.

- Je ne sais pas. Je ne suis pas Dieu. Je ne décide pas à sa place. Vu que tu me le demandes : si j’étais lui, je ne prendrais pas le risque de te redonner une seconde chance. Comme je viens de te le dire : il y a des choses qu’il ne peut pas faire lui-même. Il avait besoin de cette action de ta part quand il te l’a demandée. Tu ne l’as pas fait. Je ne sais pas comment il a prévu de réorganiser les choses. Apparemment, et je peux me tromper, il me confirme qu’il ne te laisse pas le choix : tu es à l'hôpital et tu reviens à toi. Tu sors du coma. A toi de décider de ce que tu veux faire du reste de ta vie.

- Et la confrérie ? J’en fais quoi ?

- Franchement, je m’en moque. Je les connais bien. Ils font souvent appel à moi pour de la Paradis 123. C’est devenu très difficile d’en trouver depuis le démantèlement du réseau par Keller et Valmont l’année dernière. Je les fournis parce que ça me permet de savoir ce qu’il se trame chez eux. La Confrérie du Saint-Sang porte malheur à ses adeptes. Carine Mortier Coussin en est l’exemple parfait. La grande prêtresse d’un Ordre dédié aux folies de ses aristocrates de membres. Une Confrérie dédiée à adorer une poignée de terre de Jordanie là où le sang de Jésus aurait été versé. Adorer une centaine de gramme de terre contenant quelques gouttes du sang ayant appartenu au Dieu sur Terre. Donc la Confrérie adore une scène de meurtre où l’Homme a réussi ce jour-là à s’en prendre à Dieu ?! Inversons le raisonnement : si Jésus à tout hasard a été puni par Dieu pour avoir voulu créer le fils de l’Homme, alors le Saint-Sang adore le sang d’un homme rejeté par Dieu ?! Les évangiles apocryphes nous prouvent par leur seule existence, sans parler de leur contenu plus que troublant, que rien de ce qui est « connu » concernant le Christ doit être cru. Rien. Mais on juge un arbre à ses fruits. Les prêtres sont des fruits pourris passionnés par le sexe des enfants. Une église du viol. Pour résumer : tu t’es porté malheur et tu avais toute la latitude pour t’en rendre compte. Je te laisse rentrer chez toi. 

- Fais chier, c'est tout. J’ai fait ce que j’ai pu.

Delafosse se sentit aspiré tout entier.

- Attends ! Je n'en ai pas terminé ! cria-t-il dans un dernier élan.

- Quoi encore ! pesta Apfelbaum.

- Joshua ! Je veux savoir ! Est-il mort sur la croix ?

- Tu l'as vu mourir sans pouvoir le sauver.

- Je veux savoir pourquoi !

Apfelbaum leva les yeux au ciel et abandonna un profond soupir.

- C'est bon, dit-il. On y retourne, je te laisse te souvenir et ensuite tu rentres, d'accord ?

Delafosse accepta.

 

Les trompettes des portes de Nicador sonnaient à tout va. Peut-être espérait-on contenir le flot de la foule dans les rues et les ruelles de Jérusalem ? Leurs tintements répétés ne suffisaient pas à couvrir le vacarme incontrôlable répandu dans la cité toute entière.

Elisabeth avait rejoint le cœur du cortège qui accompagnait Joshua jusqu'au calvaire. Elle se frayait centimètre par centimètre un chemin éphémère dans la marée humaine ondoyante et sourde. Elle risquait à tout moment le piétinement, l'écrasement. Une odeur insoutenable semblait jaillir d'une source intarissable. Le souffle court, l'estomac au bord des lèvres, elle progressait le regard vissé sur la croix posée sur l’épaule de Joshua.

Elle redoubla d'effort et parvint à sa hauteur. Impossible de l'appeler. S'il s'arrêtait, il était roué de coups. Il leva les yeux et fouilla la mer de visages autour de lui. Il plongea brièvement son regard dans celui d'Elisabeth. Un regard vide, terne. Celui d'un corps qui avance malgré lui. Elle ne reconnut pas Joshua. Perplexe et inquiète, elle ne chercha plus à le suivre. C'était inutile. Un homme s'approcha, recouvert entièrement par un long manteau. Le visage dissimulé sous une large capuche, il souriait.

- Elisabeth, dit-il.

Elle reconnut sa voix.

- Joshua ! Que fais-tu ici ? Je viens de te voir portant une croix ! C'est impossible !

Elle sanglota d’émotion.

- Tu n'as qu'un mot à dire et tes bourreaux seront envoyés en enfer !

- Non. C'est inutile ! Je suis ici ! Laisse mon père décider de leur sort. Ce n'est pas ton affaire. Rentre chez toi et vis en paix. Occupe-toi de ton fils et de son épouse. Fais le bien autour de toi. Quand tu quitteras ce monde, tu seras bien accueillie là-haut. Allez ! Ne reste pas ici. Cette foule est dingue, avide de sang !

- Et Marie-Madeleine ? Veux-tu que je m'occupe d'elle ?

- Mon épouse et l'enfant qu'elle porte sont en route pour la Gaulle. Mon père s'occupe d'elle en attendant que je prenne le relais.

- Et ta mère ?

- Depuis mon départ, elle vit à Bethléem en compagnie de mes deux plus jeunes sœurs, Marthe et Ruth. Miriam, elle, s'occupe de la maison d'à côté en compagnie de son mari, Jacob. Elle garde ainsi un œil sur nos jeunes sœurs. Elle prête main-forte à notre mère depuis sa maladie et la mort de son huitième enfant Amos. Elle connaît des périodes de grand abattement. Jacques, le cadet, a racheté l'atelier de notre père confisqué à sa mort, après mon départ. Mon ami hazzan s’est chargé de la transaction en réparation de la succession dérobée. Joseph, le troisième fils, né après Miriam, est devenu le chef de la famille tandis que Simon, le cinquième enfant pêche sur les rives du lac de Tibériade, tout comme Jude, le septième. Jude est rebelle et fugueur. Mon père me dit qu'il finira par s'installer à Magdala. Je ne m'inquiète pas pour eux. Gabriel, l'archange, a déjà tout expliqué à ma mère. Elle a enfin compris qui j'étais. Un peu trop tard, juste avant ma mort.

Elisabeth tendit les bras vers lui. Il semblait si réel !

- Je pars. Rentre chez toi avec Esmodée. Mon père s'occupe des miens et vous protège.

- Marie sait-elle que tu es toujours vivant ?

- Non. Gabriel est parti la prévenir.

Gabriel se rendit auprès de Marie et lui décrivit les tragiques événements qui se déroulaient au sein de la cité de Dieu. Elle se pressa pour rejoindre son fils. Il l'en dissuada. Dieu avait déjà rappelé Joshua à lui. L'homme qu'elle verrait n'aurait rien à voir avec le fils qu'elle connaissait. Il était inutile d'assister à son agonie. Elle renonça.

 

- Apfelbaum ! Apfelbaum !

- Quoi ?

- Marie ne s'est pas rendue au calvaire ?

- Non.

- C'est sérieux ?

- Marie-Madeleine était déjà loin et Marie n'a pas quitté Bethléem. Joshua s'est présenté à elle plus tard. Ils se sont dit au revoir et Joshua a regagné le Ciel.

- J'hallucine !

- Tu me diras quand tu seras enfin prêt à rentrer chez toi ?

- Une dernière question : pourquoi Dieu n'a-t-il pas empêché la crucifixion de son fils ?

- Dieu l'a empêchée étant donné qu'il a récupéré Joshua au moment de son arrestation. Ils ont crucifié un corps vide.

 

Marie-Madeleine quitta la ville sainte, le vent se leva à flanc de coteau. Léger puis intrépide, fuyant à la fois, né de la baisse des températures en fin de journée. Le vent catabatique annonçait aux habitants de la terre de Dieu l'arrivée de la nuit. Il souffla plus tôt que d'habitude : la troisième heure venait à peine de prendre fin. C'était l'heure du pain et du parfum des épices ajoutées aux ragoûts mijotant dans les plats de terre cuite posés sur la braise. C'était l'heure à laquelle les femmes commençaient la préparation de la première veillée de la nuit, un moment rassurant pour les hommes de retour chez eux, main dans la main, accompagnés de leurs amis les plus chers, invités à partager le repas et un peu de vin en terrasse. La perspective de ces heureux instants emplissait les cœurs d'un bonheur assez grand pour panser les plaies infligées par la dureté de l'existence. Ces parfums avaient déserté Jérusalem. Marie-Madeleine les emportait avec elle.

Son voile se gonfla. Elle le resserra contre elle et pressa le pas, de peur d'être repérée. La rumeur de la Cité s'éloigna puis se tut tout à fait. Le vent tomba et le froid de la nuit se répandit sur la terre. 

Les autorités missionnèrent des espions chargés de retrouver les apôtres de Joshua, hommes ou femmes et de les exécuter discrètement en profitant du chaos. Quelques noms circulaient. Ce ne serait pas trop difficile de mettre la main sur plusieurs d'entre eux. Ils ne pouvaient rien faire pour sauver leur maître. L'archange Gabriel les dissuada de se rendre au temple afin de tenter un sauvetage voué à l'échec. Il les guida à dix kilomètres au Nord jusqu'à une grotte. Il leur demanda d'établir un campement. Il y avait suffisamment de bois pour trois feux. D'autres disciples arrivèrent au camp, guidés eux aussi par les anges. Gabriel leur ordonna à tous de changer de nom et de s'établir dans une région où personne ne les connaissait. L'enseignement de Joshua serait transmis à leurs enfants, à leurs frères et leurs sœurs, en secret. Ils n'écriraient rien, ne feraient aucun discours public. Certains cachèrent des manuscrits et la Terre de Dieu se mit à résonner des chuchotements des disciples de Joshua. Une lame de fond. Les hommes libérèrent leurs femmes et les femmes chérirent les hommes.

Le mal, n'entendant pas se laisser faire, envoya auprès de Paul son meilleur élément. Il lui chuchota à l'oreille comment vénérer l'inique en se faisant passer pour de fervents adorateurs de Joshua et de Dieu. Il rendit le pouvoir aux hommes, musela les femmes, bâtit des cathédrales, créa le rituel d’adoration du fils de l’Homme. Dieu referma alors les portes de son royaume et plaça la Terre en quarantaine jusqu’à nouvel ordre.

 

- Marc !

- Oui ?

- Il est temps de rentrer chez toi.

- Je vais retrouver les mêmes problèmes ?

Apfelbaum rit.

- Il y a des chances, oui.

- Je suis foutu.

- Il y a des chances, oui.

- Dis à Dieu que si je peux réparer, je le ferai.

- Si tu peux réparer ? Comment ça « Si » ? Tu vas réparer. Tu vas annuler ton expertise foireuse avant l’audience prévue en octobre et produire une expertise honnête. Tu vas te réveiller. Ton coma n’aura duré que trois jours. Tu te remets fissa et tu fais ce qu’il faut.

- Le Saint-Sang va me faire tuer.

- Certainement, mais tu seras bien accueilli au Ciel. Dieu a fait le traitement de ton addiction à la cocaïne. Normalement tu n’en as plus besoin. Je dois aussi de donner le nom de quatre flics à contacter d’urgence à ton réveil : Karl Keller et Elisabeth Valmont à Saint-Omer, Ian Carrache et Joséphine Le Floch à Rennes. Demande-leur protection. Il y a une équipe de juges avec eux qui sont valables. Tu devrais t’en sortir. Au revoir Marc.

- Comment ça « Au revoir Marc » ?  Je me suis habitué à vous. Je…

Le regard de Delafosse se figea. Il inspira profondément et arracha le tuyau qui lui encombrait la gorge.

De retour dans la chair, il n’avait rien oublié. Pour la première fois. Il savait désormais. En pleine conscience. Dieu existait. Pas comme la Bible le dit. Tout, à ses yeux, était faux. L’Homme n’avait pas été créé sur Terre. Il existait déjà ailleurs dans des Colonies perdues dans l’Univers.

Les appareils de mesure alertèrent les infirmières. Les alarmes annonçaient un arrêt respiratoire. La surprise fut toute autre. Des cris de joie fusèrent de la salle de réanimation.

Delafosse en avait gros. Il avait toujours cru que l’existence de Dieu était une mauvaise blague. A présent il devait corriger le tir ou mourir. Pour la première fois de sa vie il voulait vivre. Humble. Respectueux.

     Le Saint-Sang. Il se souvint. Les cérémonies au temple de Bruges. Les souvenirs, auparavant brouillés par les effets de la cocaïne, lui revenaient clairement à présent. Les offenses volontaires faites à Dieu, pour qu’il se montre à eux. Il y avait croisé Joseph Cardel, le père de Georges. Industriel richissime il devait sa richesse a ses activités pour les services secrets italiens. Fonctions héritées de son père Antoine. Joseph aimait les faux documents, les faux témoins, les fausses preuves. C’était sa vie, son savoir-faire. Seule sa richesse considérable était réelle. Il la devait à Cécilia, une juriste brillante qui vit ses rêves et ses espoirs brisés par son monstre de mari. Il voulait transmettre sa richesse à sa seconde épouse, par un acte notarié rédigé à Pignan sur la base d’un faux livret de famille dans lequel la filiation entre Joseph et Georges par adoption plénière avait été effacée. Sandrine, une fille de gigolo menteur et alcoolique. Un vendeur de chaussures d’un mètre soixante, à l’énergie noire dévorante. Joseph Cardel s’était présenté à sa seconde épouse en héros alors qu’elle n’avait que 16 ans. Cécilia Cardel, sa première épouse redevenue Morales après leur divorce, avait entre-temps perdu espoir et raison.

     Delafosse avait surpris plusieurs conversations entre Joseph Cardel, Jacques Harnoncourt et Carine Mortier Coussin. Il parlait de son fils Georges. De sa filiation cachée avec le Roi Ferdinand. Une plaie. Ce fils adoptif était devenu une charge, un fardeau dont il voulait se débarrasser.  Le roi Ferdinand observait de loin, de très loin, mais avec l’œil acéré de l’aigle des Hochqueller, l’éducation de Georges, l’éducation de son fils. Il avait largement contribué aux finances des Cardel. Joseph adorait se vanter d’être reçu par les membres de l’aristocratie européenne qui composaient la Confrérie du Saint-Sang à Bruges. Il disait vrai. Il en était. Il y avait des rois et des princes à la Grande Table. Ce chef de Cosa Nostra n’avait rien à faire là. Les frères Cardel étaient de la petite noblesse italienne depuis longtemps oubliée. Des comtes. Italiens du Nord par leur père, Milan-Bologne, et Maltais-Tunisien par leur mère. Une femme à la méchanceté chevillée au cœur. Un père brillant agent secret italien, mari infidèle et entrepreneur de génie.

     Et Carine Mortier Coussin lui donnait le change. Joseph Cardel la fascinait. Elle voulut se faire une idée au sujet de son fils adoptif. Elle conversa longuement avec lui au téléphone. Joua à la copine. Georges, abattu par les attaques de ses ennemis, lui donna l’impression d’un homme idiot et sans charisme. La grande prêtresse tenta même de lui faire avouer qu’il était le Grand Monarque des prophéties pour le piéger et commander son internement en asile psychiatrique. La tentative avorta. L’enregistrement de cette conversation circulait déjà sous le manteau au sein des services de renseignement. Les juges corrompus riaient. Les juges honnêtes s’inquiétaient. Le Saint-Sang voulait au pouvoir une ordure, un roi noir. Georges était le contraire, un Roi Rouge. Ça n’était pas possible.

     Delafosse quitta sa chambre d’hôpital apeuré et attristé. Il était en Mise à L’Epreuve. Pas celle qui fait rire les dealers, mais celle dont l’issue dépend de Dieu.

     Il décida de réparer son erreur.

     Georges Cardel bénéficia plusieurs semaines plus tard, d’une nouvelle convocation pour une expertise psychiatrique orchestrée par les juges partenaires de Ian Carrache et Joséphine Le Floch. Il rédigea un rapport d’expertise honnête et fidèle à la réalité. Georges Cardel était saint d’esprit, honnête, humble et fils de roi.

     Grâce au contenu de ce rapport, en octobre 2019, le juge relaxa Georges Cardel.

 

 

 

 

 

 

Aux Editions du Net

 

Des mêmes auteurs

 

-          GEORGES

-          A LA GRÂCE DU DIABLE

-          LE SAINT-SANG

 

     Pour faire connaissance avec les lieutenants de police Ian Carrache et Joséphine Le Floch :

-          LA MORT DE SARAH MOORE

 

     Pour faire connaissance avec les lieutenants de police Karl Keller et Elisabeth Valmont: 

-          PARADIS 123

-          PARANOÏA 123

 


 


 

Posts les plus consultés de ce blog

Interview Martial Léon. Journaliste belge. Salon National de la Radio. Janvier 2018. Paris. Révélations. Jean-François Caracci.

Discussion entre Jean-François Caracci et Jean-François Vera, fils de Joel Vera, Maire de Saussan et Christiane Foglia au sujet de M6 et François Joseph Caracci :